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Qui fournit un appui probatif à la position du dollar ($)

Tout arriva un an plus tard, raconta Augustus poursuivant sa narration. Son trafic d’opium marchant à souhait, Albin amassait sans mal un gros tas d’or. À l’instar d’un pacha, il bambochait dans son bordj. Mais il apprit un jour qu’Anastasia, la star d’Hollywood, tournait un film non loin. Or, Albin, qui n’avait plus l’occasion d’assaillir son rival anglais, continuait nonobstant à haïr tout Anglo-Saxon, y compris un Ricain. Il organisa donc aussitôt un raid punitif sur la circonvallation où la production avait assis son camp principal.

Fulminant, il prit son fusil, un bazooka, du fulmicoton, du napalm, du plastic, puis, conduit par un mastiff quoaillant, suivi par cinq compagnons dont il aimait l’hardi sang-froid, il partit assouvir son courroux furibond.

La nuit tombait quand il arriva. Juin flamboyait. Il avait fait chaud ; il faisait doux, mais la nuit s’annonçait d’un froid glacial.

Albin vit qu’on avait construit trois studios sur l’ubac d’un mont, mais qu’on bivouaquait au bord du lac. La distribution dormait dans cinq grands caravanings, dont un qu’Anastasia, la star monopolisait. Voyant qu’aux studios la production s’affairait, tournant un raccord tracassant qui chagrinait tout un chacun, la script, la sono, l’assistant, la photo, car, quoi qu’on fît, la dolly n’arrivait jamais à avoir dans son champ qu’un figurant sur trois, Albin y lança son gang, stipulant qu’on brûlât tout, qu’on massacrât au maximum, qu’on disloquât tout son saoul, puis, à catimini, il s’approcha du bungalow roulant où somnolait la star.

Il s’introduisit dans un boudoir succinct, mais où tout invitait aux plaisirs d’un galant amour : il y avait à profusion divans profonds, lourds tapis, miroirs qu’on avait plus ou moins matis, plus par sophistication qu’au nom d’un pudibond sursaut. L’air s’irisait d’un parfum lascif. Un falot donnait un mi-jour amollissant.

Albin tourna dans l’adonisant boudoir ; puis, guindant un lourd baldaquin fait d’un brocard à gros grains, il s’y dissimula. Un court instant passa. Il s’imbibait jusqu’à faillir du nard fragrant qui flottait tout autour.

Puis Anastasia parut. Abandonnant son kimono d’organdi blanc à pois noirs, ôtant son collant tarlatan qui la moulait du nombril au talon, la star, n’ayant plus qu’un lourd bijou d’or garni d’un cabochon d’adamantin, s’affala sur un sopha d’ottoman, poussant un soupir satisfait, murmurant un ronron câlin.

Un long instant, Albin s’immobilisa, tout au divin panorama qu’offrait la star.

L’horizon s’incurvait suivant l’ondulation qu’imprimait à son corps sinuant son inspiration sans à-coups.

Son corps sculptural s’offrait, nu, assoupi, dans l’abandon d’un clair-obscur troublant qui ombrait d’azur son flanc alangui.

Sa chair montrait l’incarnat d’un grain parfait à la fois mat, poli, luisant.

Albin bondit, l’iris brillant. Il avait tout du Grand Pan.

— Ô, Anastasia, balbutia-t-il, brûlant d’amour, Cupidon n’a plus un dard dans son carquois !

 

Saisi par l’inspiration, il composa illico un lai, qui, suivant la tradition du Canticum Canticorum Salomonis, magnifiait l’illuminant corps d’Anastasia :

Ton corps, un grand galion où j’irai au long-cours, un sloop, un brigantin tanguant sous mon roulis,

Ton front, un fort dont j’irai à l’assaut, un bastion, un glacis qui fondra sous l’aquilon du transport qui m’agit,

Ton pavillon auditif, un cardium, un naissain, un circinal volubilis dont j’irai suivant la circonvolution,

Ton cil, la vibration d’un clin, la nictation d’un instant,

Ton sourcil, l’arc triomphal sous qui j’irai m’abymant au plus profond du puits dans ton cristallin noir,

Ton palais, madrigal balbutiant, atoll, corail purpurin pour qui j’irai m’asphyxiant au fond du flot,

Ton cou, donjon lilial, Kasbah du talc, parangon du tribart, carcan pour ma strangulation,

Ton bras, pavois, palan, jalon d’amour, airain poignant, torsion du garrot où s’assouvira ma pulsion,

Ta main, animal aux cinq doigts, sampan, skiff, doris, ponton, louvoyant, bourlinguant, drossant au hasard sur nos corps alanguis,

Ton dos, littoral, alluvions, marais salants, lit aplani, vallon bombant, arc s’incurvant sous l’aiguillon du plaisir,

Ta chair, Ô, ta chair, galuchat blanc du cachalot fatal, chagrin dont la disparition garantira ma mort, cuir où, jusqu’à la fin, j’irai gravant ton nom,

Ton flanc, ru fluvial, maillon vacillant, bord où d’abord j’irai accostant, port initial du brûlot qui m’assouvit,

Ton nombril, kaolin disjoint à jamais, hanap à jamais s’offrant aux libations,

Ton giron, blason d’un armorial inconnu, ombilic obscur, huis dont j’ouvrirai l’ajourant tourillon,

Ton cul, fruit dont j’irai gaulant l’incapsulant noyau, pignon charnu, grapillon cotissant,

Ta toison, Toison d’or pour qui, à l’instar d’un Jason, j’allai, vingt ans durant, bravant l’ouragan, ta toison, divin pubis, sourcils d’amour, rachis, tuyaux, canons, poils, plumial à qui j’offrirai un calmar, marabout, paradis d’un amour conquis,

Ton sillon, ton sillon lotus, ton sillon oubli, où tout disparaît, où tout s’abolit, ton sillon Nirvâna, ton sillon où à jamais mordra ma mort, où j’irai à jamais naissant, à jamais mourant, agonisant d’un trop humain plaisir,

Ton bouton, où tout va mourir, ton bouton, bastion final où j’irai m’annulant, où j’irai m’absorbant, m’abolissant dans un amour toujours à accomplir, dans l’absolu sursaut où nous vivrons un jour, confondus à jamais, dans la passion ou dans l’oubli, dans la nuit où tout disparaît, dans l’infini instant où nous n’aurons qu’un corps !

 

Ainsi chanta Albin. Puis s’anudissant, s’inhabillant, il bondit, glouton, s’affamant sur la star.

— Quoi ! s’offusqua Anton Voyl, un viol ! (On sait qu’il n’avait pas vingt ans ; par surcroît, il avait grandi dans un climat puritain, avait fait sa communion, puis sa confirmation, avait failli finir capucin.)

— Oh non, sourit Augustus, pas un viol, car la star, ouvrant un cil, aussitôt s’amouracha du forban, s’ouvrit à lui, murmurant, alors qu’il s’introduisait ad limina apostolorum :

— J’avais faim d’un brigand, d’un bandit, d’un hors-la-loi !

L’argousin t’a-t-il poursuivi jusqu’aujourd’hui ?

— Pour sûr, fit Albin.

— Offrirait-on un bon prix pour ton rapt ?

— Oh la la, fit Albin.

— How much ? tint à savoir Anastasia.

— Un million d’hrivnas.

— How mucb is that in dollars ($) ? insista Anastasia.

Un dollar valant vingt-huit hrivnas, Albin fit, tambour battant, un calcul approximatif, puis contrôla dans un journal du soir la fluctuation du cours.

— Thirty-six thousand, dit-il, plutôt faraud.

— That is a lot, admira Anastasia.

Puis, s’abandonnant, lui lançant un clin coquin, sinon tout à fait polisson, la star murmura, tout à sa pâmoison :

— Sois mon Don Juan, mon Casanova, mon Valmont, mon Divin Marquis !

On aurait dit Virginia Mayo s’offrant à Richard Widmark, ou Joan Crawford à Frank Sinatra, Rita Hayworth à Kirk Douglas, Kim Novak à Cary Grant, Anna Magnani à Randolph Scott, Gina Lollobrigida à Marlon Brando, Liz Taylor à Richard Burton, Ingrid Thulin à Omar Sharif.

Mais s’agissait-il d’un script jadis appris, ou y avait-il du vrai dans la voix d’Anastasia ?

Au vrai, il n’importait pas. S’abîmant dans un ravissant chatouillis, mignardant, baisotant, onc vit-on tournoi plus lascif, duo plus galant, combat plus libidinal.

 

Mais, tandis qu’à l’instar d’Apollon captivant Iris, d’Adonis amadouant Calypso, d’Antinoüs ravissant Aurora, Albin s’unissait à Anastasia dans un capouan plaisir, son gang, ainsi qu’il l’avait voulu, s’attaquait aux studios qu’il rabougrit au plastic. La conflagration illumina la nuit, faisant un bruit assourdissant. On aurait dit la Nuit du Walpurgis. Surpris, qui dans un travail absorbant, qui dans un loisir somnolant, chacun courut au hasard, piaillant, hurlant. La plupart mourut sur l’instant, assailli par un tison brûlant, par un tourbillon soufflant, par un roc bouillant qu’arrachait du sol la conflagration, par un brandon qui fusait, criblant la chair ainsi qu’un aiguillon, par un brûlot calcinant qui paraissait sortir d’un volcan vomissant.

Mais, nonobstant l’important sinon colossal tohu-bohu qu’il suscita, l’infamant forfait n’assaillit pourtant pas nos amants, s’absorbant pour l’instant dans un transport tout aussi brûlant, mais moins homicidal.

Ainsi, alors qu’ayant suivi jusqu’au bout l’injonction d’Albin, la maffia d’hors-la-loi, portant dans son for la satisfaction du travail accompli, gagnait son bordj, Albin continuait son galant vis-à-vis, marivaudant, roucoulant, faisant sa cour, filant un parfait amour.

Ça dura trois jours. Puis Anastasia, s’arrachant aux bisous, aux gouzis-gouzis d’Albin, souvint qu’il lui fallait, pour garantir son contrat, offrir à la production qui la payait à prix d’or son magistral concours.

Las ! La conclusion, alors, aussitôt s’imposa. Il n’y avait pas un survivant, ni dans la production, ni dans la distribution. Quant à l’attirail : foutu ! plus un Nagra ! plus un chariot ! la Paillard, un ramassis ; la sono, un tas d’ahurissants rogatons, gravats tordus, chassis noircis, fils fondus ; la Dolly avait l’air d’un Hajdu qui, pour voir, aurait pris son inspiration à un Nahum Gabo, puis un Baldaccini.

Anastasia fut donc sans travail. Ça la chagrina si fort qu’Albin, n’arrivant plus à lui offrir consolation, finit par partir, la plantant là, la laissant dans son caravaning. Mais, auparavant, il lui dit, sur un ton intimidant :

— Si jamais un bambin vous naissait (il la vouvoya car il s’agissait d’un instant crucial), fruit du transport inouï qui nous tint unis trois jours durant, il faudra qu’il ait mon nom car sinon, ajouta-t-il, à ma mort, il n’y aurait plus un Mavrokhordatos, lors irait à l’abandon ma Damnation !