L’irruption fulgurante de l’État islamique au Moyen-Orient a provoqué une sorte de sidération tant sur la scène internationale qu’au niveau des élites politiques régionales. Pour la première fois, un groupe salafiste affichait clairement l’objectif d’occuper un territoire géographique avec l’ambition de construire un État.
Même si le projet de l’État islamique est en germe au cours des années 2012 et 2013, c’est en janvier 2014, avec l’occupation de Falloujah, une des plus grandes villes de la province irakienne occidentale d’Al-Anbar, qu’il commence à prendre forme : une grande agglomération située à seulement 60 kilomètres à l’ouest de la capitale Bagdad échappe alors durablement au contrôle d’un gouvernement qui se montre incapable de la reprendre. L’occupation de cette ville marque aussi une forte rupture symbolique. Falloujah avait vécu des heures très difficiles, notamment en 2004, lors de l’insurrection des principales tribus de la ville et de ses environs contre l’occupation américaine. Dix ans après, malgré les illusions temporaires d’un ralliement des forces vives de la population locale au projet parrainé par les États-Unis, à savoir la reconstruction de l’État irakien dans un cadre fédéral, la défection de Falloujah semble sonner le glas de l’intégration d’une des communautés fondatrices de la société irakienne, la communauté arabe sunnite.
Il faut dire que, pendant plusieurs mois, les autorités irakiennes et américaines ne prennent pas la mesure de l’importance de la conquête de Falloujah. Leur politique de l’autruche les conduit à laisser croire que la perte de cette ville est temporaire et qu’elle n’a aucune portée politique à l’échelle de l’ensemble de l’Irak. Mais, si l’on revient sur la façon dont ce qu’on peut appeler la « seconde insurrection de Falloujah » a triomphé, on peut déjà y repérer un modus operandi très caractéristique de l’État islamique, que l’on verra se reproduire au mois de juin dans des gouvernorats irakiens situés plus au nord, notamment à Mossoul. C’est cette façon spécifique de procéder qui explique pourquoi un simple groupe salafiste-djihadiste a réussi à s’imposer et à provoquer la déroute totale de l’armée irakienne.
Les ingrédients du succès initial de l’État islamique ne sont pas d’ordre militaire. L’État islamique apparaît certes comme une avant-garde armée capable de bouter l’armée irakienne hors d’un certain nombre de villes et de territoires mais, contrairement à ce qu’a fait Al-Qaïda en 2003 et 2004 – notamment à Falloujah, à Ramadi et dans d’autres agglomérations de la province d’Al-Anbar –, il ne s’impose pas à la population locale comme une force d’occupation étrangère ou ressentie comme telle. Sa stratégie, très différente, repose sur la restitution du pouvoir local, dans chacune de ces villes, à des acteurs locaux. Ce processus est extrêmement rapide, aussi bien à Falloujah que dans les autres grandes villes irakiennes tombées aux mains de l’État islamique en juin 2014, notamment Mossoul et Tikrit. Quelques mois auparavant, des villes syriennes de la vallée de l’Euphrate, comme Raqqa ou Deir ez-Zor, avaient connu, les premières, la même expérience : dès le lendemain ou le surlendemain de la victoire, l’État islamique organise une passation de pouvoir à des chefs tribaux, des chefs de clan et des leaders de quartier qui sont investis de la responsabilité de gérer la ville à un certain nombre de conditions. Parmi ces conditions, l’allégeance exclusive à l’État islamique et l’interdiction de déployer d’autres emblèmes officiels que ceux de l’organisation, ainsi que l’obligation de se plier aux injonctions des djihadistes en matière de mœurs.
Cette passation de pouvoir répond aux aspirations d’acteurs locaux pour lesquels l’armée irakienne aux ordres du pouvoir de Bagdad, sous la direction du chiite Nouri Al-Maliki, s’est transformée en une véritable armée d’occupation. C’est le cas à Falloujah, mais aussi à Tikrit ou à Mossoul, où l’armée irakienne a réprimé par des bombardements aveugles des manifestations pacifiques et des sit-in organisés pour protester contre la marginalisation politique de la communauté arabe sunnite qui reprenaient pour l’occasion un certain nombre de mots d’ordre démocratiques des printemps arabes – notamment le refus du despotisme et de l’autoritarisme du pouvoir en place, la liberté d’expression, la citoyenneté égale pour tous, etc. À Mossoul, pendant l’année 2013 et le premier semestre de 2014, des exécutions extrajudiciaires ont lieu par dizaines de la part des forces gouvernementales, notamment la police. Le lieutenant Mahdi al-Gharawi, à la tête de la police irakienne dans la ville, est encore considéré par les Mossouliotes comme un assassin qui s’est servi de la « guerre contre l’extrémisme » comme d’une couverture pour extorquer de l’argent et menacer les habitants d’arrestation ou de mort.
On comprend donc pourquoi les combattants de l’État islamique, en janvier à Falloujah, puis en juin à Tikrit, Mossoul et ailleurs, sont considérés par une bonne partie de la population locale comme une armée de libération. Dans toutes ces régions arabes sunnites, l’armée irakienne était souvent qualifiée de « check point army », plus habilitée à exercer un contrôle tatillon des déplacements des habitants, rendant la vie proprement infernale – on mettait parfois plusieurs heures pour faire à peine quelques kilomètres – sans pour autant garantir un climat de sécurité minimale, puisque des attentats, souvent commis par des cellules dormantes de l’État islamique, continuaient à viser des cibles et des personnalités locales. Ces « check points », ces barrages omniprésents, n’étaient d’ailleurs pas seulement contrôlés par l’armée, mais aussi par des milices de clans locaux alliés à l’armée, avec tout l’arbitraire qui s’ensuivait.
Il faut rappeler à ce sujet que, comme chacun sait, l’Irak est un pays pétrolier et que les revenus de l’extraction des hydrocarbures n’ont pratiquement pas cessé d’augmenter depuis 2003. Or la rente pétrolière a été un outil entre les mains des différents gouvernements pour s’acheter les loyautés de clientèles locales et s’attacher les services de milices claniques. Le gouvernement de Nouri al-Maliki, qui a le plus intensément eu recours à ce clientélisme, a rompu avec la politique américaine consistant à salarier les milices sunnites dans le but de les apprivoiser, préférant acheter directement la loyauté d’un certain nombre de leaders et de notables, toutes confessions confondues. Ce qui explique les poches de prospérité qui pouvaient exister dans certains quartiers de Mossoul, par exemple, au beau milieu d’une masse de misère. L’État islamique s’est alors fait un devoir de rendre public le luxe insolent accumulé par les alliés et les clients du régime, comme en témoigne une vidéo mise en ligne en septembre 2014 où l’on voit les miliciens de l’État islamique investir le « palais » d’Oussama al-Noujayfi – un politicien de Mossoul rallié au pouvoir de Bagdad, où il a occupé le poste de président du parlement – et y trouver des tonnes de lingots d’or ! La mise en scène fait directement écho à certains épisodes des printemps arabes, comme la découverte par le peuple tunisien des palais de Ben Ali, et rappelle le souvenir de l’arrivée des soldats américains dans les palais et demeures de Saddam.
Outre cette « overdose » d’abus au niveau local, les habitants apprenaient régulièrement que certains représentants politiques à Bagdad, issus des élites sunnites locales, étaient soumis à des persécutions judiciaires systématiques sous des chefs d’accusation divers et variés, qui les forçaient à s’enfuir et à partir en exil – le cas le plus célèbre est celui du vice-président Tarek al-Hachemi, contraint de s’exiler au Koweït, puis en Arabie saoudite et, finalement, en Turquie. Pour la population de ces régions, tout cela signait l’échec de tout espoir d’intégration dans le système politique irakien à laquelle beaucoup avaient pourtant voulu croire – un échec dont le gouvernement de Nouri al-Maliki était rendu, non sans raison, largement responsable.
Durant toute l’année 2013, cette profonde insatisfaction se manifeste d’abord par des mouvements de protestation pacifiques qui, on l’a dit, reprennent les slogans du printemps arabe. Or, même si l’opinion occidentale n’en a guère conscience, ces protestations sont réprimées en Irak souvent avec la même brutalité que les manifestations pacifiques de la population syrienne l’ont été en 2011 et 2012 par le régime de Bachar al-Assad. En Irak comme en Syrie, notamment à Tikrit et à Mossoul, l’armée n’hésite pas à utiliser l’artillerie lourde et à larguer des barils bourrés de TNT sur des quartiers d’habitation, des hôpitaux et des écoles.
Le recours à ces méthodes fait basculer une population qui avait fait l’expérience des fameux conseils de réveil, des milices arabes sunnites armées et payées par les Américains à partir de 2006 à la condition qu’elles se retournent contre Al-Qaïda. Cette population constate que, de l’aveu même du Premier ministre Nouri al-Maliki, les autorités de Bagdad contrôlées par une majorité chiite ne sont pas disposées à intégrer plus de 20 % de ces miliciens sunnites, armés et payés par les Américains, dans l’armée irakienne, condamnant l’immense majorité de ces combattants – qui avaient pourtant apporté une contribution essentielle à la lutte contre Al-Qaïda en Irak – au chômage et à la marginalité. L’amertume est d’autant plus grande que l’armée irakienne, on le verra, était jadis l’épine dorsale du premier État irakien contrôlé par les Arabes sunnites pendant plus de quatre-vingts ans, leur ouvrant une voie de promotion sociale importante, avec des élites militaires bien formées et bien équipées, souvent issues de grandes familles sunnites de Bagdad ou de Mossoul.
Outre ce sentiment d’exclusion et de marginalité, il existait un profond rejet du niveau de corruption spectaculaire favorisée par la logique d’occupation d’une armée nationale se comportant dans les régions à majorité sunnite comme une armée étrangère. Il s’était constitué, par exemple, des réseaux clientélistes locaux qui allaient jusqu’à organiser des pénuries artificielles de denrées alimentaires de base pour faire monter les prix.
C’est ainsi que, lorsque l’État islamique entre à Falloujah en janvier 2014, puis dans plusieurs grandes villes du nord et dans le reste de la province d’Al-Anbar à la fin du printemps 2014, une des premières mesures des djihadistes est d’engager des actions emblématiques contre la corruption. À Mossoul, dans la foulée de leur victoire, les miliciens de l’État islamique exécutent ainsi publiquement les responsables désignés de la corruption, avant d’organiser une cérémonie de passation du pouvoir à des chefs de clan et notables de quartier qu’ils investissent du devoir de lutter contre ces pratiques. L’État islamique accorde également, dès le départ, une grande importance au rétablissement des services publics. Par exemple, on voit réapparaître sur les marchés à Mossoul un certain nombre de produits qui avaient fait l’objet de pénuries spéculatives, avec des prix parfois divisés par deux pour des denrées alimentaires de base. L’exécution des organisateurs des pénuries et de divers trafics est d’ailleurs largement mise en scène et médiatisée sous l’égide de l’État islamique avec, notamment, des décapitations et des crucifixions destinées à frapper les esprits et à marquer le contraste entre le nouveau pouvoir et le gouvernement de Nouri al-Maliki.
On accuse souvent l’État islamique d’organiser le trafic et l’exportation illicites de pétrole, mais il faut rappeler que la contrebande pétrolière vers l’Iran ou la Turquie est une pratique favorisée depuis longtemps par l’État irakien et ce, déjà, sous Saddam Hussein. Dans le répertoire des faveurs accordées par Nouri al-Maliki à ses alliés locaux, il y avait justement l’accès à l’organisation et aux profits de ces trafics. Il est de notoriété publique que les Kurdes organisaient une noria permanente de camions-citernes exportant du pétrole vers la Turquie, tandis que, dans le sud du pays, un certain nombre de potentats locaux des partis chiites alliés du pouvoir faisaient de même en direction de l’Iran.
À partir de juin 2014, l’expansion littéralement stupéfiante de l’État islamique lui permet de conquérir pratiquement sans combat plus des trois quarts des zones arabes sunnites de l’Irak, avec tout le poids politique et symbolique que constitue en particulier la prise de Mossoul, une ville de plus de deux millions d’habitants – la deuxième du pays –, la future capitale religieuse de l’État islamique. C’est en effet depuis Mossoul que, le 29 juin 2014, Abou Bakr al-Bagdadi se proclame calife du haut du minbar, la chaire d’une mosquée de la ville.
L’armée irakienne déserte pratiquement sans combattre. Sur le papier, Mossoul est alors défendue par 25 000 hommes, soldats et policiers. En réalité, ils ne sont pas plus de 10 000. La majorité sont des soldats fantômes, des hommes qui abandonnent la moitié de leur solde à leurs supérieurs hiérarchiques pour pouvoir échapper à leurs obligations. Outre l’effondrement d’une armée irakienne peu motivée (dont une partie importante déserte au moment de l’offensive de l’État islamique), minée par la corruption et considérée comme un corps étranger et prédateur dans les régions sunnites, l’avancée de l’État islamique profite beaucoup de la « communautarisation » de la scène politique irakienne, qui se traduit dans ces régions par un accord explicite entre certains dirigeants kurdes (Massoud Barzani, président du gouvernement régional du Kurdistan irakien, et son entourage) et l’État islamique, un accord qui vise à partager un certain nombre de territoires. À l’État islamique le rôle de mettre en déroute l’armée irakienne, en échange de quoi les peshmergas, les combattants kurdes, ne feront pas obstacle à l’entrée des troupes djihadistes à Mossoul (la ville ne se situe qu’à quelques dizaines de kilomètres des zones kurdophones) et aux avancées vers le sud, vers Tikrit et la province multiconfessionnelle et multiethnique de Diyala. Parallèlement et réciproquement, les Kurdes s’installent durablement dans des territoires mixtes arabo-kurdes et sunnites-chiites, souvent aussi peuplés par des minorités chrétiennes ou yézidies.
Le plus célèbre de ces territoires « disputés » revendiqués par les Kurdes est la région de Kirkouk, une région particulièrement riche en pétrole qui s’étend autour de cette ville traditionnellement multiethnique. On sait, par exemple, que des troupes de l’État islamique sont présentes dans les faubourgs de Kirkouk les 11 et 12 juin 2014, mais que, dans le cadre de leur marché avec les Kurdes, elles se retirent en bon ordre dès que les peshmergas sont annoncés. En revanche, dans la province stratégique de Diyala, à l’est de la capitale irakienne, les forces de l’État islamique progressent d’abord de façon importante en juin 2014, mettant Bagdad à sa portée, avant de devoir abandonner lors de combats intenses les positions conquises dans des zones qui ne sont pas majoritairement arabes sunnites. Dans le « grand jeu » communautaire qui régit l’Irak, d’autres dirigeants kurdes (ceux de Sulaymaniyya, bastion du parti de Talabani, l’Union patriotique du Kurdistan, rival du Parti démocratique du Kurdistan de Barzani) pactisent cette fois avec le gouvernement de Bagdad pour empêcher une occupation importante et durable de la province. Ce qui met un terme à l’entente ponctuelle entre Kurdes et État islamique, ce dernier se trouvant confiné aux régions majoritairement arabes sunnites.
Majoritairement, les Arabes sunnites, passivement pour les uns, activement pour les autres, acceptent l’État islamique parce qu’il leur permet de reconquérir une visibilité politique, via cette sorte de « label ». Mais, au fil des semaines et des mois, cette acceptation a minima d’un drapeau unique se mue progressivement en adhésion, d’abord partielle, au projet transnational de l’État islamique : les Arabes sunnites ont-ils un avenir acceptable dans le cadre d’un Irak dominé par la majorité chiite ? Ne devraient-ils pas plutôt se tourner vers leurs frères en islam et en arabité de la vallée de l’Euphrate au-delà de la frontière syrienne ?
À la différence d’Al-Qaïda, l’État islamique se caractérise bien ainsi par un souci de territorialisation du pouvoir qui met désormais en avant un État en construction, un souverain (le calife), une armée – et pas seulement un groupe de moudjahidin, comme les combattants d’Al-Qaïda – et même une monnaie ! Une autre différence importante avec Al-Qaïda est que l’État islamique dispose de quantité d’argent pour faire la guerre, et que cet argent ne le lie pas à des États de la région. Il s’agit soit de donateurs privés koweïtis, qataris, émiratis, saoudiens, voire d’autres pays, soit de sommes récupérées sur place comme le montre l’épisode de la banque centrale de Mossoul au cours duquel les combattants de l’État islamique s’emparent d’une somme considérable de dollars et de lingots d’or. Ce seul butin de guerre de Mossoul, estimé à 313 millions d’euros, donne à l’État islamique une puissance financière sans précédent, alors qu’il continue d’être considéré comme une simple « organisation terroriste » par les pays occidentaux et les États arabes.
On sait que l’État islamique dispose d’un volume important d’équipement militaire américain récupéré sur l’armée irakienne – de l’artillerie lourde à Mossoul, par exemple – et que de nombreux anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein se sont intégrés à ses troupes et ont contribué à former les combattants à l’usage des matériels et à diverses tactiques de combat. L’organisation sait utiliser des blindés et aurait la capacité de faire voler des avions, comme c’est le cas en Syrie, en particulier, avec les avions russes récupérés sur la base de Deir ez-Zor. Bref, l’État islamique dispose d’un véritable embryon d’armée encadré par des gens qualifiés et constitué de soldats extrêmement motivés qui vont au combat en aspirant au martyre, contrairement aux troupes particulièrement démotivées de l’armée irakienne ou même aux peshmergas, souvent sous-équipés et mal formés.
Non seulement cette professionnalisation représente un atout militaire, mais elle s’inscrit dans un processus de construction d’une souveraineté étatique, que l’on constate aussi sur les terrains civil et administratif. On entend souvent dire que l’État islamique pratiquerait le racket à grande échelle dans les régions qu’il contrôle. Mais il faut rappeler que, dans les semaines qui suivent la prise de Falloujah, dès le mois de février 2014, l’État islamique met en place son propre système de taxation islamique, avec des impôts comme la zakât, l’aumône légale, ainsi que la sadaqa et la jizya 1, qui permettent de verser des salaires, alors que, sous le régime de Nouri al-Maliki, les salaires des fonctionnaires étaient souvent suspendus en signe de rétorsion. De ce point de vue, Falloujah devient une sorte de laboratoire d’un gouvernement local qui est étendu à d’autres villes à partir du mois de juin.
À Mossoul, lorsque arrivent les troupes de l’État islamique, la majorité de la population n’est ni salafiste ni djihadiste, mais simplement… passive. Ceux qui ont des raisons d’avoir peur, comme les minorités, partent et les autres attendent de voir. Et ce qu’ils voient, c’est incontestablement un mieux par rapport à la situation précédente, devenue invivable. D’où la consolidation du contrôle de l’État islamique, reposant sur la délégation du pouvoir à des acteurs locaux, contrairement à ce que fit Al-Qaïda. Une délégation qui n’est pas purement formelle : à Falloujah et à Mossoul, très rapidement après la conquête de la ville, les miliciens de l’État islamique se retirent du centre-ville pour s’installer à la périphérie et défendre les abords de l’agglomération.
Certes, tant l’État islamique que les acteurs locaux sont tout à fait conscients du caractère versatile de la politique tribale et des notabilités locales mais, au fur et à mesure de la consolidation et de l’extension territoriales de son hégémonie, la stratégie de l’État islamique consiste justement à passer rapidement d’une logique de « labellisation » de circonstance à celle d’une adhésion réelle à un « État de droit islamique », certes étranger aux pratiques occidentales et au droit international, mais qui se veut un État de droit tout de même. Pendant les premières semaines du règne de l’État islamique, des voix s’élèvent à Mossoul et dans la province d’Al-Anbar pour dire que, si le gouvernement de Nouri al-Maliki reconnaît aux populations arabes sunnites les mêmes droits que leur accorde l’État islamique, celles-ci pourraient apporter de nouveau leur soutien aux autorités de Bagdad. Curieusement, l’État islamique ne sévit pas contre ceux qui se prononcent en ce sens. Pourquoi ? En réalité, les djihadistes sont bien conscients que le gouvernement de Nouri al-Maliki est incapable de satisfaire ces revendications, trop prisonnier d’un système d’allégeances confessionnelles qui fait que ce qu’on accorde aux uns, on doit le retirer aux autres, y compris en matière de représentation politique. Peu à peu, un nombre croissant d’acteurs locaux, sceptiques ou hésitants, se laissent convaincre par l’État islamique que l’État irakien n’est pas réformable, qu’il est une construction américaine, colonialiste – au même titre que tous les États de la région.
Cette évolution des esprits doit être mise en relation avec les étapes de la conquête militaire engagée par l’État islamique. On a vu que le succès fulgurant de la première étape, en juin 2014, est rendu possible par le marché établi avec les Kurdes, à quoi s’est ajoutée la trahison de généraux corrompus de l’armée. Mais, à partir de fin juin, cet accord s’est rompu, stoppant net la possibilité d’une expansion illimitée au sein du territoire irakien. Jusque-là, l’objectif proclamé de l’État islamique est la conquête de Bagdad, ancienne capitale du califat abbasside – une ville désormais à majorité chiite après qu’une grande partie de sa population sunnite en a été chassée entre 2006 et 2008. L’idée est de prendre la capitale en tenaille entre la province de Diyala, que l’État islamique pense pouvoir conquérir rapidement grâce au double jeu des Kurdes, et la province d’Al-Anbar, où subsistent de nombreux camps de réfugiés sunnites expulsés de Bagdad par les milices chiites. À l’époque, les porte-parole de l’État islamique parlent même de conquérir non seulement Bagdad, mais les villes saintes de Najaf et Karbala, dans un défi symbolique adressé aux chiites. La réaction des autorités religieuses chiites est immédiate : le vendredi 13 juin, le grand ayatollah Ali Sistani appelle au djihad contre l’État islamique.
À la fin du mois de juin, on assiste à un coup d’arrêt de l’expansion de l’État islamique dans la province de Diyala face à la mobilisation massive des milices chiites, un retournement favorisé par la volte-face des Kurdes qui viennent, cette fois-ci, au secours du gouvernement central qui a laissé la voie libre à ces milices. Dès lors, l’État islamique se trouve contraint d’abandonner un certain nombre de villes et villages à population mixte sunnite et chiite – entre autres des villages peuplés par des Turkmènes2 chiites. Pour l’État islamique, c’est la fin des illusions : celle d’un accord durable avec les Kurdes et celle d’une conquête de la capitale et, à terme, de l’Irak tout entier.
Les dirigeants de l’État islamique réalisent vite qu’ils devront se contenter d’un territoire communautaire et confessionnel arabe sunnite. Cette prise de conscience explique la logique de la seconde phase d’expansion militaire et du projet politique qui l’accompagne, avec la proclamation du califat le 29 juin 2014 et l’abolition symbolique de la « frontière Sykes-Picot » entre l’Irak et la Syrie. L’État islamique s’engage alors vers une « sortie par le haut » : confrontés à des blocages – de nature différente, mais présents dans les deux pays, Syrie et Irak –, les dirigeants de l’État islamique font leur deuil du Kurdistan et des régions chiites et, de fait, de l’Irak lui-même, renoncent à la conquête rapide de Bagdad et choisissent délibérément la régionalisation et l’internationalisation du conflit avec la construction d’un État transnational. Ils commencent à dénoncer les États régionaux « imposteurs » comme étant à la racine des problèmes de la communauté musulmane.
Plutôt que sur une expansion continue, l’État islamique concentre ses forces, à partir de la fin de juillet 2014, sur une homogénéisation territoriale des espaces qu’il contrôle. On l’a vu dans la province d’Al-Anbar, où il s’agit de résorber les poches encore occupées par les troupes gouvernementales, mais aussi avec l’occupation de zones frontalières, avec la Syrie, avec la Jordanie, avec l’Arabie saoudite, ce qui est d’ailleurs aussitôt perçu comme un danger mortel par ces deux derniers pays – nous le verrons en détail au chapitre 4. Enfin, l’occupation de zones pas nécessairement à majorité sunnite comme les villages chrétiens de la plaine de Mossoul ou comme le Jabal Sinjar, peuplé par les yézidis3, à cheval sur la frontière entre l’Irak et la Syrie. Une occupation qui répond à une double logique : la nécessité géostratégique de consolider un territoire continu et l’éviction ou l’asservissement d’une communauté considérée, dans le cas des yézidis, comme polythéiste, voire adoratrice du diable. Dans les deux cas, il s’agit clairement de provoquer un Occident attentif au sort des minorités – quand ça lui convient, pourrait-on ajouter – pour l’impliquer dans le conflit.
Cette stratégie de régionalisation-internationalisation du conflit et de consolidation territoriale s’accompagne d’une « politique du pire » qui vise à provoquer l’Occident en revendiquant ouvertement tout ce qui est susceptible de provoquer l’effroi de l’opinion publique occidentale. Ce qu’il faut bien comprendre néanmoins, au-delà du sentiment d’horreur qu’elles suscitent, c’est que le caractère de plus en plus systématique de ces pratiques répond avant tout aux difficultés ou, plutôt, aux limites géostratégiques et militaires auxquelles se heurte l’État islamique en Irak et, d’une autre façon, en Syrie.
À travers l’internationalisation délibérée du conflit et la dénonciation générale de la légitimité des États de la région, l’État islamique peut (de façon paradoxale du point de vue occidental) se revendiquer alors comme le seul véritable héritier des printemps arabes qui ont contribué à affaiblir ces mêmes États. Il se proclame comme le seul protagoniste totalement autonome et dépendant uniquement de ses bases dans la société civile locale (les nombreuses tribus qui le soutiennent sont, elles aussi, issues de la société civile, alors que, par exemple, les autres groupes d’opposition en Syrie sont tous soutenus par des États régionaux, que ce soit le Qatar, la Turquie, l’Arabie saoudite, etc.).
D’une certaine façon, on peut dire que l’expansion et la stratégie transfrontalières de l’État islamique résultent aussi du caractère communautaire et confessionnel très étroit de son berceau irakien. La volonté de transcender cette limite et de dissimuler le caractère communautaire circonscrit et territorialisé de sa base originelle explique en partie un discours militant et universaliste qui s’adresse à une communauté mondiale. On l’a vu, par exemple, très clairement à l’occasion des exécutions amplement médiatisées diffusées par vidéo : face à la coalition internationale qui s’oppose à lui, l’État islamique présente sa propre coalition qui n’a plus rien d’arabe, avec des combattants européens, ouzbeks, tchétchènes, etc. Il fait preuve en cela d’une habileté machiavélique et d’un sens politique aigu, contrairement non seulement aux régimes autoritaires auxquels il s’oppose – qui ne connaissent guère que le logiciel de la répression aveugle –, mais, malheureusement aussi, aux démocraties occidentales.
Cette « sortie par le haut » est aussi une façon pour l’État islamique de surmonter ses limites et ses faiblesses en se plaçant sur le terrain du temps long, d’où ses références à l’Histoire, comme nous le verrons plus loin. Il faut rappeler que, dans le monde arabe, et malgré les proclamations de panarabisme des mouvements nationalistes, les frontières établies et dessinées par les puissances coloniales n’avaient jusqu’ici jamais vraiment été sérieusement remises en cause. D’où la puissance du coup de force symbolique, et pas seulement symbolique, que constitue l’effacement de la frontière entre Syrie et Irak. L’État islamique est le premier, en quelque sorte, à proclamer haut et fort que le roi est nu et à décréter la mort d’un État irakien (et syrien, par voie de conséquence) qui, de fait, n’est plus vraiment défendu que par une classe politique parlant au nom des chiites.
Mais, pour comprendre la portée de ce coup de force, il faut revenir sur l’histoire coloniale et postcoloniale de la région et sur le processus de construction d’États qui doivent aujourd’hui affronter ce qui est peut-être le plus grand défi qu’ils aient jamais connu depuis leur presque cent ans d’existence.
Notes du chapitre 1
1. La Sadaqa est le don volontaire d’aumône aux nécessiteux, la jizya, l’impôt de « protection » que doivent payer les dhimmis.
2. Peuple nomade originaire d’Asie centrale, ils ont été installés successivement par les différents pouvoirs musulmans à la lisière sud du Kurdistan pour contrôler la contrebande et séparer Kurdes et Arabes. 60 % sont sunnites, les autres chiites.
3. Souvent appelés à tort « adorateurs du diable », c’est une secte syncrétique mélangeant le soufisme avec des éléments de manichéisme. Ils vivent pour l’essentiel dans le Jabal Sinjar à cheval sur la frontière irako-syrienne.