Le Temple du goût
Le cardinal oracle de la France,
Non ce Mentor qui gouverne aujourd’hui,
Mais ce Nestor qui du Pinde est l’appui,
Qui des savants a passé l’espérance,
Qui les soutient, qui les anime tous,
Qui les éclaire, et qui règne sur nous
Par les attraits de sa douce éloquence ;
Ce cardinal qui sur un nouveau ton
En vers latins fait parler la sagesse,
Réunissant Virgile avec Platon,
Vengeur du ciel, et vainqueur de Lucrèce ;

ce cardinal, enfin, que tout le monde doit reconnaître à ce portrait, me dit un jour qu’il voulait que j’allasse avec lui au Temple du Goût. « C’est un séjour, me dit-il, qui ressemble au Temple de l’Amitié, dont tout le monde parle, où peu de gens vont, et que la plupart de ceux qui y voyagent n’ont presque jamais bien examiné. »

Je répondis avec franchise :
« Hélas ! je connais assez peu
Les lois de cet aimable dieu ;
Mais je sais qu’il vous favorise.
Entre vos mains il a remis
Les clefs de son beau paradis ;
Et vous êtes, à mon avis,
Le vrai pape de cette église :
Mais de l’autre pape et de vous
(Dût Rome se mettre en courroux)
La différence est bien visible ;
Car la Sorbonne ose assurer
Que le saint-père peut errer,
Chose, à mon sens, assez possible ;
Mais pour moi, quand je vous entends
D’un ton si doux et si plausible
Débiter vos discours brillants,
Je vous croirais presque infaillible.

– Ah ! me dit-il, l’infaillibilité est à Rome pour les choses qu’on ne comprend point, et dans le Temple du Goût pour les choses que tout le monde croit entendre. Il faut absolument que vous veniez avec moi. – Mais, insistai-je encore, si vous me menez avec vous, je m’en vanterai à tout le monde.

Sur ce petit pèlerinage
Aussitôt on demandera
Que je compose un gros ouvrage.
Voltaire simplement fera
Un récit court, qui ne sera
Qu’un très frivole badinage.
Mais son récit on frondera ;
À la cour on murmurera ;
Et dans Paris on me prendra
Pour un vieux conteur de voyage
Qui vous dit d’un air ingénu
Ce qu’il n’a ni vu ni connu,
Et qui vous ment à chaque page. »

Cependant, comme il ne faut jamais se refuser un plaisir honnête dans la crainte de ce que les autres en pourront penser, je suivis le guide qui me faisait l’honneur de me conduire.

Cher Rothelin, vous fûtes du voyage,
Vous que le goût ne cesse d’inspirer,
Vous dont l’esprit si délicat, si sage,
Vous dont l’exemple a daigné me montrer
Par quels chemins on peut sans s’égarer
Chercher ce goût, ce dieu que dans cet âge
Maints beaux esprits font gloire d’ignorer.

Nous rencontrâmes en chemin bien des obstacles. D’abord nous trouvâmes MM. Baldus, Scioppius, Lexicocrassus, Scriblerius ; une nuée de commentateurs qui restituaient des passages, et qui compilaient de gros volumes à propos d’un mot qu’ils n’entendaient pas.

Là j’aperçus les Dacier, les Saumaises,
Gens hérissés de savantes fadaises,
Le teint jauni, les yeux rouges et secs,
Le dos courbé sous un tas d’auteurs grecs,
Tout noircis d’encre, et coiffés de poussière.
Je leur criai de loin par la portière :
« N’allez-vous pas dans le Temple du Goût
Vous décrasser ? – Nous, messieurs ? point du tout ;
Ce n’est pas là, grâce au ciel, notre étude :
Le goût n’est rien ; nous avons l’habitude
De rédiger au long de point en point
Ce qu’on pensa ; mais nous ne pensons point. »

Après cet aveu ingénu, ces messieurs voulurent absolument nous faire lire certains passages de Dictys de Crète et de Métrodore de Lampsaque, que Scaliger avait estropiés. Nous les remerciâmes de leur courtoisie, et nous continuâmes notre chemin. Nous n’eûmes pas fait cent pas, que nous trouvâmes un homme entouré de peintres, d’architectes, de sculpteurs, de doreurs, de faux connaisseurs, de flatteurs. Ils tournaient le dos au Temple du Goût.

D’un air content l’orgueil se reposait,
Se pavanait sur son large visage ;
Et mon Crassus tout en ronflant disait :
« J’ai beaucoup d’or, de l’esprit davantage ;
Du goût, messieurs, j’en suis pourvu sur tout ;
Je n’appris rien, je me connais à tout ;
Je suis un aigle en conseil, en affaires ;
Malgré les vents, les rocs, et les corsaires,
J’ai dans le port fait aborder ma nef :
Partant il faut qu’on me bâtisse en bref
Un beau palais fait pour moi, c’est tout dire,
Où tous les arts soient en foule entassés,
Où tout le jour je prétends qu’on m’admire.
L’argent est prêt ; je parle, obéissez. »
Il dit, et dort. Aussitôt la canaille
Autour de lui s’évertue et travaille.
Certain maçon, en Vitruve érigé,
Lui trace un plan d’ornements surchargé,
Nul vestibule, encor moins de façade ;
Mais vous aurez une longue enfilade ;
Vos murs seront de deux doigts d’épaisseur,
Grands cabinets, salon sans profondeur,
Petits trumeaux, fenêtres à ma guise,
Que l’on prendra pour des portes d’église ;
Le tout boisé, verni, blanchi, doré,
Et des badauds à coup sûr admiré.
« Réveillez-vous, monseigneur, je vous prie,
Criait un peintre ; admirez l’industrie
De mes talents ; Raphaël n’a jamais
Entendu l’art d’embellir un palais :
C’est moi qui sais ennoblir la nature ;
Je couvrirai plafonds, voûte, voussure,
Par cent magots travaillés avec soin,
D’un pouce ou deux, pour être vus de loin. »
Crassus s’éveille ; il regarde, il rédige,
À tort, à droit, règle, approuve, corrige.
À ses côtés un petit curieux,
Lorgnette en main, disait : « Tournez les yeux,
Voyez ceci, c’est pour votre chapelle ;
Sur ma parole achetez ce tableau,
C’est Dieu le père en sa gloire éternelle,
Peint galamment dans le goût de Wateau. »
 
Et cependant un fripon de libraire,
Des beaux esprits écumeur mercenaire,
Tout Bellegarde à ses yeux étalait,
Gacon, Le Noble, et jusqu’à Desfontaines,
Recueils nouveaux, et journaux à centaines :
Et monseigneur voulait lire, et bâillait.

Je crus en être quitte pour ce petit retardement, et que nous allions arriver au temple sans autre mauvaise fortune : mais la route est plus dangereuse que je ne pensais. Nous trouvâmes bientôt une nouvelle embuscade.

Tel un dévot infatigable,
Dans l’étroit chemin du salut,
Est cent fois tenté par le diable
Avant d’arriver à son but.

C’était un concert que donnait un homme de robe, fou de la musique, qu’il n’avait jamais apprise, et encore plus fou de la musique italienne, qu’il ne connaissait que par de mauvais airs inconnus à Rome, et estropiés en France par quelques filles de l’Opéra.

Il faisait exécuter alors un long récitatif français, mis en musique par un Italien qui ne savait pas notre langue. En vain on lui remontra que cette espèce de musique, qui n’est qu’une déclamation notée, est nécessairement asservie au génie de la langue, et qu’il n’y a rien de si ridicule que des scènes françaises chantées à l’italienne, si ce n’est de l’italien chanté dans le goût français.

« La nature féconde, ingénieuse, et sage,
Par ses dons partagés ornant cet univers,
Parle à tous les humains, mais sur des tons divers.
Ainsi que son esprit tout peuple a son langage,
Ses sons et ses accents à sa voix ajustés,
Des mains de la nature exactement notés :
L’oreille heureuse et fine en sent la différence.
Sur le ton des Français il faut chanter en France.
Aux lois de notre goût Lulli sut se ranger ;
Il embellit notre art, au lieu de le changer. »

À ces paroles judicieuses, mon homme répondit en secouant la tête. « Venez, venez, dit-il ; on va vous donner du neuf. » Il fallut entrer, et voilà son concert qui commence.

Du grand Lulli vingt rivaux fanatiques,
Plus ennemis de l’art et du bon sens,
Défiguraient sur des tons glapissants
Des vers français en fredons italiques.
Une bégueule en lorgnant se pâmait ;
Et certain fat, ivre de sa parure,
En se mirant chevrotait, fredonnait,
Et, de l’index battant faux la mesure,
Criait bravo lorsque l’on détonnait.

Nous sortîmes au plus vite : ce ne fut qu’au travers de bien des aventures pareilles que nous arrivâmes enfin au Temple du Goût.

Jadis en Grèce on en posa
Le fondement ferme et durable,
Puis jusqu’au ciel on exhaussa
Le faîte de ce temple aimable :
L’univers entier l’encensa.
Le Romain, longtemps intraitable,
Dans ce séjour s’apprivoisa ;
Le musulman, plus implacable,
Conquit le temple, et le rasa.
En Italie on ramassa
Tous les débris que l’infidèle
Avec fureur en dispersa.
Bientôt François Premier osa
En bâtir un sur ce modèle ;
Sa postérité méprisa
Cette architecture si belle.
Richelieu vint, qui répara
Le temple abandonné par elle.
Louis le Grand le décora :
Colbert, son ministre fidèle,
Dans ce sanctuaire attira
Des beaux-arts la troupe immortelle.
L’Europe jalouse admira
Ce temple en sa beauté nouvelle ;
Mais je ne sais s’il durera.
Je pourrais décrire ce temple,
Et détailler les ornements
Que le voyageur y contemple ;
Mais n’abusons point de l’exemple
De tant de faiseurs de romans ;
Surtout fuyons le verbiage
De monsieur de Félibien,
Qui noie éloquemment un rien
Dans un fatras de beau langage.
Cet édifice précieux
N’est point chargé des antiquailles
Que nos très gothiques aïeux
Entassaient autour des murailles
De leurs temples, grossiers comme eux :
Il n’a point les défauts pompeux
De la chapelle de Versaille,
Ce colifichet fastueux,
Qui du peuple éblouit les yeux,
Et dont le connaisseur se raille.

Il est plus aisé de dire ce que ce temple n’est pas, que de faire connaître ce qu’il est. J’ajouterai seulement, en général, pour éviter la difficulté :

Simple en était la noble architecture ;
Chaque ornement, à sa place arrêté,
Y semblait mis par la nécessité :
L’art s’y cachait sous l’air de la nature ;
L’œil satisfait embrassait sa structure,
Jamais surpris, et toujours enchanté,

Le temple était environné d’une foule de virtuoses, d’artistes, et de juges de toute espèce, qui s’efforçaient d’entrer, mais qui n’entraient point :

Car la Critique, à l’œil sévère et juste,
Gardant les clefs de cette porte auguste,
D’un bras d’airain fièrement repoussait
Le peuple goth qui sans cesse avançait.

Oh ! que d’hommes considérables, que de gens du bel air, qui président si impérieusement à de petites sociétés, ne sont point reçus dans ce temple, malgré les dîners qu’ils donnent aux beaux esprits, et malgré les louanges qu’ils reçoivent dans les journaux !

On ne voit point dans ce pourpris
Les cabales toujours mutines
De ces prétendus beaux esprits
Qu’on vit soutenir dans Paris
Les Pradons et les Scudéris
Contre les immortels écrits
Des Corneilles et des Racines.

On repoussait aussi rudement ces ennemis obscurs de tout mérite éclatant, ces insectes de la société, qui ne sont aperçus que parce qu’ils piquent. Ils auraient envié également Rocroy au grand Condé, Denain à Villars, et Polyeucte à Corneille ; ils auraient exterminé Le Brun pour avoir fait le tableau de la famille de Darius. Ils ont forcé le célèbre Le Moine à se tuer pour avoir fait l’admirable salon d’Hercule. Ils ont toujours dans les mains la cigüe que leurs pareils firent boire à Socrate.

L’Orgueil les engendra dans les flancs de l’Envie.
L’Intérêt, le Soupçon, l’infâme Calomnie,
Et souvent les dévots, monstres plus odieux,
Entrouvrent en secret d’un air mystérieux
Les portes des palais à leur cabale impie.
C’est là que d’un Midas ils fascinent les yeux ;
Un fat leur applaudit, un méchant les appuie :
Le mérite indigné, qui se tait devant eux,
Verse en secret des pleurs, que le temps seul essuie.

Ces lâches persécuteurs s’enfuirent en voyant paraître mes deux guides. Leur fuite précipitée fit place à un spectacle plus plaisant : c’était une foule d’écrivains de tout rang, de tout état, et de tout âge, qui grattaient à la porte, et qui priaient la Critique de les laisser entrer. L’un apportait un roman mathématique, l’autre une harangue à l’Académie ; celui-ci venait de composer une comédie métaphysique, celui-là tenait un petit recueil de ses poésies, imprimé depuis longtemps incognito, avec une longue approbation et un privilège. Cet autre venait présenter un mandement en style précieux, et était tout surpris qu’on se mît à rire au lieu de lui demander sa bénédiction. « Je suis le révérend P. Albertus Garassus, disait un moine noir ; je prêche mieux que Bourdaloue : car jamais Bourdaloue ne fit brûler de livres ; et moi j’ai déclamé avec tant d’éloquence contre Pierre Bayle, dans une petite province toute pleine d’esprit, j’ai touché tellement les auditeurs, qu’il y en eut six qui brûlèrent chacun leur Bayle. Jamais l’éloquence n’obtint un si beau triomphe. – Allez, frère Garassus, lui dit la Critique, allez, barbare ; sortez du Temple du Goût ; sortez de ma présence, Visigoth moderne, qui avez insulté celui que j’ai inspiré. – J’apporte ici Marie Alacoque, disait un homme fort grave. – Allez souper avec elle, répondit la déesse. »

Un raisonneur avec un fausset aigre
Criait : « Messieurs, je suis ce juge intègre
Qui toujours parle, argue, et contredit ;
Je viens siffler tout ce qu’on applaudit. »
Lors la Critique apparut, et lui dit :
« Ami Bardou, vous êtes un grand maître,
Mais n’entrerez en cet aimable lieu ;
Vous y venez pour fronder notre dieu :
Contentez-vous de ne le pas connaître. »

M. Bardou se mit alors à crier : « Tout le monde est trompé et le sera ; il n’y a point de dieu du Goût, et voici comme je le prouve. » Alors il proposa, il divisa, il subdivisa, il distingua, il résuma ; personne ne l’écouta, et l’on s’empressait à la porte plus que jamais.

Parmi les flots de la foule insensée
De ce parvis obstinément chassée,
Tout doucement venait Lamotte-Houdard,
Lequel disait d’un ton de papelard :
« Ouvrez, messieurs, c’est mon Œdipe en prose.
Mes vers sont durs, d’accord, mais forts de chose » :
De grâce, ouvrez ; je veux à Despréaux
Contre les vers dire avec goût deux mots. »

La Critique le reconnut à la douceur de son maintien et à la dureté de ses derniers vers, et elle le laissa quelque temps entre Perrault et Chapelain, qui assiégeaient la porte depuis cinquante ans, en criant contre Virgile.

Dans le moment arriva un autre versificateur, soutenu par deux petits satyres, et couvert de lauriers et de chardons.

« Je viens, dit-il, pour rire et pour m’ébattre,
Me rigolant, menant joyeux déduit,
Et jusqu’au jour faisant le diable à quatre.

– Qu’est-ce que j’entends là ? dit la Critique. – C’est moi, reprit le rimeur. J’arrive d’Allemagne pour vous voir, et j’ai pris la saison du printemps :

Car les jeunes zéphirs, de leurs chaudes haleines,
Ont fondu l’écorce des eaux. »

Plus il parlait ce langage, moins la porte s’ouvrait. « Quoi ! l’on me prend donc, dit-il,

Pour une grenouille aquatique,
Qui du fond d’un petit thorax
Va chantant, pour toute musique,
Brekeke, kake, koax, koax, koax ?

– Ah, bon Dieu ! s’écria la Critique, quel horrible jargon ! » Elle ne put d’abord reconnaître celui qui s’exprimait ainsi. On lui dit que c’était Rousseau, dont les muses avaient changé la voix, en punition de ses méchancetés : elle ne pouvait le croire, et refusait d’ouvrir.

Elle ouvrit pourtant en faveur de ses premiers vers ; mais elle s’écria :

« Ô vous, messieurs les beaux esprits,
Si vous voulez être chéris
Du dieu de la double montagne,
Et que toujours dans vos écrits
Le dieu du goût vous accompagne,
Faites tous vos vers à Paris,
Et n’allez point en Allemagne. »

Puis, me faisant approcher, elle me dit tout bas : « Tu le connais ; il fut ton ennemi, et tu lui rends justice.

Tu vis sa muse indifférente,
Entre l’autel et le fagot,
Manier d’une main savante
De David la harpe imposante,
Et le flageolet de Marot.
Mais n’imite pas la faiblesse
Qu’il eut de rimer trop longtemps :
Les fruits des rives du Permesse
Ne croissent que dans le printemps,
Et la froide et triste vieillesse
N’est faite que pour le bon sens. »

Après m’avoir donné cet avis, la Critique décida que Rousseau passerait devant Lamotte en qualité de versificateur, mais que Lamotte aurait le pas toutes les fois qu’il s’agirait d’esprit et de raison.

Ces deux hommes si différents n’avaient pas fait quatre pas que l’un pâlit de colère, et l’autre tressaillit de joie, à l’aspect d’un homme qui était depuis longtemps dans ce temple, tantôt à une place, tantôt à une autre.

C’était le discret Fontenelle,
Qui, par les beaux-arts entouré,
Répandait sur eux, à son gré,
Une clarté douce et nouvelle.
D’une planète, à tire-d’aile,
En ce moment il revenait
Dans ces lieux où le Goût tenait
Le siège heureux de son empire :
Avec Quinault il badinait ;
Avec Mairan il raisonnait ;
D’une main légère il prenait
Le compas, la plume, et la lyre.

« Eh quoi ! s’écria Rousseau, je verrai ici cet homme contre qui j’ai fait tant d’épigrammes ! Quoi ! le bon Goût souffrira dans son temple l’auteur des Lettres du ch. d’Her…, d’une Passion d’automne, d’un Clair de lune, d’un Ruisseau amant de la prairie, de la tragédie d’Aspar, d’Endymion, etc. ! – Eh ! non, dit la Critique ; ce n’est pas l’auteur de tout cela que tu vois ; c’est celui des Mondes, livre qui aurait dû t’instruire ; de Thétis et Pélée, opéra qui excite inutilement ton envie ; de l’Histoire de l’académie des sciences, que tu n’es pas à portée d’entendre. »

Rousseau alla faire une épigramme ; et Fontenelle le regarda avec cette compassion philosophique qu’un esprit éclairé et étendu ne peut s’empêcher d’avoir pour un homme qui ne sait que rimer ; et il alla prendre tranquillement sa place entre Lucrèce et Leibnitz. Je demandai pourquoi Leibnitz était là : on me répondit que c’était pour avoir fait d’assez bons vers latins, quoiqu’il fût métaphysicien et géomètre, et que la Critique le souffrait en cette place pour tâcher d’adoucir, par cet exemple, l’esprit dur de la plupart de ses confrères.

Cependant la Critique, se tournant vers l’auteur des Mondes, lui dit : « Je ne vous reprocherai pas certains ouvrages de votre jeunesse, comme font ces cyniques jaloux ; mais je suis la Critique, vous êtes chez le dieu du Goût, et voici ce que je vous dis de la part de ce dieu, du public, et de la mienne ; car nous sommes à la longue toujours tous trois d’accord :

Votre muse sage et riante
Devrait aimer un peu moins l’art :
Ne la gâtez point par le fard ;
Sa couleur est assez brillante. »

À l’égard de Lucrèce, il rougit d’abord en voyant le cardinal son ennemi ; mais à peine l’eut-il entendu parler, qu’il l’aima ; il courut à lui, et lui dit en très beaux vers latins ce que je traduis ici en assez mauvais vers français :

« Aveugle que j’étais ! je crus voir la nature ;
Je marchai dans la nuit, conduit par Épicure ;
J’adorai comme un dieu ce mortel orgueilleux
Qui fit la guerre au ciel, et détrôna les dieux.
L’âme ne me parut qu’une faible étincelle
Que l’instant du trépas dissipe dans les airs.
Tu m’as vaincu : je cède ; et l’âme est immortelle,
Aussi bien que ton nom, mes écrits, et tes vers. »

Le cardinal répondit à ce compliment très flatteur dans la langue de Lucrèce. Tous les poètes latins qui étaient là le prirent pour un ancien Romain, à son air et à son style ; mais les poètes français sont fort fâchés qu’on fasse des vers dans une langue qu’on ne parle plus, et disent que, puisque Lucrèce, né à Rome, embellissait Épicure en latin, son adversaire, né à Paris, devait le combattre en français. Enfin, après beaucoup de ces retardements agréables, nous arrivâmes jusqu’à l’autel et jusqu’au trône du dieu du Goût.

Je vis ce dieu qu’en vain j’implore,
Ce dieu charmant que l’on ignore
Quand on cherche à le définir ;
Ce dieu qu’on ne sait point servir
Quand avec scrupule on l’adore ;
Que La Fontaine fait sentir,
Et que Vadius cherche encore.
Il se plaisait à consulter
Ces grâces simples et naïves
Dont la France doit se vanter ;
Ces grâces piquantes et vives
Que les nations attentives
Voulurent souvent imiter ;
Qui de l’art ne sont point captives ;
Qui régnaient jadis à la cour,
Et que la nature et l’amour
Avaient fait naître sur nos rives.
Il est toujours environné
De leur troupe tendre et légère ;
C’est par leurs mains qu’il est orné,
C’est par leurs charmes qu’il sait plaire ;
Elles-mêmes l’ont couronné
D’un diadème qu’au Parnasse
Composa jadis Apollon
Du laurier du divin Maron,
Du lierre et du myrte d’Horace.
Et des roses d’Anacréon.
Sur son front règne la sagesse ;
Le sentiment et la finesse
Brillent tendrement dans ses yeux ;
Son air est vif, ingénieux :
Il vous ressemble enfin, Sylvie,
À vous que je ne nomme pas,
De peur des cris et des éclats
De cent beautés que vos appas
Font dessécher de jalousie.
Non loin de lui, Rollin dictait
Quelques leçons à la jeunesse,
Et, quoique en robe, on l’écoutait,
Chose assez rare à son espèce.
Près de là, dans un cabinet
Que Girardon et le Puget
Embellissaient de leur sculpture,
Le Poussin sagement peignait,
Le Brun fièrement dessinait ;
Le Sueur entre eux se plaçait :
On l’y regardait sans murmure ;
Et le dieu, qui de l’œil suivait
Les traits de leur main libre et sûre,
En les admirant se plaignait
De voir qu’à leur docte peinture,
Malgré leurs efforts, il manquait
Le coloris de la nature :
Sous ses yeux, des Amours badins
Ranimaient ces touches savantes
Avec un pinceau que leurs mains
Trempaient dans les couleurs brillantes
De la palette de Rubens.

Je fus fort étonné de ne pas trouver dans le sanctuaire bien des gens qui passaient, il y a soixante ou quatre-vingts ans, pour être les plus chers favoris du dieu du Goût. Les Pavillon, les Benserade, les Pellisson, les Segrais, les Saint-Évremond, les Balzac, les Voiture, ne me parurent pas occuper les premiers rangs. « Ils les avaient autrefois, me dit un de mes guides ; ils brillaient avant que les beaux jours des belles-lettres fussent arrivés ; mais peu à peu ils ont cédé aux véritablement grands hommes : ils ne font plus ici qu’une assez médiocre figure. » En effet, la plupart n’avaient guère que l’esprit de leur temps, et non cet esprit qui passe à la dernière postérité.

Déjà de leurs faibles écrits
Beaucoup de grâces sont ternies :
Ils sont comptés encore au rang des beaux esprits,
Mais exclus du rang des génies.

Segrais voulut un jour entrer dans le sanctuaire, en récitant ce vers de Despréaux,

« Que Segrais dans l’églogue en charme les forêts ; »

mais la Critique, ayant lu par malheur pour lui quelques pages de son Énéide en vers français, le renvoya assez durement, et laissa venir à sa place Mme de La Fayette, qui avait mis sous le nom de Segrais le roman aimable de Zaïde et celui de la Princesse de Clèves.

On ne pardonne pas à Pellisson d’avoir dit gravement tant de puérilités dans son Histoire de l’Académie française, et d’avoir rapporté comme des bons mots des choses assez grossières. Le doux mais faible Pavillon fait sa cour humblement à Mme Deshoulières, qui est placée fort au-dessus de lui. L’inégal Saint-Évremond n’ose parler de vers à personne. Balzac assomme de longues phrases hyperboliques Voiture et Benserade, qui lui répondent par des pointes et des jeux de mots dont ils rougissent eux-mêmes le moment d’après. Je cherchais le fameux comte de Bussy. Mme de Sévigné, qui est aimée de tous ceux qui habitent le temple, me dit que son cher cousin, homme de beaucoup d’esprit, un peu trop vain, n’avait jamais pu réussir à donner au dieu du Goût cet excès de bonne opinion que le comte de Bussy avait de messire Roger de Rabutin.

Bussy, qui s’estime et qui s’aime
Jusqu’au point d’en être ennuyeux,
Est censuré dans ces beaux lieux
Pour avoir, d’un ton glorieux,
Parlé trop souvent de lui-même.
Mais son fils, son aimable fils,
Dans le temple est toujours admis,
Lui qui, sans flatter, sans médire,
Toujours d’un aimable entretien,
Sans le croire, parle aussi bien
Que son père croyait écrire.
Je vis arriver en ce lieu
Le brillant abbé de Chaulieu,
Qui chantait en sortant de table.
Il osait caresser le dieu
D’un air familier, mais aimable.
Sa vive imagination
Prodiguait, dans sa douce ivresse,
Des beautés sans correction,
Qui choquaient un peu la justesse,
Mais respiraient la passion.
La Fare, avec plus de mollesse,
En baissant sa lyre d’un ton,
Chantait auprès de sa maîtresse
Quelques vers sans précision,
Que le plaisir et la paresse
Dictaient sans l’aide d’Apollon.
Auprès d’eux le vif Hamilton,
Toujours armé d’un trait qui blesse,
Médisait de l’humaine espèce,
Et même d’un peu mieux, dit-on.
L’aisé, le tendre Saint-Aulaire,
Plus vieux encor qu’Anacréon,
Avait une voix plus légère ;
On voyait les fleurs de Cythère
Et celles du sacré vallon
Orner sa tête octogénaire.

Le dieu aimait fort tous ces messieurs, et surtout ceux qui ne se piquaient de rien : il avertissait Chaulieu de ne se croire que le premier des poètes négligés, et non pas le premier des bons poètes.

Ils faisaient conversation avec quelques-uns des plus aimables hommes de leur temps. Ces entretiens n’ont ni l’affectation de l’hôtel de Rambouillet, ni le tumulte qui règne parmi nos jeunes étourdis.

On y sait fuir également
Le précieux, le pédantisme,
L’air empesé du syllogisme,
Et l’air fou de l’emportement.
C’est là qu’avec grâce on allie
Le vrai savoir à l’enjouement,
Et la justesse à la saillie ;
L’esprit en cent façons se plie ;
On sait lancer, rendre, essuyer
Des traits d’aimable raillerie ;
Le bon sens, de peur d’ennuyer,
Se déguise en plaisanterie.

Là se trouvait Chapelle, ce génie plus débauché encore que délicat, plus naturel que poli, facile dans ses vers, incorrect dans son style, libre dans ses idées. Il parlait toujours au dieu du Goût sur les mêmes rimes. On dit que ce dieu lui répondit un jour :

« Réglez mieux votre passion
Pour ces syllabes enfilées,
Qui, chez Richelet étalées,
Quelquefois sans invention,
Disent avec profusion
Des riens en rimes redoublées. »

Ce fut parmi ces hommes aimables que je rencontrai le président de Maisons, homme très éloigné de dire des riens, homme aimable et solide, qui avait aimé tous les arts.

« Ô transports ! ô plaisirs ! ô moments pleins de charmes !
Cher Maisons ! m’écriai-je en l’arrosant de larmes,
C’est toi que j’ai perdu, c’est toi que le trépas,
À la fleur de tes ans, vint frapper dans mes bras.
La mort, l’affreuse mort fut sourde à ma prière.
Ah ! puisque le destin nous voulait séparer,
C’était à toi de vivre, à moi seul d’expirer.
Hélas ! depuis le jour où j’ouvris la paupière,
Le ciel pour mon partage a choisi les douleurs ;
Il sème de chagrins ma pénible carrière :
La tienne était brillante, et couverte de fleurs.
Dans le sein des plaisirs, des arts, et des honneurs,
Tu cultivais en paix les fruits de ta sagesse ;
Ma vertu n’était point l’effet de ta faiblesse ;
Je ne te vis jamais offusquer ta raison
Du bandeau de l’exemple et de l’opinion.
L’homme est né pour l’erreur : on voit la molle argile
Sous la main du potier moins souple et moins docile
Que l’âme n’est flexible aux préjugés divers,
Précepteurs ignorants de ce faible univers.
Tu bravas leur empire, et tu ne sus te rendre
Qu’aux paisibles douceurs de la pure amitié ;
Et dans toi la nature avait associé
À l’esprit le plus ferme un cœur facile et tendre. »

Parmi ces gens d’esprit nous trouvâmes quelques jésuites. Un janséniste dira que les jésuites se fourrent partout ; mais le dieu du Goût reçoit aussi leurs ennemis, et il est assez plaisant de voir dans ce temple Bourdaloue qui s’entretient avec Pascal sur le grand art de joindre l’éloquence au raisonnement. Le père Bouhours est derrière eux, marquant sur des tablettes toutes les fautes de langage et toutes les négligences qui leur échappent.

Le cardinal ne put s’empêcher de dire au père Bouhours :

« Quittez d’un censeur pointilleux
La pédantesque diligence ;
Aimons jusqu’aux défauts heureux
De leur mâle et libre éloquence :
J’aime mieux errer avec eux
Que d’aller, censeur scrupuleux,
Peser des mots dans ma balance. »

Cela fut dit avec beaucoup plus de politesse que je ne le rapporte ; mais nous autres poètes, nous sommes souvent très impolis, pour la commodité de la rime.

Je ne m’arrêtai pas dans ce temple à voir les seuls beaux esprits.

Vers enchanteurs, exacte prose,
Je ne me borne point à vous ;
N’avoir qu’un goût est peu de chose
Beaux-arts, je vous invoque tous ;
Musique, danse, architecture,
Que vous m’inspirez de désirs !
Art de graver docte peinture,
Beaux-arts, vous êtes des plaisirs ;
Il n’en est point qu’on doive exclure.

Je vis les muses présenter tour à tour, sur l’autel du dieu, des livres, des dessins, et des plans de toute espèce. On voit sur cet autel le plan de cette belle façade du Louvre, dont on n’est point redevable au cavalier Bernini, qu’on fit venir inutilement en France avec tant de frais, et qui fut construite par Perrault et par Louis Le Vau, grands artistes trop peu connus. Là est le dessin de la porte Saint-Denis, dont la plupart des Parisiens ne connaissent pas plus la beauté que le nom de François Blondel, qui acheva ce monument ; cette admirable fontaine, qu’on regarde si peu, et qui est ornée des précieuses sculptures de Jean Goujon, mais qui le cède en tout à l’admirable fontaine de Bouchardon, et qui semble accuser la grossière rusticité de toutes les autres ; le portail de Saint-Gervais, chef-d’œuvre d’architecture, auquel il manque une église, une place, et des admirateurs, et qui devrait immortaliser le nom de Desbrosses, encore plus que le palais du Luxembourg, qu’il a aussi bâti. Tous ces monuments, négligés par un vulgaire toujours barbare, et par les gens du monde toujours légers, attirent souvent les regards du dieu.

On nous fit voir ensuite la bibliothèque de ce palais enchanté : elle n’était pas ample. On croira bien que nous n’y trouvâmes pas.

L’amas curieux et bizarre
De vieux manuscrits vermoulus,
Et la suite inutile et rare
D’écrivains qu’on n’a jamais lus.
Le dieu daigna de sa main même
En leur rang placer ces auteurs
Qu’on lit, qu’on estime, et qu’on aime,
Et dont la sagesse suprême
N’a ni trop ni trop peu de fleurs.

Presque tous les livres y sont corrigés et retranchés de la main des muses. On y voit entre autres l’ouvrage de Rabelais, réduit tout au plus à un demi-quart.

Marot, qui n’a qu’un style, et qui chante du même ton les psaumes de David et les merveilles d’Alix, n’a plus que huit ou dix feuillets. Voiture et Sarrasin n’ont pas à eux deux plus de soixante pages.

Tout l’esprit de Bayle se trouve dans un seul tome, de son propre aveu ; car ce judicieux philosophe, ce juge éclairé de tant d’auteurs et de tant de sectes, disait souvent qu’il n’aurait pas composé plus d’un in-folio, s’il n’avait écrit que pour lui, et non pour les libraires.

Enfin on nous fit passer dans l’intérieur du sanctuaire. Là, les mystères du dieu furent dévoilés ; là, je vis ce qui doit servir d’exemple à la postérité : un petit nombre de véritablement grands hommes s’occupaient à corriger ces fautes de leurs écrits excellents, qui seraient des beautés dans les écrits médiocres.

L’aimable auteur du Télémaque retranchait des répétitions et des détails inutiles dans son roman moral, et rayait le titre de poème épique que quelques zélés indiscrets lui donnent ; car il avoue sincèrement qu’il n’y a point de poème en prose.

L’éloquent Bossuet voulut bien rayer quelques familiarités échappées à son génie vaste, impétueux, et facile, lesquelles déparent un peu la sublimité de ses oraisons funèbres ; et il est à remarquer qu’il ne garantit point tout ce qu’il a dit de la prétendue sagesse des anciens Égyptiens.

Ce grand, ce sublime Corneille,
Qui plut bien moins à notre oreille
Qu’à notre esprit, qu’il étonna ;
Ce Corneille, qui crayonna
L’âme d’Auguste et de Cinna,
De Pompée et de Cornélie.
Jetait au feu sa Pulchérie,
Agésilas, et Suréna,
Et sacrifiait sans faiblesse
Tous ces enfants infortunés,
Fruits languissants de sa vieillesse,
Trop indignes de leurs aînés.
Plus pur, plus élégant, plus tendre,
Et parlant au cœur de plus près,
Nous attachant sans nous surprendre,
Et ne se démontant jamais,
Racine observe les portraits
De Bajazet, de Xipharès,
De Britannicus, d’Hippolyte.
À peine il distingue leurs traits :
Ils ont tous le même mérite,
Tendres, galants, doux, et discrets ;
Et l’amour, qui marche à leur suite,
Les croit des courtisans français.
Toi, favori de la nature,
Toi, La Fontaine, auteur charmant,
Qui, bravant et rime et mesure,
Si négligé dans ta parure,
N’en avais que plus d’agrément,
Sur tes écrits inimitables
Dis-nous quel est ton sentiment ;
Éclaire notre jugement
Sur tes contes et sur tes fables.

La Fontaine, qui avait conservé la naïveté de son caractère, et qui, dans le temple du Goût, joignait un sentiment éclairé à cet heureux et singulier instinct qui l’inspirait pendant sa vie, retranchait quelques-unes de ses fables. Il accourcissait presque tous ses contes, et déchirait les trois quarts d’un gros recueil d’œuvres posthumes, imprimées par ces éditeurs qui vivent des sottises des morts.

Là régnait Despréaux, leur maître en l’art d’écrire,
Lui qu’arma la raison des traits de la satire,
Qui, donnant le précepte et l’exemple à la fois,
Établit d’Apollon les rigoureuses lois.
Il revoit ses enfants avec un œil sévère :
De la triste Équivoque il rougit d’être père,
Et rit des traits manqués du pinceau faible et dur
Dont il défigura le vainqueur de Namur.
Lui-même il les efface, et semble encor nous dire :
Ou sachez vous connaître, ou gardez-vous d’écrire.

Despréaux, par un ordre exprès du dieu du Goût, se réconciliait avec Quinault, qui est le poète des grâces, comme Despréaux est le poète de la raison.

Mais le sévère satirique
Embrassait encore en grondant
Cet aimable et tendre lyrique,
Qui lui pardonnait en riant.

« Je ne me réconcilie point avec vous, disait Despréaux, que vous ne conveniez qu’il, y a bien des fadeurs dans ces opéras si agréables. – Cela peut bien être, dit Quinault ; mais avouez aussi que vous n’eussiez jamais fait Atys ni Armide.

Dans vos scrupuleuses beautés
Soyez vrai, précis, raisonnable ;
Que vos écrits soient respectés :
Mais permettez-moi d’être aimable. »

Après avoir salué Despréaux, et embrassé tendrement Quinault, je vis l’inimitable Molière, et j’osai lui dire :

« Le sage, le discret Térence
Est le premier des traducteurs ;
Jamais dans sa froide élégance
Des Romains il n’a peint les mœurs.
Tu fus le peintre de la France :
Nos bourgeois à sots préjugés,
Nos petits marquis rengorges
Nos robins toujours arrangés,
Chez toi venaient se reconnaître ;
Et tu les aurais corrigés,
Si l’esprit humain pouvait l’être.

– Ah ! disait-il, pourquoi ai-je été forcé d’écrire quelquefois pour le peuple ? Que n’ai-je toujours été le maître de mon temps ! j’aurais trouvé des dénouements plus heureux ; j’aurais moins fait descendre mon génie au bas comique. »

C’est ainsi que tous ces maîtres de l’art montraient leur supériorité, en avouant ces erreurs auxquelles l’humanité est soumise, et dont nul grand homme n’est exempt.

Je connus alors que le dieu du Goût est très difficile à satisfaire, mais qu’il n’aime point à demi. Je vis que les ouvrages qu’il critique le plus en détail sont ceux qui en tout lui plaisent davantage.

Nul auteur avec lui n’a tort
Quand il a trouvé l’art de plaire ;
Il le critique sans colère,
Il l’applaudit avec transport.
Melpomène, étalant ses charmes,
Vient lui présenter ses héros ;
Et c’est en répandant des larmes
Que ce dieu connaît leurs défauts.
Malheur à qui toujours raisonne,
Et qui ne s’attendrit jamais !
Dieu du Goût, ton divin palais
Est un séjour qu’il abandonne.

Quand mes conducteurs s’en retournèrent, le dieu leur parla à peu près dans ce sens ; car il ne m’est pas donné de dire ses propres mots :

« Adieu, mes plus chers favoris :
Comblés des faveurs du Parnasse,
Ne souffrez pas que dans Paris
Mon rival usurpe ma place.
Je sais qu’à vos yeux éclairés
Le faux goût tremble de paraître ;
Si jamais vous le rencontrez,
Il est aisé de le connaître :
Toujours accablé d’ornements,
Composant sa voix, son visage,
Affecté dans ses agréments,
Et précieux dans son langage,
Il prend mon nom, mon étendard ;
Mais on voit assez l’imposture,
Car il n’est que le fils de l’art ;
Moi, je le suis de la nature. »