Francisco de Goya y Lucientes, Duel au bâton, 1820-1823.
Technique mixte, 125 x 261 cm. Museo Nacional del Prado, Madrid.
Par ses architectes et ses sculpteurs, la France avait été, au Moyen Âge, à la tête du mouvement artistique, et l’on sait le rôle important que la nature avait joué dans la décoration de ses cathédrales, inspirée le plus souvent par la flore des pays où celles-ci ont été construites. Quant à la peinture, d’abord très rudimentaire, elle s’était elle-même peu à peu développée.
C’est à l’influence des miniaturistes qu’était dû le brillant et fugitif épanouissement de la peinture française. Tiraillés entre l’art emphatique et maniéré des Italiens de Fontainebleau et le naturalisme un peu terre à terre des Flamands, les peintres français regardaient de plus en plus vers l’Italie. Comme en Flandre, comme en Hollande, le mouvement d’émigration au-delà des Alpes allait donc en s’accentuant, et successivement la plupart des artistes de quelque valeur devaient céder à ce courant.
C’est avec le nom de Poussin que commence à vrai dire l’histoire de la peinture française. Quoique la plus grande partie de sa carrière se soit passée à Rome, le maître, né en pleine Normandie, est bien français. Peut-être la beauté du pays où il passa sa jeunesse avait-elle eu quelque influence sur cette précoce révélation de ses goûts. Le hameau de Villers est, en effet, situé dans une étroite vallée dont les prairies sont bordées par des collines alors ombragées d’une forêt séculaire. La Seine, qui coule près de là, au pied de falaises blanchâtres, décrit à l’ouest du Petit-Andely, une courbe gracieuse, tandis qu’au sud son cours est dominé par les ruines imposantes du Château-Gaillard, campé fièrement au sommet de rochers escarpés. Toute cette partie de la Normandie présente des aspects pittoresques et variés, qui plus d’une fois ont inspiré les paysagistes de notre temps.
Avant la fin de 1612, en quittant en secret la maison paternelle, Poussin s’enfuyait à Paris. Les plus dures épreuves l’y attendaient, bien faites pour triompher des résolutions d’une âme moins vaillante. Il connut alors des années difficiles, durant lesquelles, exposé aux privations les plus pénibles, il dut accepter toutes les besognes, même les plus ingrates. Cependant rien ne pouvait triompher de son courage, et au plus fort de sa détresse, il ne négligeait aucune occasion de s’instruire. Il entendait se tirer lui-même d’affaire et ne devoir qu’à son travail ses moyens d’existence. On voudrait connaître quelques-uns des ouvrages qu’il produisit alors, avec cette furia dei diavolo (fureur du diable) qui lui permettait de brosser en huit jours six grands tableaux. Au retour d’un voyage en Poitou, il lui avait fallu revenir à pied à Paris, plus misérable que jamais. À la fin, épuisé de fatigue, le malheureux jeune homme avait contracté une maladie dont il devait se ressentir toute sa vie, et c’est à grand-peine qu’il avait pu regagner Villers, où il devait rester une année entière.
L’isolement et l’inaction dans lesquels se passa cette année de retraite à Villers ne purent qu’aviver encore son désir de trouver enfin les ressources d’étude dont il avait été privé jusque-là. C’est en vain que ses parents lui rappelaient le triste résultat de ses expériences précédentes pour essayer de le dissuader ; de nouveau, il les avait quittés pour tenter la fortune. En 1624, Poussin partait enfin de Paris pour Rome.
Ses épreuves n’étaient pas terminées. Dès son arrivée, Poussin, déjà âgé de trente ans, s’était remis à l’étude de son art. Mais pour pouvoir se livrer à cette étude désintéressée, il lui avait fallu de nouveau accepter toutes les tâches en se contentant des plus minces salaires. Du moins, il trouvait à Rome toutes les facilités d’instruction qu’il avait pu désirer. Les chefs-d’œuvre, les monuments, les ruines, la nature elle-même, se partageaient ses loisirs. Il fréquentait l’atelier du Dominiquin, où il pouvait étudier à la fois le modèle vivant, l’anatomie et la perspective. L’Antiquité le passionnait. Les œuvres du Dominiquin, celles des Carrache l’attiraient tour à tour ; bien vite, cependant, il leur avait préféré celles de Titien, à raison de la poésie et de la force qu’il y remarquait dans l’interprétation de la vie et de la nature.
L’admiration de Poussin pour Titien se manifeste d’ailleurs avec évidence dans les fonds des premiers ouvrages qu’il peignit à Rome, car n’étant pas muni d’études suffisantes, c’est à lui qu’il emprunte ces fonds, cette exaltation des tonalités et les contrastes, à la fois forts et délicats, qu’il établit, à son exemple, entre les bleus savoureux des lointains et les tons dorés de ses ciels et de ses végétations. On est étonné qu’à la puissance et aux oppositions heureuses de la couleur qui distinguent les œuvres de cette période, succèdent, dans la période suivante, des intonations volontairement amorties et parfois même un peu éteintes.
Peu à peu, la réputation de Poussin avait grandi à Rome. Une petite aisance ayant succédé à la gêne, il pouvait enfin jouir de l’existence à la fois paisible et laborieuse. Mais sa santé était restée fort ébranlée par les longues années de misère et de privations qu’il avait traversées. Durant une maladie survenue au début de son séjour, il avait reçu les soins empressés d’un honnête ménage de Français fixés en Italie, les Dughet. Touché lui-même de leur bonté et désormais résolu à ne plus quitter Rome, Poussin avait demandé la main de leur fille aînée, Anne-Marie Dughet, qu’il épousait en 1629. Ses deux beaux-frères devenaient ses élèves. Guidés par lui, Jean Dughet s’adonnait à la gravure et interprétait les œuvres de son maître, tandis que Gaspard acquérait bientôt une grande célébrité comme paysagiste et portait avec honneur le nom de Poussin qu’il joignait à son prénom de Guaspre, sous lequel il est plus connu.