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Grandes Manœuvres
(Georges Méliès, 1896)
— Merci d'avoir été si patients, commença François en embrassant l'assistance du regard. Comme vous l'avez constaté, une succession de... d'incidents a perturbé le déroulement de la matinée et l'heure du déjeuner est, disons... derrière nous. Je voudrais notamment présenter nos excuses à Mlle Damour et à M. Notre-Dame qui ont dû terminer leur tournage dans des conditions difficiles. Nous n'avions nullement l'intention d'entraver à ce point la marche des studios et...
— Trêve de bavardage, le coupa Gustave Valfandier, assis au premier rang avec son épouse. Dites-nous plutôt ce qu'espérait ce Barnabé en volant la sacoche du professeur... Il comptait revendre les plans à la concurrence, c'est ça ?
— C'est une hypothèse, éluda François qui ne pouvait s'étendre sur une diversion qu'il avait lui-même créée. J'ai entendu certains émettre l'idée qu'il avait pu se faire engager précisément pour commettre ce vol. Nous n'écartons aucune piste.
— Il a peut-être aussi remplacé les balles à blanc du revolver par de vraies cartouches, suggéra Raynald. Pour finir de discréditer les studios.
— Ce qui prouverait qu'il est bien envoyé par un concurrent, renchérit Valfandier. C'est de ce côté-là que vous devriez fouiller, y compris concernant les meurtres des dernières semaines.
Sur les cinq rangées de chaises installées dans la buvette, plusieurs membres de l'équipe opinèrent du chef et François nota avec amusement que tout ce petit monde avait les doigts noircis par l'encre.
— Dans l'immédiat, il est impossible de tirer aucune conclusion, se défaussa-t-il. Depuis sa capture, notre homme est muet comme une carpe. C'est d'ailleurs notre problème dans cette affaire : nous manquons singulièrement d'éléments qui pourraient nous aiguiller.
— Alors pourquoi nous promettre des révélations ? s'agaça encore Valfandier. Si vous êtes incapables de conduire cette enquête, le ministère serait mieux avisé de la confier à un autre service. Aux brigades mobiles, pourquoi pas ? Je connais bien le directeur de la Sûreté générale, je ne doute pas qu'il serait ravi de vous suppléer.
— Je peux comprendre votre irritation, admit François. Mais si nous piétinons, c'est aussi parce que la plupart des témoins concernés ne nous ont pas dit la vérité. Vous le premier.
— C'est reparti, ironisa le patron de Lighthouse. Le coupable idéal... Et vous croyez vraiment que je m'amuserais à tuer mon actrice fétiche avant qu'elle tourne sa dernière scène ?
— Je ne pensais pas à cela, rétorqua François. Plutôt aux lettres anonymes.
Valfandier se raidit tandis que le regard de son épouse se figeait quelque part au-dessus du policier.
— Vous faites fausse route, grinça Gustave.
— Allez savoir...
— Si vous pouviez être plus clair, intervint le vieil imprimeur qui avait allongé sa jambe sur la chaise devant lui. Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi, c'est du chinois. J'ai poireauté deux heures et demie debout et si c'est pour écouter ce charabia...
— Pardonnez-moi, monsieur Beaucaire, avança François, les détours de cette histoire sont complexes et ils impliquent certaines allusions personnelles. Cela dit, si tout le monde est d'accord, je peux être plus explicite. Cela nous permettrait de gagner du temps et, qui sait, de démasquer plus sûrement le coupable. C'est ce que nous souhaitons tous, n'est-ce pas ?
Quelques mâchoires se crispèrent, mais personne n'osa arguer qu'il préférait la protection de ses petits secrets à l'arrestation d'un fou sanguinaire.
— Parfait, se félicita François. Donc, pour en revenir à ces courriers anonymes, il s'agit de lettres d'une maîtresse délaissée qui menace son amant de révéler leur liaison au grand jour. Avec, circonstance aggravante, une grossesse à la clé. Ces lettres ont été adressées à M. Valfandier à l'automne 1917, c'est-à-dire l'époque où le premier crime des cinémas avait lieu. La victime, Denise Gilbert, une jeune coiffeuse, a été étranglée au Gai Spectacle.
— Au Gai Spectacle ? s'étonna le directeur de l'Olympic Palace. Mais nous n'en avons jamais rien su !
— Le cadavre a été découvert par M. Melchior, le propriétaire de l'établissement, qui s'est empressé de s'en débarrasser près du chemin de fer de Ceinture. Les salles de spectacle détestent la rubrique fait divers, je ne vous apprendrai rien... Quoi qu'il en soit, ça n'a pas porté chance à M. Melchior, puisqu'il a été assassiné à son tour, son meurtrier estimant sans doute que si l'affaire était rouverte, il pouvait devenir gênant. Quant aux courriers anonymes, il se trouve qu'ils ont cessé après la mort de la coiffeuse... Comme celle-ci exerçait non loin de l'immeuble de la Fraternelle, j'ai supposé un temps que M. Valfandier avait pu la prendre pour maîtresse avant de vouloir la réduire au silence. Je dois reconnaître que je me trompais.
— Tout de même ! siffla Gustave.
— Je me trompais, répéta François, car ces lettres n'ont pas été écrites par Denise Gilbert, mais par Edwige Larivière. La deuxième victime...
L'ombre de la comédienne plana brièvement sur l'assistance jusqu'à ce que Jean-Jean se lève, bredouillant :
— Mais Edwige... Edwige c'est le Russe ! Celui qui est soigné chez les fous ! J' vous ai même expliqué que c'était ma faute s'il s'en était pris à elle. Que je lui avais raconté comment elle était belle et tout ça...
Mortier s'approcha doucement pour l'inciter à se rasseoir.
— C'est qu'en vérité, reprit François, notre assassin a bénéficié pour la deuxième fois d'une chance extraordinaire : le malheureux Ramilov, qui n'a jamais eu toute sa tête, s'est agenouillé près de la victime, frappé par les souvenirs de sa propre sœur. Résultat, il a été accusé et condamné en lieu et place du vrai coupable. Un élément de plus qui a brouillé notre vision des choses, hélas. Du moins jusqu'à ce que le Dr Valfandier, ici présent, ne parvienne à établir l'innocence de son patient...
Frédéric, qui avait pris soin de s'asseoir au fond, s'inclina légèrement.
— Et si elles étaient anonymes, comment avez-vous su que ces lettres étaient d'Edwige ? s'enquit Notre-Dame, très pâle. Elle n'a jamais évoqué une quelconque, enfin... une relation de ce genre.
— Tranquillisez-vous, monsieur Notre-Dame : je ne crois pas qu'Edwige vous ait trahi. Au moment de votre liaison avec elle, fin 1917, son amant l'avait déjà quittée. Vous nous avez d'ailleurs expliqué qu'elle était tombée dans vos bras de manière inattendue et peut-être avait-elle en effet besoin de tourner la page... Quant à l'authentification de ces courriers, il se trouve que j'ai pu en parcourir un exemplaire avant que M. Valfandier ne les détruise. Les parents de Mlle Larivière ayant eu l'obligeance de nous envoyer un échantillon de la correspondance de leur fille, j'ai pu faire la comparaison ce matin : il n'y a aucun doute possible.
Alix Notre-Dame, juchée sur l'un des tabourets du bar, alluma un cigare, l'air de se délecter.
— Si on vous suit bien, ça signifierait que notre bien-aimé patron serait l'auteur du deuxième meurtre mais pas du premier ? Croquignolet...
— Ce n'est pas ce que j'ai dit : j'ai dit que ces lettres ne constituaient pas le mobile de la mort de Denise Gilbert. Quant à M. Valfandier, il m'a toujours semblé capable d'éliminer quiconque se dresserait en travers de sa route. Un tire-laine qui avait cru pouvoir s'en prendre à lui sur les quais de Seine en a fait l'amère expérience : il a fini noyé.
— C'était un accident, protesta Valfandier. Il nous avait attaqués, Frédéric et moi, et il a glissé dans l'eau. Je n'ai fait que défendre mon fils !
— Qui a une tout autre version de la façon dont vous vous êtes acharné sur le pauvre homme...
— Frédéric n'avait que sept ans ! Et quand bien même, ça n'a rien à voir !
— N'empêche..., persista François. Au lendemain de la disparition d'Edwige, les brigades mobiles, que vous tenez en si haute estime, ont relevé des traces indiscutables de votre passage chez elle. Ça non plus, ça n'a rien à voir ?
Le directeur de la Fraternelle se renfonça dans son siège :
— Tout cela est absurde, je ne dirai plus un mot.
La mauvaise humeur du chef jeta un froid parmi les employés, ce qui n'empêcha pas François de sourire : il avait la confirmation de ce qu'il pressentait.
— Votre silence vous honore, monsieur Valfandier. Il est courageux, même. Mon collègue Mortier, qui est sensible à ces sujets, parlerait volontiers du « miracle de l'amour ».
— Là, c'est une allusion personnelle ? supputa l'imprimeur Beaucaire.
— Précisément, oui. Celle d'un père qui protège son fils.
Gustave détourna subrepticement les yeux et François sut qu'il avait gagné.
— Les courriers anonymes au nom de Valfandier étaient destinés à Frédéric, assena le policier. C'est avec lui qu'Edwige Larivière avait une aventure, pas avec Gustave. Sauf que, pour une raison ou une autre, les lettres ont atterri sur le bureau paternel.
Adèle se retourna vers son mari, placé trois rangs derrière :
— Mais... à l'automne 1917, nous étions sur le point de nous marier ! s'indigna-t-elle. Comment as-tu pu ?
Frédéric ne broncha pas, impavide.
— D'où le chantage que Mlle Larivière tentait d'exercer sur votre futur époux, abonda François. Peut-être refusait-elle qu'il l'abandonne, peut-être était-elle simplement jalouse de ce mariage... L'ennui, au-delà de la liaison elle-même, c'était évidemment cet enfant à naître. Une situation délicate pour une famille respectable. Qui a pu pousser M. Valfandier père à rendre visite à la jeune femme, histoire d'éviter le scandale. Le jour de son meurtre en l'occurrence... Que lui avez-vous promis, Gustave ? De l'argent ? De jolis rôles dans vos films à venir ? Et qu'a-t-elle répondu ? Qu'elle irait jusqu'au bout, quoi qu'il advienne ?
— Et je l'aurais assassinée pour éviter à mon fils d'assumer ses fautes ? soupira Gustave. Ce n'est pas seulement absurde, c'est ridicule.
— Je suis de votre avis, acquiesça François. Vous avez déjà beaucoup fait pour Frédéric et sans être franchement payé de retour. Brûler des courriers compromettants sous mes yeux ou presque, se taire sur leur destinataire au risque d'être accusé... Mais de là à tuer une de ses anciennes maîtresses, il y a un pas, je vous l'accorde.
— Tu... tu aurais tué ces femmes, alors ? lança Adèle à son mari.
Celui-ci la foudroya du regard.
— Effectivement, docteur Valfandier, enchaîna François, la question mérite d'être posée. Ces recherches vitales sur la noirceur de l'âme, qui sont-elles censées soigner, au fond ? Ces paradis artificiels auxquels vous vous abandonnez, ces soirées sans fin au Rat mort... Outre le plaisir d'y croiser Mlle Notre-Dame – qui soit dit en passant s'y connaît en substances illicites –, quel refuge allez-vous y chercher ?
— Celui des amis, justement, répondit Frédéric, glacial. Un mot qui vous est étranger, visiblement.
Gommard pénétra à cet instant sur la pointe des pieds dans la buvette et François lui jeta un œil interrogateur. L'autre fit non de la tête pour signifier qu'il n'était pas prêt. Il allait falloir continuer à broder...
— Ce n'est pas l'avis de l'ami qui importe, reprit François en s'éclaircissant la gorge, c'est celui du policier. Et tout bien pesé, le policier doute que vous puissiez être le meurtrier. Pour une raison simple, en fait : votre obstination à faire parler Ramilov. Si vous aviez assassiné Edwige, vous vous seriez gardé de le pousser dans ses retranchements, de peur qu'il fasse éclater la vérité. Cela suffit selon moi à vous exclure du cercle des coupables.
— Et vous allez nous passer tous en revue comme ça, se gaussa l'imprimeur, l'un après l'autre ?
— Pas tous, non. Uniquement ceux qui sont liés de près à ce studio, comme ils l'étaient autrefois à celui qui employait Mlle Larivière. Ceux qui avaient à craindre des révélations d'un Nestor Châtelet ou d'un vieux routier de la pellicule comme Gaspard Melchior. Ce qui réduit la liste des suspects à une poignée d'entre vous...
Nouveau flottement dans l'assistance, qui hésitait sur le sens de cette dernière phrase.
— Vous m'en voyez soulagé, se félicita le directeur du Gaumont Palace, toujours plein de lui-même. J'ai cru un moment que ce serait notre tour, à mon collègue et à moi. Nous sommes venus de notre plein gré et ces mises en accusation finissaient par devenir gênantes. Mais puisque nous sommes hors de cause, je...
— Peut-être ne devriez-vous pas vous réjouir trop vite, le moucha François. La firme Gaumont est impliquée plus que n'importe quelle autre dans l'industrie du cinéma et si les soupçons de M. Valfandier sur la concurrence étaient justifiés, vous seriez en première ligne. Par ailleurs, n'est-ce pas votre épouse qui est venue vous rejoindre hier soir, juste après l'évacuation de l'établissement ? Ne le prenez pas mal, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait de votre fille... Une fort jolie personne, au demeurant, et d'une blondeur tout à fait charmante. Au moins un penchant que vous partagez avec le meurtrier...
Tandis que le gérant du Gaumont s'étouffait, son homologue de l'Olympic s'empressa de se démarquer :
— Ma femme à moi a quarante-trois ans, précisa-t-il, et elle est tout à fait brune.
— Des informations précieuses, nous ne manquerons pas de les porter au dossier.
— Avoir un faible pour les blondes n'est tout de même pas une maladie ! grommela Mentola.
— Heureusement non, convint François, ou bien il s'agirait ici d'une maladie contagieuse : nous avons évoqué M. Valfandier fils, mais nous pourrions ajouter M. Jean-Jean, du moins si l'on en croit certaines rumeurs sur ses escapades nocturnes, M. Notre-Dame, qui a eu la douleur de perdre Mlle Larivière et a retrouvé le bonheur auprès de Mlle Damour, Robert, le concierge des studios, à qui cela a même valu quelques ennuis... Plus d'autres, peut-être, qui ne se sont pas encore déclarés.
— Vous semblez oublier une chose, poursuivit Mentola. De même que Robert était emprisonné, la plupart d'entre nous étaient sous surveillance hier lorsque l'assassin a tenté de frapper à nouveau. Cela devrait nous disculper une bonne fois pour toutes. Et nous permettre d'achever normalement le tournage.
— J'allais y venir, approuva François. Il est vrai qu'il y a eu une nouvelle agression hier soir au Gaumont Palace et que si son auteur a pu fuir, nous avons retrouvé l'arme qui a servi lors de deux des crimes précédents. Malheureusement, cela ne prouve pas grand-chose sinon que l'un d'entre vous nous a faussé compagnie.
— L'admirable démonstration ! s'emporta Gustave. Même quand tout nous innocente, nous sommes encore coupables...
Pour la première fois depuis le début de la réunion, Constance Valfandier se manifesta, effleurant le bras de son mari.
— L'inspecteur n'avancerait pas cela sans preuve, mon ami.
François la considéra, surpris qu'elle se mêle à la discussion.
— Vous parlez d'or, madame Valfandier. Pour l'heure, c'est même la seule preuve dont nous disposions.
— Alors vous auriez dû commencer par là, cracha l'imprimeur.
— C'est que nous attendions un témoin clé, se défendit François, qu'il nous paraissait important de vous faire entendre. Il devrait être arrivé à présent, mon collègue va s'en assurer.
Mortier quitta la buvette et ce fut un joyeux chahut, chacun y allant de ses commentaires et de ses suppositions. François laissa faire, se demandant si la mécanique qu'ils avaient mise au point le matin même avait une chance de fonctionner. Le commissaire Guichard leur avait certes donné carte blanche, mais il avait mis aussi une condition : qu'ils coincent le coupable coûte que coûte.
Enfin, Mortier revint, et la salle se tut en découvrant celui qui l'accompagnait : Renato, l'acrobate du Cirque d'hiver, qui prêtait à l'occasion ses talents pour les scènes les plus périlleuses. Il avança jusqu'à François, serré de près par son garde-chiourme et les yeux rivés au sol. Il avait revêtu un costume de ville et ne semblait pas pressé de se produire devant un tel public.
— Monsieur Renato Signori, attaqua François, j'aimerais que vous répétiez à haute voix ce que vous nous avez confié tout à l'heure lors de votre interrogatoire. Qu'avez-vous fait hier soir après huit heures ?
— Jé fait lé remplacement pour oun ami, maugréa-t-il.
— Le remplacement, c'est-à-dire que vous avez pris la place de quelqu'un, c'est ça ?
— Oui.
— Pouvez-vous nous préciser en quoi consistait ce remplacement ?
— Jé dévais jouste marcher, mé montrer à la fénêtre et faire croire qué j'étais... qué j'étais mon ami.
— Et cela se passait où ?
— Chez loui, lâcha-t-il à regret.
— Et qui était cet ami, monsieur Signori ?
L'acrobate jeta un rapide coup d'œil vers le troisième rang, l'air contrit.
— Jé souis désolé... Si jé dis pas, jé rétourne en Italie.
Puis, revenant au policier :
— C'était méssiou Raynald.