21 octobre


Les gens nous demandent toujours comment sont morts leurs proches, s’attendant à des circonstances extraordinaires ou se demandant s’ils ont terriblement souffert. Cela me rappelle le « musée des Beaux-Arts » d’Auden car, à de rares exceptions, les morts sur lesquelles nous enquêtons sont banales – la victime était en train de manger, d’ouvrir une fenêtre ou de marcher droit devant elle. Rien de remarquable – quoique les survivants se rappellent souvent la belle journée que c’était, une journée d’automne parfaite, quasi estivale. La fin est arrivée très vite, cela au moins est vérifiable, et nul n’a souffert en dehors de ceux qui sont restés en vie. Cinq cent mille existences annihilées dans un éclair blanc aveuglant. Les ombres étirées, évoquant des traits de fusain, et la ville pareille à des cendres neigeuses qui, dans un souffle de vent, se dispersaient. Outre des détails, tout ce que nous répondons vraiment à propos des chers disparus est qu’ils n’ont sans doute pas souffert et sont sans doute morts comme ils ont vécu. Même ce terrible martyre a trouvé son terme.

Le 21 octobre…

Dix ans depuis la fin.

La dernière fois que j’ai pris du caramel, c’était mardi. J’ai même texté Kucenic le matin, par politesse, pour le prévenir que j’avais la crève et ne viendrais pas travailler – mais il m’a informé que j’avais déjà pris tous mes congés maladie et mes vacances, et que les autres aides archivistes en avaient marre de me couvrir. Qu’on allait me retenir mon salaire, voire me remettre en période d’essai. Il y avait eu des plaintes, affirmait-il. Il m’a appelé en vocal quelques minutes plus tard. La photo de son profil montre barbe neigeuse et yeux bleus bienveillants, son neurospam gauchement exposé : un entrelacs de fils d’argent sur le crâne, sous les cheveux fins clairsemés. J’ai pris l’appel au Tryst Coffeehouse, connecté au wifi public. Il faut à mon neurospam bas de gamme, au débit irrégulier, un délai merdique d’une fraction de seconde pour augmenter la réalité. La photo de Kucenic flottait devant mes yeux, transparente, devant les menus du bar, les images de Caffé Latte, Red Eye, Mocha, des cafés veloutés partout où je posais les yeux, et les infos de commerce équitable et d’agriculture bio qui défilaient sur tous les sacs de grains. Kucenic m’a demandé comment j’allais, mais le mouvement de ses lèvres n’était pas tout à fait synchronisé avec ses paroles.

« Ça va, ai-je répondu. Les sinus, je crois, une bête infection des sinus…

– Tu as une enquête sur un homicide.

– J’irai mieux demain…

– Je t’ai confié une fraude et un homicide potentiels. On a un programme à respecter, il y a des rapports…

– Quelqu’un a touché au cadavre… »

Un peu gêné de discuter de ça dans un bar bourré de monde, mais les clients des tables voisines étaient tous immergés dans leurs propres flux de neurospam, bavardant avec d’invisibles compagnons ou vautrés devant leur café, perdus dans des fantasmes privés, et nul ne me prêtait attention.

« RFI #14502 – Hannah Massey, a dit Kucenic. D’après ton rapport, l’Archive est corrompue autour d’elle…

– Le type qui cherche à dissimuler le crime fait du mauvais boulot. Toutes ces corruptions de l’Archive sont de véritables empreintes digitales, mais il y en a un million, alors il faudra du temps pour tout analyser.

– Tu es en train de t’épuiser, a-t-il commenté. Je sais que c’est une période difficile pour toi, et je compatis, vraiment, mais j’ai besoin de savoir si tu peux t’occuper du rapport final tout de suite. Ça fait des mois que tu l’as trouvée. Je veux en terminer avec cette histoire. Tu as besoin d’aide ? On peut t’arranger un congé maladie. Redistribuer tes dossiers…

– Je n’ai pas besoin d’un congé. Je ne peux pas me permettre de prendre un congé.

– Que dit ton thérapeute ?

– Laissons les questions privées en dehors de tout ça, ai-je répliqué. N’en faisons pas une affaire personnelle… »

Kucenic a lâché un peu de lest.

« Tu fais un boulot épuisant. Ton approche est toujours exhaustive, mais il y a des trous dans ta présentation. Des trous importants. Les parents de la victime ? Ses amis ? Tu n’as même pas détaillé ses dernières heures…

– Il n’y a pas de dernières heures, ai-je expliqué, pas encore. J’ai remonté sa piste jusqu’à sa disparition, mais ce n’est pas à ce moment-là qu’elle est morte. Elle a assisté à un cours de psycho sur les interactions humain-ordinateur. Ensuite, elle a traversé le campus et elle est entrée dans un parking en sous-sol de la Cinquième Avenue, près de Morewood, où il n’y a aucune caméra de sécurité. Là, elle a été enlevée… »

J’ai réduit l’image de Kucenic et fixé mon café pour lire les données nutritionnelles visibles par miroitements lumineux. Il y a une faille au sein de l’Archive entre le moment où Hannah est entrée dans le parking souterrain et celui où j’ai trouvé son cadavre près de la rivière. Depuis, des caméras de sécurité ont été installées dans ce parking : on dispose d’un tas d’images datées des semaines et des mois postérieurs à la disparition, montrant des vigiles en train de faire leur ronde en voiturette de golf – mais trop tard.

« Tu n’as qu’à réduire le champ de tes recherches, a dit Kucenic. State Farm, la compagnie d’assurances, veut seulement savoir comment elle est morte, preuves à l’appui. Une cause du décès bien documentée, c’est tout. Un résumé d’une page. Et puis, quand on sera sûrs qu’il s’agit d’un homicide, je devrai avertir le FBI : il y a des conséquences légales si on ne gère pas ces trucs-là correctement. Il faut qu’on respecte leur programme. Je ne peux pas rester sans nouvelles de toi pendant des jours ou des semaines.

– J’ai trouvé son corps, ai-je protesté en songeant aux pluies printanières qui avaient creusé son tombeau trop peu profond. Personne d’autre n’aurait réussi…

– Écoute, Dominic, si tu veux faire ce métier, il faut que tu tiennes compte de tous les facteurs. Tu ne peux pas te plonger dans ton enquête et oublier le reste. Comprends que, quand j’aurai une réunion avec les représentants de State Farm, ils seront enthousiasmés par tes découvertes, par ton travail, mais leur première question sera : Pourquoi ne nous dites-vous pas comment elle est morte ? Pour eux, c’est une information qui vaut de l’argent – et c’est l’argent qui les intéresse, pas la fille. Si tu veux être efficace, dans cette branche, il faut que tu réfléchisses comme eux…

– Tout ce qui les intéresse, c’est qu’elle ait été assassinée, ils se foutent de savoir par qui, ai-je résumé. C’est bien ça ? Tu veux que j’ignore ce qui lui est arrivé ? Je ne peux pas, Kucenic. Depuis des semaines, chaque fois que je ferme les yeux, je la vois…

– Ces images ne sont pas réelles. Quand on s’immerge dans l’Archive, si on ne fait pas attention, on oublie que ce n’est pas réel. Tu passes tellement de temps à regarder des gens mourir que ça peut t’affecter. Ce n’est pas grave si tu ne tiens pas le coup cette fois-ci, si tu ne peux pas travailler comme ça…

– Comment ça “on oublie que ce n’est pas réel” ? Tout était réel…

– Connecte-toi quelques heures, m’a-t-il intimé. Travaille là-dessus. Il me faut une mise à jour cet après-midi.

– D’accord, d’accord », ai-je capitulé, mais j’ai quand même séché le boulot.

Je suis allé à la bibliothèque de Mount Pleasant pour m’immerger, accédant au wifi public depuis un fauteuil de la salle des documents officiels, hors de vue des bibliothécaires de l’accueil. L’ambiance y est intime, personne n’est là pour m’ennuyer. Le caramel est livré en comprimés dosés pour l’aide à l’étude, dans de petits heptagones gris taupe d’un côté, transparents de l’autre, comme découpés dans des plaquettes de médicaments. J’ai avalé ma pilule sans eau, fermé les yeux quand le coton s’est emparé de moi et que mon souffle s’est fait plus profond. J’ai lancé la Ville. Et puis je suis resté avec ma femme. Pendant dix bonnes heures, je suis resté avec elle. Les bibliothécaires m’ont jeté dehors à la fermeture, aussi ai-je passé la nuit sur le parking, à moitié caché par une haie. Toujours connecté au réveil, mais la Ville m’avait éjecté : les flashs du matin braillant Cash Amateurs, des teasers en boucle pour la saison 4 de Une chance sur un million et les flux payants de la Caméra voyeur, sans oublier Échangisme à Washington, ni des bons d’achat en échange de mon vote sur la plus canon des habituées du Fur Club dont l’assassinat avait été rapporté la semaine précédente dans Superstar du crime, la blonde ou la rousse, cadavres d’adolescentes exposés dans des flux tournés sur les lieux du crime, Regardez ici pour voter, regardez ici

 

Le docteur Simka a rendu son diagnostic à mon sujet : dépression profonde, toxicomanie et traumatisme secondaire. Il m’a prescrit du Zoloft et suggéré de faire plus d’exercice, disant que courir un peu dans Rock Creek Park quand il fait beau ou m’entraîner pour le semi-marathon national purgerait mon sang de ses toxines. Ma prise de poids le préoccupe.

« On devrait peut-être essayer de maigrir ensemble », lui ai-je proposé, mais il s’est contenté de tapoter sa bedaine en riant.

Le cabinet de Simka se trouve dans le quartier Kalorama, non loin de l’angle de la 21Rue et de Florida Avenue, au sein d’un immeuble à la porte rouge vif. Il a garni sa salle d’attente de meubles de sa fabrication – des chaises de style Mission, une table à magazines, une bibliothèque assortie, garnie de vieilles éditions de Lacan. Après notre heure bihebdomadaire, j’ai l’impression de lui porter malheur, car mon cas est presque sûr d’abaisser son taux de succès. Je le lui fais remarquer tandis qu’il signe mon formulaire EAP1, mais il se contente de sourire, de hocher la tête et de caresser sa moustache broussailleuse avant de déclarer : « Il n’y a pas besoin de remporter des points de style pour gagner… »

J’ai appris à me fier au docteur Simka. Je lui parle de Theresa, de mes souvenirs. Nous discutons du temps que je passe à lui rendre visite dans l’Archive de Pittsburgh. Nous tentons de fixer des limites, des frontières… nous tentons de fixer des buts. Simka ne croit pas à la thérapie par RV, préférant le contact face à face avec ses patients, donc je prends mes aises sur son divan de cuir douillet et j’ai des conversations avec lui – sur n’importe quoi, absolument n’importe quoi, tout ce qui me préoccupe, toutes les pensées que j’essaie d’exorciser. Je parle de mon travail pour Kucenic, des enquêtes auxquelles je suis affecté dans l’Archive – ces informations sont confidentielles mais je me décharge sur Simka. Je lui ai parlé de RFI #14502, la femme dont j’ai trouvé le cadavre.

« Il y a un litige, lui ai-je dit. La bénéficiaire des assurances vie – une sœur, domiciliée à Akron – demande à toucher celles de la femme et de ses trois enfants, mais State Farm conteste ses droits pour couper à une partie du paiement : la compagnie affirme que seuls deux des enfants sont morts à coup sûr en conséquence directe de la bombe…

– Donc votre cabinet a été contacté pour confirmer leur décès, dit Simka.

– Kucenic a remporté l’affaire dans une enchère groupée et me l’a confiée. Nous avons été engagés pour trouver des indices susceptibles de renforcer la position de State Farm, ou, au cas où les trois enfants seraient bien morts dans l’explosion, fournir des recommandations pour un arrangement…

– Quoi qu’il en soit, vous cherchiez des enfants morts, a remarqué Simka.

– J’ai trouvé le premier assez facilement. Un garçon au collège Harrison. Plein de caméras de sécurité dans l’école, donc d’images pour reconstruire son existence. Je me suis fait un devoir de me trouver avec lui, dans sa salle de classe, au moment où il est mort ; j’ai marqué le moment où la lumière blanche a déferlé par les fenêtres, marqué celui où il a brûlé. Le deuxième enfant n’avait que quelques mois. Un autre garçon. Je me suis connecté plusieurs heures chez la titulaire de la police, la mère. Elle passait quasiment tous ses après-midi à regarder Le Juste Prix pendant que le bébé pleurait dans son couffin. Parfois je le prenais dans mes bras pour l’apaiser, je ne m’explique pas pourquoi : je savais que ça n’avait pas d’importance, qu’il était mort depuis longtemps, que ses pleurs n’étaient qu’un enregistrement de webcam recréé. Pourtant, je le prenais dans mes bras et je chantonnais à son oreille jusqu’à ce qu’il se calme, mais, au moment exact où je le reposais, l’Archive se réinitialisait et il se retrouvait dans le couffin, en train de hurler. Il hurlait dans son berceau quand il est mort. Chaque enfant a eu droit à un rapport séparé…

– Et le troisième ? a demandé Simka.

– Hannah, ai-je répondu. Dix-neuf ans. Quelqu’un a modifié sa présence dans l’Archive, effacé de gros blocs de sa vie. Les enquêteurs de State Farm ont remarqué ces interventions quand ils ont étudié la demande de paiement, raison pour laquelle ils ont fait un appel d’offres, mais ils n’ont pas pu retrouver la jeune fille…

– Alors que vous, si ?

– Il m’arrive d’être obsessionnel quand je mène une enquête, voilà tout. State Farm n’a pas assez de personnel. Quand un élément est effacé de l’Archive, cela génère un rapport d’erreurs parce que le code se modifie. En isolant les plages temporelles, on peut imprimer des milliers de ces rapports et s’en servir pour reconstituer ce qui s’est passé. Les pirates les plus doués remplacent l’élément qu’ils ont effacé ou modifié dans l’Archive par un autre, similaire : avec beaucoup de soin, on peut effacer la réalité et insérer une fiction sans générer de message d’erreur. La personne à laquelle nous avons affaire, toutefois, n’est ni très douée ni très méticuleuse : j’ai pu reconstruire la vie d’Hannah en suivant les messages d’erreur et en étudiant le code. Mais ça m’a pris du temps. C’est un peu comme suivre un sanglier qui s’enfuit dans les broussailles, j’imagine.

– Où l’avez-vous trouvée ?

– J’ai trouvé son corps dans la rivière, à moitié enfoui sous la vase, au fond du Nine Mile Run, le crassier réhabilité. Sur des films de la ligne de partage des eaux pris par le département Sciences de l’environnement de l’université Carnegie-Mellon. On l’avait enterrée, mais la pluie l’a découverte. Celui qui a effacé Hannah a oublié le métrage universitaire ou n’était pas au courant de son existence au sein de l’Archive. Quand j’ai trouvé le cadavre, il était enflé. Quasi méconnaissable…

– Cette mort vous bouleverse, semble-t-il. Pourtant, vous effectuez régulièrement ce genre de travail…

– Elle vous aurait plu, ai-je dit. Elle était étudiante en psycho et comédienne dans une troupe de théâtre appelée Whisky Soda. C’était une fille charismatique, sur laquelle on se retournait – et je n’ai même pas reconnu son corps quand je l’ai trouvée sur ces images. Il n’y avait qu’une tache blanche dans la boue pendant quelques minutes, un bout de dos et les pieds. Il m’a fallu prouver que c’était bien elle grâce aux rapports d’erreur… »

Presque tous les décès sont contestés, presque tous les dégâts matériels également. Des milliards et des milliards de dollars passent en procès. Je mène d’ordinaire mes recherches sans faire de sentiment, mais j’ai avoué à Simka que ces trois enfants troublaient encore mon sommeil. Il m’a écouté attentivement – il écoute toujours ce que j’ai à dire comme s’il s’agissait d’informations essentielles. J’ai dit me rejouer souvent les morts de ces enfants, au point de ne plus savoir si je les revis à l’intérieur de l’Archive ou si je me rappelle simplement ce que j’y ai vu. Je voudrais qu’il m’aide à cesser de me souvenir. Il prend des notes dans un bloc à couverture jaune, sans trop m’interrompre par des questions. Il me laisse parler. Lorsqu’il ouvre la bouche, il passe une grande partie de nos séances à m’interroger sur les Beatles – le sens de certaines paroles.

« Les Beatles prenaient de l’acide et des psychotropes divers quand ils écrivaient, lui dis-je. Alors, en tant que spécialiste de la santé mentale, vous êtes mieux placé que moi pour interpréter leurs textes.

– C’est vrai, c’est vrai, admet-il, mais je pourrais manquer des aspects littéraires que vous êtes formé à remarquer. Vous savez, j’ai bien mieux saisi Baudelaire en causant avec vous qu’en me servant d’applis, donc peut-être qu’à nous deux, nous pourrions finir par comprendre Abbey Road… »

Il me suggère de tenir un journal. Marquer simplement la date au sommet de la page et continuer au fil de la plume. Écrire dans une liberté absolue pourrait m’aider. Il m’a posé un ultimatum : je dois au moins essayer de tenir ce journal, sinon lui cessera de signer mes formulaires EAP. Je ne prends pas sa menace au sérieux, mais il m’a acheté ce carnet – du vrai papier, je crois – et me l’a offert en même temps qu’un logiciel appelé « Journal : la Méthode intensive de Progoff ». D’après lui, je dois écrire à la main, cela m’aidera à me concentrer – les applis de dictée n’ont pas le même effet apaisant. Simka est de conviction holistique : il croit que les briques nécessaires à une vie saine et productive existent en moi mais que je dois apprendre à les empiler d’une nouvelle manière. Il me suggère d’écouter de la musique classique pour améliorer mes talents de concentration soutenue. Les flashs et les flux contribuent à la fracture de la conscience, me dit-il. Essayez John Adams, écoutez-en au moins vingt minutes d’affilée, sans augmentations, sans lecture aléatoire. Il sifflote un morceau que le neurospam finit par identifier comme « Grand Pianola Music » – cliquer pour ajouter à la bibliothèque iTunes.

Je prends mon Zoloft tous les soirs, mais toutes les nuits je me réveille en rêvant de ma femme. Quatre heures. Six heures. Le radio-réveil est branché sur HOT 99.5, de la pop de merde, mais je reste allongé sans réaction et j’écoute, regrettant que mon lit ne soit pas un ravin au fond duquel me laisser mourir. La radio reste en marche jusqu’au début d’après-midi avant que je ne me résolve à l’éteindre – que je ne me résolve à m’extraire du lit. Je me gave de biscuits Pop-Tarts et Mrs. Fields. Parfois de Ho Hos. Gavril, passé vendredi en fin d’après-midi pour voir comment j’allais, m’a trouvé en train de dévorer une boîte entière de Ho Hos avec le café du petit déjeuner. « Pas étonnant que tu sois tout le temps malade », m’a-t-il dit, l’haleine chargée d’un parfum d’expresso et de tabac, mêlé à celui des tablettes Coolsa à la myrtille qu’il mâche.

Il y a quelques années, Simka a conclu une séance par : « Dominic, le poisson pourrit toujours par la tête… »

Il m’a suggéré de redécouvrir l’hygiène corporelle : selon lui, si mal que je puisse me sentir, ce sera à coup sûr encore pire si je ne me douche pas. Donc, je me douche – et ça m’aide. Je me rase tous les matins. De longs coups de rasoir sur le cou et les joues, sur le crâne. J’ai le cuir chevelu meurtri – des taches noires, violettes. Les crêtes tentaculaires du neurospam dessinent comme le plan d’une ville étrangère en relief sur mon crâne. Quand je me regarde dans le miroir, je suis des yeux le tracé des fils comme s’il pouvait me mener quelque part – n’importe où sauf là où je suis vraiment.

Simka me conseille de trouver un endroit où je serais à l’aise pour écrire. Il m’a décrit son bureau chez lui, dans le Maryland, avec table de travail en chêne massif et baie vitrée donnant sur un terrain boisé. J’habite un immeuble de logements sociaux, mais l’escalier de secours permet d’accéder à une terrasse d’où on domine les toits alentour – climatiseurs et entrées de service. Il y fait très frais. Les plantes en pot de la terrasse voisine sont mortes il y a plusieurs semaines, lors des premières gelées, mais elles restent là, brunes et cassantes. Je sirote mon café, emmitouflé dans ma robe de chambre, un pantalon de jogging, un sweat à capuchon gris et des chaussettes aussi épaisses que des pantoufles. Le lever du soleil repeint le ciel en rose – c’est très beau. Calme. Le wifi est inclus dans le bail, censément, mais il y a presque trois ans que le routeur est cassé. J’entends un clic humide chaque fois que mon neurospam tente de s’autoconnecter – comme des phalanges qui craqueraient juste derrière mon oreille droite – et je suis sans cesse contraint d’annuler les alertes de signal faible, alors que j’ai bien demandé à n’être jamais alerté. Toutes les cinq minutes, clic, je vois du coin de l’œil l’icône de connexion au réseau se mettre à tourner, et l’alerte signal faible jaillit tel un flotteur dans mon champ de vision. « Annuler », dis-je. Cinq minutes plus tard, clic. Je ne supporterai pas ça éternellement.

Donc, nous y voilà ! « Un jour de la vie2 ». Chronique pour le docteur Simka.

Theresa. Theresa Marie.

Le simple fait d’écrire son nom me donne l’impression de gratter un membre fantôme.

 

Je me déplace en bus, ces temps-ci, parce que j’ai vendu ma Volkswagen il y a des années, quand j’ai eu besoin d’argent. Les sièges étant occupés, je m’assieds derrière le chauffeur, près d’une affiche en verre griffée qui passe en boucle des publicités pour Mifeprex, TANF et YouPorn. À l’approche du rond-point Dupont, mon neurospam s’autoconnecte à wifi.dc.gov et les flux me chatouillent le crâne – je n’y vois que du noir pendant quelques secondes puis ma vue se réinitialise sur un étalage merdique d’augs et d’applis pour la plupart gratuites ; quand j’en remarque une, son icône avance tandis que les autres reculent ; mon profil est encombré de tant de pop-up et de vers que j’ai une vision stroboscopique pendant qu’il se charge. Infos GPS, plans routiers et horaires de métros lévitent au milieu du véhicule – censément en temps réel, mais la synchro du bus est en retard d’au moins une demi-heure, et la carte est celle d’une route de Silver Spring qui n’existe même plus. Le passager assis de l’autre côté de l’allée fixe le plafond en ricanant, totalement perdu dans les flux – il bave sur le plastron de son imperméable. En vrai spammeur, il balance des demandes d’amitié sans destinataire précis, mais mes réseaux sociaux sont verrouillés donc personne ne m’ennuie. Je me tourne vers la fenêtre et me concentre sur le flux numéro un de CNN.

ACHETEZ AMÉRICAIN !!! BAISEZ AMÉRICAIN !!! VENDEZ AMÉRICAIN !!!

Achetez, baisez, vendez s’ouvre sur une nouvelle sextape piratée de la présidente Meecham, alors que le dixième anniversaire de Pittsburgh se voit relégué aux nouvelles post-clic. LA PRÉSIDENTE MEECHAM ÉTAIT UNE VRAIE SALOPE DES DORTOIRS ! SCANDALE SEXUEL : MEECH EXHIBE SES MICHES ADOLESCENTES !

Mal à la tête à cause des torrents d’infos et de pubs qui surchargent mon neurospam, une merde achetée d’occasion sur Craigslist il y a des années à un étudiant de l’université du Maryland ayant omis de me dire qu’il avait déjà grillé une partie des fils. Hilfiger, Sergio Tacchini, Nokia, Puma. La présidente Meecham, seulement Miss Pennsylvanie à l’époque, s’agenouille dans l’allée du bus. Images réelles, affirme CNN, aucune sim, aucune sculpt. Elle se touche, tandis que les experts commentent en voix off : Partout, les Américains ont eu le choix entre l’Amour et l’Ordure, et ils ont uniformément choisi l’Ordure. Al Jazeera America est le seul flux qui parle de Pittsburgh dans ses titres et publie les images satellites prises lors du premier jour de beau temps après la fin : de la terre brûlée, comme un bec-de-lièvre noir sur la bouche des Appalaches. Je demande l’arrêt du bus.

Gavril habite le quartier Ivy City, un loft rénové au coin de Fenwick Street et d’Okie Street – des entrepôts et immeubles miteux abandonnés, un Starbucks au coin de la rue, un Cosi. L’immeuble de Gavril est balafré de graffitis, couvert de prospectus collés à la farine annonçant des concerts de Qafqa passés depuis longtemps, de photocopies de clichés du nuage en champignon de Pittsburgh, de propositions de services sexuels par des mannequins mâles et d’offres de chambres de love hotels à prix réduit. Peint à la bombe : Mourir au service d’Allah, c’est devenir un martyr. La BBC America passe en boucle l’hymne national, « The Star-Spangled Banner », pour accompagner des vues aériennes de Pittsburgh hier et de Pittsburgh aujourd’hui : l’herbe radioactive et les entrailles noires des immeubles – le flux s’interrompt et se recharge, gêné par tous les tags sauvages de vandales qui déclenchent la sécurité du réseau de mon neurospam. Sommes-nous plus en sécurité qu’il y a dix ans ? Je sonne à l’interphone.

« Kjo je to ?

– C’est Dominic…

– Une seconde, s’il te plaît. »

Chaque fois que je viens ici, la maison est remplie de copines et d’étudiants oisifs, de poètes que j’ai croisés dans le quartier, de politiciens venus acheter de la coke, de mannequins inanimés sur les canapés, d’éditeurs, de partenaires professionnels divers attendant sans but, d’acteurs se préparant des sandwichs dans la cuisine – qui sait ce qu’ils sont tous ? En tout cas, la maison évoque un salon très fréquenté et il n’y a jamais de place pour s’asseoir. Mon cousin Gav – le fils de la sœur de ma mère. Enfance à Prague, artiste d’installation vedette à seize ans, démissionnaire de l’université ayant exposé à Art Basel. Après Pittsburgh, il a abandonné cette montée en puissance et il est venu me retrouver aux États-Unis. Je l’aime pour cela et pour tout le reste. Depuis son arrivée ici, il a abandonné son art pour se lancer en indépendant dans le pornomode et la photo – il se débrouille très bien.

Une des femmes de Gavril ouvre la porte – une blonde svelte, presque aussi grande que moi, si mince et pâle que sa peau paraît translucide. Vingt ans ? Vingt et un ? Elle porte en guise de robe un maillot XXL de Manchester United, avec une ceinture, mais rien d’autre : les soucoupes roses de ses mamelons apparaissent clairement sous le fin tissu.

« C’est quoi, ces conneries avec Frost ? demande-t-elle.

– Tu es anglaise », dis-je en remarquant son accent, et elle lève les yeux au ciel.

Son profil est un faux évident – Twiggy, née le 19 septembre 1949, profession : it-girl. Qu’elle soit sponsorisée par American Apparel est tout à fait vrai, en revanche. Son profil apparaît en arcs de cercle d’une police de caractères déposée.

« Je t’ai posé une question, insiste-t-elle. Frost ? T’essaies de faire de l’humour, ou quoi ?

– Tu dois être la poétesse. Gav m’a dit que tu serais peut-être dans les environs.

– Il m’a dit qu’il lisait Frost pour trouver l’inspiration de sa série Anthropologie. S’il veut de l’imagerie pastorale, je crois qu’il aurait plus de chances avec Wordsworth, mais tu lui fais lire tout ce qu’il ne faut pas, de toute façon…

– Wordsworth ? Merde, il ne faut pas le polluer comme ça. Tu es étudiante ?

– Georgetown, acquiesce-t-elle. Doctorat en modernisme américain du XXe siècle. Je suis plathiste…

– “Mad Girl’s Love Song”, dis-je. J’aime bien celui-là.

– Elle aurait dû se servir d’un neurospam pour se distraire de toutes les merdes qui l’obsédaient, dit Twiggy. C’était une fille superbe, elle aurait été géniale pour l’appli Mademoiselle…

– Je ferme les yeux et tout renaît, dis-je, modifiant la citation3.

– Gavril pensait bien que je te plairais… »

La fête permanente est assez tranquille ce matin : il n’y a qu’un quatuor d’habitués qui jouent aux cartes à la table de la cuisine, en fumant des cigarettes et en mangeant des œufs. Twiggy rejoint une autre jeune femme, une brune qui joue à Mike Tyson’s Punch Out sur la VIM – les meubles poussés contre les murs, Tyson sautillant avec assurance. La brune, vêtue d’un collant en élasthanne et de chaussettes tubes qui lui montent à mi-cuisse, balance coups de poing et de pied furieux, tellement fine et dégingandée, en bon mannequin, qu’on dirait un squelette femelle spasmodique animé de grands éclats de rire.

« T’es nulle, lui dit Twiggy en se préparant pour Tyson. Ce qu’il faut, c’est éviter les uppercuts… »

Les experts de BBC America apparaissent dans mon champ de vision : Exécutions dans les tribunaux jugeant les terroristes, un trait de plume de Meecham décapite mille djihadistes, et mille fois mille…

Gavril est dans la chambre du fond, qu’il appelle sa chambre noire, bien qu’il ne développe rien du tout, préférant le travail digital sur son iMac, même pour des empreintes ou des hologrammes. Des tirages géants de ses photos statiques décorent les murs – des jeunes femmes qu’il trouve dans la rue, d’une incroyable beauté telles qu’il les photographie, prêtes pour un catalogue. Gavril, en survêtement, sourit quand il me voit. Il joue un peu les sportifs, au bout du compte : son accolade s’achève par un check des deux poings que je sabote, et il éclate de rire. La pièce est imprégnée de son odeur – Head & Shoulders à la pomme, eau de Cologne Clive Christian. Cigarettes achevant de se consumer dans des tasses à café vides. Quand il est arrivé aux États-Unis, il était filiforme, mais il s’est remplumé grâce à une bonne alimentation, et il a le sourire facile, les muscles durs comme pierre grâce à la pratique intensive du football et du sexe. Il ne porte jamais qu’un pyjama ou un survêtement – je ne l’ai jamais vu habillé autrement.

« John Dominic, dit-il.

– Gav…

– Qu’est-ce qu’il y a, mec ? Tu traduis moi ? Tu comprends ce que je dis ?

– Je traduis », lui dis-je.

L’appli tient correctement le rythme quand il parle tchèque, mais le fait ressembler à un acteur mal doublé.

« Je t’assure que je veux apprendre l’anglais pour être inspiré, lire Robert Frost dans le texte…

– Je suis en train de t’apprendre Robert Frost…

– Je crois trouver des arbres, des forêts enneigées, des conneries comme ça, et qu’est-ce que je récolte ? Un gamin qui se coupe la main avec une putain de scie, et tout le monde s’en branle.

– Ils lui trouvent un médecin, dis-je.

– Mais moi, je veux des chevaux, des arbres, des champs enneigés et des granges, des conneries comme ça, nom de Dieu.

– Je sais ce que tu veux.

– Ouais, mec, la route moins prise4, dit-il – et du spam pour poets.org volette aux limites de mon champ de vision – crédit gratuit, cliquez ici ! GRATUIT ! GRATUIT ! GRATUIT !

– On y viendra. Comment ça va, le boulot ?

– Le boulot va bien, dit-il. Écoute, si tu en cherches, j’ai l’usage d’un peu de texte pour quelques trucs.

– D’accord. Envoie-moi un mail.

– Je t’enverrai aussi les formulaires de contact pour Twiggy, dit-il. Qu’est-ce que tu en penses, hein ? Tu me diras ce que tu en penses.

– De la fille, là-dehors ? Merde, Gav…

– Écoute, j’étais en préproduction pour le catalogue d’hiver d’Anthropologie, en Nouvelle-Angleterre, quand les gars d’American Apparel me contactent sans prévenir. Ils ont un boulot urgent, une campagne interactive de dernière minute qu’ils veulent lancer, mais leur photographe, un mec dont j’ai jamais entendu parler, les a lâchés, et ils voulaient savoir si je pouvais le remplacer. Comme ils offraient le double de ce que je touche en général, je leur ai dit que ouais, ouais, je pouvais caser ça. La seule condition est que j’emploie les filles qu’ils m’adressent. Ils veulent des amateurs et Twiggy, là, a gagné un concours sur Internet, un de ces trucs où on clique pour élire une « Vraie Fille d’Américain Moyen ». Tu me dis ce que tu en penses, d’accord ? Elle est bâtie comme une vraie… fille de vingt et un ans, elle a les nichons qui pointent droit vers le haut. Son vrai nom, c’est Vivian, d’Angleterre… Hé, Dominic, c’est le boulot qu’il te faut, ça. Dénicheur de mannequins…

– Non, non, c’est pas pour moi.

– Je pourrais te pistonner. Ça guérirait ta dépression mieux que ta thérapie à la con. Je te fais entrer dans une agence, on t’envoie en Islande ou au Brésil, et tout ce que tu as à faire… Tu sais utiliser un appareil photo, hein ? »

Des portails vers Anthropologie et American Apparel dans le neurospam. Plusieurs jeunes femmes en robes imprimées à motif floral dans la campagne française, champs cultivés et granges abandonnées – le portail du catalogue d’été d’Anthropologie, si paradisiaque que je pourrais presque me permettre d’oublier que je suis dans cet appartement, dans cette ville, dans cette vie. Je sors dix billets et les pose sur le bureau. Gavril les compte et les empoche avant de me donner un comprimé de caramel. Nous opérons la transaction naturellement, comme si elle était sans importance, et sans y faire allusion à haute voix.

« Ton avis, insiste-t-il. Tu me tiendras au courant pour Twiggy. Elle m’a dit qu’elle voulait rencontrer des poètes, alors j’ai répondu que tu étais le meilleur que je connaissais. Elle est intéressée…

– Je ne crois pas être plus intéressé que ça, moi.

– Pittsburgh, c’était il y a dix ans, déclare Gavril. C’est une éternité, cousin. Tu t’enlises dans Pittsburgh mais tu as besoin d’oublier. Tu as besoin de te distraire. Si tu veux, je te laisse la place avec les deux filles. Je vous filme dans une scène de triolisme…

– Comment va ma tante ?

– Je suis sérieux, Dominic. Tu as besoin de te vider la tête. De t’amuser un peu. Il n’est pas trop tard pour vivre…

– Je ne peux pas, lui dis-je. Je ne peux pas…

– Bon, bref, ta tante va bien. Elle passe tout son temps dans son atelier à faire de la gravure sur bois – elle est très heureuse mais elle s’inquiète pour toi. Je lui ai montré une photo de l’autre soir et elle dit que tu as l’air de t’être fait bouffer par un ours. Un ours, Dominic. Elle veut que tu prennes des vacances, que tu séjournes à Domažlice, à la campagne. Que tu te détendes un peu. Son neveu lui manque.

– J’irai la voir, dis-je. Passer un peu de temps à la campagne est peut-être une bonne idée. Tout laisser tomber…

– Il se coupe la main, et tout le monde s’en branle, merde. Des granges et des chevaux, mec. La prochaine fois, je veux des granges et des chevaux. Mon concept pour Anthropologie, c’est de retrouver l’esprit de Robert Frost. Des granges, des chevaux…

– Quand es-tu libre pour dîner ?

– Je t’appellerai, répond-il en anglais. J’ai un programme un peu chargé cette semaine. Je t’emmènerai manger un sandwich chez Primanti…

– Pas là-bas…

– Garde ton réseau ouvert.

– Éteins-toi, éteins-toi5 », lui dis-je en partant.

Dans le salon, Twiggy s’en sort mieux que sa copine contre Tyson, auquel elle assène une combinaison de directs qui lui font voler de petits canaris au-dessus des yeux. Quand elle me voit, elle abandonne son jeu.

« Je peux te parler ? » s’enquiert-elle.

Elle me prend à part et me demande si je me défonce.

« Non, pas tellement, lui dis-je. Juste un peu de caramel, rien de dur.

– Tu aimes les stimulants, alors ?

– Seulement pour m’aider à me concentrer parfois, lui dis-je.

– Je vais te donner quelque chose. »

Ouvrant son sac, un tube doré à peine assez grand pour un bâton de rouge à lèvres et des clefs de voiture, elle y pêche une pilule en forme de cœur dans un petit sac en plastique.

« Qu’est-ce que c’est ?

– Une carte de Saint-Valentin, dit-elle en la glissant entre mes lèvres. Attends qu’elle fasse effet puis prends le caramel. »

Je mords – la pilule a un goût de cerise. Twiggy m’ajoute à ses amis et pousse ses infos de contact dans mon carnet d’adresses.

« Si ça te plaît, je peux t’en avoir d’autres, dit-elle. Si jamais tu as envie de causer de Plath, un jour, ou de plonger dans Sexton… »

Je la regarde une fraction de seconde trop longtemps après qu’elle est retournée à son jeu : le maillot qui lui sert de robe se soulève à chaque coup de poing, et mon neurospam s’emplit de pop-up et de flux redirigés ; services d’escortes, de dames de compagnie, filles en lingerie devant leur cam, roucoulant qu’elles brûlent de me connaître. Quoi que Twiggy vienne de me donner, l’effet s’en fait déjà sentir. Je me dépêche de quitter l’appartement, avec des pubs sexuelles à l’opacité illégale qui me bouchent la vue, si bien que je manque de tomber dans l’escalier, des filles tellement réalistes que je me pousse sur le palier pour les laisser passer – or ce ne sont que des images, des mirages, de la lumière. « Je ne veux rien, je ne veux pas d’elles », mais les pubs savent mieux que moi ce que je veux, et des rangées de filles défilent pour quémander mon approbation, toutes constituant de légères variations sur le thème de Twiggy : des centaines de blondes s’entassent dans le hall de l’immeuble jusqu’à ce que je me retrouve dans la rue et qu’elles emplissent le trottoir, marchant au pas, tel le reflet d’un miroir dans un autre, un millier de Twiggy qui rapetissent à mesure qu’elles s’éloignent, dans toutes les directions.

 

Il y a un KFC au rond-point Dupont, sur deux niveaux. Des foules font la queue, l’établissement est bondé. Des applis menu accaparent mon attention par des cuisses et des blancs de poulet supercroustillants qui clignotent. Original, Cajun, Bison ! Du calme – la dernière chose dont j’ai besoin, c’est qu’un flic en civil de KFC me trouve nerveux et appelle un renifleur de drogue. Une boîte de deux pièces de supercroustillant au kiosque menu et un jeton de toilettes à la caisse. Il y a des cabinets semi-privés au premier étage. J’y fonce, laissant le poulet. Quelqu’un se lave les mains. Certains cabinets sont occupés. Je m’enferme dans le plus éloigné de la porte et je déballe le caramel, j’avale la pilule. L’arrière-goût me laisse comme une pellicule sur la langue, crayeuse et amère. JÉSUS-CHRIST A SAUVÉ MON ÂME est gravé au couteau sur la porte. Quelqu’un a dessiné le colonel Sanders6 avec une bite monumentale, en train d’éjaculer des arcs-en-ciel. Je sens une tension dans mes yeux. Combinée avec la carte de Saint-Valentin que m’a refilée Twiggy, une brûlure frappe mes nerfs comme un courant électrique, et tout ce que je vois se retrouve bordé de lumière. Le cabinet et la cuvette palpitent. Le colonel Sanders a l’air réel – d’une réalité absurde, texturée, avec du volume, les cheveux pareils à une boule de coton, et ses arcs-en-ciel miroitant des plus belles couleurs que j’aie jamais vues. Des flux incessants de chasses d’eau tirées et de mains lavées. Je m’écarte des cabinets, sors du KFC – me voilà sur le rond-point Dupont, au milieu de la chaussée, à ramasser des cailloux sur les passages pour piétons. Je me concentre sur la Ville.

 

PITTSBURGH

 

Je me concentre sur le Réseau Trois-Rivières ; l’icône de l’appli Archive, le triangle doré que délimitent les cours d’eau, fluctue puis se stabilise. Quand je lance l’Archive de la Ville, ma vision s’efface, remplacée par le cimier noir et or d’un écu frappé d’un aigle et surmonté de créneaux.

 

CONNEXION

 

« John Dominic Blaxton », dis-je en m’efforçant d’articuler. Autoriser le remplissage automatique des formulaires, « oui ». Se souvenir du mot de passe, « oui ». Je crois me rappeler la circulation sur le rond-point Dupont, les klaxons et les cris. Quelqu’un me demandant si ça va – bien sûr que ça va – et le moment où on essaie de me faire quitter la chaussée, emprunter le passage piéton jusqu’à la sécurité du trottoir. Je chasse les mains posées sur moi et je panique. Il est possible que je sois tombé sur le bitume. J’entends d’autres sons, d’autres voix, les bruits du rond-point tandis que s’efface lentement le blason de l’Archive, que s’efface lentement Washington, et que la Ville m’entoure, la Pennsylvanie occidentale dans un crépuscule d’été aussi réel que n’importe quel rêve.

La 376, la voie rapide boisée qui mène à l’aéroport – les chaussées d’un gris de poussière lunaire, les collines alentour couvertes d’arbres denses assombris par le coucher du soleil. La route était ainsi sur la fin : des voies congestionnées, trop étroites pour le volume de circulation. L’éclat cru des phares, les feux stop comme des alignements de rubis. Je suis là. Je me rappelle. Centres commerciaux, stations-service et restaurants illuminent les pics des collines plongées dans l’ombre. J’ai fait mes courses dans ces magasins, j’ai mangé dans ces chaînes. Sous les ponts de chemin de fer rouillés de Norfolk et de l’Ouest, la route grimpe puis décrit des arcs de cercle progressifs pour redescendre, se plante plus profondément dans les collines jusqu’au tunnel. Le tunnel, un carré de lumière brunie taillé dans le flanc de montagne ; sa traversée, un flou concret de lumières fluorescentes et de carreaux en céramique, le ronflement des moteurs qui se réverbère. Et, au bout du tunnel, la Ville explose autour de moi en jaillissements de verre et d’acier déchaînés. Je plonge entre les immeubles. La lumière des gratte-ciel flotte sur des écheveaux de voies rapides reliées par des ponts d’or, une image fantôme de la Cité se reflète dans le noir miroir des rivières, mon Dieu, mon Dieu, je me rappelle, c’est tout ce que je veux, c’est tout ce que j’ai jamais voulu, c’est tout ce que je veux me rappeler.

 

Je suis là.

 

Je suis là :

« On paie en sortant. »

Le conducteur du bus, un vieux Noir qui sirote le contenu d’une thermos. Gilet et pantalon de l’Autorité portuaire. J’ai presque envie de le toucher, de lui toucher le bras pour voir à quel point il me paraît réel, mais je suis assis vers le fond, heureux de sentir les calques olfactifs, odeurs corporelles et renfermé, les sièges en vinyle. C’était le 54C – South Side-Oakland. Il y en a d’autres à bord de ce bus, d’autres visiteurs de l’Archive – nous sommes différents des illusions, pour ainsi dire plus légers. Nous nous regardons tous en nous demandant ce que nous avons perdu.

Alors que le chauffeur nous conduit le long de Carson Street, plusieurs d’entre nous débarquent pour marcher au milieu des lumières et des badauds, pour se rappeler l’ambiance du South Side le samedi soir. Il y a aujourd’hui plus de visiteurs que d’ordinaire, en raison du dixième anniversaire – des survivants qui s’enveloppent dans ces souvenirs. Les bars sont bourrés de visages baignés par l’éclat bleuâtre des écrans plats qui diffusent un match des Steelers. Des rediffusions, mais on peut encore acclamer les joueurs comme si les matchs étaient nouveaux, comme si on ne savait pas déjà qui a perdu. Il y a foule sur Carson Street, comme autrefois, mais je reste à bord du bus pour regarder défiler les rues, pour voir les endroits que j’ai connus, des immeubles dans lesquels je pourrais entrer et retrouver toutes mes relations comme si rien n’était arrivé, comme si elles étaient encore vivantes, encore parmi nous. Nakama, le Piper’s Pub, le Fat Head’s. Près de la 17Rue, le bus s’arrête et d’autres personnes montent. De vraies personnes, d’autres survivants. Nous nous regardons et nous nous interrogeons.

Je suis la boucle du 54C vers l’est, entre les parenthèses des rivières, jusqu’à l’orée du quartier Shadyside, puis je gagne à pied Ellsworth Avenue, empruntant des rues bordées de belles maisons et de pelouses bien entretenues – ce sont les maisons des morts : tous ceux qui vivaient ici sont morts. L’ombre des arbres, une file de voitures dont le moteur tourne au ralenti un peu plus haut, au feu de Negley Avenue – et juste après le carrefour une supérette Uni-Mart. J’y achetais autrefois mon lait. Des céréales trop chères sur les étagères, du café instantané et des biscuits Twinkies, des saucisses Slim Jim. De l’Antacid et de l’aspirine derrière le comptoir. Ici, on vendait encore Playboy et Penthouse bien après qu’il était devenu difficile de trouver de vraies publications sur papier, mais l’Uni-Mart les proposait sur un présentoir métallique, à côté des magazines de mode, d’Us Weekly et des revues avec des photos de filles et de camions – le tout sous cellophane. J’adorerais les feuilleter. J’adorerais arpenter les allées, sentir la propreté ammoniaquée des toilettes et les saucisses sur l’appareil à hot-dogs, regarder un tuyau cracher une barbotine rouge cerise dans un gobelet en carton – mais pas maintenant, pas maintenant.

L’immeuble aux grilles en fer forgé noir, le Georgien. C’est là que nous habitions. Calques, le parfum des pelouses tondues, les gaz d’échappement des voitures, la friture des restaurants à quelques rues de là, sur Walnut Street. Je suis là. Calques, chaque arbre a son E.I., son étiquette intelligente : Orme américain, Peuplier blanc, une attention spéciale apportée à un Saule pleureur et, au ras du sol, Lis, Tulipe, toutes les fleurs – avec des liens vers Wikipédia, JSTOR, et la base de données botanique Phipps. Des E.I. mobiles sur des insectes ; cinq mètres plus loin une fourmilière annotée avec des liens vers des articles scientifiques.

Je suis là…

Sur Ellsworth Avenue, les ginkgos ont perdu leurs feuilles, tapissant le trottoir d’une bouillie de baies écrasées aigre comme du vomi. Je traverse au pas de course la cour du Georgien où des bancs de pierre bordent l’allée et des colonnes flanquent la porte d’entrée à deux battants. Calque, le parfum des pivoines fuchsia jaillissant des jardinières grecques. Le hall de l’immeuble, carrelé de noir et blanc, avec des boîtes à lettres en laiton pour les locataires et un manteau sculpté au-dessus d’un foyer ornementé. Tout cela est tellement réel. Mon reflet apparaît dans le miroir qui surmonte la cheminée mais je n’ai pas le courage de regarder. Le tapis à motif cachemire sur l’escalier central est élimé et pue la fumée de cigarette ; les marches et les lattes du parquet grincent. Portes coupe-feu et couloirs mal éclairés. Un voyant Sortie à l’autre bout du hall, une fenêtre garnie de rideaux translucides. Je suis là. Appartement 208.

Je suis là…

Près de la porte, à l’extérieur de l’appartement, un pan de mur a été repeint en une E.I. qui fait défiler les visages des précédents locataires du 208 – photos de permis de conduire ou de carte d’étudiant, du recensement, voire liées aux noms figurant sur les baux par l’intermédiaire de profils Facebook en mémoire cache.

Blaxton, John Dominic et Theresa Marie…

L’E.I. disparaît quand je charge mon profil. J’arrive dans l’entrée de mon ancien appartement. Les murs sont peints en crème, les sols couverts d’un parquet blond luisant. La cuisine est tout en long, la salle de bains étriquée – des carreaux fêlés et un lavabo avec des robinets distincts pour l’eau chaude et l’eau froide. Les radiateurs toussent, émettent des bruits métalliques. J’ôte mon manteau et mes chaussures. Nous avions peu de meubles, mais ceux que nous avions sont là – le canapé en mousse Ikea devant la bibliothèque, un jeu de chaises Ikea en bois qu’on avait peintes en rouge. Les étagères plient sous des piles de livres de poésie et de manuscrits qu’on m’envoyait pour avoir mon avis, livres et manuscrits que je n’ai jamais lus et ne lirai jamais. Des rails traversent la voie de bus encaissée à cinquante mètres de l’immeuble. Juste après avoir emménagé, nous maudissions les trains, mais nous avions fini par nous habituer à leur berceuse de fer quand ils filaient la nuit derrière nos fenêtres. Ils me manquent. Oh, comme ils me manquent ! Notre chambre est spartiate : un futon avec couette et oreillers, les draps emmêlés comme nous les avions laissés. Une petite commode bon marché achetée au rayon enfants de Target. Une télé avec lecteur de DVD. Je me déshabille. Je m’allonge au lit avec elle, je la serre et j’attends que le chant des trains nous endorme. Je respire le parfum de ses cheveux. La nuit tombe.