AVANT-PROPOS

Admirables rencontres

Il paraîtra inconvenant d’en appeler à l’admiration quand l’ambiance est au dénigrement, à l’heure où les déclinistes égrènent les strophes de leurs déceptions et de leurs détestations. Des médecins-légistes autoproclamés vont jusqu’à faire le constat d’un suicide français ne nous laissant d’autre objet d’admiration que la « beauté du mort », la splendeur de son passé et le spectacle des ruines qui l’entourent.

Il est vrai que là où disparaît ce qui est digne d’admiration, là où s’efface l’absolu pour lequel des hommes et des femmes sont prêts à donner leur vie, surgit l’absolutisme le plus délirant qui, lui, rend capable de donner la mort, comme l’attestent de façon macabre ces jeunes « convertis » au terrorisme de Daech. Mais est-il nécessaire de recourir à cet exemple extrême pour percevoir que l’impuissance à admirer, symptôme de l’indifférence collective et de l’atonie spirituelle de nos démocraties, conduit insidieusement à l’anathème et à la rivalité fratricide ?

À l’inverse de la confrontation, la véritable rencontre rejoint l’admiration, car selon la belle définition qu’en a donnée Michel Crépu, « l’admiration est reconnaissance étonnée d’une altérité1 ». Elle se laisse surprendre par ce qui dépasse le périmètre de mon savoir et de mon expérience. Elle pose son regard émerveillé sur le monde de l’autre et me fait entrevoir des paysages que je n’ai jamais traversés. L’admiration me dépayse et me décentre de mon petit moi toujours tenté de s’ériger en norme. Elle ouvre l’esprit et dilate le cœur sans les laisser s’abandonner aux engouements éphémères, aux fascinations idolâtres, aux jalousies dévastatrices.

De surcroît, l’admiration est contagieuse. À admirer l’autre, on le rend admirable aux yeux d’un monde qui le tient pour méprisable. En portant estime à l’autre, on le rend intéressant aux yeux d’un monde qui l’estime sans intérêt. Et l’estime d’autrui ne serait-elle pas la voie la plus sûre pour gagner cette estime de soi que tant d’hommes et de femmes cherchent à reconquérir en s’admirant eux-mêmes dans le miroir trompeur que leur tend la société médiatique, en cherchant à se faire admirer sur la scène imaginaire de la séduction ?

Les dialogues interculturels, interreligieux et œcuméniques, les dialogues entre les religions et la République laïque, les confrontations entre foi et science, tradition et modernité que tous les hommes de bonne volonté appellent de leurs vœux, s’exténueraient dans un formalisme stérile s’ils n’avaient pas l’intelligence de l’admiration et s’ils ne prenaient pas en compte ce que Julia Kristeva a appelé « la singularité partageable de l’expérience intérieure ». C’est à cette profondeur qu’il est donné aux uns et aux autres de comprendre que l’essence de la vérité est « d’être en partage », comme disait Franz Rosenzweig, que la vérité est polychrome et polyphonique en même temps qu’elle est inséparable du chemin parcouru pour la découvrir.

À lire les pages qui suivent on comprendra que c’est au « partage » qu’ont consenti avec joie les invités des Conférences de Carême de la cathédrale de Metz, en se livrant à ces « exercices d’admiration mutuelle » qui leur étaient proposés, exercices non point de style, mais « exercices spirituels » à proprement parler, qui exigent de s’aventurer sur le territoire de l’autre sans fausse complaisance ni abdication de soi.

S’il n’est pas rare que des non-croyants et des agnostiques disent « envier » les croyants et admirer leur capacité à s’en remettre avec confiance aux promesses d’une Révélation, il est moins fréquent que des croyants reconnaissent ce que l’Esprit leur dit au travers de l’incroyance de ce temps, selon la fameuse formule du pape Paul VI. Le théologien catholique Adolphe Gesché, considérant qu’il peut y avoir « une mauvaise foi de la foi à se réfugier en elle-même », se plaisait à dire que le sens de la foi dont est doté le peuple chrétien ne pouvait se passer du sensus infidelium, ce « sens qu’ont les non-croyants des choses de ce monde », sur lequel, au demeurant, la tradition chrétienne a toujours compté parce qu’elle a toujours tenu que la grâce suppose la nature2.

C’est sur ce fond de complicité que s’inscrit le dialogue de Mgr Claude Dagens, un évêque à l’écoute des attentes spirituelles d’aujourd’hui et proche de ceux qui se tiennent à distance de la foi chrétienne, avec Julia Kristeva, qui interroge depuis longtemps « cet incroyable besoin de croire3 » qui habite et lie les humains. C’est elle qui, à la journée de la paix à Assise en octobre 2011, était intervenue au nom d’une délégation de non-croyants que Benoît XVI avait invitée à rejoindre les représentants de toutes les religions du monde.

Les rencontres de Metz ont permis, au travers d’échanges fraternels, entre deux écrivains comme Alexis Jenni et Karima Berger, entre deux intellectuels comme Jean Duchesne et Dan Arbib, et entre deux « sages » comme Dennis Gira et Éric Rommeluère, de rendre publique l’estime que sont capables de se porter les uns aux autres chrétiens, juifs, musulmans et bouddhistes.

Témoignages précieux que ces dialogues interreligieux à hauteur de visage, en une période où les religions sont soupçonnées d’encourager le repli identitaire, l’étroitesse fondamentaliste et l’extrémisme le plus fanatique, à l’heure où semble se réveiller le vieux démon de l’antisémitisme et où d’aucuns s’empressent de confondre l’islam avec ses monstrueux avatars intégristes. Si les religions ont à s’unir, ce n’est pas pour faire front commun contre une modernité diabolisée, mais pour apporter leur contribution à l’édification d’une fraternité universelle et à l’avènement de ce que Julia Kristeva appelle « un humanisme multiversel ».

Ce cycle d’entretiens se continue par un dialogue entre un catholique et une protestante, en l’occurrence entre Michel Deneken et Élisabeth Parmentier, pasteurs de leurs églises respectives, pour que soit manifesté l’enjeu du dialogue œcuménique. Car les Églises chrétiennes, au-delà de la confession du « Dieu admirable » qui les unit, n’ont pas encore fini de reconnaître ce qu’elles ont à recevoir les unes des autres, au bénéfice de l’unique témoignage qu’elles ont à rendre, celui d’un Évangile de salut et de liberté. Sans compter que l’admiration est le plus court chemin qui puisse mener les croyants de toutes les confessions à une louange unanime.

Robert Scholtus

Notes

1. Michel Crépu, La Force de l’admiration, Éditions Autrement, 1988, p. 45.

2. Adolphe Gesché, Dieu pour penser. VII. Le sens, Le Cerf, 2003, p. 129-142.

3. Julia Kristeva, Cet incroyable besoin de croire, Bayard, 2007.