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De Sykes-Picot à Yaaroubiya, le retour de l’Histoire

Sur des images diffusées par des sites islamistes et sur Twitter, on voit les djihadistes traverser au bulldozer un mur de sable, créant ainsi une piste qu’empruntent à leur suite des camions et des voitures, tandis qu’un insurgé brandit le drapeau noir de l’État islamique. La première photo de la série de clichés est datée du 10 juin 2014 et porte le titre « Briser la frontière Sykes-Picot », en allusion aux accords signés en 1916 entre la Grande-Bretagne et la France prévoyant le partage du Moyen-Orient à la fin de la Première Guerre mondiale.

Cette mise en scène de l’effacement de la frontière entre Irak et Syrie à Yaaroubiya est un moment fondateur, une tentative délibérée de l’État islamique pour instrumentaliser symboliquement à son profit des éléments de l’histoire longue du Moyen-Orient qui remontent à l’effondrement de l’Empire ottoman et à la création d’États-nations arabes sous mandats européens.

Promesses trahies

Contrairement à ce qu’on entend souvent, les pourparlers secrets engagés en 1916 entre les deux négociateurs, le Britannique Sykes et le Français Picot, pour partager les zones d’influence respectives des deux puissances au Moyen-Orient, ne délimitaient nullement la frontière entre la Syrie et l’Irak à l’endroit où elle a été détruite symboliquement par l’État islamique. Ce qui n’empêche pas les djihadistes de faire explicitement référence ce jour-là, notamment sur les réseaux sociaux, à la fin de l’ordre géopolitique « injuste imposé par les accords Sykes-Picot ». Il s’agit là, en fait, d’une sorte d’ « erreur créative » qui permet à l’État islamique d’inscrire son combat dans le temps long de la trajectoire des États de la région, et de leur échec.

À l’époque, les accords Sykes-Picot ne séparent pas la région de Mossoul de celle d’Alep, toutes deux étant destinées à intégrer la zone dite « A » d’influence française. Ce n’est que tardivement, en 1925, que le vilayet 1 de Mossoul, une région administrative ottomane caractérisée par une population très multiethnique et multiconfessionnelle où se côtoient Arabes, Kurdes, Turkmènes, Assyro-Chaldéens et Yézidis, est définitivement rattachée à l’Irak. La découverte du pétrole à Kirkouk décide les Britanniques à incorporer le vilayet à un État irakien soumis à leur mandat. Quant à la frontière syro-irakienne « effacée » par l’État islamique, elle n’est tracée qu’après le rattachement de Mossoul à l’Irak et n’a donc rien à voir avec Sykes et Picot.

Bien entendu, pour les dirigeants de l’État islamique, il ne s’agit pas d’établir le type de vérité historique qui permet de passer le CAPES d’histoire, mais d’exercer un coup médiatique mettant en scène la nature coloniale de presque toutes les frontières régionales. Ce coup s’inscrit aussi dans une tradition idéologique déjà ancienne des mouvements islamistes, qu’il s’agisse des Frères musulmans ou des salafistes, qui ont régulièrement accusé certains États arabes d’être non seulement des créations coloniales, mais aussi le siège de pouvoirs dominant de façon autoritaire leur société en s’appuyant sur des communautés minoritaires « hostiles » à l’oumma sunnite – oubliant tout de même qu’en Irak, c’est la minorité arabe sunnite qui a dominé l’État pendant plus de quatre-vingts ans.

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Il importe donc de revenir sur l’histoire de la formation des États de la région pour comprendre pourquoi la formule « Sykes-Picot » symbolise la trahison des promesses faites aux Arabes – et à d’autres – par les Alliés pendant la Première Guerre mondiale. À la veille du conflit, l’Empire ottoman unifie l’ensemble du Moyen-Orient dans le cadre d’entités administratives provinciales. Pour la région qui nous concerne, il s’agit par exemple des provinces de Bassora, Bagdad, Mossoul, Deir ez-Zor, Alep, Damas et Beyrouth. Chacune de ces provinces est alors dirigée par son propre gouverneur, mais elles sont toutes régies par les mêmes lois (à l’exception notable du Mont-Liban où les grandes puissances européennes ont imposé au XIXe siècle un statut spécial destiné notamment à protéger les chrétiens). Les États-nations qui se créent par la suite, et qui se comportent très vite comme des États-forteresses, brisent donc des continuités géographiques et humaines, telles que la vallée de l’Euphrate ou la Djezireh.

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L’Empire ottoman était transnational et fondé sur l’allégeance religieuse des musulmans sunnites au sultan-calife d’Istanbul, qu’ils soient turcs, arabes ou kurdes. Les minorités religieuses reconnues (chrétiennes et juives, essentiellement) vivent alors sous le régime des millets 2 qui leur accorde une certaine autonomie dans la gestion de leurs affaires internes. Les chiites de l’Empire ottoman ne bénéficient d’aucune reconnaissance et sont assimilés à l’islam majoritaire sunnite.

C’est cette (toute relative) unité que les puissances européennes tentent de saper depuis le début du XIXe siècle. Ces puissances s’appuient à la fois sur les minorités ethniques et religieuses en leur offrant leur « protection » et elles font tout pour favoriser l’émergence de nationalismes ethniques de type européen, dans la lignée des mouvements qui font alors florès, que ce soit en Europe centrale ou dans les Balkans. La France s’est imposée comme la « protectrice » des catholiques, la Russie des grecs-orthodoxes et dans une certaine mesure des Arméniens, tandis que la Grande-Bretagne se voit en « parrain » des Druzes3 et des Assyro-Chaldéens. Leur tâche est facilitée par le fait que chacune de ces communautés a des griefs plus ou moins graves à l’égard du pouvoir ottoman, dont le massacre des chrétiens maronites du Mont-Liban en 1860 n’est pas le moindre. Au moment où éclate la Grande Guerre, des émissaires des puissances européennes entrent en contact avec des mouvements arabes, kurdes, arméniens, assyriens, etc. Ils les incitent à se révolter contre le pouvoir ottoman et à se joindre aux armées alliées, notamment les troupes britanniques qui ont débarqué dans le sud de l’Irak dès 1914, le tout accompagné de promesses tous azimuts souvent contradictoires, qui concernent d’ailleurs souvent les mêmes territoires.

Il faut s’arrêter ici sur le rôle majeur et spécifique de la Grande-Bretagne dans la région. En raison de la taille de l’Empire britannique, sa gestion des affaires musulmanes est tiraillée entre différentes tendances. Si le Bureau arabe du Caire est favorable à une action au nom du nationalisme arabe et de l’islam contre l’Empire ottoman, l’Indian Office, le Bureau indien, pour des raisons propres à la situation aux Indes, se méfie de toute agitation à caractère potentiellement panislamique à un moment où le sultan-calife d’Istanbul appelle au djihad généralisé contre les Alliés.

L’un des documents essentiels permettant de comprendre les promesses faites alors aux Arabes est la célèbre correspondance entre le Haut-commissaire britannique au Caire, sir Henry McMahon, et le chérif4 Hussein de La Mecque, gardien officiel des Lieux saints régnant sur la plus grande partie du Hedjaz. La famille du chérif Hussein, les Hachémites, est contactée par les Britanniques dans la perspective d’établir un royaume arabe sur les ruines de l’Empire ottoman. Dans cette correspondance très fournie datant de 1915 et 1916, le chérif Hussein s’engage à inciter au soulèvement l’ensemble des provinces arabes en échange de la promesse par les Alliés d’établir d’un royaume arabe unifié sur toutes les régions arabes libérées de la tutelle ottomane.

Rappelons que l’idée nationale est encore très nouvelle parmi les différents peuples de l’Empire ottoman. Elle est d’ailleurs davantage présente dans les provinces levantines, qui ont connu la Nahda au XIXe siècle, la renaissance culturelle et littéraire arabe à laquelle participent alors de nombreux chrétiens en Syrie et au Liban, comme en Égypte. Ce mouvement au caractère nettement protonationaliste se manifeste rapidement par des revendications plus spécifiquement politiques d’autonomie. Au Levant, donc, cette renaissance est aussi le fait d’intellectuels originaires de communautés qui ont des relations beaucoup plus étroites avec l’Occident, en particulier les chrétiens, même si l’on trouve aussi de nombreux musulmans. Il s’agit pour eux, en important l’idée européenne de nation ethnique, d’échapper à un statut de minorité vis-à-vis du pouvoir ottoman et de l’islam en revendiquant une citoyenneté égale pour tous, fondée sur une commune arabité. On voit donc surgir, au début du XXe siècle, en Syrie, au Liban et en Palestine, des associations de notables et d’intellectuels, surtout urbains, se réclamant explicitement d’un nationalisme arabe fondé sur la langue et l’ethnicité. Bien entendu, en sa qualité de chef religieux, le chérif de La Mecque ne peut pas totalement adhérer à ce type de projet ethnonationaliste et d’inspiration séculière. Il lui faut donc coupler la revendication nationale naissante avec une revendication religieuse faisant valoir que les Turcs ont usurpé la fonction du califat, laquelle doit, selon lui, naturellement revenir à un souverain arabe.

Quand on lit aujourd’hui la correspondance Hussein-McMahon, on est frappé par les réponses dilatoires du diplomate britannique et par le caractère flou et versatile de ses promesses. Tantôt McMahon semble promettre l’ensemble du Moyen-Orient à un futur royaume arabe, tantôt, au contraire, il fait des exceptions en s’appuyant sur le caractère non arabe ou non musulman de telle ou telle région, comme, par exemple, la montagne alaouite ou la Cilicie, une région d’Anatolie méridionale qui appartient aujourd’hui à la Turquie – y compris le sandjak 5 largement arabophone d’Alexandrette, détaché de la Syrie et cédé par la France à Ankara en 1939. N’oublions pas évidemment l’épineuse question palestinienne, qui a rendu cette correspondance célèbre puisque la version arabe et la version anglaise de l’échange de lettres entre Hussein et McMahon divergent totalement sur ce point, la première incluant la Palestine dans le royaume arabe, la seconde tergiversant sur ce point.

Ce caractère dilatoire ou évasif ne s’explique pas seulement par l’éventuelle duplicité de McMahon ou des autorités anglaises (de fait, lorsque les accords Sykes-Picot ont été rendus publics par les bolcheviks, McMahon s’est estimé désavoué et a démissionné), mais aussi par les contradictions et tensions de la politique impériale britannique (les promesses de McMahon et les accords Sykes-Picot étaient inconciliables) et par la rivalité avec la France. Comme nous y avons déjà fait allusion, le Bureau indien voit alors d’un très mauvais œil McMahon flatter les ambitions non seulement panarabes, mais aussi islamiques du chérif de La Mecque et ne veut absolument pas entendre parler de califat. L’Irak, en particulier, est au cœur de ces dissensions puisque l’armée britannique qui l’a envahi en 1914 est à 90 % une armée indienne et dépendante du Bureau indien. Ce n’est qu’ultérieurement, en 1920, que le Bureau arabe du Caire pourra reprendre la main à Bagdad.

Les conséquences proprement militaires de ces engagements britanniques envers Hussein sont connues en Occident à travers la saga de Lawrence d’Arabie. En 1916, le chérif Hussein lance sa Révolte arabe contre les Ottomans avec l’aide des Britanniques et du colonel Lawrence. Partie du Hedjaz, l’armée chérifienne conduite par Fayçal, l’un des fils de Hussein, défait les troupes ottomanes à Aqaba (1917), s’empare de Jaffa et de Jérusalem peu après et remonte jusqu’à Damas qui tombe en septembre 1918. C’est l’ensemble du Bilâd ach-Châm (la Grande Syrie, qui incluait, outre la Syrie actuelle, le Liban, la Palestine et la Transjordanie) et du Hedjaz qui est alors libéré de la tutelle ottomane. À Damas, Fayçal se fait couronner « roi de Syrie », un titre qui, dans son esprit et celui de ses contemporains arabes, embrasse la presque totalité du Moyen-Orient, Liban, Jordanie, Palestine et une partie du vilayet de Mossoul, à l’exception des seules régions à majorité chiite d’Irak. Le 7 mars 1920, un Congrès national syrien vote l’indépendance de la Syrie et son unité intégrale avec la Palestine et la Transjordanie. L’émir Fayçal est officiellement proclamé « roi constitutionnel » du royaume arabe de Syrie sous le nom de Fayçal Ier.

Le sort de la région est rapidement scellé lors de la conférence de San Remo le 25 avril 1920 en l’absence de tout représentant arabe : le Conseil suprême allié décide d’offrir à la France le mandat sur la Syrie et le Liban ; à la Grande-Bretagne, le mandat sur l’Irak, la Palestine et la Transjordanie. Ces décisions, qui violent les principes proclamés en 1918 sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et les promesses faites aux Arabes, suscitent un intense sentiment de trahison à Damas. Fayçal perd son trône en Syrie après une défaite militaire face aux Français et le Levant est divisé en une « petite » Syrie, amputée du Liban, les deux étant placées sous mandats français ; la Palestine se retrouve sous mandat britannique, dans le souci de répondre aux revendications juives d’un Foyer national en Palestine, reconnues par la Déclaration de Balfour (1917). La Transjordanie et l’Irak sont également soumis au mandat britannique, deux fils du chérif Hussein montant sur le trône d’États-nations arabes croupions aux limites encore mal définies. Fayçal est transféré par les Britanniques à Bagdad, où il devient le faire-valoir d’un État irakien sous mandat britannique. Cet État irakien, proclamé en 1920 par le résident britannique à Bagdad, sir Percy Cox, est le fruit de la rencontre de deux projets : celui de la puissance mandataire britannique et celui d’élites issues de la minorité arabe sunnite d’Irak. Il se construira sous la domination de la communauté arabe sunnite minoritaire et, donc, dans un rapport d’antagonisme permanent avec sa propre société (majoritairement chiite) qui sera reproduit par tous les régimes irakiens successifs.

Chimères panarabistes

Le rêve chérifien du royaume arabe unifié s’était ainsi fracassé sur le cynisme des puissances alliées. Et le geste transgressif de l’État islamique, le 10 juin 2014, à Yaaroubiya, vise à rappeler cette trahison. Il veut signifier que, pour la première fois, une force politique régionale semble ainsi faire un pas concret dans le sens du dépassement des frontières mandataires, contrairement aux nationalistes panarabistes laïques ou laïcisants du passé, baassistes, nassériens, etc., dont la duplicité n’est plus à démontrer. Chez ces derniers, en effet, le discours unitaire arabe fonctionne depuis longtemps comme un artifice destiné à masquer le fait que leur cible est d’abord le contrôle politique des États issus des mandats. Le panarabisme n’est là que pour leur faciliter l’accès au pouvoir.

Et, de fait, chaque fois que le rêve d’unité panarabe semble pouvoir commencer à se concrétiser, comme dans le cas de l’union entre l’Égypte et la Syrie dans le cadre de la République arabe unie (1958-1961), les nationalistes laïques « unitaires » syriens s’empressent de le faire capoter. Car ce qui les intéresse n’est évidemment pas d’être dilués dans un ensemble dominé par l’Égypte ou par un autre pays, mais bien d’utiliser la rhétorique panarabe et unitaire pour affirmer leur contrôle sur les appareils d’État en place. Dans le cas de l’Irak, les élites arabes sunnites nationalistes ont recours à un discours panarabe dans le seul but de traiter la majorité démographique chiite d’Irak comme s’il s’agissait d’une communauté minoritaire. Ce sont les jeux de légitimation imaginaire s’articulant autour de cette rhétorique unitaire artificielle qui expliquent pour une bonne part la fréquence et le caractère systématique des divorces entre nassériens et baassistes et entre les diverses factions baassistes durant plus de quarante années (des années 1960 jusqu’à la chute du régime de Saddam Hussein en 2003) dans toute la région.

Reste à savoir si, dans l’imaginaire collectif arabe, le syndrome « Sykes-Picot » reste suffisamment prégnant pour que le coup médiatique symbolique de l’État islamique ait une réelle portée. Pour en prendre la mesure, il faut analyser les paradoxes du discours panarabe. Dès que les États arabes sous mandats sont créés, ils entrent dans la ligne de mire de toutes les élites locales, qu’elles soient socio-économiques, confessionnelles et/ou militaires. Ces élites n’ont qu’une idée : contrôler les États auxquels l’arbitraire de l’ordre mandataire et postmandataire les a assignées. Dès lors, la question de la légitimité des États et de leurs frontières disparaît pratiquement des discours publics. À l’exception d’un courant politique comme celui représenté par le Parti populaire syrien d’Antoun Saadé (qui a eu ses moments de popularité au Liban et en Syrie, mais n’a jamais accédé au pouvoir), les références à un Moyen-Orient arabe unifié ne vont jamais très loin, et restent très rhétoriques. Certes, les accords Sykes-Picot ne cessent jamais d’être mentionnés dans les manuels d’histoire en Irak et en Syrie comme l’expression de la perfidie et de la traîtrise des puissances occidentales, avec la figure de Fayçal en victime de cette traîtrise. Mais cette évocation ne va pas au-delà d’une indignation patriotique et anticoloniale de bon aloi et ne remet pas en cause les frontières existantes et encore moins les États.

La trahison des promesses faites par les puissances occidentales à cette époque ne concerne pas seulement les populations arabes, mais aussi, par exemple, les Assyriens, qui habitent dans la région montagneuse du Hakkâri, laquelle se trouve incorporée dans la nouvelle Turquie de Mustafa Kemal. Pendant la Grande Guerre, les Britanniques exfiltrent vers la Perse – elle aussi un théâtre de combats – des dizaines de milliers de membres de cette communauté aux traditions guerrières affirmées pour y contrer l’armée ottomane. Lorsque Mustafa Kemal interdit le retour des Assyriens en territoire turc, les Britanniques leur proposent d’instaurer un foyer national dans la région de Mossoul. Une promesse restée lettre morte là aussi. Les Assyriens sont recrutés comme forces auxiliaires des Britanniques en Irak dans les fameuses levies, milices confessionnelles utilisées contre les Kurdes et les chiites. Dès le lendemain de l’indépendance formelle de l’Irak, en 1932, les levies assyriennes se soulèvent pour réclamer leur regroupement sur un territoire autonome, conformément aux promesses qui leur ont été faites. Les Britanniques matent la révolte. C’est alors que les Assyriens sont massacrés à l’instigation d’un général kurde, Békir Sidqi, futur auteur d’un coup d’État qui, en 1936, l’amènera au pouvoir à Bagdad. Une partie importante des survivants accompagnera leur patriarche dans son exil.

Comme nous le verrons, les Kurdes eux-mêmes ont connu leur part de tragédies. Le traité mort-né de Sèvres (10 août 1920) prévoit une large autonomie locale pour les Kurdes de Turquie et même, si l’ensemble des Kurdes le souhaite (ce qui est le cas), la formation d’un État indépendant s’étendant sur la partie kurde du vilayet de Mossoul (articles 62 et 64), où un chef religieux, cheikh Mahmoud Barzinji, s’est proclamé roi du Kurdistan depuis Sulaymaniyya. Ces promesses restent lettre morte, comme celles qui ont été faites par les grandes puissances aux Assyriens, et il n’est plus question des Kurdes dans le traité de Lausanne qui consacre la victoire de Mustafa Kemal. La consolidation de la Turquie kémaliste et le rattachement, en 1925, du vilayet de Mossoul à un État irakien qui se définit constitutionnellement comme « arabe » et qui sera constamment en guerre contre sa population kurde mettent fin à ce rêve. De fait, la dénonciation de la trahison du traité de Sèvres joue à certains égards encore aujourd’hui chez les Kurdes le même rôle que l’évocation des accords Sykes-Picot et de la correspondance Hussein-McMahon chez les Arabes.

Il reste qu’au niveau des acteurs politiques, les accords Sykes-Picot et la trahison des Alliés demeurent des références lointaines. Si l’ordre étatique régional menace de s’effondrer aujourd’hui, c’est avant tout en raison de son épuisement et de ses contradictions internes, devenues insoutenables. Ce n’est pas le califat proclamé par Abou Bakr al-Bagdadi qui menace aujourd’hui l’État irakien. Ce ne sont pas les combattants de l’État islamique qui ont amorcé le processus d’autodestruction du régime de Bachar al-Assad qui entraîne toute la Syrie dans sa chute chaotique et interminable. En réalité, l’État islamique n’est fort que de la faiblesse de ses adversaires et il prospère sur les ruines d’institutions en cours d’effondrement. C’est ce long processus de délégitimation et de décomposition d’États dont la viabilité était largement viciée dès l’origine, qu’il s’agit maintenant d’étudier.


Notes du chapitre 2

1. Vilayet (turc) ou wilaya (arabe) : province, la plus grande division administrative ottomane et des États qui ont succédé à l’Empire ottoman.

2. Millet : mot turc désignant les communautés religieuses officiellement reconnues par l’Empire ottoman et qui jouissaient d’une autonomie dans la gestion de leurs affaires internes.

3. Druze : branche hétérodoxe du chiisme. Ils sont présents au Liban (7 % à 8 % de la population), en Syrie (Jabal Druze – 3 % de la population), en Jordanie et en Palestine/Israël.

4. Chérif ou sharîf (pluriel ashrâf) : désigne chez les sunnites tous les descendants du Prophète (par exemple Hussein, le chérif de La Mecque).

5. Division administrative ottomane dans le cadre d’un vilayet.