Chapitre 56

Robert retraversa les bois pour rejoindre ses compagnons, qui l’attendaient en buvant du vin là où il les avait laissés. Ils eurent l’air soulagé de le voir arriver. Une moitié de lune brillait dans le ciel.

— Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? lui demanda Alexandre.

— Oui.

Robert se prépara à repousser toute autre question : il ne leur avait pas dit ce qu’il était parti faire dans les bois. Il n’avait aucune envie de parler de ce qui venait de se passer. Mais Alexandre se contenta de hocher la tête et de monter en selle derrière lui.

Les quatre hommes progressèrent dans les champs marécageux, et le château de Turnberry ne tarda pas à apparaître en haut des falaises. En contrebas, la mer offrait des reflets d’or et d’argent à la lune. Cela faisait une semaine qu’ils étaient au château, mais Robert ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la tristesse en le contemplant, car il lui rappelait la famille qu’il avait perdue. Le vieil édifice, confié aux soins d’Andrew Boyd, était en bon état et il avait commencé à tenir des conseils, à convoquer ses différents vassaux, mais malgré les allées et venues, il paraissait toujours vide et désolé. Seule une poignée de serviteurs et de chevaliers anonymes traversaient ces couloirs où l’on entendait le ressac de la mer.

Perdu dans ses pensées, Robert prit conscience qu’un événement se produisait quand les autres ralentirent. Tirant sur ses rênes, il les imita.

— Que se passe-t-il ?

— Les portes du château, dit Alexandre, les yeux fixés sur la forteresse au loin. Elles étaient fermées quand nous sommes partis.

Robert constata par lui-même que les portes étaient grandes ouvertes. Ils n’attendaient personne et il n’y avait aucune raison que quiconque soit sorti, et certainement pas en ouvrant les deux battants, ce qu’on ne faisait que pour laisser entrer plusieurs cavaliers de front.

— Vous feriez mieux de rester ici, sir Robert, dit Christopher en tirant son épée.

Robert fit de même.

— Je suis chez moi, rétorqua-t-il d’un air bourru.

Il éperonna son palefroi, filà à travers champs et rejoignit la route qui menait au château, suivi de près par ses hommes. Depuis qu’il avait quitté Irvine, il ressentait un lien de plus en plus fort avec ses terres, et une volonté de les protéger. C’était cela qui le fouettait à cet instant, sans compter que sa fille se trouvait au château.

En arrivant à proximité, il distingua une grande foule rassemblée dans la cour. La plupart des hommes étaient à cheval ou debout près des cavaliers. Il y avait aussi trois chariots. Il vérifia que les Seton et Nes étaient bien derrière lui. Puis, tournant de nouveau la tête, il remarqua une grande bannière hissée au-dessus de la foule, dont les riches couleurs palpitaient à la lueur des torches. Il la reconnut au premier coup d’œil, car elle arborait les armes du comte de Mar, son beau-père. Pratiquement au même moment, il aperçut un homme qui discutait avec Andrew Boyd. C’était un grand jeune homme aux cheveux noirs qui lui ressemblait tellement qu’il aurait pu être son jumeau. La vue de son frère debout dans la cour de la maison de leur enfance lui fit pousser un cri de joie. Quelques-uns des hommes présents dans la cour se retournèrent au bruit des sabots pour le regarder accourir. Édouard les imita et se fraya aussitôt un chemin pour être le premier à accueillir Robert qui franchissait les portes.

Robert descendit de selle d’un saut et embrassa son frère. Il ne s’était écoulé que quelques mois depuis la dernière fois où ils s’étaient vus, mais il s’était passé tant de choses dans ce laps de temps, qu’il leur avait paru bien plus long. Alexandre et les autres entrèrent au pas dans l’enceinte. Derrière Édouard, Robert reconnut avec stupeur un autre visage familier. La dernière fois qu’il avait croisé sa sœur Christiane remontait à son mariage, trois ans plus tôt, avec l’héritier de Donald de Mar. Elle était encore une enfant à l’époque, solennelle et timide. Aujourd’hui, à presque quinze ans, c’est en jeune femme qu’elle se hissa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue. Blonde comme Thomas, elle portait des nattes dans lesquelles étaient mêlés des fils d’or. Une jolie broche fermait son manteau sur son cou.

À côté d’elle se tenait son époux, Gartnait, le fils aîné du comte Donald. Il était doublement le beau-frère de Robert, par son mariage avec Christiane et celui de Robert avec Isobel. La parenté était évidente entre sa défunte épouse et cet homme grave et maigre. Il avait plus de deux fois l’âge de Christiane, son crâne se dégarnissait et des pattes d’oie se creusaient autour de ses yeux, mais lorsqu’il se tourna vers lui, Robert se rendit compte qu’il y avait une affection sincère entre eux et il en fut ravi.

Gartnait l’embrassa gauchement.

— Frère, le salua-t-il avant de rejoindre sa jeune épouse.

Robert était sur le point de leur demander la raison de leur venue, mais il n’était pas au bout de ses surprises : dans la foule, se tenait aussi sir John, le fougueux comte d’Atholl, qui avait épousé une autre des filles du comte Donald. John s’avança vers lui, ses yeux brûlant d’un feu intense sous les boucles noires de ses cheveux. Sa présence refroidit quelque peu Robert. Même s’il avait toujours apprécié le comte pour sa franchise, il n’oubliait pas que celui-ci avait fait partie des commandants des forces de Comyn le Noir lors de l’attaque de Carlisle, au début de la guerre. Néanmoins, quand sir John lui tendit la main, il finit par la lui serrer.

— C’est bon de vous revoir chez vous, sir Robert, lui dit simplement le comte.

Ce fut tout, mais cela suffit. Robert hocha la tête pour le remercier de cette trêve qu’il venait de proclamer.

— J’ai entendu dire que vous avez été emprisonné.

— Le sort m’a souri. Il n’y avait pas assez de place à la tour de Londres pour tous ceux que les troupes de Warenne ont fait prisonniers à Dunbar et on m’a envoyé sous escorte dans un monastère près de Chester avec sir Andrew Moray. Ses hommes ont réussi à nous délivrer. Moray et moi avons repassé la frontière ensemble.

Robert s’adressa à Édouard.

— Comment savais-tu que je serais ici ?

— Quand nous avons appris que tu avais désobéi aux ordres de notre père à Douglasdale, j’ai écrit à Christiane en secret. J’ai pensé que sir Gartnait pourrait t’aider, ou au moins t’accueillir.

— Mon père est mort il y a deux mois, lui apprit Gartnait. Je lui ai succédé.

Robert eut pour son frère un regard plein de gratitude. Il ne s’était à aucun moment imaginé que quelqu’un puisse se soucier de sa protection après qu’il eut quitté le château de Douglas, surtout pas Édouard qui lui en avait voulu de son exil à Londres. En même temps, il accueillait avec un immense chagrin la nouvelle de la mort du vieux Donald, qui l’avait adoubé. Robert offrit ses condoléances à Gartnait, qui les reçut en silence.

— Sir John et sa femme étaient avec eux, reprit Édouard. Nous nous sommes arrangés pour nous retrouver à Lochmaben. C’est là que nous avons découvert que tu étais parti à Irvine avec les chefs de la rébellion. À notre arrivée, les pourparlers étaient terminés. Lord Douglas et l’évêque Wishart ont été faits prisonniers.

— Et James Stewart ? s’enquit Robert avec appréhension.

— Nous pensons que le chambellan a pu s’échapper.

Édouard secoua la tête.

— À vrai dire, personne ne savait grand-chose, si ce n’est que tu étais parti quelques jours avant le début des arrestations. Je me suis douté que tu viendrais ici.

— Notre père vous a-t-il envoyé me chercher ?

Il avait posé la question sans même réfléchir, et le soupçon qu’elle fit immédiatement naître en lui faillit avoir raison de la joie qu’il avait éprouvée en les voyant tous.

— C’est pour cela que vous êtes venus ?

— Non.

Édouard considéra derrière lui la masse des chevaliers et des écuyers, dont beaucoup portaient les couleurs de Mar et d’Atholl, et il baissa la voix.

— Notre père n’est plus gouverneur de Carlisle, frère. Le roi Édouard lui a repris cet office après avoir appris ta désertion, il s’est retiré dans ses domaines de l’Essex avec ses derniers hommes. Il était plutôt mal en point quand il est parti.

— Il doit me détester, fit Robert en détournant les yeux.

Édouard ne répondit pas. Au même moment, il remarqua Alexandre et Christophe qui attendaient avec Nes.

— Je vois que tu t’es fait de nouveaux alliés.

Il salua avec réserve les deux hommes de la tête, qui s’inclinèrent à leur tour.

— Oui, et de bons, répondit fermement Robert. J’ai pris une décision aussi, au sujet de ce qu’il y a à accomplir à partir de maintenant

— Nous devrions aller à Dundee, à l’est, pour rejoindre l’armée de Wallace et Moray, le coupa John d’Atholl. À Irvine, nous avons entendu des rumeurs selon lesquelles l’Usurier et le comte de Surrey ont l’intention de les affronter. Il nous faut combattre avec eux.

Plusieurs hommes firent part de leur assentiment. Gartnait, de son côté, se montrait plus prudent.

— L’armée de Wallace se compose presque uniquement de soldats à pied. Ils ne peuvent pas gagner une bataille. Nous devrions tenter de négocier au lieu de nous battre.

— Comme Wishart et Douglas ? rétorqua John.

Alors que son beau-frère défendait son point de vue, Robert intervint avec autorité.

— Je ne combattrai pas avec William Wallace.

Tous firent silence.

— Vous connaissez tous l’histoire de ma famille avec Balliol et les Comyn. Notre haine mutuelle n’est un secret pour personne, comme le fait que mon grand-père est mort certain qu’il aurait dû être roi à la place de Balliol. Il y a cinq ans, j’ai fait un serment. Un serment que j’ai aujourd’hui l’intention d’honorer. Je compte lever les hommes de Carrick et les diriger au nord vers l’Ayr et Irvine. Pendant que Wallace et Moray affronteront les Anglais à l’est, je me concentrerai sur l’ouest. Je veux libérer nos voisins du joug de lord Percy. Et alors…

Il hesita un instant, car il n’avait pas eu le temps de préparer son discours.

— Jean de Balliol était la marionnette d’Édouard, dit-il à tous les hommes qui l’écoutaient en silence. Le royaume a besoin d’un nouveau roi, un roi qui défendra ses droits et ses libertés, qui apportera de l’espoir au peuple et le délivrera de tous ceux qui veulent l’assujettir. Un roi dont le sang conserve toute la force de Malcolm Canmore.

Quand il eut terminé de parler, il s’aperçut qu’il n’avait pas prononcé tous les mots qu’il voulait, mais en croisant le regard d’Édouard, il comprit que ce n’était pas nécessaire. Son frère rayonnait de fierté. L’expression de tous les hommes présents ne laissait pas de doute non plus sur la réalité de ce qu’il venait de dire. Certains hochaient la tête, d’autres paraissaient se livrer à des réflexions, mais nul ne l’interpellait, nul ne riait ni ne se montrait incrédule. Au milieu de la foule, Robert aperçut Katherine. Elle aussi avait dû entendre ses paroles, car sa tête haute et son regard semblaient l’encourager. Sa silhouette disparut quand les hommes firent cercle autour de lui dans le but de lui poser des questions, dont, pour la plupart d’entre elles, il ne connaissait pas la réponse.

Robert leva la main pour les arrêter.

— Reparlons de tout cela devant du vin et de la nourriture, annonça-t-il avant de s’adresser à ses vassaux. Sir Andrew, la salle servira de caserne, ainsi qu’une partie des écuries.

Tandis que le brouhaha emplissait la cour et que les serviteurs emmenaient les hommes vers les écuries, Alexandre se présentait de son propre chef à John et Gartnait. Robert se tourna vers Édouard.

— Veille à ce que nos invités soient à leur aise, dit-il doucement à son frère. Nous reparlons bientôt, mais je dois faire quelque chose d’abord.

Avant de s’éloigner, il prit son frère par l’épaule.

— Je te dois des excuses, frère, pour ne pas avoir écouté tes conseils. Je sais que tu ne voulais pas combattre nos compatriotes avec les Anglais.

— Tu es ici, maintenant, c’est tout ce qui compte pour moi, lui répondit son frère en souriant.

Laissant son frère s’occuper de la cinquantaine d’hommes et de femmes, Robert prit le chemin de ses appartements.

La pièce où il logeait était l’ancienne chambre de ses parents. Leur vieux lit occupait une bonne partie de la pièce, avec ses draps rouges mangés par les mites. La première nuit, il lui avait semblé incongru de coucher là et de faire l’amour à Katherine dans le lit où il était né, où Affraig l’avait accouché de ses mains flétries.

Dans l’âtre, le feu allumé le matin couvait ses cendres mais la lumière de la lune, par la fenêtre, éclairait assez pour qu’il pût atteindre sans encombre ses affaires entassées. Un objet couvert d’une toile à sac était appuyé contre la besace qui contenait sa couverture et des vêtements de rechange. En quittant Douglasdale, Robert avait songé à l’abandonner, mais, sans trop savoir pourquoi, il y avait renoncé. Il observa un instant le bouclier avant de s’en emparer. Puis il ressortit de la chambre et enfila le couloir, en passant devant la chambre qu’il partageait autrefois avec ses frères, jusqu’à la porte qui s’ouvrait sur les remparts.

Dehors, des mouettes planaient, leurs ailes blanches se découpant contre le ciel. La mer scintillait au clair de lune et les vagues s’écrasaient en gerbes d’argent sur les rochers. Un moment, Robert maintint le bouclier devant lui, les bras tendus. Il songea à Humphrey et aux Chevaliers du Dragon. Il s’était cru leur frère, leur compagnon, mais ce n’était qu’une illusion. La vérité, c’est qu’il n’aurait jamais pu être l’un d’entre eux. Le sang qui coulait dans ses veines l’en empêchait. Il avait un devoir, non seulement envers son grand-père ou le peuple de Carrick qu’il avait juré de protéger, ou encore ceux qui l’avaient suivi malgré le danger, mais envers cet ancien héritage et les grands hommes qui l’avaient précédé. En bas, dans la salle, pendait la tapisserie aux couleurs passées où l’on voyait Malcolm Canmore tuer Macbeth et prendre le trône. Il était temps d’affirmer son droit. Son sang l’exigeait.

Écartant l’image de Humphrey, Robert jeta le bouclier par-dessus le parapet. Dans sa chute, le dragon lança des éclairs d’or, comme s’il s’accrochait à la vie, avant de se briser contre les rochers. La vague suivante l’emporta. Il resta visible un moment, puis glissa dans les profondeurs et disparut.