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L'Envers du théâtre
(Georges Hatot, 1905)
— Je souhaiterais voir votre directeur, s'il vous plaît, demanda François en collant sa carte tricolore sur la vitre de la billetterie.
La guichetière, une femme abondante avec une robe corbeau et un chignon torturé, daigna à peine le regarder :
— Aussi près de la représentation, c'est plus possible.
— Je me permets d'insister, il s'agit d'une enquête criminelle.
— Impossible, je vous répète. Revenez après onze heures.
François jeta un œil au panneau encadré de feuilles d'acanthe qui accueillait les spectateurs dans le hall : Le théâtre de l'Athénée présente, à 8h3/4 : « Amour, quand tu nous tiens ! » La maison avait visiblement oublié d'offrir des places à ses employés.
— Le lever de rideau est dans plus d'une heure, s'agaça-t-il. Alors il y a deux possibilités : soit votre patron me reçoit maintenant, soit j'annule le spectacle pour interroger le personnel, comédiens compris. C'est bien de la Préfecture que dépendent vos autorisations, n'est-ce pas ?
L'un des bons côtés de l'abus de pouvoir, c'était sa capacité à accélérer les choses. Sept minutes plus tard, le directeur, un quinquagénaire dont la barbe poivre et sel envahissante tentait de compenser une calvitie radicale, tendait la main à François, la mine préoccupée.
— Julienne me dit que vous venez pour des interrogatoires ? Et que vous comptez annuler la séance ?
— Ça dépendra de vos réponses...
Il le suivit dans un bureau Second Empire qui surplombait le square de l'Opéra. Des photographies de plateau décoraient entièrement un pan de mur, formant un kaléidoscope de rêveries collectives. La mauvaise nouvelle était que Jacques-Christian Ménadier, l'actuel responsable de l'Athénée, n'avait pris son poste qu'en 1910, à la mort de Vianney Popincourt, son prédécesseur. La bonne était qu'avant de lui succéder, il assurait la régie de l'établissement.
— Voilà pourquoi je ne reçois personne après sept heures, enchaîna-t-il. Je préfère aller en coulisse, vérifier que tout fonctionne.
— La machinerie, en particulier ?
— Régisseur un jour, régisseur toujours.
— Alors vous allez certainement pouvoir m'éclairer.
François évoqua la chute d'Alix Notre-Dame dans les sous-sols du théâtre en 1909, arrachant un sourire maussade à son interlocuteur.
— Elle vous a raconté que sa cicatrice venait de là ?
— En effet.
— Et il y a un rapport avec votre enquête ?
— Peut-être.
— Je mentirais en prétendant que je tombe des nues, fit Ménadier en se lissant la barbe.
— Ce qui signifie ?
Le directeur de l'Athénée glissa un œil à sa montre-gousset.
— Autant l'avouer de suite, commença-t-il, je ne suis pas un témoin objectif : je n'ai jamais aimé Alix Notre-Dame. Une bonne actrice, oui, mais une femme hautaine. Opportuniste et intéressée.
— Et concernant l'incident ?
— C'est assez embarrassant, balança-t-il. Mais après tout, ça ne le fera pas mourir une seconde fois... Popincourt était l'amant d'Alix. Ou son mécène, si vous préférez. Elle n'a pas décroché le rôle de Phèdre par hasard.
— Elle ne serait pas la première à se battre avec ce genre d'arme...
— Sans doute. Encore que pour ce qui est de se battre, ils s'y entendaient tous les deux. C'est même ce qui est arrivé cette fois-là. Ils étaient dans le dessous de scène, à deux heures de la représentation, et ils se sont disputés. Une histoire de jalousie, d'après ce qu'on pouvait comprendre. Ils s'envoyaient des noms d'oiseau à la tête et à un moment ils en sont venus aux mains. Popincourt l'a frappée... Manque de chance, Alix est tombée sur le montant d'un des décors. L'arête d'une colonne... Elle s'est mise à saigner de façon impressionnante, le médecin est venu et lui a fait des points de suture. Il a été décidé que la version officielle serait celle de l'accident.
— Je ne vois pas ce qu'on peut reprocher à Mlle Notre-Dame dans cette affaire. C'est elle la victime, non ?
— Je manque d'objectivité, inspecteur, je vous avais prévenu. Mais ce n'est pas tout : Alix a fini par retourner la situation à son avantage. Elle est montée sur scène deux heures plus tard et a joué mieux que jamais. Les critiques ont salué son courage et la pièce a été un succès.
— Succès éphémère, objecta François. Avec une boutonnière sur la joue, sa carrière de jeune première était compromise.
Ménadier ne put qu'approuver :
— Popincourt ne se l'est jamais pardonné, c'est un fait. Je crois qu'il l'aimait sincèrement. Ça a été une des raisons de son suicide, j'en suis sûr.
François le fixa, interloqué.
— Il s'est suicidé ?
— En Normandie, oui, à Étretat. Il a sauté de la falaise. Ses remords étaient tels qu'il avait même couché Alix sur son testament.
Une clochette familière résonna dans le cerveau du policier.
— Un héritage important ?
— J'ignore les détails. Tellement de bruits ont couru ! Un appartement, il me semble, de l'argent... Certains ont même prétendu que Popincourt n'était pas seul à Étretat le jour fatidique. Qu'il y avait une femme avec lui.
De nouveau, il consulta l'heure à sa montre, manière de signifier qu'il avait d'autres marrons au feu.
— J'en ai presque terminé, le rassura François. D'après ce que j'ai compris, Nestor Châtelet faisait aussi partie de la distribution. Quelles étaient ses relations avec Alix Notre-Dame ?
— C'est donc ça ! s'exclama le directeur de l'Athénée. La mort de Nestor Châtelet... plusieurs journaux en ont parlé aujourd'hui. Et un suicide en plus !
— Ne vous emballez pas, il s'agit de vérifications de routine.
— Évidemment ! feignit d'acquiescer l'autre. Hélas, sur les rapports qu'ils entretenaient tous les deux, je n'ai aucun souvenir en particulier. Ça ne se passait pas mal, c'est tout ce que je peux dire.
— Et avec Raynald Notre-Dame, le frère d'Alix ?
— Pas grand-chose à ajouter. Il ne jouait qu'une silhouette, vous savez, un garde, il me semble. Ce que je sais, c'est que des trois, il a toujours été le plus sympathique. Ce n'était pas difficile, remarquez...
Phi-Phi, que l'on donnait avec succès depuis plus d'un an aux Bouffes-Parisiens, était une opérette à l'argument plutôt inattendu. Phidias, le grand sculpteur de l'Athènes antique – aussi surnommé Phi-Phi –, recevait commande d'un groupe de statues : L'Amour et la Vertu fondent le bonheur domestique. À la recherche de modèles pour son futur chef-d'œuvre, il s'éprenait de la jeune Aspasie, négligeant son épouse qui s'imaginait pourtant bien incarner la Vertu. S'ensuivait une série de joyeuses légèretés, où l'épouse se consolait dans les bras d'un bel éphèbe – l'Amour du groupe – et où la jeune Aspasie finissait par épouser Périclès. Les mélodies étaient accrocheuses, la troupe charmante, le livret piquant... Le public riait à gorge déployée et François lui-même, qui n'était pas allé au théâtre depuis des lustres, applaudit de bon cœur au moment du salut. La seule déception tenait finalement à la prestation d'Alix Notre-Dame : elle n'était guère qu'une figurante, apparaissant surtout dans des scènes de chœur et ne prononçant pas plus de deux répliques, seulement au troisième acte. On était loin de la partition de Phèdre...
Une fois le rideau tombé, François fit un détour par les coulisses à la recherche de l'actrice. L'ambiance y était tout aussi gaie que sur la scène, diverses personnalités du spectacle et de la politique – deux députés fraîchement élus, notamment – venant féliciter les acteurs et partager une coupe de champagne. Alix Notre-Dame fumait un cigare dans un coin, s'amusant de la bonne humeur générale et distribuant des sourires distants à ceux qui la saluaient. Lorsqu'elle avisa le policier, elle se dirigea droit vers lui :
— La pièce vous a plu, inspecteur ?
— Je l'ai trouvée très réjouissante.
— Et vous avez quand même pu m'apercevoir ?
Ses yeux noisette le transperçaient.
— Ne dit-on pas que toutes les étoiles du ciel participent à sa beauté ? se défaussa François.
— On aurait dû vous élire à la Chambre, ironisa-t-elle, la flatterie ne vous fait pas peur. Mais la réalité est moins brillante, malheureusement. C'est l'envers du décor...
L'espace d'un éclair, François eut l'impression d'entrevoir un peu de la chair du personnage derrière le masque. Mais très vite, elle retrouva le contrôle d'elle-même :
— Au fait, j'ai un tuyau pour vous, lui souffla-t-elle dans un nuage de fumée. La soirée se poursuit au Rat mort...
François ne prit même pas la peine de se cacher. Il s'assit suffisamment loin de l'orchestre et de la piste de danse pour éviter que sa tête ne fasse caisse de résonance, mais à trois tables seulement de la comédienne. Celle-ci ne semblait d'ailleurs nullement perturbée par sa présence. Elle fumait beaucoup, buvait davantage, embrassait goulûment sa compagne du soir – une jolie rousse un peu boulotte, cette fois –, s'adressait aux uns et aux autres en maîtresse de maison, dansait à l'occasion – avec des déhanchements syncopés qui donnaient au fox-trot une pulsation hallucinatoire –, le tout sans jeter le moindre regard à son garde-chiourme.
À minuit, elle fut brièvement rejointe par son frère qui, lui, se fendit d'un salut enjoué à l'attention du policier. Ce dernier se demanda où était passé Devic, censé coller aux basques du bellâtre, avant de l'apercevoir sur le trottoir, planté devant la porte d'entrée. Raynald Notre-Dame ne s'attarda pas, cependant, et la fièvre monta encore d'un cran dans l'heure qui suivit, une fois les touristes envolés et le cabaret rendu à ses habitués. Un brouillard de sueur et de fumée enveloppa bientôt la salle et les corps se mêlèrent avec plus d'âpreté. Deux ou trois excités aux traits creusés par la fatigue s'approchèrent de la table d'Alix, peut-être dans l'espoir de l'inviter, mais elle les repoussa sans ménagement. Pour sa part, François somnolait à moitié, et il sursauta presque lorsque la jeune femme se matérialisa sur la chaise en face de lui.
— Vous feriez mieux d'aller dormir, monsieur Simon, je vous promets de ne tuer personne ce soir.
Il dut se forcer à sourire.
— Je suis là pour vous protéger, articula-t-il, la voix pâteuse. La Préfecture s'en voudrait s'il vous arrivait quelque chose.
— À d'autres, inspecteur ! Je suis la sœur du détective Washington, ne l'oubliez pas... Votre enquête s'enlise et, en désespoir de cause, vos supérieurs ont décidé de serrer les suspects à la gorge. Je suis assez flattée d'ailleurs...
Elle le gratifia d'une moue enjôleuse.
— Ah ? s'étonna-t-il.
— Qu'on vous ait désigné pour me filer, moi... Cela signifie que je suis en tête de liste. Il y a une éternité que je n'ai pas connu les honneurs de l'affiche.
— À moins que vous ayez en effet ces morts sur la conscience, je ne vois pas ce qui vous rend si affirmative.
— Ne soyez pas trop modeste, inspecteur. Vous êtes le plus futé de la meute, ça saute aux yeux. Il n'y a qu'à voir comme les autres se tournent vers vous dès qu'il s'agit de flairer une piste. Il serait logique qu'on vous envoie traquer le seul gibier qui vaille : le gibier de potence.
Ses sous-entendus semblaient beaucoup la divertir. François faillit en profiter pour revenir sur le suicide de Popincourt, mais il réfléchit que c'était peut-être là l'objet de la manœuvre : obtenir qu'il lui dévoile la direction que prenaient les recherches.
— Désolé de vous décevoir, mademoiselle, si on m'a affecté à votre surveillance, c'est uniquement parce que je suis le plus jeune chiot de la « meute », comme vous dites. Mes aînés ont jugé que j'étais sans doute le plus à même d'apprécier les nuits blanches.
— « Sans doute »..., ricana-t-elle. Auquel cas, et si j'en crois votre air abattu, un remontant serait le bienvenu.
Elle héla le serveur anglais – du dernier chic – qui virevoltait entre les tables.
— James ! Un cognac-porto pour moi. Et pour vous, inspecteur, ce sera ?
François réprima un bâillement.
— Vous... vous auriez des noix ?