Où l’automne s’installe avec douceur en Silva. Où les arbres finissent de se préparer pour le printemps suivant. Où l’on comprend mieux pourquoi les couleurs changent et comment les arbres se séparent de certains tissus essentiels. Où Quercus, enfin adulte, enfin dans la force de l’âge, se prépare pour une longue vie d’une richesse à toute épreuve. Enfin, on le croit.
Nous sommes en automne de l’année 1999.
Après un été un peu chaud, l’automne 1999 est particulièrement pluvieux. Dans plusieurs régions de France, on subit des inondations en septembre puis en octobre. À Rambouillet, chez Quercus, Fagus et les autres, il pleut aussi beaucoup, durant tout l’automne et jusqu’à la fin décembre, gorgeant le sol d’eau.
Des champignons profitant de l’humidité sortent de terre. Les fruits forestiers ne sont pas très nombreux, à cause des gelées du mois d’avril qui ont affecté les fleurs des arbres. Pour cette raison, les chênes produisent peu de glands. En septembre, Silva a résonné du chant des cerfs cherchant les femelles dans les prairies qui bordent la forêt. Cette période est celle de l’appel de la reproduction pour cet animal majestueux, et ils ont quitté le sous-bois au crépuscule pour bramer et réunir les hardes de femelles pour copuler. Les chants du cerf ont proclamé le début de l’automne.
En octobre, la canopée de Quercus a commencé à changer de couleur pour se parer progressivement d’une tenue brune plus sobre. Le houppier a réorienté progressivement sa chlorophylle vers la production de divers tanins car, une fois au sol, les feuilles devront se dégrader lentement pour apporter leurs éléments nutritifs à Quercus en temps et en heure, c’est-à-dire au printemps suivant. Puis la chlorophylle finit par disparaître totalement du fait de la baisse d’ensoleillement et de la diminution de la durée du jour. Les feuilles se remplissent d’anthocyanes, repoussant les insectes vers des arbres encore verts.
En novembre, les feuilles tombent, phénomène accéléré par les premières gelées. La zone d’abscission qui lie le pétiole de la feuille au rameau est devenue plus fragile. Des hormones et des enzymes finissent par détacher la feuille, aidées par le gel et le vent. Les feuilles se décrochent, réduisant ainsi les pertes d’énergie de l’arbre qui va se mettre en dormance pour l’hiver. Le houppier de Quercus se déshabille pendant que le sol forestier se pare d’un manteau multicolore au dégradé allant du jaune clair au brun foncé, riche des feuilles de tous les arbres de Silva. Plus d’évapotranspiration, plus de montée de sève, plus de fabrication de sucres ou de tissus. Il lui faudra la reprise de vie de Nemobius et de ses partenaires décomposeurs de la litière pour que le travail de dégradation chimique et mécanique des feuilles mortes nouvellement arrivées au sol reprenne en fin d’hiver, permettant de larguer ces molécules vers l’arbre, qui les récupérera avec l’aide de Leccinum. Encore une fois, on recycle, et Quercus met en œuvre une nouvelle boucle en se nourrissant de ses propres tissus morts de l’année passée.
Depuis sa naissance, le paysage de Silva a bien changé, passant principalement d’une lande avec quelques grands arbres et quelques bouquets de charmes, recépés régulièrement pour en faire du bois de chauffage, à une forêt très structurée, où la diversité des arbres dominants comme celle du sous-bois ont permis le retour de nombreuses espèces inféodées aux vieux arbres maintenant nombreux, et un paysage boisé bien dense. Quercus a appris à éviter au maximum les risques auxquels les chênes sont exposés. Depuis des années, il ouvre ses bourgeons au printemps plus tard que ses voisins, limitant l’attaque des chenilles telles que Tortrix. Il a fait des réserves de sucres et d’amidon dès le printemps, les a emmagasinées dans le liber du pivot et des racines pour limiter les effets du gel hivernal sur le fragile aubier, et il est déjà prêt pour le débourrement de la saison suivante. Parce que le tronc se vide des sucres et de l’ensemble des molécules transportées par la sève, ainsi que de l’eau constitutive du fluide vital de l’arbre, Quercus perd un peu de diamètre. C’est infime, mais les troncs rétrécissent en hiver. Les parties aériennes perdent de la matière, alors que les parties souterraines, du pivot au bout des racines, se chargent des réserves, si nombreuses chez cet arbre en pleine force de l’âge, au point que sa masse se décale quelque peu vers la souche. Les bourgeons sont formés et protégés par une couche de cire. Quercus vient à peine de se mettre au repos après avoir perdu ses feuilles qu’il est déjà prêt à vivre son prochain printemps. S’il y arrive…
Car, même si tous les arbres ont profité de cette phase de transition automnale pour se préparer à une nouvelle saison de végétation à venir, la forêt, Silva, n’est pas préparée à ce qui l’attend.