Angela - Deux Semaines Plus Tard
La police quitta mon appartement deux jours après l'incident. Deux jours après le départ de Braun. Je n'aurais jamais pu rester chez mes parents cette première nuit. Ils auraient posé trop de questions et je n'avais pas de réponses, même si j'en savais plus que la plupart après avoir écouté les conversations à l'hôtel. Je n'avais qu'une envie, grimper dans mon lit et pleurer. Sans m'arrêter.
Mon meilleur ami Casey étant toujours à Paris, je m'étais permis d'aller à son appartement — on s'était passé nos clés il y a des lustres — et j'y étais restée trois jours. Je m'étais fait porter malade au travail, hors de question que je fasse le ménage à l'étage VIP et que j'écoute les commérages des candidates. J'aurais voulu sécher les cours mais je ne pouvais pas. J'avais fait tout ce chemin et ça avait pris tellement de temps, je n'allais pas courir le risque de foutre mon diplôme en l'air maintenant.
Ce n'était pas parce que j'étais tombée raide dingue d'un extraterrestre qui m'avait procuré plus d'orgasmes que je ne pourrais jamais en avoir de toute ma vie, m'avait rendue heureuse en quarante-huit heures à peine, que j'allais me transformer en Miss Havisham1 et vivre au grenier pour le restant de mes jours.
Je me douchai et repris mes esprits. J'allais aller en cours.
Puis je reprendrais le chemin du travail. Je retournai à mon appartement, je quitterais au terme du bail. Je pensais à Kevin partout où je regardais. Plus grave encore, je pensais à Braun.
J'avais réussi à tenir mes parents à l'écart pendant une semaine, mais j'avais dû les appeler et tout leur expliquer lorsqu'ils avaient entendu parler du nouveau célibataire à la télé. Ce qui avait déclenché une nouvelle crise de larmes, je me ressaisis en me disant que Braun était heureux maintenant avec sa partenaire. Il méritait d'être heureux après ce à quoi il avait survécu. Je me souvenais des intégrations qu'il nous avait montrées, des histoires qu'il avait racontées concernant sa capture. De son évasion.
Si quelqu'un méritait une épouse, des enfants et une vie heureuse, c'était Braun. Ce qui faisait mal, c'était que ce ne soit pas avec moi. J'étais égoïste dans ma façon de penser puisque nous ne nous connaissions que depuis deux jours. Deux jours et je m'attendais à ce qu'il m'appartienne !
Et l'idiote dans tout ça ? C'était moi.
Alors je surmontai mon chagrin et me remis au travail, je me concentrais sur l'école. La vie.
Je croisai Tina alors que je remplissais mon chariot en vue de ma corvée d'entretien.
— Ces candidates ne me manquent pas, dit-elle en poussant un soupir exaspéré. Les renvoyer chez elles jusqu'à l'arrivée du nouveau célibataire était une sage décision de la part des producteurs. Bon sang, qui aurait cru que vingt-quatre femmes puissent être aussi bêtes ?
Elle m'avait dit qu'elles avaient pleurniché parce que Braun avait trouvé sa partenaire, ou parce qu'aucune d'entre elles n'avait été choisie. Dans les deux cas, elles s’étaient senties évincées.
Elle secoua la tête et je lui adressai un petit sourire. J'étais contente de pas devoir me coltiner ces femmes, ce serait bientôt la folie à l'hôtel dès lors que le nouveau célibataire débarquerait de la Colonie.
Je lui fis un petit sourire.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle en me tapotant l'épaule.
Je ne lui avais pas parlé de Braun et n'en avais pas l'intention. C'était mon secret, deux jours dont je me souviendrais toujours ... cela avait été magique. Débridé. Torrides. Les nuits d'hiver n'étaient pas froides à Miami, sinon ces pensées me tiendraient chaud, mais j’aurais tellement voulu que Braun soit à moi. Rien qu'à moi, même pour un petit moment. J'avais envie de pleurer.
— Rien, je ne me sens pas très bien.
Elle grommela.
— Tu fais quel étage ?
Je sortis ma fiche avec la liste des chambres à faire.
— Le Sixième.
Un serveur poussa un plateau devant nous vers l'ascenseur de service. Je fis la grimace.
— Beurk, ces œufs empestent.
Tina repoussa ses lunettes sur son nez et me regarda avant d'éclater de rire.
— Ma chérie, si je ne te connaissais pas mieux, je dirais que tu es enceinte. Ma nièce Carla ne supportait pas des tas d'odeurs quand elle attendait son petit Michael.
Elle secoua la tête et s'éloigna en poussant son chariot dans le long couloir en direction de l'ascenseur de service, situé côté sud du bâtiment.
Je m'arrêtai net, une pile de gants de toilette à la main.
Enceinte ? C'était tout à fait possible.
Je les posai sur l'étagère en bas du chariot, pétrifiée.
Putain de merde.
J'abandonnai mon chariot et me dirigeai vers le tableau d'affichage à l'extérieur du département des ressources humaines, il y avait un calendrier, je restai là et le fixai. Vingt-six, vingt-sept ... trente-trois, trente-quatre.
— Oh mon Dieu, murmurai-je en plaquant ma main sur ma bouche.
J'avais du retard. Je n'avais jamais de retard. Je prenais la pilule ! Je ne pouvais pas être enceinte, j'étais sous pilule.
Mais j'étais enceinte. Je le savais. Et j'avais oublié de prendre ma pilule pendant plusieurs jours. Les jours où j'étais avec Braun, et les deux jours suivants, quand la police était sur mon dos et que Braun m'avait abandonnée pour retrouver la femme de sa vie dans l'espace.
Il me manquait tellement que j'avais eu l'impression d'être carrément oppressée.
La nausée monta à ce moment-là et je me ruai juste à temps vers les toilettes au bout du couloir. Une fois terminé, je retournai aux ressources humaines, entrai dans le bureau et leur dis que je venais de vomir. Ils me congédièrent illico, paniqués à l'idée que je puisse leur filer ma gastro.
Pourtant, ce que j'avais n'était pas contagieux mais je devais en avoir le cœur net. Je conduisis jusqu'à la pharmacie la plus proche, achetai trois tests de grossesse et une bouteille de thé glacé à boire sur le trajet retour.
Trente minutes plus tard, j'avais ma réponse.
Assise sur le sol carrelé de ma salle de bains, je sortis mon portable et appelai Casey.
— Je suis enceinte.
— Putain de merde, chuchota-t-il. Je suis en réunion, sinon je serais venu immédiatement. Rendez-vous chez moi ce soir à dix-neuf heures, tu me raconteras tout.
— D'accord, dis-je avec une petite voix, une larme glissa sur ma joue.
— Tout se passera bien. On trouvera une solution.
Son réconfort était dérisoire, j’ignorais comment les choses pouvaient s'arranger.
J'étais enceinte. Du bébé d'un extraterrestre.
Putain. De bordel. De merde. J’attendais le bébé d'un extraterrestre. Un extraterrestre qui en avait épousé une autre. Un extraterrestre qui ne voulait pas de moi.

Braun - La Colonie, Salle de Transport
Je descendis pesamment de la plateforme de transport et me postai directement devant le gouverneur.
— Eh bien ?
Il regarda le technicien chargé du transport, qui hocha la tête, puis s‘adressa à moi.
— Je suis content que vous ayez pu quitter votre équipe, dit-il en regardant mon armure de combat et l'arme que je rangeais dans mon holster de cuisse.
— D’après votre message, je peux me rendre sur Terre, lui rappelai-je. J'ai traversé un peloton de soldats de la Ruche et atteint l’entité Nexus qui contrôlait tout le groupe. Sa tête est en route vers le Service des Renseignements à l’heure qu’il est.
Maxime croisa les bras sur sa poitrine et poussa un grognement résolu.
— Si tous les combattants faisaient preuve d’une telle motivation, la guerre serait déjà terminée.
Je respirai lourdement, non pas à cause de la bataille mais du message que j'avais reçu. Je devais retourner à la Colonie sur-le-champ afin de me téléporter sur Terre.
Seize jours avaient été nécessaires pour que je puisse rejoindre Angela. Quel temps perdu ! Ma bête nous avait entraînés dans quatre missions différentes pendant ce temps, j’avais du mal à rester sain d'esprit.
— Je pars immédiatement ?
Je jetai un coup d'œil derrière Maxim, j’aperçus le Seigneur de Guerre Bahre et cinq autres Atlans. Ils m’adressèrent un signe de tête et montèrent sur la plateforme.
— J'ai travaillé avec la Directrice Égara, l'humaine que vous avez rencontré lors de votre emprisonnement en Floride. Lord Lorvar, l'ambassadeur du Prime Nial, a réglé le problème personnellement…
— Il n'y a pas de problème. Le gars s'est planté tout seul.
— … afin que Bahre ou un autre seigneur de guerre puisse participer à l’émission Bachelor La Bête Célibataire. Nous avons annoncé aux autorités humaines que des seigneurs de guerre supplémentaires seraient envoyés pour assurer la sécurité au centre de recrutement.
— Et ?
— Et vous allez les rejoindre. Vous n'êtes pas sur la liste de transport officielle, mais vous les Atlans, êtes tous si grands que personne ne remarquera votre présence durant le transport.
— Vous allez envoyer sept chefs de guerre sur Terre et vous croyez que personne ne s’en apercevra ? demandai-je.
Quel truc de fou.
— L'un d’eux — ils seront libres de choisir entre eux — se rendra directement à l'émission télévisée Bachelor La Bête Célibataire pour y participer. Les autres resteront au centre de recrutement des Épouses.
— Je n'ai pas besoin de cinq seigneurs de guerre pour m'aider à trouver Angela.
Maxim gloussa, fait rare sur le visage d'un guerrier prillon taciturne.
— Ils feront ce que ma femme appelle une promenade.
Je regardai le Seigneur de guerre Tane, Bahre, et les autres amis que je m’étais fait ici.
— Une promenade, où ça ? Il n'y a pas grand-chose à voir. Surtout à Miami. La ville est petite et empeste le marécage.
Tane sourit.
— Nous allons rencontrer des femmes.
Bahre ajouta :
— Ça a marché pour toi et Wulf. Vous avez trouvé de belles femmes. Des compagnes dignes de ce nom. On en a assez d'attendre.
À mon tour de glousser, maintenant.
— Les humains ne seront pas contents d'apprendre que des seigneurs de guerre patibulaires se baladent sur leur planète en quête de femmes.
Maxim croisa les bras.
— Raison pour laquelle nous n'avons pas demandé la permission.
Je montai rejoindre mes amis sur la plateforme de transport avec un sourire franc et massif aux lèvres. Mon premier sourire en seize jours.
— Bonne chasse.
— Merci, répondit Tane. Les autres me sourirent en silence pendant que Maxim parlait.
— La Directrice Égara vous attend, Braun. Dès votre arrivée, elle vous conduira immédiatement jusqu’à Angela Kaur. Vous disposez de quatre heures, Seigneur de guerre. Quatre heures pour passer les bracelets à votre compagne et rentrer avec elle. La fenêtre se refermera une fois de plus et je ne pourrais plus rien faire. Les officiels sont toujours en pourparlers et je ne sais pas quand nous pourrons à nouveau rétablir le transport. Pour l'instant, seul Lord Lorvar est autorisé à organiser les transports.
— Quatre heures ?
Il acquiesça.
Je n'avais pas besoin d'en savoir plus. Bahre me donna une tape dans le dos et je regardai le technicien.
— Allons-y.
— Seigneur de guerre, dit Maxim.
Je le regardai et il me lança quelque chose. Les bracelets de ma compagne. Je les attrapai au vol. Putain, je serais allé sur Terre sans eux. Je ne les avais pas emportés avec moi durant le combat, j'étais reconnaissant à Maxime de les avoir récupérés dans mes quartiers.
— Merci, dis-je à mon chef, avant de regarder le technicien. Téléportez-moi.
Le technicien me regarda avec de grands yeux effrayés, et s’affaira aux commandes. Je sentis les vibrations et le grésillement ; nous étions déjà sur Terre.
Dieu merci.
Comme l'avait dit Maxim, la Directrice Égara m'attendait. Elle ressemblait exactement à ce qu'elle était deux semaines plus tôt. Même coiffure, même uniforme. Je m’approchai d'elle, ignorant Bahre et les autres. Ils avaient leurs propres programmes.
Moi aussi.
— Seigneur de guerre Braun. C'est un plaisir de vous revoir. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire à votre compagne.
Elle m’adressa un petit sourire fugace. Je supposais qu'elle connaissait l'importance de mon temps limité sur Terre. Elle s’éloigna et je la suivis.
Je respirais plus facilement une fois à l’extérieur. Le ciel était sombre, seulement quelques étoiles étaient visibles, ces constellations ne représentaient même pas une fraction de ce qui existait là-bas. Je n'avais aucune idée de l'heure qu'il était, mais j'espérais que l'obscurité signifiait qu'Angela dormirait. Je voulais la rejoindre dans son lit. Nue, prête à être possédée. Ma bête était excitée et impatiente de retrouver notre compagne. Pour la première fois en seize jours, elle ne rugissait pas pour tuer ou estropier. Mais pour baiser.
— Désolée, ma voiture est minuscule.
Le petit véhicule émit un bip lorsqu'elle appuya sur un petit bouton dans sa main. J'ouvris sa portière, fis le tour et m’installai côté passager, comme je l'avais fait avec ma compagne. Je me fichais complètement que mes genoux m’arrivent dans le nez. J'espérais juste que cette petite machine se déplaçait rapidement.
— Ce n'est pas une mission officielle. Vous n'êtes pas officiellement sur Terre, je ne pouvais donc pas vous réserver quoi que ce soit.
— Je vous suis reconnaissant pour toute l’aide que vous m’apportez.
Nous traversâmes la ville sans rien ajouter. Quand elle arrêta la voiture toutefois, je ne reconnus pas le quartier d'Angela.
— Premier étage. Ce bâtiment. Numéro quatre sur la porte. Je regardais dans la direction qu'elle indiquait. Je vais attendre dans la voiture. Elle regarda l'horloge au tableau de bord. Vous disposez de trois heures et trente-cinq minutes avant la fermeture de la fenêtre de transport. Vous serez partis d'ici là.
Elle me lança un regard qui n’admettait aucune réplique et je me demandais si elle avait des enfants ou si elle avait été commandante naguère. Elle parlait avec moi sans aucune hésitation, moi, un seigneur de guerre atlan en proie à la fièvre de l’accouplement.
— On n'est pas chez Angela.
— Non. C'est vrai. Je ne pouvais pas risquer de la manquer, alors j'ai demandé à un ami de suivre le signal de son portable. Elle est ici. Faites-moi confiance.
Je restai assis en silence pendant quelques secondes, fixai le bâtiment où ma compagne m'attendait, en sécurité. Saine et sauve. Je serai éternellement redevable au Chasseur d'Elite qui avait veillé sur elle.
— Le Chasseur est là ? demandai-je.
Elle haussa les épaules.
— Je n'en ai aucune idée. Vous savez comment ils sont… de vrais fantômes.
— Et le grand-père d'Angela ?
Elle me regardait maintenant, avec un regard tendre pour la première fois depuis que je l'avais rencontrée. Elle était plutôt belle, et je me demandais pourquoi elle n'avait pas de compagnon pour la protéger.
— J'ai accédé à votre demande. Jassa a juré de ne rien dire à personne. Il est guéri. Son regard passa de moi à l'appartement.
— Merci.
Elle ne dit rien, j’acquiesçai et sortis de la petite voiture.
Il était temps de me consacrer à Angela.