— Il n’y a plus d’Amaury Conson, dit Arthur Wilburg Savorgnan, Il gît au sous-sol, au fond du bassin à mazout.
— Tu l’y as donc vu ? fit Aloysius, pantois.
— Nous l’y aurions vu choir, oui, si un court-circuit n’avait fait partout la nuit, mais un long instant son cri nous parvint, qu’amplifiait la paroi du silo, jusqu’au plouf final qui nous apprit sa fin !
— Mais quand ? Ou surtout, mais pourquoi bascula-t-il ? L’y poussas-tu ?
— Nous l’aurions fait s’il l’avait fallu, admit Arthur Wilburg Savorgnan, masquant mal son chagrin, mais, voulant bondir sur moi, il fit, croyons-nous, un faux pas, cogna un bord du bassin, tituba, vacilla, puis, glissant, tomba dans l’à-pic ; on aurait dit qu’un aimant surpuissant l’y attirait !
— Mais pourquoi voulait-il ainsi bondir sur toi ?
Arthur Wilburg Savorgnan soupira, mais n’ajouta pas un mot. Il avait l’air grognon.
Aloysius Swann sortit la photo du Barbu, puis, la montrant à Savorgnan, lui dit, sur un ton intimidant :
— Voilà la raison ! Voilà la photo qui provoqua son courroux ! Tu la lui as fait voir, non ?
— Non, dit, tout bas, Arthur Wilburg Savorgnan, il la trouva par hasard, dans mon placard. Il avait fait un grand tour dans la nuit, s’y fourvoyant, marchant à tâtons jusqu’à la maison. La Squaw dormait. Moi aussi. Tout paraissait noir. Amaury s’affala sur un divan. Il avait mal au front. Il dut dormir un court instant, puis soudain, il sursauta, suffoquant, paniquant sans savoir pourquoi. Il souffrait. Il crut qu’on avait voulu sa mort, qu’on avait mis du poison dans sa boisson. Il lui souvint alors qu’il pouvait y avoir dans mon boudoir un antipoison qui l’assainirait. Il monta, à tâtons, jusqu’au cagibi qui jouxtait mon boudoir ; il y farfouilla, il tomba sur la photo. Alors, oubliant soudain son mal, mais poussant un cri tonitruant, il m’assaillit, m’arrachant à mon profond sopor.
— La photo du Barbu ! rugit-il.
Puis soudain, il sortit, bafouillant, grognant. Il gagna son salon, puis courant, rapparut au bout d’un instant. Il avait à la main un bristol portant vingt-six divisions, vingt-six cantons, tous pourvus d’un portrait, sauf un.
— Mon bristol jadis n’offrait aucun blanc, dit-il. La photo du Barbu s’appliquait là où il y a aujourd’hui un canton vacant. On la vola, voici au moins vingt-huit ans, un soir d’avril. Un larcin si banal m’attrista, m’offusqua, mais m’apparut d’abord insignifiant. Mais, trois jours plus tard, mon plus grand fils, Aignan, mourait à Oxford !
Sa voix cassa dans un sanglot sourd.
J’ai dit :
— Non, Amaury, la photo qu’à l’instant tu trouvas dans mon cagibi m’appartint toujours, crois-moi.
— Il s’agirait d’un quiproquo ? dit Amaury, surpris.
— Pas tout à fait, car ton barbu, mon barbu n’ont jamais fait qu’Un individu !
— Tu avais toi aussi sa photo ?
— Oui.
— Mais pourquoi ?
— Par trois fois, au moins, j’ai fait allusion à l’assimilation, qui marquait nos curricula. Nous sortons d’un tronc commun. Nos sorts, trait pour trait, sont plus qu’analogaux, ils sont kif-kif !
— Point n’ai fait l’oubli du corps d’allusions qu’alors tu nous lanças, coupa Amaury. Cinq ou six fois, j’ai voulu t’avoir à part, comptant sur toi pour approfondir mon savoir touchant nos rapports ou ayant trait à l’obscur imbroglio dont fut fait mon jadis dont nous ignorons quasi tout. Mais la discussion durait tant qu’à aucun instant n’apparut l’occasion. Quoiqu’il soit fort tard, il m’apparaît qu’il faudrait la saisir sans mollir…
J’ai dit mon accord, ajoutant pourtant aussitôt :
— Soit. Mais pas ici ; il y fait trop noir, il y fait trop froid. Allons plutôt dans l’impartial fumoir d’Augustus où, au vrai, un bon alcool nous ragaillardira.
— All right, dit Amaury. Va au fumoir. J’y accourrai dans un instant.
Puis il sortit d’un pas hâtif, sa main s’agrippant sur son bristol à photos.
J’allai donc au fumoir. J’y poirautai un long laps, buvant pour mon confort un grand bol d’akvavit.
Soudain j’ouïs un grand bruit qui montait du sous-sol. J’accourus, pronto, mais à tâtons, car on n’y voyait toujours pas clair. J’arrivai, sans trop souffrir, au sous-sol où, dans l’irradiant clair-obscur qui sourdait du four, j’avisai Amaury qui finissait d’offrir à la combustion du mazout un manuscrit fort important, tout au moins par son poids.
J’hurlai, pris d’un soupçon subit :
— Qu’as-tu voulu abolir ainsi ?
Il n’a pas voulu m’affranchir. L’air furibard, il scrutait l’album qui noircissait, blanchissait, puis racornissait. Puis il m’indiqua dans un coin un banc, s’assit sur un pliant :
— Ça, l’ami, causons, dit-il, m’invitant à discourir.
— Ici ? j’ai dit, plutôt, surpris, n’avions-nous pas dit qu’on irait au fumoir ?
— Non, dit-il s’obstinant, causons ici.
— Mais pourquoi ?
— Disons qu’il y fait plus clair, qu’il y fait plus chaud, qu’il… Il m’avisaga sans finir.
J’insistai :
— Quoi ? Qu’y a-t-il ?
— Nothing, dit-il, allons, installons-nous, puis causons, sinon…
— Sinon quoi ?
— Sinon, nous n’aurons plus jamais l’occasion…
Il m’intriguait, mais quoiqu’ahuri par son obstination, j’opinai. J’avisai l’oblong banc, m’y assis, allumai un cigarillo, puis j’attaquai aussitôt :
J’ai promis qu’un jour tu connaîtrais ma Saga : la voilà. Tu sauras aussitôt qu’il s’agit d’un roman qui vaut aussi pour toi. La Damnation qui t’assaillit m’assaillit itou. Un mauvais hasard nous façonna à l’instar. Car nous avons du sang commun, car ton Papa fut mon Papa !
— Quoi ! strangula Amaury, nous : frangins !
— Oui, frangins ! Frangins unis dans l’affliction, dans la mort !
— Mais où l’as-tu appris ? dit brûlant Amaury. Qui t’a fait don d’un savoir qu’on m’a toujours tu ?
— Oh ! Il m’a fallu vingt ans, vingt ans au moins, pour, n’ayant qu’un brin d’intuition, sachant tout au plus qu’il y avait, planant sur moi, un fait qu’on disait obscur, un fait dont nul n’osait discourir, un fait qu’au vrai tout un chacun ignorait, il m’a fallu vingt ans pour approfondir mon savoir, bâtissant suppositions sur suppositions, chafaudant d’idiots synopsis, proposant d’instinctifs aboutissants, supputant, imaginant, comblant poco à poco l’oubli profond, l’intimidant tabou qui nous masquait la divulgation.
Vingt ans durant, j’allai multipliant d’intrigants contacts, payai d’oisifs indics, consultai partout moult sous-bibs m’ouvrant d’importants stocks archiviaux m’informant sur ma filiation, m’acharnai sur d’immoraux magistrats, substituts, avocats, commis, plumitifs, calicots, factotums corrompus à qui il fallait offrir gros pour savoir pas lourd. Puis j’ai dû choisir dans un colossal amas d’informations où tout voisinait, l’inouï, l’inconsistant, l’anormal, l’insignifiant. Puis il m’a fallu, pour bondir d’un fait au fait suivant, saisir, au prix d’harassants brain-stormings, un point d’articulation qui, quasi toujours, manquait.
Mais j’ai appris, j’ai su, j’ai vaincu, j’ai compris. J’ai franchi l’imbroglio. J’ai acquis sur mon antan, sur mon jadis, un savoir global !
It is a story told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing.
Un roman long, confus, parfois vain, parfois mirobolant ; la narration d’un Talion, qui à tout instant t’a poursuivi, m’a poursuivi. L’individu qui l’ourdit s’y appliqua vingt ans durant, sans jamais s’adoucir. Il ignorait la compassion ; il s’opposait à tout pardon ; il n’a jamais connu qu’un but : assouvir sa vindication, accomplir son talion dans la mort, dans l’aigri courroux du Sang jaillissant.
Un à un, il a commis sur nos Fils d’horrifiants assassinats !
— Lui ! Lui ! murmura Amaury, hagard.
— Oui, lui ! L’individu dont tu gardais l’intrigant portrait, mais dont tu ignorais tout ! L’intrigant Barbu à favoris, au poil brun trop touffu ! Lui ! Ton Papa ! Mon Papa !
— Mon Papa ! hurla Amaury, tordu par un chagrin infini. Mais j’ignorais donc tout ! Pourquoi nous fallait-il avoir un Papa si mauvais ?
— Sois moins vif, Amaury, sois plus froid, fais-y toi ; tu vas tout savoir :
Ton Papa, mon papa (nous ignorons son nom, ou plutôt sa prononciation) naquit à Ankara.
Son clan comptait parmi l’important gratin du canton. On disait colossal l’avoir familial, qu’on comparait parfois au magot du Roi Midas. Mais sa transmission suscitait toujours moult complications car, la Tribu comptant au moins vingt-six individus ayant pour la plupart cinq ou six gnards, ça faisait, pour finir, tant d’ayants-droit qu’on craignait, non sans raison, qu’allât s’amincissant jusqu’à la consomption l’initial magot, nonobstant la fructification qu’apportait la Capitalisation.
La tradition voulait donc qu’on favorisât au maximum son plus grand fils. On laissait aux suivants d’insuffisants rogatons. On donnait tout au Dauphin, au Favori : Palais, maisons, champs, bois, actions, obligations, or, diamants, bijoux. On lui proscrivait tout travail, alors qu’on imposait aux suivants un ahan harassant.
L’on conçoit sans mal à quoi pouvait aboutir un choix si discriminant : on n’offrait qu’au Dauphin l’Amour familial, tandis qu’on abhorrait, qu’on bafouait sa frangination. Ainsi, quoiqu’à coup sûr on justifiât la discrimination par l’obligation d’accomplir la continuation du pouvoir du clan (pouvoir qu’il fallait garantir par un avoir toujours plus important, donc sans dilapidation ni passation aux ayants-droit trop lointains), l’us familial, par un instinctif biais culpabilisant, la fondait, non sur un Sint ut sunt aut non sint, mais sur un soi-disant droit moral qui, classant l’individu suivant son rang, donnait tout aux Initiaux qu’il disait purs, bons, blancs, ôtait tout aux ultimaux qu’il noircissait tout à loisir.
Il y avait pis : chacun paraissait subir la Loi du Clan sans trop s’aigrir. Nul n’affirma jamais Summum Jus, summa Injuria ; chacun, qu’il soit favori ou mal loti, vivait l’indivision du magot patrimonial à l’instar d’un statut normal, sinon normatif, sans voir qu’il s’agissait d’un abus flagrant, partial, qui frustrait la plupart au profit d’un individu.
Au vrai, il n’y avait pour un mal loti qu’un hasard — la mort du Dauphin à qui l’on substituait alors son proximal suivant — pour adoucir son sort.
On voyait donc, quasi à tout instant, frangins sans un sou, cousins purotins, tontons faminards, unis dans l’imploration, priant pour la disparition du favori primonatif. Allah, dans sa compassion, s’inclinait parfois : un typhus malin, un faux croup supprimait alors l’ayant-droit putatif. Las ! la contradiction subsistait ; tout au plus avait-on raccourci, mais pas du tout aboli, son champ d’application.
On conçoit aussitôt qu’il fallut, un jour, aboutir à un statu quo moins rassurant, mais aussi moins accablant.
Disons qu’on passa du « Un pour Tous, Tous pour Un » dont s’honorait jadis l’Armorial du Clan, à un « Chacun pour Soi » d’abord, qui fut moins sanglant qu’on n’aurait cru, qu’on n’aurait craint, mais qui dura moins d’un an, puis, pour finir, à un Homo homini Lupus qui s’inaugura par un brillant haut-fait qui suscita, non sans raison, l’admiration du Tout-Ankara :
Un gamin qui n’avait pas dix-huit ans, avait avant lui six frangins, fait qui, a priori, lui prohibait à jamais d’aboutir au Dauphinat. Or il y parvint, ourdissant, mijotant, fignolant puis accomplissant, coup sur coup, six assassinats n’ayant, par surcroît, aucun point commun, sinon par l’imagination dont chacun montrait l’infini pouvoir.
Il s’attaqua d’abord à Nicias, un nabot, un avorton, qu’il n’haïssait ni plus ni moins qu’autrui, quoiqu’il ait tout du chacal, mais qui constituait un but pas trop ardu, car on disait Nicias plutôt obtus.
Donc il s’introduisit, sous un motif insignifiant, dans la maison du nain. Là, il lui offrit un cours sur l’Art du Tir à l’Arc, compilation d’un savant japonais s’inspirant du Bouddha. Puis, tandis qu’ahuri, mais satisfait d’un don si mirobolant, Nicias s’absorbait dans son bouquin, il lui porta, s’aidant d’un pic à glaçons plus dur qu’un roc, mais aussi fin qu’un bâton à rollmops, un coup au bassin qui fut fatal, car il fractura l’ischion, provoqua la constriction du ganglion inguinal, d’où un collapsus suffocant suivi, un instant plus tard, d’un tournis syncopal dont l’avorton n’arriva jamais à sortir, nonobstant son transport à l’Hôpital, où il succomba, huit jours plus tard, au grand dam du populo qui s’amassait dans la cour pour voir son tourbillon, attraction hors du commun dont Ankara manquait, disait-on, d’autant plus qu’on y jalousait fort l’art du Fakir tournoyant, l’art du « Darwisch » qu’Ispahan monopolisait.
L’assassinat d’Optat fut au moins tout aussi biscornu. Optat, individu mou, plutôt falot, sinon pâlot, si faiblard quant aux os qu’il avait toujours tophus, calus ou luxation, n’avait aucun goût, sinon pour l’alcool qu’il absorbait par muids du soir au matin.
Maximin (ainsi nommait-on l’imaginatif assassin) soudoya un commis postal qui porta à Optat un quartaut d’alcool pur lui disant qu’il s’agissait d’un colis du Hainaut, car, trois mois auparavant, Optat, par sans-fil, avait fait l’achat à Mons d’un schnaps qu’on disait divin. Croyant aussitôt qu’il avait là son schnaps, Optat s’ingurgita illico un bon quart du quartaut, qu’il trouva tant à son goût qu’il poursuivit jusqu’à plus soif sa libation.
Mais, coup jarnacais, il y avait, mis par Maximin au fond du quartaut, un dispositif pyroproductif qui, anodin tant qu’il baignait dans l’alcool, s’alluma quand il fut à l’air, provoquant ipso facto l’ignition d’Optat qui, offrant à la combustion, par sa saturation d’alcool, un fonds choisi, flamba ainsi qu’un amadou, diffusant tout autour un fort parfum d’agouti rôti.
Audit instant, Maximin passait par là, pas par hasard. Saisissant un lasso, il attrapa Optat, tison, brandon vivant qu’il tira jusqu’au bord d’un puits.
Il lui suffit alors d’y approfondir son agonisant frangin pour voir s’accomplir son forfait qui, par surcroît, profita au pays, puisqu’un mois plus tard, tout un chacun s’accordait pour nantir l’intrigant flux qui sourdait du puits d’un fort pouvoir curatif, surtout anticatarrhal, mais s’appliquant aussi à l’albugo, à l’anchilops, aux bubons, aux calculs, aux chalazions, au trismus, au pityriasis, au mal blanc, au prurigo, au mal caduc, au glossanthrax.
Puis vint Parfait. Là, il y avait un hic. Car parfait, vrai Goliath, plus fort qu’un Turc, plus mauvais qu’un Troll, brutal, taquin, fripon, corrompu, sournois, avait la passion du combat. Quand on s’attaquait à lui, on n’avait jamais la paix.
Parfait avait, dans un souk, un magasin où l’on fabriquait fruits confits, bonbons, fondants, calissons d’Aix, chocolats, candis, nougats ou cassatas.
Il y avait mis au point un sabayon au sirop, fort rafraîchissant à qui Ankara associa aussitôt son nom.
Nul jour n’allait sur sa fin sans qu’un Icoglan, qu’un Vizir, qu’un Timariot ou qu’un Sirdar n’allât voir Parfait dans son souk, lui commandant pour son gala du soir un « parfait au marasquin » ou un « parfait au cassis » dont partout l’on raffolait.
Maximin alla donc voir Parfait. Il lui donna vingt sous puis lui commanda un colossal parfait aux limons doux.
— Parfait, dit Parfait.
Mais quand Parfait livra son parfait, Maximin y goûta, puis, simulant un profond pouah, lui dit qu’il sabotait son travail.
— Quoi ! dit Parfait pâlissant sous l’affront, imparfait, mon parfait ! ! ! ?
Il gifla par trois fois Maximin puis lui lança son gant.
— Soit, dit Maximin, vidons ça sur un champ clos, mais armons-nous suivant mon choix : nous nous battrons au soda !
Parfait fut si ahuri par un choix si paradoxal qu’il parut, un court instant, tout à fait divagant.
Profitant du mauvais arroi qui, pour un laps, immobilisait son rival, Maximin lui balança du gourdin sur l’occiput. Parfait tituba, grogna, puis s’abattit.
Maximin couvrit tout son corps du parfait aux limons doux, nappa d’un sirop, puis parfit son travail disposant, par-ci, par-là, moult fruits confits.
Alors il fit sortir d’un coin obscur son carlin favori, un Danois colossal qu’il n’avait, six ans durant, nourri qu’aux parfaits du frangin :
L’animal, on l’a compris, bondit, palpa, lappa, puis pour finir, happa.
Maximin sortit, ricanant « Allah n’a-t-il pas dit : Tu naquis du Limon, tu finiras Limon ? »
Souriant dans son for d’un mot qu’il trouvait bon, Maximin s’occupa alors du suivant qui avait nom Quasimodo : un gars courtaud, un bas du cul, qui avait tout du nigaud. Son I.Q. lui donnait la raison d’un garçon n’ayant pas six ans, alors qu’il avait cinq fois plus.
Son occupation, sinon sa vocation, consistait surtout à offrir aux tringas, aux culs-blancs ou aux courlis qu’on voyait gambadant au bord du lac du Jardin municipal, d’inconsistants discours à l’instar d’un saint François. Un badaud s’amusant lui lançait parfois un ducaton ou un florin qui constituait tout son profit.
Son assassinat n’offrit aucun tracas à Maximin qui l’accomplit haut-la-main.
Il disposa au fond du lac un fin croisillon qu’un fil liait à un accu produisant, au contact, un fort courant d’induction. Puis il paya un quidam qui, alors qu’Asimodo discourait, lança au fond du lac un faux louis d’or qui dissimulait un aimant surpuissant.
Faisant ni six moins cinq ni cinq moins trois, Quasimodo, d’un bond, sauta au fond du lac : l’hydrocution survint aussitôt.
Romuald suivait Quasimodo. Mais autant Quasimodo avait fait un occis badin, autant Romuald fut un but ardu. Car, sournois, jaloux, inquisitorial, Romuald voyait partout machinations ou mauvais pas. Il soupçonnait tout un chacun.
Il craignait tant un coup fatal qu’il s’isolait dans sa maison, n’ouvrant jamais, gardant toujours un fusil à la main, louchant d’un air craintif sur tout quidam qui paraissait à l’horizon, sursautant quand passait son voisin.
Plus tard, trouvant son salut non garanti, il fit l’acquisition d’un ballon captif où il s’installa, sûr, au moins, d’y dormir à l’abri la nuit.
Maximin imagina d’abord cinq ou six solutions (scission du filin principal accrochant l’airostat au sol ; obstruction du volant d’auto-stabilisation ou du cardan gyroscopal ; substitution d’un gaz lourd (grisou) à l’argon gonflant, provoquant ainsi l’implosion, la titubation ou la patatration du ballon) mais tout fut vain.
Puis vint l’illumination : il loua un biplan, prit l’air, survola, puis piqua sur l’arrogant ballon qu’il frôla à moins d’un yard, produisant ainsi un trou d’air qui fut fatal au ballon qui s’abîma, tandis, qu’à court d’air, Romuald s’asphyxiait.
Sabin constituait pour Maximin son but final. Mais on n’approchait pas Sabin. N’ayant qu’un tonton pour lui ravir son droit au Dauphinat, Sabin croyait trop qu’il aurait tôt ou tard la totalisation du Capital du Clan pour offrir à un cousin ou à un frangin jaloux l’occasion d’un mauvais coup.
Il fallait trois sauf-conduits pour franchir son huis, fût-on un mitron livrant du pain ou un commis du bougnat apportant son charbon.
On colportait sur Sabin tout un tas d’amusants racontars. On disait qu’il avait à sa disposition dix-huit spahis, tous rompus à l’art du yatagan, du poignard ou du fusil, garnison qu’il louait à prix d’or, mais qui l’accompagnait partout, toujours, abattant sans sommations tout individu qui s’approchait à moins d’un yard ! On disait qu’il avait un larbin qui goûtait aux plats qu’on lui proposait, car il craignait fort l’introduction d’un poison. On disait qu’il y avait dans sa maison un quidam qu’on aurait cru son portrait vivant, qui dormait dans son lit tandis qu’il allait dormir dans son sous-sol où, disait-on toujours, il avait fait bâtir par un artisan, qui trouva la mort aussitôt son travail fini, un colossal blockhaus à combinaisons. Il aurait pu, s’il l’avait fallu, s’y nourrir, y dormir six mois durant.
Un rival si fort, un rival dont tout paraissait garantir l’absolu salut, voilà qui stimula au plus haut point l’imagination du frangin Maximin. L’amas d’assassinats qu’il avait, jusqu’ici, commis, n’avait pas assouvi sa faim. Il n’y avait là, ricanait-il, qu’insuffisants zakouskis. Mais, s’attaquant à Sabin, il justifiait son ambition, il la plaçait au point culminant du savoir magistral qu’il n’avait, jusqu’alors, fait valoir qu’au quart.
Pourtant, il passa tout un grand laps sans savoir s’il aboutirait jamais. Non qu’il fût à court d’inspiration, mais la fortification du gars Sabin paraissait n’offrir aucun point vacillant, aucun maillon plus faiblard.
Jusqu’au jour où, tout à fait par hasard, il causa à un maquignon qui lui apprit qu’il fournissait un jour sur trois à Sabin un ânon, car, lui confia l’immoral marchand non sans un clin grivois, Sabin n’arrivait jamais au plaisir, sinon par la sodomisation d’un bourricot.
— Ma foi, sourit Maximin, voilà au moins un point d’acquis : il a un dada ! Tirons parti d’un savoir qui, à coup sûr, vaut son poids d’or.
Poursuivant son inquisition, il apprit du Commis principal du Zoo municipal d’Ankara qu’un ânon n’avait jamais suffi à Sabin : tout au plus lui procurait-il son plaisir initial, mais il lui fallait alors, disons pour plat principal, un animal ou plus gros ou moins commun.
Aussi Sabin soudoyait-il l’Administration du Zoo qui, parfois, lui louait, pour un soir ou pour la nuit, soit un animal d’un bon poids — un gros ruminant, un yack, un orang-outang, un ours, un mammouth —, soit un animal pas banal — un kangourou ou un casoar, un canard ou un boa constrictor, un tapir ou un mandou, un opossum ou un alligator, un albatros ou un caïman, un cachalot ou un tamanoir.
Mais, quoiqu’ayant fait, grosso modo, un tour global du zoo, Sabin n’apparaissait pas satisfait car, disait-il, il n’avait jamais abouti, sodomisant tant d’inouïs animaux, au plaisir divin qu’il avait jadis connu sur, ou plutôt dans un lamantin du Lac Tchad (Manatus inunguis ou Manatus latirostris).
Or, ric-à-rac, un forain d’Halifax avait fait, huit jours avant, son apparition à Ankara. Il proposait aux badauds, parmi moult attractions plus ou moins hors du commun (siamois, nains, albinos, moutons à corps d’auroch, lapins à sabots) un soi-disant « Grand Dragon du Loch », qu’on nommait Rudolf. Au vrai, il s’agissait, non d’un dragon, ni d’un python marin, mais d’un dugong, animal plus doux qu’un mouton, qu’on pouvait, sans grand mal, par un hasard opportun, offrir pour un lamantin, vu qu’il avait, à son instar, un poids imposant, un gabarit important, un poil d’un poli parfait, un air accort.
On a compris, à coup sûr, qu’aussitôt Sabin voulut voir Rudolf. Mais il n’osait. Il proposa au forain la location du dugong. On lui dit non. Il doubla, tripla, quadrupla, puis quintupla son prix. Il parvint à un accord. On convint d’un jour prochain.
Mais Maximin, à l’affût, l’avait appris. Il bâtit aussitôt un plan.
Combinant cinq ou six produits fulminants, il fabriqua un obus suppositorial ; puis il parvint, non sans un aplomb colossal, jusqu’à l’aquarium du dugong où, profitant du court instant où l’animal s’assoupissait dans son bain, il lui introduisit son crapouillot.
Il disposa alors un amorçoir au fulmicoton qui, au plus fin contact, garantirait l’ignition du dispositif.
Sa machination lui paraissant au point, Maximin n’avait plus qu’à languir jusqu’au soir. Il s’attabla dans un caboulot, non loin du blockhaus sabinial, sûr qu’un futur prochain lui fournirait l’occasion d’un hosanna triomphal.
Il n’avait pas tort : à minuit moins vingt-cinq, apparut l’ambulant marchand forain suivi d’un grand bac où, plus souriant qu’un ruminant voyant au loin courir un train, somnolait Rudolf.
À minuit moins huit, l’horizon s’illumina ; un bang-bang tonitruant fracassa l’air. Puis s’alla dissipant l’asphyxiant brouillard qui accompagnait la fulmination.
Maximin put voir qu’il n’y avait aucun survivant.
Lors, il gagna, souriant, un night-club où, jusqu’au matin, quoiqu’il fût plutôt radin (mais son coup fumant sonnait l’occasion d’un potlatch), il sabla du Cramant brut, trinquant, offrant à tout un chacun libations sur libations.
Ainsi vainquit Maximin. Las ! Il claironna trop tôt son Magnificat, son Vaziluia : six jours plus tard, un cousin consanguin qui, à coup sûr, ayant compris qu’il y avait là un truc, avait fait dans son coin un calcul kif-kif, l’assassinait à son tour !
Alors la loi du plus fort s’imposa à la tribu. L’on s’y trucida tour à tour. L’avocat qui contrôlait la transmission du Capital familial y paumait son latin : sur trois ans, l’usufruit du clan passa aux mains d’au moins vingt-trois ayants-droit, dont aucun n’arriva à mourir dans son lit.
Lorsqu’à la fin on comprit qu’on allait, si l’on continuait à un galop si vif, aboutir tôt ou tard à la disparition du Clan, on souffla un instant. On constata alors qu’il n’y avait plus, au total, qu’un quart du clan qui survivait. On s’affola. On s’allia. On signa un accord coalitif qu’aucun, on l’aura compris, n’honora plus d’un mois.
Alors on ritualisa l’assassinat.
On convint qu’il fallait qu’un papa n’ait pas plus d’un bambin, afin qu’aucun n’ait à souffrir d’un frangin trop jaloux. On limitait ainsi la rivalisation aux cousins, jusqu’au jour où, par l’intransitif biais du choix darwinial, il n’y aurait plus qu’un ayant-droit par tronc.
Pour aboutir à un but si lointain, il y avait, grosso modo, trois façons, dont on laissa à chacun la disposition ad libitum :
Soit l’on abattait la Maman dans l’instant qui suivait la parturition ;
Soit l’on stoppait, pourvu qu’il y ait auparavant un fils, la continuation du sang par la castration du Papa ;
Soit (façon dont la plupart s’accommodait) l’on gardait vivant l’initial fils, puis l’on laissait ou faisait mourir tout suivant, qu’on abandonnait sur du purin, qu’on vidait dans son bain, ou qu’on offrait, suivant la Proposition d’un Swift, pour du marcassin ou du babiroussa rôti au lunch d’un Lord anglais.
Durant cinq ou six ans, l’on parvint ainsi à assainir la situation. La transmission du gain patrimonial fut moins qu’auparavant l’occasion d’affronts sanglants.
L’on n’assassinait plus par plaisir, mais chacun, dans son coin, limitait au maximum l’amplification du clan qui stationnait ainsi à un quorum qu’on trouvait, grosso modo, satisfaisant. Lors chacun, dans son for, s’autocongratulait d’un statu quo moins inhumain qu’il n’y paraissait a priori.