Dieu est grand

Alexis Jenni

Dieu est grand. Le dire ainsi, en ces lieux, est inhabituel, mais c’est simplement parce qu’on n’y pense pas. Même sous les voûtes d’une cathédrale, on peut dire que Dieu est grand, car le Dieu des chrétiens, dont c’est la maison, si on s’adresse à lui de cette façon, l’entend avec bienveillance.

Dans la ville où je vis, il y eut une dispute, une chicanerie un peu absurde comme le sont toujours les chicaneries religieuses, à propos d’une gargouille où ces mots avaient été écrits de cette façon : Dieu est grand. Un tailleur de pierre qui réparait les gargouilles de la cathédrale avait totalement refait l’une d’elles, qui avait été détruite par les intempéries, ou par les parpaillots qui avaient occupé la ville au XVIe siècle, et qui se servaient de ces images honnies comme cibles de tir à l’arquebuse. Le tailleur de pierre l’avait refaite, lui avait donné un visage humain, à qui il avait prêté les traits de son chef de chantier, un homme compétent avec lequel il travaillait depuis des années. Et sous cette statue qui était un hommage et un clin d’œil, il avait gravé fraternellement sous la gargouille cette formule en français, et en arabe, compréhensible par tous : Dieu est grand.

Dans un bar au pied de la cathédrale où je viens écrire, je vis le tailleur de pierre à l’heure du déjeuner se faire prendre à partie par des messieurs méditatifs assis depuis l’apéro. La presse en avait parlé, Internet s’en était fait l’écho, et la tourbe identitaire ricanait du fond de son marécage : ça y est, ils triomphent ! Ils s’installent au sommet de nos cathédrales ! Ils s’approprient nos églises en toute impunité !

Dans le bar, on parlait d’homme à homme, donc plus raisonnablement qu’à travers un écran. « Bon, disait-on, le coude sur le comptoir, on comprend ce qui est dit, mais ce n’est pas l’habitude. – Et alors ? Changeons. – Mais pourquoi cette formulation ? C’est eux qui le disent. – Et alors ? Est-ce si différent ? » J’écoutais. Le tailleur de pierre, même pas mouillé par la pluie d’insanités qui lui tombait dessus depuis l’achèvement de sa sculpture, se défendait admirablement. Il déjeuna tranquillement.

Pendant quelques semaines, chaque fois que je passais devant la cathédrale, je lançais un coup d’œil vers la gargouille, craignant que l’on vienne la nuit par les échafaudages pour venir la casser à coups de marteau. Mais elle est toujours là, elle y est très bien. Ce n’est pas l’habitude de dire ainsi. Et alors ?

Mettons-nous côte à côte, nous, et eux, ce que prétendument nous sommes et ces supposés autres, et regardons en nous-mêmes. Et puis relevons la tête pour dire ensemble, d’une même voix, vers le haut : Dieu est grand. Nous pouvons tous le dire pleinement, et ce sera vrai pour nous tous.

En toute rigueur, si j’ai bien compris ceux qui traduisent l’arabe, il faudrait plutôt dire Dieu est le plus grand. Mais la formule est boiteuse en français, et aux énoncés profonds il faut une formulation musicalement juste. En trois mots c’est parfait, et Grand, prononcé ainsi, avec une majuscule qui peut s’entendre, comprend tout à la fois la grandeur et la plus grande grandeur, il contient son superlatif en lui-même. Est exprimé ici, en une phrase que l’on peut graver dans la pierre, un attribut de Dieu qui est à la fois l’une des possibilités du christianisme, et le point central de l’islam.

Je ne prononce le mot que maintenant, mais tout le monde avait compris depuis le début de quoi je parle, de qui je parle, je n’ai pas eu besoin de le préciser pour qu’on le comprenne, c’est dire que l’islam ne nous est pas étranger, lui dont nous essayons de croire qu’il est l’Autre, l’Autre radical, l’Autre inassimilable, alors qu’il est notre miroir familier.

Le christianisme n’est pas tout, Dieu merci, pour dire et comprendre Dieu. Il a besoin de ses frères, le judaïsme et l’islam. Seul, sans racine ni fratrie, le christianisme serait plus maigre, moins riche, moins profond, condamné à bavarder avec lui-même, ce qui s’appelle radoter. Regardons-nous dans le miroir de l’islam, pour mieux connaître qui nous sommes. Nous sommes assez proches pour pouvoir nous parler, et assez différents pour que cette conversation soit passionnante.

 

J’aime l’islam, depuis longtemps. Car par lui s’exprime quelque chose de la grandeur de Dieu, son incommensurabilité à toute chose humaine, et sa présence perpétuelle en tout. Je reçois cette grandeur comme un accès brutal à une beauté foudroyante, à une beauté qui par son abstraction même peut être partout, en tout, tout le temps, comme le geste intense et juste de la création, qui se reflète dans le geste des créatures, geste intense, geste juste, miroir humain et terrestre d’une grandeur si grande qu’on ne peut le concevoir qu’un bref instant, l’instant de l’éblouissement, ou celui de la prière. L’astrolabe, dit à peu près Rûmî, est le miroir qui permet de contempler les mouvements du ciel qu’on ne pourrait comprendre en levant simplement la tête ; et ainsi l’homme est l’astrolabe de Dieu, que l’on ne saurait comprendre en pensant simplement à Lui, et l’homme, en contemplant l’astrolabe de son être, voit à chaque instant le rayonnement de Dieu.

Dieu est grand ; mais aussi Dieu est simple, au sens fondamental du mot : il n’est que lui. L’unicité de Dieu, ce pilier sur lequel repose tout l’islam, dont l’énonciation à haute voix devant témoins, en langue arabe claire, suffit à la conversion, découle de cette plus grande grandeur : il ne peut être rien d’autre que ce qui est le plus grand, puisqu’il est tout.

Je suis émerveillé de telles pensées, et en les approchant, j’aspire à me fondre humblement dans cette grandeur. J’admire les hommes et les femmes qui s’avancent ainsi vers ce Dieu grand, et unique, et qui lui parlent régulièrement sans en attendre aucune réponse.

 

Comme j’ai grandi dans une petite ville posée dans la campagne, isolée par des montagnes de toutes les agitations du monde, qui doit correspondre à cette mystérieuse souche dont sortent les Français de souche, je n’ai longtemps connu de l’islam que ce que m’en avait appris le programme d’histoire du collège : je savais le nom du Prophète, les cinq piliers, et l’emplacement de La Mecque. J’ai été surpris quand j’ai appris que Mahomet s’appelait en fait Mohammed, je n’avais pas fait le lien.

J’ai rencontré l’islam à l’âge adulte, en Turquie, dans ces merveilleuses années 1980 où l’on pouvait penser que le monde s’ouvrait, au prix d’un peu d’aveuglement sur les premières fissures qui commençaient à le parcourir.

J’avais vingt ans, j’avais pris un peu au hasard une suite de trains qui m’avaient mené chacun un peu plus vers l’est, et j’étais arrivé à Istanbul où il n’était alors aucun touriste, car le pays était pauvre, agité, venait encore de subir un coup d’État militaire. Des blindés stationnaient dans les rues, des soldats armés étaient postés à chaque carrefour. J’allais dans cette ville géante, superbe et désordonnée, délabrée et vivante, je m’enthousiasmais de tout, je me fondais sans peine dans cette autre si proche. Avant de partir, dans la librairie où j’avais acheté une carte du pays, une dame pleine d’aigreur m’avait assuré que la Turquie était un pays magnifique, mais que les Turcs étaient des sauvages. Je leur trouvais à l’usage un sens immensément civilisé du contact, un art de la conversation tranquille et de la juste distance qui me convenaient parfaitement.

Les mosquées que je voyais pour la première fois étaient ouvertes à tous, meublées seulement de lumière, leur sol recouvert de tapis. J’y entrai après m’être déchaussé, je m’y installai. Je me tenais simplement dans cette lumière qui venait de partout. Des Turcs m’abordaient poliment, restaient un moment à côté de moi, nous devisions pieds nus en allemand, assis sur les tapis.

Mon premier contact avec l’islam réel fut paisible. Quelques années plus tard en Algérie, un peu avant que tout s’embrase, je lui découvris une autre face, un islam réduit à ses manies, étriqué, porté par des hommes en colère, qui essayaient de faire tenir la grandeur de Dieu dans de petits gestes obsessionnels, et j’ai compris qu’il était plusieurs façons d’être musulman, même si les maniaques pensent toujours qu’il n’en est qu’une, celle vers laquelle ils tendent. Mais les premières rencontres donnent le ton d’une relation, quelle qu’en soit la suite ; et de l’islam découvert à vingt ans je garde un souvenir très puissant d’espace lumineux et accueillant.

Et dans cet espace qui m’était inconnu, que j’abordais avec curiosité, je trouvais une expérience de la possibilité de Dieu. C’est dire si je chéris ce souvenir simple et profond, c’est dire si je chéris cette religion qui m’a pour la première fois donné l’occasion de saisir ce qui peut avoir lieu dans un lieu de culte, qui m’a donné l’intuition d’un rapport à Dieu. Ceci, je n’aurais pu à ce moment-là le sentir dans une église, car elles ressemblaient trop à des églises, avec tout ce que ce mot véhiculait pour moi d’habitudes, de souvenirs, de normes, et d’interdits d’enfance, de poussière et d’abandon, qui en rendent le sens trop lointain pour qui n’a pas reçu d’éducation. Aller ailleurs me fit comprendre quelque chose de profond sur là d’où je venais. Il est merveilleux que dans ce monde puisse exister quelque chose d’autre que soi, on peut sortir de soi, et se voir mieux.

 

Au retour je découvris la musique et la poésie, je découvris le Coran. Je découvris le qawwali, le sevdah, Oum Kalthoum et la nouba arabo-andalouse. Je découvris Rûmî, Ibn ’Arabî et Yunus Emre. Et tant d’autres. Je prenais toutes sortes de biais pour approcher la grandeur de l’unicité, et tous ces biais parlaient merveilleusement de Dieu, qui est un état de la lumière qui englobe tout. La simplicité radicale du dogme, qui s’exprime dans la seule phrase de la Fatiha, ou bien dans cette seule exclamation, trois mots, qui a ouvert mon discours, donnait lieu à une floraison de poèmes et de pensées qui approchaient au plus près que l’on peut de ce que l’on ne saisit pas.

Mais plutôt que de commenter, citons ; la poésie ne se raconte pas, elle se dit, au mot près. Et pour rendre hommage à ma coadmirante, Karima Berger, j’irai chercher une illustration de cette poésie théologique qui me transporte, précisément chez Abd el-Kader, qui est un saint homme comme le soufisme peut en produire, et qui est pour elle une des portes d’accès à Dieu.

Je suis Dieu, je suis créature ;

je suis Seigneur, je suis serviteur

Je suis le Trône et la natte qu’on piétine ;

je suis l’enfer et je suis l’éternité bienheureuse

Je suis l’eau, je suis le feu ;

je suis l’air et la terre

Je suis le “combien” et le “comment” ;

je suis la présence et l’absence

Je suis l’essence et l’attribut ;

je suis la proximité et l’éloignement

Tout être est mon être ;

je suis le Seul, je suis l’Unique.

Il y a dans ce poème ce que j’essayais de dire à propos de la grandeur et de l’unicité, mais en mieux, en plus foudroyant, en plus complet : l’islam sait parler de Dieu par la poésie, par une philosophie imagée auquel mon goût quasi exclusif pour la littérature me rend sensible, et aussi par les modulations rythmiques de ses musiques sans début ni fin, comme le souffle, comme la vie. J’aime l’islam pour sa façon subtile de danser au plus près de ce qui ne se dit pas, et au cours de cette danse d’ouvrir à la contemplation de ce qui ne se conçoit pas.

Et pour exprimer cela mieux que je ne le fais, Abd el-Kader dit encore :


Dieu m’a ravi à mon moi illusoire et m’a rapproché de mon moi réel et la disparition de la terre a entraîné celle du ciel. Le tout et la partie se sont confondus. La verticale et l’horizontale se sont anéanties, et les couleurs sont revenues à la pure blancheur primordiale. Le voyage a atteint son terme et ce qui est autre que Lui a cessé d’exister.


Mais alors, avec tant d’enthousiasme, pourquoi ne suis-je pas converti, pourquoi suis-je encore chez les chrétiens ? Parce que Dieu est grand, justement. Parce que Dieu ainsi conçu est trop grand pour moi. Parce que ce Dieu-là toujours présent, toujours échappant, m’effraie comme les espaces infinis, alors que le Christ me tend la main et me parle.

Le Christ a ceci de merveilleux qu’il a un visage, et une vie, et un corps physique qui s’est déplacé parmi nous. Le Christ dans sa part humaine me montre que l’humilité est grandiose, l’humilité face à l’homme, à tous les autres hommes, et pas seulement face à Dieu. Le Christ montre que le verbe a marché parmi nous et que la vie n’est pas si grave. Le Christ montre que la parole irrigue l’homme, non pas par choix, ou par volonté d’observance, mais intrinsèquement, pour lui donner vie. Si le Christ est là, et qu’il parle, moi, petite chose passagère, qui parle aussi, je peux être là aussi, avec tous les autres qui sont là aussi. La présence du Christ est une main tendue de Dieu vers l’homme, il donne une place à l’homme.

Le Christ est là. Et c’est peut-être comme ça que l’on pourrait distinguer, s’il le fallait, ces deux religions qui ont bien plus en commun qu’elles ne divergent : l’une dit Dieu est grand, et l’autre Le Christ est là. Mais chacune peut comprendre l’exclamation extatique de l’autre.

Mais est-ce si important, les divergences ? Il n’y a de Dieu que Dieu ; le reste n’est que bricolage humain, approximation pour comprendre, construction d’un édifice branlant et toujours insuffisant. En deux mille ans, les Églises ont pris mille formes d’existence, toutes insuffisantes et toutes vraies. Les façons dont l’homme s’adresse à Dieu n’ont pas tant d’importance, car toutes sont approximatives, toutes ridiculement humaines, aucune n’atteignant pleinement ce à quoi elles tentent de s’adresser. Mais en disant cela, je sens bien que je suis culturellement chrétien, car il faut être chrétien, et même chrétien européen contemporain, pour affirmer que pratiquer et croire, s’ils sont liés, ne se confondent pas. Les rites sont puissants, mais ils ne sont pas la totalité de la religion. En ça, je m’éloigne de certaines pratiques du christianisme obsédées du rite et de la règle, pratiques qui m’apparaissent rigides, et donc creuses, et je m’éloigne tout autant de certaines pratiques récentes de l’islam, en lesquelles les rites et les règles, maniaquement observés, sont la totalité du rapport à Dieu ; pratiques étouffantes où la progression dans la maniaquerie mime la progression vers Dieu. En cela je ne me reconnais pas, et je ne reconnais pas la beauté et l’intensité qui émanent du Coran et de la Tradition. Ce que dit le Coran est plus vaste et plus profond qu’une série de règles concernant les interdits alimentaires, la séparation stricte des sexes, l’exhibition de la barbe et la dissimulation des cheveux.

Ce rapport aux rites et aux règles est un point de friction douloureux entre nos deux mondes qui auraient beaucoup à se dire s’ils ne se raidissaient pas en rejetant vers l’autre les origines de leurs propres inquiétudes. Et on observe la plus étrange des collusions entre les islamistes radicaux, au projet de société simpliste, et les Européens islamophobes, au projet de société simpliste : ils tombent d’accord au moins sur une chose, sur l’incompatibilité de l’islam avec la démocratie, les Lumières, la modernité, qui seraient les fondements de l’Europe, et que l’on qualifie pour l’occasion de seuls fondements, comme si la question des fondations était si simple. Les uns adorent cette supposée incompatibilité pour justifier leur repli dans un enclos fermé, les autres adorent cette supposée incompatibilité pour justifier l’expulsion de cette part de nous qu’ils ne reconnaissent pas. On prétend de part et d’autre, d’un air d’érudits sûrs de leurs sources, que l’islam exige une théocratie, où le Coran serait la seule source du droit. C’est écrit, disent-ils d’un côté et de l’autre, les radicaux en miroir.

Ce n’est pas très clairement écrit, et de toute façon, se baser sur l’écrit, c’est faire davantage confiance aux textes qu’au réel, ce qui est bien naïf quant à notre capacité à comprendre les textes. On peut discuter longtemps de ce que dit un texte, interpréter dans tous les sens et recommencer le lendemain, mais il suffit de se retourner sur l’Histoire pour voir que tout empire en terre islamique a su gérer raisonnablement ses sujets, sans confondre pouvoir politique et pouvoir religieux.

Le religieux n’est pas un projet politique : il peut être un projet moral, mais la morale ne suffit pas à construire le politique. Par contre, quand règnent inégalités, déclin, corruption, en quelque aire culturelle que l’on soit, l’espérance morale peut passer pour une solution politique. Mais c’est préparer de nouvelles déceptions.

J’aime l’islam et son sens de la grandeur, j’aime le récit de Dieu qu’il permet par la poésie et la musique, j’aime l’effet qu’il eut sur moi pour que je comprenne quelque chose de Dieu ; et je suis inquiet des terribles tensions qui le travaillent, et inquiet aussi des raidissements et des rejets qui s’affrontent, qui mènent à croire que cet autre si familier ne ferait pas partie de nous ; pour tout ça, j’espère la naissance d’un islam français qui puisse s’épanouir en toute tranquillité, aux côtés d’un judaïsme français et d’un christianisme français, tous enracinés dans un pays qui est le mien, un pays qui est le leur. J’espère que l’on puisse dire un jour qu’une part significative de nos concitoyens soient musulmans, et que cela ne pose aucun problème.

C’est toujours entre frères que l’on s’affronte le plus sauvagement, mais c’est entre frères qu’on se connaît le mieux. Ce que j’espère est une utopie, mais les utopies sont nécessaires, car elles permettent le mouvement ; et quelles qu’elles soient, elles peuvent un jour advenir, car Dieu est grand.