Introduction

Une soirée dans la petite salle bondée d’une médiathèque de banlieue. Le public, très mélangé, est venu, malgré le froid, assister à une étrange soirée. Il s’agit d’une présentation de minividéos suivies d’un débat, autour de l’emploi et du travail. Les organisatrices [1]  (regroupées dans l’association Adélaïde & Co qu’elles ont fondée pour creuser artistiquement la question du travail), ont réalisé quelques courtes vidéos sans paroles. Sept pour être tout à fait exact, mettant chacune en scène une femme avec pour unique consigne de représenter son travail, sans paroles mais à l’aide d’un bruitage qu’elles ont elles-mêmes choisi. Sept vidéos donc pour sept femmes (vendeuse en grande surface, gestionnaire d’un parc de voitures pour une grande entreprise, assistante de vie à domicile, bibliothécaire, ouvrière en maroquinerie, etc.) mimant leur travail, exprimant sans paroles ce qu’il évoquait pour elles. Ces femmes devaient ensuite interviewer des personnes travaillant à Pôle Emploi (la DRH et la directrice, une agente d’accueil, une coordinatrice d’organisation, un responsable d’équipe) et à la médiathèque pour les faire parler de leur travail également. Tout cela a donc donné lieu à un montage audiovisuel d’une vingtaine de minutes projeté ce soir-là. On m’avait demandé, ainsi qu’à une collègue sociologue spécialiste du travail et de l’image [2] , de venir commenter ces vidéos et de participer au débat. J’y allais par sympathie pour les organisatrices et pour ces femmes dont je trouvais la démarche belle, originale et courageuse, mais je ne voyais pas vraiment ce que cela pouvait donner.

Difficile pourtant de ne pas se laisser happer par les images de ces minividéos. Les femmes y apparaissent à chaque fois seules, occupant tout l’écran, exposées sans artifice à la caméra, avec leur seul corps pour raconter leur travail. D’abord le spectateur ne voit que leur gêne, leur difficulté, leur maladresse à faire passer, à travers de simples gestes, la réalité de leur travail. Elles semblent incongrues à occuper tout l’écran chacune à son tour, à mettre leur corps en avant, à travers des gestes dont la portée n’est pas évidente. Puis peu à peu, une logique se dessine : la plupart d’entre elles font passer un même message par des gestes différents, des expressions faciales et corporelles contrastées : pour faire comprendre leur travail, elles ont choisi de montrer comment il s’inscrit dans leur corps, quelle part d’elles il affecte. Il ne s’agit pas d’évoquer des troubles musculo-squelettiques (les TMS), non, il s’agit pour elles de montrer à quel point le travail s’empare d’elles, de montrer leurs émotions, leurs sentiments, leurs pensées, à l’aide de leur corps. Sans honte, les femmes massent leur ventre, lentement, douloureusement, posent leur main sur leur cœur avec recueillement, caressent leurs épaules pour dire cette réalité d’un travail qui les prend aux tripes, qui leur insuffle vie et douleur, douleur qu’elles chassent avec leurs mains de l’intérieur de leur corps. Il est primordial pour elles (du moins pour six d’entre elles car la septième mimait vraiment des gestes de son travail) de faire comprendre que le travail, ça prend au cœur et au corps, ça irrigue et ça vide, ça dévaste et ça reconstruit, ça transforme, et que c’est une affaire personnelle, une affaire qui touche au plus profond de l’humain ; ce qui peut aussi se traduire par l’exécution de quelques pas de danse pour montrer qu’il faut libérer de l’énergie au beau milieu du magasin.

Le sérieux, avec lequel chacune, ensuite, questionne des responsables institutionnels, est étonnant. Elles ne semblent pas douter de leur légitimité, ces femmes hiérarchiquement subalternes, à sommer leurs interviewées de s’interroger sur les véritables finalités, spécificités de leur travail et à leur demander de le renommer. Quasi stupéfaites au début, les personnes interviewées offrent des sourires contraints, affichent une expression déroutée, avant peu à peu de s’embarquer dans l’aventure et de jouer le jeu, elles aussi. Nul doute, il y a place, de façon quelque peu magique, pour un retour de l’humain. Chacune impose son humanité pour parler de son travail et de celui des autres.

Après la projection de chaque vidéo et du montage des interviews, la parole est donnée aux protagonistes pourtant peu habituées à prendre la parole en public. C’est avec la même force, la même conviction, qu’elles mobilisent des mots, pour parler cette fois vraiment de ce qu’elles ont vécu ou vivent encore au travail et raconter ce qu’elles sont devenues depuis ces vidéos, c’est avec la même authenticité qu’elles lâchent des rires, des soupirs, quelques larmes aussi, pour en dire plus.

Le silence respectueux, la concentration extrême des spectateurs dans la salle, impressionne. Aucun ricanement, aucun voyeurisme non plus, les visages sont tendus, graves, preuve de ce que cela parle aux personnes réunies dans ce cadre peu commun. Quand la parole est donnée à la salle, mon voisin de gauche, un homme d’une cinquantaine d’années, livre ses impressions, pose une question et j’entends sa voix s’étrangler pendant que, furtivement, il écrase une larme. Je détourne les yeux, gênée et je m’aperçois que mon voisin de droite réprime difficilement un sanglot. D’autres interviennent ensuite sur un mode qui ne laisse pas de doute. Tout le monde est touché au cœur. Que de souffrance dans cette salle, j’en prends la mesure : les digues ont lâché, les participants de cette soirée sont sans défense pour affronter cette expérience où des femmes livrent du plus profond d’elles-mêmes ce que le travail leur fait, leur a fait ; sans doute cela réactive-t-il des souvenirs douloureux, insupportables à ceux qui les écoutent. Le public n’est pas là par hasard. Visiblement certains connaissent ces femmes, les ont côtoyées au Pôle Emploi peut-être, ou autour de l’école que fréquentent leurs enfants ? C’est quelque chose de l’ordre d’une histoire commune, d’expériences similaires, qui rapproche toutes ces personnes.

Je rentre bouleversée de cette soirée inhabituelle. Je ne sais trop que penser. J’ai le sentiment d’avoir assisté à une mise à nu, ces femmes ont donné à voir comment elles pouvaient être avalées par le travail, vampirisées par lui et comment elles cherchaient à se protéger pour calmer la douleur, à se réconforter toutes seules. Elles ont donné à voir la part de l’humain en elles qui était touchée, meurtrie, et qu’elles voulaient, à leur façon, guérir. Et cela a touché en résonance les spectateurs. L’humain, l’humain…

Mais le travail n’est-il pas avant tout une affaire de professionnels ? Au travail, il n’y a pas uniquement des hommes et des femmes mais des ouvriers, des ouvrières, des administratifs et administratives, des techniciens et techniciennes, des cadres, des ingénieurs et ingénieures, en d’autres termes des personnes qui ont des savoirs, savoir-faire, des qualifications, des métiers, de l’expérience. Je prends conscience soudainement que la souffrance peut être sans limite quand il n’y a pas la professionnalité pour protéger l’humain au travail, ou plutôt quand la professionnalité n’est pas reconnue, quand elle est invisibilisée, ou contrariée par les conditions de la mise au travail.

Face à un conseiller du ministre de l’Agriculture en quête de solutions qui s’interrogeait récemment : « Comment peut-on remettre l’humain dans les industries telles que les abattoirs ? », j’avais tenté d’expliquer que ce n’était pas seulement l’humain mais surtout la professionnalité qu’il fallait remettre au cœur de l’organisation du travail et de la gestion des salariés. Respecter l’humain dans le travail, c’était en l’occurrence respecter le professionnel et son point de vue, son expérience. Lui faire toute sa place pour qu’il puisse contribuer à définir son propre travail. Je n’étais pas sûre que mes propos portaient. Pourtant, c’est en reconnaissant au professionnel ses capacités, sa compétence qu’on préserve son humanité, et non en cherchant à le réconforter avec des coaches, des numéros verts de psy, des formations contre le stress, des offres de massage, de conseils pour maigrir ou combattre le cholestérol, et que sais-je encore.

L’individu au travail a besoin de règles professionnelles qui renvoient à des références collectives et l’éloignent d’une mise en question de soi trop personnalisée. Ainsi, par exemple, Annie Dussuet (2008) écrit : « Les aides à domicile ne sont ni les épouses, ni les filles de ceux qu’elles assistent dans leur vie quotidienne et si elles doivent, pour délivrer un service de qualité et trouver du sens à leur travail, engager leur subjectivité, elles ne peuvent le faire sur le même mode que ces femmes “au foyer”. » Elle explique qu’il leur faut des règles professionnelles, ce dont elles ont pleinement conscience. La subjectivité, les émotions, prennent toute leur place au travail et leur force, mais elles doivent être encadrées par des logiques professionnelles validées par des pairs, c’est à cette condition qu’elles ne submergeront pas les individus au point de se retourner contre eux. C’est à cette condition aussi qu’elles seront plus difficilement manipulables par un management prêt à faire feu de tout bois, prêt à les mobiliser au service d’une vision spécifique du travail inscrite dans un capitalisme de plus en plus financier visant une rentabilité à court terme.

Le drame du travail contemporain ne vient pas, paradoxalement, de ce qu’il est déshumanisant, mais au contraire du fait qu’il joue sur les aspects les plus profondément humains des individus, au lieu de s’adresser aux registres professionnels qui permettent d’établir une délimitation entre ce que ces individus engagent au travail et ce qu’ils sont. Le management moderne joue sur le registre personnel des salariés, en véritable anthropreneur, c’est l’entièreté de la personne qu’il cherche à mobiliser en activant les dimensions les plus complexes, les plus vulnérables de l’individu. Ce dont rendaient bien compte ces femmes qui, dans les vidéos, ne se présentaient pas comme des professionnelles mais comme des corps, exprimant des sensations, des sentiments, des peurs, des frustrations, de la façon la plus humaine, la plus personnelle qui soit. On peut parler là d’une défaite du travail, si l’on entend par travail une activité sociale qui contribue à répondre aux besoins des autres, à partir d’une compétence, d’un savoir, un rôle social qui définit des droits et des devoirs, un rôle qui ne dépend pas des particularités de chaque individu, mais qui se caractérise par des manières de faire, validées par la société. S’il y a bien un don de soi, un engagement personnel dans le travail, il ne peut s’opérer que dans un cadre bordé par des normes introduisant des limites et des garanties.

Le travail salarié ou marchand est une affaire de professionnels. Il s’accompagne de savoirs, savoir-faire, d’expérience, de métier, de valeurs professionnelles reconnus, lesquels sont là pour guider, protéger les personnes au travail. Ce sont des ressources qui permettent aux individus d’affronter le travail, et qui les rattachent aux autres ; ils n’ont pas à se confronter solitairement à des défis personnels, mais peuvent mobiliser des capacités, des compétences qui renvoient à une réalité collective. Détenir un métier, des connaissances validées, permet de ne pas mettre sa personne en danger à chaque instant dans son travail, de ne pas avoir à puiser sans cesse dans ses ressources les plus intimes.

Or, le management moderne s’en prend justement désormais à la personne, taquine ses cordes les plus intimes pour lui faire jouer, avec une touche personnelle, la partition qu’il a, lui, management, écrite tout seul. Peu importe que l’instrument donné ne soit pas accordé convenablement, que le chef d’orchestre découvre la partition en même temps qu’il la fait jouer aux autres ; peu importe que les individus n’aient pas le temps de répéter et soient en concurrence avec les collègues de leur pupitre, ils ont à enchanter le public, et si celui-ci ne se presse pas dans la salle de concert, ce sera leur faute. En réalité, l’histoire du travail salarié est celle d’une déprofessionnalisation systématique des travailleurs par un management soucieux avant tout de les contrôler et de maîtriser leur travail.

Il faut comprendre que les employeurs ont à affronter plusieurs défis quand ils mettent des individus au travail : ils ont à trouver l’organisation technique du travail la plus efficace de leur point de vue d’employeurs et entrepreneurs ; ils ont également à trouver les modalités par lesquelles ils pourront obliger les individus à se conformer aux impératifs de cette organisation technique du travail ; ils ont enfin à légitimer idéologiquement leurs choix.

Lorsque l’on analyse les principes qui sont au fondement des modèles d’organisation technique du travail, qu’ils soient taylorien ou contemporain, une même réalité s’impose : celle d’une attaque des métiers, de l’expérience des professionnels, afin de limer le plus possible leur capacité de peser sur le travail, d’influer sur le choix des pratiques. Les effets ne sont pas tout à fait les mêmes selon les modèles. Dans les ateliers et sur les chaînes de montage taylorien, c’était la déshumanisation qui prévalait (même si les ouvriers parvenaient toujours à reconstruire les bribes d’une professionnalité collective à travers un travail réel toujours sensiblement différent du travail prescrit). Nous avons tous en mémoire le film de Charlie Chaplin qui reflète cette image douloureuse de l’homme robotisé. À notre époque au contraire, l’attaque des métiers et de la professionnalité conduit à une sur-humanisation du travail qui laisse les individus seuls et sans ressources face aux contraintes toujours aussi fortes et exigeantes de l’organisation du travail.

Ce livre a pour objet l’analyse de la logique qui prévaut tant à la sur-humanisation qu’à la déshumanisation du travail, c’est-à-dire l’analyse des choix organisationnels qui attaquent la dimension professionnelle des salariés et des idéologies managériales cherchant à les justifier. Il vise à comprendre pourquoi et comment ce qui se vit au travail relève pour nombre de personnes d’un enfer salarial, et pourquoi la critique de cet enfer est aussi difficile à porter. Car l’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ?

Je propose de dévider la pelote en tirant le fil de la sur-humanisation contemporaine, dans un premier temps ; nous verrons dans un deuxième temps, en tenant toujours le même fil bien serré, qu’il y a de nombreux points communs avec la déshumanisation taylorienne au travail. C’est alors que nous pourrons mieux comprendre la spécificité du nouveau modèle managérial qui se met en place et qui est si difficile à critiquer.


Notes du chapitre

[1]  Il s’agit d’Hélène Crouzillat, Lisa Eddaïkra (2013) et Élisabeth Saint-Jalmes.

[2]  Joyce Sebag-Durand, professeure à l’université d’Évry.