matthieu : Les lieux comportent des caractéristiques qui, en elles-mêmes, ont une influence sur nos états mentaux et, par extension, sur notre quête de liberté. Si un méditant aguerri sait préserver sa liberté intérieure en toutes circonstances, dans les embouteillages comme sur les contreforts de l’Himalaya, nous autres novices aurons avantage à mettre tous les atouts de notre côté en choisissant un lieu propice à la contemplation. Notre état d’esprit ne sera pas le même dans un endroit chaotique, bruyant, sale ou vétuste, et dans un lieu harmonieux où tout ce nous voyons et entendons favorise la paix intérieure. Au début, nous sommes trop faibles et vulnérables pour savoir tirer un parti constructif des conditions extérieures défavorables. Il faut donc se donner le temps de cultiver la force d’âme dans un environnement qui facilite cet entraînement au lieu de l’entraver.
matthieu : Dans les enseignements tibétains, on décrit les caractéristiques des lieux favorables à la pratique spirituelle et celles qui lui font obstacle. Certains lieux et certains environnements psychologiques renforcent nos poisons mentaux – l’animosité, la convoitise, l’orgueil et autres sentiments qui troublent notre esprit et obscurcissent notre discernement. Il convient de les éviter, y compris les milieux sociaux et familiaux tendus et conflictuels. On veillera aussi à ce que les moyens de subsistance (eau, nourriture, abri) soient facilement accessibles. Mieux vaut éviter les lieux où l’on risque d’être constamment préoccupé par des dangers potentiels ou par tout ce qui pourrait interrompre notre pratique, notamment la présence de bandes armées, de brigands ou d’animaux redoutables, le risque d’inondations ou de glissements de terrain, etc. Il ne s’agit certes pas de rechercher un confort douillet, mais d’éviter que les difficultés extérieures n’entravent nos efforts.
Ces enseignements décrivent également les caractéristiques des lieux favorables à des pratiques spécifiques. Lorsque la méditation est centrée sur le calme intérieur, shamatha, on recherchera les forêts ou autres endroits abrités et retirés, où la lumière douce et tamisée repose l’esprit et apaise ses tribulations. L’air y est chargé de senteurs apaisantes.
Si l’on souhaite cultiver la vision vaste et pénétrante, vipashyana, et méditer sur la présence éveillée, sur la nature de notre esprit – une pratique centrée sur la clarté, l’aspect lumineux de l’esprit –, on choisira des lieux élevés, où l’air est vif, ouverts sur des paysages spacieux, avec une vue dégagée sur le ciel. La luminosité des paysages enneigés favorise celle de l’esprit.
Au bord des torrents puissants et tumultueux, les fabrications mentales sont réduites au silence. Si l’on s’entraîne à maîtriser nos émotions fortes, on recherchera des lieux accidentés, des gorges et ravins qui intensifient nos états mentaux. Si l’on vise à trancher l’ego à la racine, à engendrer de la lassitude vis-à-vis des préoccupations mondaines et à méditer sur l’impermanence et la mort, au Tibet, les pratiquants iront dans les « cimetières célestes », des espaces situés dans la montagne, où l’on donne les corps en pâture aux vautours.
On évitera les lieux pollués, où l’atmosphère est lourde et malsaine, les lieux qui engendrent l’avidité et la convoitise, l’irascibilité et la jalousie, des lieux où les conflits surgissent facilement, où l’on se préoccupe constamment de promouvoir ses intérêts et de venir à bout de ses rivaux, où l’on se livre inévitablement à d’incessantes activités. À mesure que l’on s’éloigne de tels lieux, les perturbations mentales diminuent ; l’esprit devient clair, serein, maître de lui-même et confiant dans la justesse du mode de vie que l’on a choisi.
Les textes décrivent aussi avec précision les particularités des lieux favorables à l’établissement d’un monastère ou d’un centre de retraite contemplative. L’idéal est un lieu faisant face au sud, pleinement dégagé à l’est, vers le soleil levant, ainsi qu’au sud. Il doit présenter une légère élévation à l’ouest et une montagne plus élevée au nord, c’est-à-dire derrière le monastère. Il est bon qu’une rivière coule d’est en ouest dans la vallée et que cette vallée soit parsemée de petites collines semblables à des amoncellements de joyaux. Il n’est pas souhaitable en revanche d’avoir devant soi une chaîne de montagnes avec un pic qui se dresse derrière cette chaîne comme une dent menaçante. Il convient donc de choisir avec discernement le lieu de la pratique spirituelle qui est la nôtre.
De manière plus prosaïque, dans le monde contemporain, s’il se trouve que l’on est dépendant à l’alcool, par exemple, on choisira un lieu où rien ne nous rappelle la bouteille. Si l’on est obsédé par les filles ou les garçons, on évitera les plages peuplées de Vénus en bikini ou d’Adonis bien musclés. Des environnements protégés nous donneront le loisir de cultiver une meilleure résilience face à notre dépendance, sans compromettre cet entraînement encore fragile en le confrontant incessamment aux déclencheurs du désir. Ces « ruses de guerre, écrivait mon père, obéissent à un principe commun : fuir les occasions dans lesquelles le réveil de la bête est inévitable ».
alexandre : Lors de mon escapade coréenne, j’ai tenté de troquer, avec les moyens du bord, une vie hyperactive pour une existence un brin plus contemplative, orientant mon quotidien vers la pratique. Très tôt, je me suis aperçu que le décor extérieur n’avait pas un si grand impact sur la qualité de la présence, de la disponibilité intérieure. À quelque endroit que nous fuyions, nous trimballons toujours casseroles, traumatismes et blessures. Rarement les fantômes intimes nous laissent en paix…
En plein cœur de Séoul, au milieu des gratte-ciel et du marché, se dresse un temple bouddhiste : « Jogyesa ». Toute la journée, des femmes, des hommes viennent réciter des prières, pratiquer dans les tumultes de la mégapole. Leur sagesse, leur dévouement, leur compassion m’ont convaincu de transformer tout lieu, chaque instant en mini-retraites intérieures. Maître Eckhart invite à s’ouvrir à Dieu en toutes choses et à Le voir continuellement en son esprit, dans ses intentions, que nous soyons à l’église ou dans notre cellule, nous dit-il. À Jogyesa, j’aimais à contempler lotus et nénuphars qui s’épanouissent dans les eaux saumâtres de certains marécages. Rien, aucune circonstance, ne peut nous empêcher de porter du fruit.
Dans la forêt coréenne où j’ai fait une retraite, je me suis ramassé de plein fouet la solitude, le manque. Il y a sans doute des rats des champs et des rats des villes. L’un préférera le désert pour descendre au fond du fond, l’autre trouvera dans la rencontre le chemin vers la paix. Bref, coupé du téléphone, sans Internet, au milieu des arbres et des ratons laveurs, j’ai senti que la vie intérieure suivait ses cycles, ses saisons, qu’elle progressait au-delà de la précipitation et de l’urgence. Le danger, c’est de faire advenir la paix aux forceps, de nous contraindre, de rêver de conditions idéales quand nous pouvons ultimement méditer partout même au pied d’un gratte-ciel…
christophe : Oui, on peut méditer partout, surtout si l’on est expérimenté, mais c’est plus compliqué quand on débute. Dans tous les cas, pouvoir de temps en temps méditer de manière prolongée dans des environnements apaisés et inspirants, cela permet sans doute d’approfondir encore plus sa pratique. Avec plus de facilité, en tout cas, et c’est bien là l’enjeu des « bons » environnements : ils ne suppléeront pas à nos efforts et à nos savoir-faire, mais ils nous rendront la vie plus facile, nous aideront à aller plus loin. Personnellement, c’est lors de méditations prolongées et immergées dans la nature que j’ai éprouvé le plus souvent de moments d’apaisement profond, de plénitude existentielle ou de clarté de l’esprit.
Il me semble que ce qu’on appelle un environnement matériel favorable réunit trois sortes de caractéristiques : la beauté alliée à l’harmonie, le calme et une dose minimale de nature. Cette « dose » de nature me semble vitale. Je me souviens d’avoir un jour assisté à la cérémonie de crémation d’une amie. Nous étions tous assis dans une grande salle sans signes religieux, simple et sobre, mais dépourvue de charme. Tout à coup, toute la cloison du fond, face à laquelle nous étions assis, s’est levée et s’est effacée lentement pour faire place à une très grande baie vitrée qui donnait sur un petit jardin, un plan d’eau, surplombés par un vaste ciel bleu. Je me souviens encore du sentiment d’apaisement et de soulagement que j’ai ressenti tout au fond de moi à l’apparition de ces éléments naturels. C’était comme un allègement de mon chagrin, face à la Nature. Je me rappelle m’être dit : « Tout cela était là avant nous et sera là après nous. C’est simplement l’ordre des choses : naître, vivre et mourir. » J’ai senti qu’à cet instant j’avais besoin de ce message offert par le lien à la nature ; un simple environnement architectural, même réussi, même harmonieux, ne m’aurait jamais fait cet effet.
Et à l’inverse, un environnement matériel défavorable nous prive de ces trois éléments : il est moche et vulgaire, il est bruyant et il est artificiel. Beaucoup d’environnements urbains ou périurbains sont, hélas, ainsi. Ils nous agressent et nous carencent. Alors du coup, nous nous replions sur nous (beaucoup de citadins se réfugient dans leurs écouteurs ou devant leurs écrans) et nous sommes stressés, obligés d’être vigilants, aux aguets (nous devons faire attention de ne pas nous faire bousculer en marchant sur les trottoirs, ou écraser en traversant les chaussées). Toute cette énergie que nous dépensons dans de tels environnements est autocentrée, tournée vers le repli et la protection, et non vers l’ouverture et la découverte. Nous sommes sur la défensive, nous perdons la légèreté, la liberté et le bien-être que procurent les environnements beaux, sécurisants et nourrissants.
Mais que faire lorsqu’on est un citadin ? Lorsqu’on est condamné, en quelque sorte, à subir régulièrement et majoritairement ces environnements ? Beaucoup rêvent de partir vivre plus près la nature, certains le font. Mais la plupart se contentent d’y aller le plus souvent possible, d’où les grandes migrations des week-ends et des vacances ! Légitimes d’ailleurs, car les bénéfices de l’exposition à la nature durent bien au-delà du temps où nous y séjournons.
matthieu : Les lieux naturels nous attirent et il s’avère qu’ils sont propices à une bonne santé physique et mentale. L’inclination pour tout ce qui vit et l’appréciation des lieux naturels dotés d’une riche diversité de formes et de couleurs a été nommée « biophilie », un concept élaboré par le biologiste E. O. Wilson. Des chercheurs ont montré à des habitants des cinq continents des photographies de paysages variés. Or les plus appréciées sont celles qui représentent de vastes savanes verdoyantes, parsemées de surfaces d’eau et de petits bosquets plus élevés. Cette préférence se vérifie même chez les Esquimaux qui n’ont pourtant jamais vu de tels paysages. Il est probable que pour nos ancêtres, venus des régions subsahariennes, les lieux légèrement surélevés avec une vue dégagée et quelques arbres où s’abriter offraient un point de vue idéal pour surveiller tout aussi bien les proies dont ils se nourrissaient que d’éventuels ennemis ou prédateurs. Les plaines verdoyantes et les surfaces d’eau évoquent l’abondance et les conditions favorables à la survie. La contemplation de tels paysages engendre chez la plupart d’entre nous un sentiment d’harmonie et de sécurité.
Une autre étude a mis en évidence qu’à la suite d’une intervention chirurgicale, les patients récupèrent mieux et plus vite lorsque leur chambre d’hôpital a vue sur un paysage naturel (parcs, pièces d’eau) que sur des bâtiments. Les premiers quittaient en moyenne l’hôpital un jour plus tôt que les seconds ; ils avaient moins besoin d’antidouleurs et étaient plus apaisés.
Dans une ville, la perception de notre propre échelle humaine se trouve réduite, alors que l’évolution nous a formatés pour nous comparer à la taille des arbres, des rochers et autres éléments des paysages naturels. En contrôlant la physiologie des citadins (grâce à des bracelets qui transmettent constamment des données) et en les interrogeant, les chercheurs ont constaté que les passants qui marchent devant une longue façade en béton ou en verre fumé ressentent moins d’émotions et deviennent d’humeur plus maussade. Ils accélèrent le pas comme pour se dépêcher de sortir de la zone morte. Par contraste, ils sont beaucoup plus animés et attentifs lorsqu’ils passent par une rue bordée d’étals, de restaurants et de magasins. Lorsqu’ils parcourent des zones vertes, une avenue bordée d’arbres ou un parc, leurs émotions et humeurs deviennent encore plus positives. Les villes les plus appréciées sont celles où il fait bon être, et non pas celles que l’on se contente de traverser à la hâte.
Plusieurs études troublantes montrent que, pour un enfant, le fait de grandir dans une ville double la probabilité de développer une schizophrénie à l’âge adulte et augmente le risque d’autres troubles mentaux, la dépression et l’anxiété chronique en particulier. Chez ces enfants, l’épaisseur de la matière grise est aussi réduite dans certaines aires cérébrales. Il importe donc de renouveler notre contact avec les milieux naturels, d’accroître ou de préserver les espaces verts dans les villes et de concevoir une architecture plus proche de l’échelle humaine. Il faut également nourrir la qualité des liens sociaux dans les environnements urbains. Près de 40 % des habitants de New York et 58 % des habitants de Stockholm vivent seuls. Or on sait que des relations sociales de qualité favorisent la santé et la longévité et diminuent les risques de dépression et d’addiction.
christophe : Oui, modifier l’agencement des villes et des banlieues est un enjeu capital : bientôt, la majorité des humains seront des citadins, il est important de faire en sorte qu’ils ne soient pas tous stressés, malades et malheureux ! En gros, si l’on veut suivre les recommandations des nombreuses recherches scientifiques que tu viens d’évoquer, Matthieu, il s’agit d’aménager les villes comme une juxtaposition de petits villages, de petits quartiers, en étant attentif à ce que chacun offre aux humains qui les habitent ou les traversent les « nutriments » dont nos cerveaux et nos corps ont besoin : échoppes et petits commerces pour la présence humaine, places calmes avec de la verdure et des bancs pour pouvoir se poser et se rencontrer, trottoirs assez larges pour ne pas être sans cesse aux aguets (surtout pour les personnes âgées) et marcher avec l’esprit libre.
« Un environnement favorable réunit trois sortes de caractéristiques : la beauté alliée à l’harmonie, le calme et une dose minimale de nature. »
Or nous n’avons pris conscience de tout cela que récemment. D’une part en raison de certaines dérives orgueilleuses de l’urbanisme et du rôle de certains « grands » architectes, comme Le Corbusier, assez indifférents dans le fond à la notion de confort d’usage quotidien et de psychologie humaine – imaginez qu’il voulait détruire toute une partie du centre de Paris, rive droite, pour y bâtir des tours géantes ! À l’inverse, heureusement, d’autres écoles architecturales réfléchissent à construire pour les êtres humains et non à leur faire habiter des concepts théoriques flatteurs pour l’ego de leurs promoteurs. Un ami allemand me racontait qu’une architecte berlinoise contemporaine, Christa Fischer, lorsqu’elle aménage des parcs et jardins publics, n’y trace jamais les chemins : elle commence par mettre de l’herbe partout, et laisse ensuite les usagers du parc emprunter librement les trajectoires qui conviennent à leurs trajets quotidiens ; puis, après quelques mois, elle aménage avec des gravillons les allées dessinées par les passages quotidiens, obéissant à l’usage naturel des humains !
L’autre problème posé par les villes est celui de leur parasitage et, parfois, de la destruction du tissu humain par les grandes compagnies multinationales. Prenez l’exemple de ces grandes enseignes qui livrent à domicile au lieu d’ouvrir des magasins (parce que c’est plus rentable) : en faisant peu à peu disparaître les boutiques (ils livrent à des prix moins élevés qu’en magasin, notamment en échappant à l’impôt) ils font perdre aux centres des villes tout un réseau de relais de sociabilité. Autre exemple, tout aussi pervers, les chaînes de magasins qui offrent certes des lieux de convivialité, mais les détournent à leur profit : ainsi, les galeries marchandes sont souvent des endroits agréables, où les ingrédients dont nous parlons (un peu de nature grâce aux plantes vertes, des endroits pour s’asseoir et déambuler sans peur que ses enfants se fassent écraser par une voiture, des espaces de socialisation où s’asseoir avec des amis pour bavarder…). Sauf que, lorsqu’on y entre, on est incité à consommer et à dépenser ; et que sans une vigilance extrême, on sera tenté… Une étude dans les banlieues pauvres des États-Unis a ainsi montré que les fast-foods étaient les seuls lieux possibles de confort et de convivialité hors de chez soi : chauffés l’hiver et climatisés l’été, confortables et à peu près agréables… Mais qu’on y était poussé à manger une nourriture qui rend diabétique et obèse. Ce qui conduit les auteurs de l’étude à conclure que l’épidémie d’obésité dans les classes sociales pauvres n’est pas tant due à la faiblesse de volonté des personnes pauvres qu’à ces lieux de vie offrant à la fois du confort et de l’empoisonnement. On est bien dans l’écologie, mais l’écologie d’environnements toxiques qui nous poussent, à notre insu, dans la mauvaise direction. Si toutes ces personnes avaient pu bénéficier de jardins publics et de potagers communautaires au lieu de fast-foods, nul doute que l’épidémie d’obésité et de diabète de type 2 (lié au surpoids) ne serait pas si importante.
matthieu : Une autre étude montre que vingt minutes de marche journalière n’apportent pas les mêmes bienfaits physiques et psychologiques en ville qu’à la campagne. On va nous traiter encore une fois de Bisounours prônant le retour à la nature, de nostalgiques de l’âge d’or qui vont embrasser des arbres. Quoi qu’on en dise, il est certain qu’il y a des environnements stressants et déstabilisants et d’autres favorables à la sérénité.
christophe : Ces études sont très intéressantes, parce qu’elles nous mettent sur la piste des mécanismes qui expliquent les bienfaits des environnements naturels. Pourquoi la marche, qui est une activité bénéfique, est-elle encore plus bénéfique en milieu naturel, alors que l’effort physique accompli est le même ? Parce que dans la nature il n’y a pas de panneaux publicitaires, pas d’agressions sonores, pas d’interruptions attentionnelles incessantes. Notre esprit peut vivre sa vie, tranquille : libre de réfléchir, de vagabonder, d’imaginer… Dans la continuité et la tranquillité. Dans un environnement urbain ou artificiel, il existe des dispositifs délibérément conçus pour capter notre attention. Soit pour nous protéger (signaux sonores ou lumineux des passages piétons, coups de klaxon de voitures), soit pour nous piéger (les publicités, de plus en plus omniprésentes). Nous ne sommes plus dans l’intériorité, mais dans la réactivité, plus dans la liberté, mais dans la servitude (faire attention à ce qu’on nous montre, au lieu de choisir ce que l’on veut observer).
alexandre : Nietzsche, qui s’est coltiné la maladie tout au long de sa carrière, nous apprend que la question du climat et du lieu où nous avons élu domicile est essentielle pour la « grande santé ». D’ailleurs, le philosophe nous met en garde contre le cul de plomb, ce véritable péché contre le Saint-Esprit qui nous incline, à ses dires, aux préjugés. J’aime quand il nous invite à être assis le moins possible, à nourrir nos idées au grand air, à faire circuler la vie. À ses yeux, le choix de la nourriture, du climat, du lieu où l’on vit, mais aussi les moyens que nous adoptons pour nous recréer sont cruciaux. Bien que nous transportions avec nous notre mal-être, il est peut-être des terrains plus propices pour le dissoudre.
Nous sommes aussi un corps, une physiologie, des muscles, des nerfs, des passions, des désirs. Se croire coupé de l’environnement, fausser compagnie à la nature, c’est à coup sûr se tirer une balle dans le pied. En t’écoutant, cher Christophe, je me suis étonné de constater que, jusqu’à ce jour, je me suis montré peu attentif aux sources de stress. Une fois le nez dans le guidon, comment ne pas foncer dans le précipice ? Comment oser ralentir et repérer les causes d’agitation et les aires de repos ? Dans la vie spirituelle, toujours guette le danger de l’épuisement… D’où la nécessité, vitale, de repérer des oasis, les lieux de recréation, bref, de s’ouvrir à l’environnement.
matthieu : On sait qu’une intensification du contact direct avec la nature a un impact important sur le développement cognitif et affectif de l’enfant. Observer la nature de près, constater le jeu de l’interdépendance de la biosphère, observer comment les plantes et les animaux réussissent à survivre, à s’associer, à coopérer ou à être en compétition, à évoluer, à se régénérer, à résoudre des défis souvent complexes est aussi une forme d’apprentissage précieuse pour trouver des solutions à nombre de problèmes que l’on rencontre dans l’existence, ce qui n’est pas le cas dans l’univers figé des constructions urbaines. Si les enfants d’aujourd’hui ne connaissent même plus les noms des plantes, des oiseaux, des animaux et des poissons, pourquoi devraient-ils les apprécier et vouloir les préserver ?
Dans Last Child in the Woods (« Le Dernier enfant dans les bois »), Richard Louv soutient que les enfants qui vivent en milieu intérieur sont plus sujets à l’obésité et aux troubles de l’attention du fait qu’ils ne profitent pas des avantages spirituels, émotionnels et psychologiques de l’exposition aux merveilles de la nature, laquelle favorise la réduction du stress, le développement cognitif et le jeu coopératif. En Californie, une étude rapporte que les élèves qui bénéficient de classes de plein air dans la nature ont de meilleurs résultats scolaires, une compétence accrue pour résoudre les problèmes, pour exercer leur pensée critique et prendre des décisions. Le temps passé dans un environnement naturel stimule également la créativité des enfants.
christophe : Oui, les données sur l’impact cérébral de l’exposition régulière à la nature ne manquent pas ! Regarder des images de nature entraîne une activité accrue dans le cortex cingulaire antérieur et l’insula (zones associées à la stabilité émotionnelle, l’altruisme, l’empathie) tandis que la contemplation de lieux urbains augmente l’activité de l’amygdale cérébrale (zone de réponse aux stimuli émotionnellement aversifs). Différents travaux montrent aussi que le contact avec la nature facilite la récupération mentale après des tâches complexes et améliore les performances subséquentes, qu’il renforce la vigilance, l’attention, la mémoire, etc.
Les mécanismes de ces bienfaits se nichent dans de nombreux détails, par exemple le fait que notre cerveau est sensible, sans que nous en soyons conscients, à la biodiversité : le mieux-être que nous ressentons dans la nature est proportionnel à la multiplicité des espèces de plantes et de chants d’oiseaux ! Là encore, c’est logique : nous avons gardé une mémoire ancestrale et inconsciente de ce qui est bon pour nous en termes de ressources, qu’il s’agisse de leur abondance, mais aussi de leur variété. Quand on sait que le nombre d’oiseaux de nos campagnes est en plein effondrement (moins 60 % de moineaux friquets depuis dix ans, un tiers d’alouettes des champs disparues en quinze ans), pour ne pas parler de tout le reste, notamment des insectes, ce n’est évidemment pas une bonne nouvelle, ni pour les oiseaux ni pour nous !
« À la suite d’une intervention chirurgicale, les patients récupèrent mieux et plus vite lorsque leur chambre d’hôpital a vue sur un paysage naturel. »
matthieu : Lorsque nous nous promenions tous les trois, nous avons remarqué qu’il n’y a pas de sentiment de saturation au spectacle de la nature. C’est un émerveillement constant et pacifiant dont on ne se lasse pas. Les grands maîtres bouddhistes ont tous fait l’éloge des lieux sauvages, comme étant propices à la pratique spirituelle. Shantideva écrivait notamment que, dans les forêts, les animaux, les oiseaux et les arbres sont des amis idéaux, qui ne bavardent ni ne médisent jamais. Il parlait d’aller s’établir, l’esprit et le cœur libre de toute distraction, dans un ermitage, une grotte, ou au pied d’un arbre, avec pour seul souci celui de maîtriser son esprit et de le laisser reposer dans sa nature première. Dans les grands espaces du Tibet, au bord d’un lac, de l’océan, sur une montagne d’où l’on voit presque à l’infini, la méditation est tout aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur, et l’on n’a pas l’impression, en méditant, de nager à contre-courant, à cause d’un environnement hostile à la concentration et à la paix intérieure. On peut s’ouvrir entièrement au milieu ambiant au lieu de chercher à s’en protéger, comme dans une ville bruyante ou un appartement situé au-dessus d’un grand boulevard où il faut débrancher le téléphone, la télé, voire fermer les fenêtres, si l’on veut passer un moment tranquille. À force d’être pris dans un tourbillon d’activités chaotiques, on finit par perdre le contrôle de son véhicule intérieur.
Dans la nature, tout ce qui nous entoure nous inspire à méditer au lieu de nous en décourager. Les lieux tranquilles offrent donc une continuité, une régularité, favorables à la pratique spirituelle. Personnellement, au début d’une retraite, je trouve formidable de savoir que j’ai devant moi un certain nombre de jours, de semaines, de mois, voire d’années qui vont être dédiées à la pratique spirituelle, et que je ne serai pas interrompu à tout moment.
alexandre : Certains aspects de la nature ont véritablement de quoi faire froid dans le dos : tremblements de terre, tsunamis, maladies. Tous ces fléaux sont également des phénomènes naturels. Comment trouver un brin de confiance au milieu de ces forces qui paraissent si hostiles ? Je tombe sur le journal télévisé et immédiatement je me rappelle que l’univers n’est pas spécialement organisé pour répondre à nos besoins, pour nous dorloter. Lors d’un voyage en Grèce, j’ai vécu un véritable calvaire. Logeant à la campagne aux abords d’un bois, terrorisé, je n’osais mettre les pieds dehors tant, une fois de plus, la peur des maladies me tourmentait.
Un jour, habillé comme en hiver, je me suis risqué à affronter un paysage pourtant si paisible. Je lisais justement La Naissance de la tragédie, de Nietzsche, où le philosophe évoque Apollon et Dionysos. Ces dieux peuvent venir colorer nos styles de vie. Suivre Apollon, c’est peut-être aller vers l’ordre, la maîtrise, se comprendre, s’introspecter. Emprunter la voie dionysiaque, c’est faire éclater les limites de l’individualité, oser la non-maîtrise. En compagnie de ces guides, j’ai commencé à me départir de mes épais vêtements, à quitter mes chaussures pour gambader joyeusement dans la forêt. Je percevais qu’il n’y avait rien à protéger, que ma petite individualité allait tôt ou tard claquer et que les hommes et les femmes étaient des êtres éminemment naturels. Ce curieux épisode m’a aidé à cesser de considérer la nature comme le haut lieu de l’adversité, comme une jungle, une menace, des dangers permanents. Plus nous nous sentons séparés de notre environnement, du monde, des autres, plus nous morflons à tous les coups.