Les conséquences sur les États de la région du délitement des États irakien et syrien, avec l’émergence de l’État islamique, doivent être analysées de façon différente en fonction de la genèse de chacun d’entre eux. Il faut en effet distinguer les États qui sont des créations mandataires, comme le Liban ou la Jordanie, qui, à l’instar de la Syrie et de l’Irak, sont profondément marqués par leur origine coloniale et par le partage de la région entre les puissances victorieuses de la Grande Guerre, des autres États frontaliers comme la Turquie ou l’Arabie saoudite1.
De tous les pays du Moyen-Orient, le Liban est certainement le plus menacé non seulement par la rhétorique de l’État islamique, mais aussi par ses avancées concrètes sur le terrain, puisque les djihadistes sont présents le long de la frontière syro-libanaise et ont d’ores et déjà effectué des incursions en territoire libanais.
La création, en 1920, de l’État libanais et sa séparation du reste de la Syrie historique sont l’expression de la volonté française de créer au Moyen-Orient un État à population majoritairement chrétienne. Mais, en voulant rattacher à Beyrouth et à la montagne libanaise chrétienne et druze, des régions comme Tripoli, le Akkar ou la plaine de la Bekaa, dans le but d’assurer une assise plus ample au territoire du nouvel État, la France crée un véritable casse-tête politique et remet en cause la majorité chrétienne.
Ce sont dix-huit communautés différentes qui cohabitent en fait sur le territoire libanais et, à partir de 1943, cette réalité composite se traduit par la formation d’un État indépendant qui repose sur un arrangement institutionnel à la fois tacite – il n’est pas inscrit dans la Constitution – et systématiquement appliqué : le confessionnalisme politique. À tous les échelons de l’État, chacune des dix-huit confessions est représentée en fonction de son importance démographique réelle ou présumée avec, en particulier, la tripartition bien connue entre un président de la République maronite, un Premier ministre sunnite et un président du Parlement chiite. Cette partition se démultiplie au niveau des ministères et de toutes les administrations. Après la fin du mandat (les dernières troupes françaises quittent le Liban en 1946), ce système fonctionne dans un semblant de pluralisme politique tant que la France reste la puissance tutélaire la plus présente au Liban, mais il commence à être remis en cause au fur et à mesure que Paris se désengage et que les rapports de forces entre communautés évoluent.
À partir de la fin des années 1950, en effet, on assiste à l’amorce d’un processus irréversible : l’émancipation de la communauté chiite, une communauté trop souvent oubliée de l’histoire du Liban et qui va s’imposer politiquement et militairement comme la première communauté du pays (30 % de la population libanaise est chiite contre 21 % de sunnites). À la suite des autres, la communauté chiite libanaise connaît enfin à son tour une véritable révolution sociale interne : les masses chiites déshéritées secouent le joug des grandes familles féodales qui les dominaient et se dotent d’un nouveau leadership religieux qui revendique toute sa place sur la scène politique nationale. Moussa al-Sadr (1928-1978) en est le premier héraut à partir des années 1960 et son Mouvement des déshérités, créé en 1973, entend militer pour des droits civiques plus étendus et pour l’amélioration des conditions de vie des chiites les plus pauvres. Sa milice, Amal, au terme de scissions et de conflits, laissera la place au Hezbollah en 1982.
Par ailleurs, les guerres successives entre le monde arabe et Israël aggravent les tensions internes au Liban. Et l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés palestiniens, par vagues depuis 1948, bouleverse les équilibres démographiques et déstabilise davantage encore le système politique libanais.
Tous ces facteurs mettent à mal l’équilibre précaire instauré par la France, même si, un peu comme en Irak et en Syrie, une forme d’« illusion nationale » finit par s’enraciner, avec notamment la « libanisation » progressive de la communauté qui était le plus attachée à la Grande Syrie et avait eu le plus de mal à se reconnaître dans le nouvel État, à savoir la communauté sunnite.
Le résultat de ce déséquilibre est la guerre civile ou plutôt l’enchaînement confus de guerres communautaires2 qui durent de 1975 à 1990 et voient s’affronter Libanais (chrétiens, puis chiites) et Palestiniens, puis chrétiens et musulmans, impliquant aussi de façon spécifique les druzes et les chiites et suscitant une série de lignes de fracture internes, d’alliances et de retournements trop complexes pour être analysés ici. Tous les conflits de la région semblent alors trouver une caisse de résonance au pays du Cèdre. Le vide laissé par le désengagement de la France avait été comblé dans les années 1950 par les États-Unis puis, à partir de 1976, par l’occupation syrienne, qui dure trois décennies, une occupation qui ne parvient pas à mettre un terme à la guerre civile.
Après le début du désengagement des Syriens en 2004, le Liban retrouve ses vieux démons. À la suite de l’assassinat du Premier ministre saoudo-libanais Rafic Hariri en 2005, les troupes syriennes se retirent définitivement et les forces politiques libanaises se divisent en deux camps : le camp pro-syrien, qui unit essentiellement les chiites et une partie des chrétiens autour du général Aoun, et le camp antisyrien, avec les sunnites, une autre fraction, majoritaire, de chrétiens et les druzes de Walid Joumblatt. Mais le plus important est que l’antagonisme principal qui opposait jadis les chrétiens et les musulmans et qui structurait les conflits libanais cède la place à un face-à-face interne à l’islam entre chiites et sunnites.
À partir de la révolution islamique en Iran de 1979, la communauté chiite libanaise entame sa marche vers le pouvoir. Dans les années 2000, le Hezbollah est considéré comme un véritable « État dans l’État » et cristallise l’opposition à son encontre du camp antisyrien, initialement sous l’hégémonie des notables sunnites modérés. Mais l’essor du Hezbollah radicalise des secteurs importants de la communauté sunnite, en particulier dans les provinces où de nouveaux acteurs religieux remettent en cause le leadership traditionnel de la bourgeoisie sunnite de Beyrouth (notamment après l’assassinat de Rafic Hariri et le retrait des troupes syriennes en 2005). Depuis les années 1980, des courants salafistes ont commencé à se développer, en particulier à Tripoli, à Saïda et dans les zones sunnites de la Bekaa. La dégénérescence du soulèvement populaire en Syrie à partir de mars 2011 et sa métamorphose en guerre civile confessionnelle exacerbent le clivage entre chiites et sunnites au Liban, qui avait déjà donné lieu à des affrontements violents, en particulier à Saïda en 2011, entre la milice du cheikh salafiste Ahmed al-Assir et les chiites du Hezbollah. À Tripoli, le face-à-face tendu entre un quartier sunnite devenu emblématique, Bab al-Tebbaneh, et Jabal Mohsen, un quartier à majorité alaouite, prend les allures d’une confrontation endémique. Une partie croissante de la population sunnite libanaise soutient les insurgés syriens, dans un premier temps ceux de l’Armée syrienne libre, puis, de façon croissante, les djihadistes de Jabhat al-Nusra. Parallèlement, l’afflux massif de réfugiés syriens au Liban – 1,1 million selon l’ONU, soit 25 % de la population libanaise et trois fois plus que les Palestiniens – devient un nouveau facteur de déstabilisation.
Cette masse de réfugiés, majoritairement sunnites, est divisée entre partisans de l’insurrection contre Bachar al-Assad et partisans du régime de Damas. Sa présence déstabilise totalement le marché du travail local, où un ouvrier syrien coûte trois fois moins cher qu’un salarié libanais. D’où des phénomènes de rejet dans la société libanaise qui s’expriment par des actions emblématiques comme le démantèlement d’un camp de réfugiés syriens, Bourj ach-Chemali, par le maire chiite de Tyr, ou par des violences interconfessionnelles entre chiites et sunnites, comme dans la Bekaa.
Un facteur essentiel d’aggravation de la situation est l’implication décisive et soutenue depuis 2012 des combattants du Hezbollah dans le conflit syrien, qui a pour effet d’annuler symboliquement (et même matériellement) la frontière entre Syrie et Liban, légitimant de fait le discours transnational des adversaires salafistes-djihadistes de la puissante milice chiite.
C’est dans ce contexte explosif qu’intervient l’État islamique, d’abord en occupant en Syrie des territoires frontaliers jadis contrôlés par Jabhat al Nusra – soit en s’en emparant directement, soit parce que des brigades locales de Jabhat al-Nusra changent d’allégeance – et jouxtant la Bekaa, la route Damas-Beyrouth ou le nord du Liban, ensuite, en faisant des incursions spectaculaires en territoire libanais, comme l’occupation temporaire de la ville à majorité sunnite d’Arsal, en août 2014, au nord de la Bekaa.
De même qu’il a renoncé à investir les zones chiites d’Irak, l’État islamique n’espère pas pouvoir occuper durablement des territoires d’un pays aussi multiconfessionnel que le Liban. Pour plusieurs raisons évidentes : la présence massive des chiites défendus par les troupes aguerries du Hezbollah, celle d’une communauté chrétienne qui, même affaiblie, a un poids politique et militaire bien plus important que les chrétiens ou les yézidis en Irak, et une armée libanaise qui, bien que tenue à bout de bras et financée par l’Arabie saoudite, mais aussi par les États-Unis et par la France, a aujourd’hui une consistance et une efficacité bien plus grandes que pendant la phase de la guerre civile de 1975-1990.
En revanche, les incursions de l’État islamique répondent à une stratégie de provocation extrêmement bien pensée qui vise à miner la fragile cohésion de la société libanaise. De fait, le « piège Daech » a d’ores et déjà fonctionné au Liban dans la mesure où, à Arsal et à Tripoli en particulier, les djihadistes de l’État islamique ont réussi à impliquer directement l’armée libanaise dans le conflit syrien, à remettre en cause sa neutralité et à la déconsidérer en la faisant percevoir par nombre de sunnites comme un auxiliaire de fait du Hezbollah. La prise d’otages (début août 2014) de militaires libanais par les combattants de l’État islamique qui exigent en retour la libération de militants salafistes libanais prisonniers à Beyrouth, et l’intervention musclée – bombardements d’artillerie à l’appui – de l’armée libanaise dans certains quartiers sunnites de Tripoli alimentent les rumeurs. Dans la guerre ouverte et sans merci que se livrent le Hezbollah et l’État islamique, l’armée libanaise peut à tout moment être entraînée là où elle s’est refusée à aller jusqu’à présent. La crainte d’être impliqués dans le conflit du pays voisin continue toutefois à susciter un soutien massif des Libanais à leur armée.
Par cette stratégie, l’État islamique entend gagner à sa cause des fractions croissantes de la communauté sunnite en minant son sentiment de « libanité » et en attisant une hostilité antichiite (et aussi antialaouite à Tripoli, la seconde ville du pays) qui alimente l’essor des courants salafistes locaux. Ce faisant, il vise à créer des abcès de fixation déstabilisateurs et des zones « libérées », comme à Tripoli (les quartiers sunnites de Bab al-Tebbâneh et de Qobbeh), où des imams salafistes et des médias sunnites locaux ont déclaré, au cours des derniers mois, leur allégeance à l’État islamique et où le drapeau noir du califat djihadiste flotte dans certains quartiers.
Autre État héritier de la trahison des promesses faites au chérif de La Mecque, la Transjordanie – fondée sous ce nom en 1921 et devenue Jordanie en 1949, même si son territoire s’est à nouveau rétréci en 1967 à celui de la Transjordanie – partage avec l’Irak la caractéristique d’être une des deux solutions de repli offertes à la dynastie hachémite, à l’issue de la Révolte arabe. Après la conférence du Caire de 1921, le trône sur le territoire transjordanien est en effet accordé au troisième fils du chérif Hussein, Abdallah Ier, sous la surveillance d’un résident britannique.
De tous les États mandataires, la Jordanie est aussi celui dont l’existence politique et la consistance territoriale sont le plus directement mises en danger par la question palestinienne et par les aléas du conflit entre Israël et le monde arabe. À la fin des années 1960, l’arrivée de centaines de milliers de Palestiniens déstabilise profondément le royaume. L’agitation quasi insurrectionnelle régnant dans les camps de réfugiés est étouffée dans le sang par une armée jordanienne entraînée par les États-Unis – une répression qui prend la forme d’une véritable opération militaire en 1970 pendant l’épisode « Septembre noir ».
La majorité de la population jordanienne est aujourd’hui d’origine palestinienne, même si elle appartient à des vagues de migrations distinctes et se caractérise par des degrés divers de « jordanisation ». À la faveur de la démocratisation en vigueur depuis la fin des années 1980, la libéralisation politique et économique du pays contribue à la libération de la parole des différentes communautés et exacerbe de nouvelles tensions intercommunautaires entre Jordaniens et Palestiniens : les partis politiques qui se créent alors recoupent en effet très largement les divisions entre communautés. Beaucoup de Palestiniens se sont investis dans les partis progressistes proches des formations palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza, mais aussi dans les organisations proches des Frères musulmans. La Jordanie est aussi, depuis les années 1980, une terre d’élection du salafisme, comme en témoigne la figure d’Abou Moussaab al-Zarqawi, le célèbre responsable d’Al-Qaïda en Irak, originaire de Zarqa et tué en Irak en 2006 lors d’un raid américain. Les salafistes jordaniens se sont renforcés à la faveur de la guerre consécutive à l’occupation irakienne du Koweït en 1990. Plus récemment, ils ont manifesté régulièrement pour réclamer la libération d’Abou Mohammed al-Maqdessi, ancien mentor d’Abou Moussaab al-Zarqawi – finalement libéré en décembre 2014 –, et d’Abou Sayyaf, de son vrai nom Mohammed Chalabi, condamné pour terrorisme après des heurts dans le sud de la Jordanie, en 2002. Dans le sud du pays touché par une grande pauvreté, la ville de Maan, où Abou Sayyaf s’est imposé comme le leader local, est aujourd’hui pratiquement hors du contrôle du gouvernement et entre les mains des salafistes au point d’être surnommée la « Falloujah » de Jordanie. Le gouvernement jordanien évalue à plus de 2 000 les djihadistes jordaniens qui combattent en Syrie et en Irak.
Paradoxalement, la Jordanie se caractérise à la fois, d’un côté, par la faible légitimité de son État et de ses institutions, par la fragilité de son assise démographique et par le caractère particulièrement artificiel de ses frontières et, de l’autre, par le fait que les États-Unis et les puissances régionales la considèrent comme un acteur clé du jeu moyen-oriental et du conflit israélo-palestinien, donc à protéger et à sauvegarder absolument contre les dangers de déstabilisation. Or l’État islamique est désormais aux portes du royaume hachémite et il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le régime jordanien soit au premier rang de la coalition régionale contre les djihadistes.
Ce rôle clé se manifeste par l’intensification de la répression intérieure contre la mouvance salafiste depuis 2011 avec des campagnes d’arrestations massives et une surveillance tatillonne des réseaux sociaux et des prêches dans les mosquées. Environ 130 sympathisants de l’État islamique sont détenus par les services de sécurité qui estiment à plusieurs milliers le nombre des salafistes-djihadistes jordaniens prêts à aller combattre en Syrie ou en Irak.
Les Frères musulmans jordaniens, qui ont une forte présence parlementaire, dénoncent cette politique de répression systématique en arguant du fait qu’elle est contreproductive et risque de faire le lit du djihadisme. Ils ont mis en garde le gouvernement et le roi en leur signalant qu’ils observaient dans leurs propres rangs une radicalisation croissante et une désaffection à l’égard du système politique.
Le territoire jordanien accueille en outre plus de 600 000 réfugiés syriens qui sont aujourd’hui perçus avec encore plus de suspicion que ne l’étaient les Palestiniens dans les années 1970 et qui sont considérés comme des éléments potentiellement subversifs et déstabilisateurs.
À la frontière syro-jordanienne, ce sont plutôt les combattants de Jabhat al-Nusra et de l’Armée syrienne libre qui prédominent aujourd’hui, notamment dans la région de Deraa, sur la route entre Damas et Amman. Mais, là aussi, l’État islamique joue la politique du pire en lançant des opérations contre des postes-frontières et en cherchant ainsi à la fois à provoquer le royaume hachémite et à gagner l’allégeance de combattants de Jabhat al-Nusra ou d’autres groupes salafistes. Tout comme au Liban, ces incursions provocatrices visent à piéger l’État et l’armée jordaniens et à les impliquer dans la guerre. De fait, quelques semaines après l’attaque d’un poste-frontière, la Jordanie rejoint officiellement la coalition anti-État islamique des pays de la région aux côtés de l’Arabie saoudite et des Émirats du Golfe. L’aviation jordanienne bombarde les positions des djihadistes à Raqqa et à Deir ez-Zor et les avions français auparavant basés dans les Émirats décollent désormais de bases jordaniennes. Les dirigeants jordaniens redoutent avant tout un effondrement de l’armée irakienne. La peur s’est insinuée dans les cercles dirigeants jordaniens qui s’efforcent de construire une sorte de zone-tampon à leurs frontières, notamment à la frontière irakienne, engageant des pourparlers avec les tribus insurgées de la province d’Al-Anbar pour obtenir qu’elles créent une zone démilitarisée de 10 kilomètres de large le long de la ligne de démarcation entre les deux pays. L’État islamique a un contentieux spécifique avec la monarchie hachémite : rappelons qu’Abou Moussaab al-Zarqawi avait été tué par les Américains à partir d’informations données par les services jordaniens. Le roi de Jordanie Abdallah II a qualifié le conflit en cours contre l’État islamique de « Troisième Guerre mondiale », affirmant que c’était « une guerre à l’intérieur de l’islam entre extrémistes et modérés ».
Cette obsession frontalière caractérise aussi l’Arabie saoudite qui est aujourd’hui engagée dans la construction, sur plus de 800 kilomètres, d’un système de surveillance longeant sa frontière avec l’Irak. Une clôture équipée de systèmes radars de détection séparera bientôt, en plein désert, le territoire saoudien de la province sunnite insurgée d’Al-Anbar, ainsi que des provinces chiites de Najaf et d’Al-Muthanna en Irak. Il faut dire que le royaume saoudien se sent désormais particulièrement menacé par la déliquescence des États issus des mandats et par l’expansion de l’État islamique.
Se présentant comme les gardiens des Lieux saints et d’une certaine orthodoxie islamique wahhabite, tout en étant totalement inféodés aux intérêts géopolitiques et pétroliers américains, les Saoudiens ont longtemps essayé de masquer leurs incroyables contradictions en diffusant dans le monde une version rigoriste de l’islam, qui a durablement nourri des mouvements qui, aujourd’hui, se retournent contre eux. Ils ont d’abord trouvé chez les Frères musulmans une base transnationale en partie réceptive à leur idéologie. On se souvient, par exemple, que les Frères musulmans égyptiens, frappés par la répression nassérienne, s’étaient massivement refugiés en Arabie saoudite avant de réimporter dans leur pays les idéaux et les mœurs du wahhabisme saoudien. Mais, alors que des prédicateurs proches de la confrérie dénonçaient, en 1991, l’utilisation du territoire saoudien par les forces aériennes américaines qui bombardaient les troupes irakiennes au Koweït, les Frères ont publiquement condamné la politique saoudienne et leurs relations avec Riyad se sont très vite envenimées. La rupture a été consommée d’autant plus rapidement que les Frères musulmans ont toujours été considérés comme des rivaux potentiels par le régime saoudien. Le Qatar s’est d’ailleurs aussitôt engouffré dans la brèche, devenant le nouveau parrain de la mouvance « frériste ». Les Saoudiens ont donc cherché de nouveaux relais et ont commencé à aider et financer généreusement divers mouvements salafistes, parfois eux-mêmes issus des Frères musulmans et ayant rompu avec eux. Aujourd’hui, paradoxalement, c’est le choc en retour de ce prosélytisme qui vient mettre à nu les contradictions et les tensions de la société et de la monarchie saoudiennes.
Le royaume fondé par Ibn Saoud fait désormais face à trois dangers principaux : la question chiite, la situation au Yémen et la subversion salafiste et djihadiste.
Les chiites, majoritaires dans la région pétrolière du Golfe, le Hassa, sont un facteur d’anxiété majeure pour le régime, tant du fait de leurs liens avec leurs coreligionnaires en révolte à Bahreïn, qu’en raison de leur affinité religieuse avec l’Iran et les chiites d’Irak. À la suite de la guerre du Koweït, qui vit le régime saoudien prêter main-forte à la coalition anti-irakienne dominée par les États-Unis en 1991, Riyad avait totalement changé de politique envers sa population chiite. Le régime saoudien avait pris conscience que la mouvance salafiste-djihadiste dans la péninsule Arabique était devenue complètement incontrôlable et risquait de contaminer le royaume, qu’il s’agisse de la prolifération de groupes ou de prédicateurs indépendants ou de tentations extrémistes au sein même de branches plus ou moins marginalisées ou dissidentes de la famille royale. Se sentant incapable de se battre sur deux fronts à la fois, Riyad a donc promu, à partir de 1993, un rapprochement spectaculaire entre la monarchie et les chiites saoudiens. Les attentats du 11 septembre 2001 et la chute de Saddam Hussein ont été à l’origine d’une ouverture sans précédent des Âl Saoud envers leur population chiite. C’est ainsi qu’on a assisté, par exemple, en 2004 et 2005, à des rencontres au sommet entre des représentants de l’establishment religieux wahhabite et des oulémas chiites coiffés de leur turban. Lors des premières élections municipales organisées dans le royaume, en 2005, les partis religieux chiites ont eu le droit de présenter des candidats et ont fait un très bon score dans certaines régions.
Mais la persistance d’une série de discriminations – comme celle qui interdit aux cadres et aux ingénieurs chiites l’accès aux échelons supérieurs de la compagnie pétrolière Aramco – et la répression antichiite à Bahreïn finissent par remettre en cause ces efforts. Les attentes soulevées par les printemps arabes et la confessionnalisation sanglante du conflit en Irak et en Syrie ramènent une bonne partie de la communauté chiite saoudienne dans le camp de l’opposition, dissipant l’illusion d’une réconciliation historique susceptible d’offrir au régime une plus grande marge de manœuvre face à l’« ennemi principal » salafiste-djihadiste.
Au Yémen, Riyad affronte une situation extrêmement complexe et explosive qui oblige les dirigeants saoudiens à naviguer entre le mouvement armé zaydite3 au nord, le gouvernement de Sanaa, les séparatistes d’Aden et Al-Qaïda, très implantée dans les régions désertiques de l’est, dans la province de Ta’ezz et dans l’Hadramaout. C’est tout l’édifice de l’État yéménite qui est menacé. L’Arabie saoudite est donc fragilisée sur ses frontières et prise en tenaille entre des foyers de troubles remettant en cause les États en place tant au nord qu’au sud-ouest.
Il faut dire que le Yémen est devenu le lieu de refuge des militants saoudiens d’Al-Qaïda : c’est là qu’est fondée en 2009 Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) qui réunit Saoudiens et Yéménites djihadistes. Une guerre sans merci s’engage alors entre la milice zaydite Ansar Allah (les Partisans de Dieu) et Al-Qaïda. Ansar Allah réussit à s’emparer de la capitale, Sanaa, en septembre 2014. Les zaydites, qui représentent une branche minoritaire du chiisme, ont dominé les hauts plateaux yéménites durant des siècles à travers leur imamat, ce jusqu’en 1962. Ils se plaignent aujourd’hui d’avoir été marginalisés par le gouvernement sur les plans politique, économique et religieux. La confessionnalisation du conflit régional entre sunnites et chiites, on le voit, implique désormais des communautés qui n’avaient qu’un rapport lointain avec le chiisme duodécimain majoritaire. Aucun des deux protagonistes du conflit en cours au Yémen ne peut être à l’avantage du royaume saoudien.
Les événements du 11 septembre 2001 ont projeté au cœur de l’actualité les djihadistes saoudiens, dont Oussama Ben Laden a été le plus éminent représentant. Au sein même du royaume, les mouvements salafistes radicaux sont aujourd’hui très présents dans certaines régions, près des frontières yéménites et, notamment, au Nedjd, le berceau originel de la dynastie saoudienne. Malgré la surveillance étroite des prêches, des prédicateurs s’efforcent de diffuser par diverses voies leurs dénonciations d’un système qu’ils jugent inféodé aux Américains et à Israël.
C’est dans ce contexte de défis multiples que l’Arabie saoudite rejoint la coalition anti-Daech et que le Grand Mufti du royaume dénonce le calife autoproclamé Abou Bakr al-Bagdadi comme un usurpateur qu’il faut combattre à tout prix. Au mois d’août 2014, le Grand Mufti d’Arabie saoudite déclare ainsi, en nommant l’État islamique et Al-Qaïda : « Les idées d’extrémisme, de radicalisme et de terrorisme (…) n’ont rien à voir avec l’islam et (leurs auteurs) sont l’ennemi numéro un de l’islam. » Il poursuit : « Les musulmans sont les principales victimes de cet extrémisme, comme en témoignent les crimes perpétrés par le soi-disant État islamique, Al-Qaïda et les groupes qui leur sont liés », avant de citer un verset du Coran appelant à « tuer » les auteurs d’actes préjudiciables à l’islam. Dans la foulée, Riyad en est arrivée à qualifier aujourd’hui de « terroristes » nombre de mouvements qui étaient, il y a à peine quelques années, parfois même quelques mois, les plus fidèles vecteurs de l’influence wahhabite dans la région. Il semble bien que le régime saoudien se soit ainsi privé, en un temps record, des relais qui, dans le monde musulman, pouvaient légitimer un système politique fondé sur un grand écart (à la fois diffuseur d’une version wahhabite de l’islam dans le monde et pièce maîtresse des intérêts américains dans la région) que peu de régimes au monde ont pu incarner avec autant de paradoxes.
On pourrait croire que l’État turc et que le régime musulman dit « modéré » de Recep Tayyip Erdogan, en raison de l’assise institutionnelle du premier et de l’enracinement populaire et électoral du second, seraient plus à même de résister que les États arabes voisins à la tourmente régionale manifestée par l’essor de l’État islamique. Cependant, et même si c’est sans comparaison avec la débâcle de certains États arabes, la Turquie, elle non plus, n’échappe pas aux effets du « piège Daech » et au dangereux mouvement de confessionnalisation des enjeux politiques régionaux qu’il entraîne.
L’arrivée au pouvoir de l’AKP (Parti pour la justice et le développement) en 2002 constitue une rupture dans la politique de l’État turc à l’égard de ses propres minorités ethniques et confessionnelles. Pendant les années 2000, en partie sous la pression de l’Europe, le gouvernement fait des ouvertures aux Kurdes et satisfait une série de revendications, notamment en matière culturelle, sans pour autant jamais se risquer à une reconnaissance officielle du fait kurde pour ne pas heurter de front la vigilance de l’armée sur cette question ultrasensible. Une autre minorité très importante bénéficie de cette politique d’ouverture : les alévis, qui représentent entre 15 % et 20 % de la population, et qu’il ne faut pas confondre avec les alaouites syriens, même si beaucoup de traits rapprochent ces deux sectes issues du chiisme et mêlées d’éléments gnostiques, soufis et syncrétiques, et même chamaniques en ce qui concerne l’alévisme. Alors que les alaouites sont arabes, les alévis sont turcs pour 80 % d’entre eux, et 20 % sont kurdes.
À l’instar de beaucoup de minorités moyen-orientales attirées par les idéologies qui semblent leur garantir un statut d’égalité à travers l’accès à une citoyenneté indifférenciée, la communauté alévie a longtemps adhéré à une version progressiste du nationalisme turc laïque, ce qui a fait d’elle un des piliers de la gauche et du mouvement syndical turcs. Les alévis se sont ralliés dans leur immense majorité au kémalisme, même s’ils ne se privent pas d’en dénoncer les tendances autoritaires. Mais, à partir des années 1980, on constate chez les alévis un mouvement progressif similaire à celui qui touche toutes les communautés de la région, à savoir un épuisement des idéaux laïques et un retour partiel vers la pratique religieuse qui remet au premier plan un certain nombre de revendications identitaires. Les alévis dénoncent la difficulté de se voir reconnaître des lieux de culte et contestent l’obligation de suivre dans les écoles des cours d’islam sunnite (dont les chrétiens sont dispensés en Turquie), car ils sont officiellement assimilés à l’islam sunnite dominant. Ils réclament enfin la réforme du Diyanet, la Direction des affaires religieuses, soit pour inclure un département alévi (qui serait alors sous le contrôle de l’État), soit pour réduire le rôle de cette institution. Pour la première fois, sous le gouvernement de l’AKP, des débats publics sur l’identité religieuse de la Turquie sont organisés, y compris au Parlement, et la question de la légitimité du culte et des pratiques alévies commence à être discutée et posée publiquement – sachant que cette question est particulièrement complexe puisque les alévis eux-mêmes ne sont pas tous d’accord sur le fait de savoir s’ils sont musulmans ou non, s’ils sont une branche du chiisme ou encore autre chose.
Dans sa première phase « libérale », tout à la fois pour pouvoir affirmer sa version de l’islam politique et pour satisfaire les exigences en faveur du multiculturalisme promu par Bruxelles, l’AKP favorise donc une sortie du monolithisme culturel kémaliste. Or cette « pluralisation » de l’identité turque ne peut aboutir qu’à une remise en question de l’assimilation entre « turcité » et appartenance à l’islam sunnite, assimilation explicite dans le kémalisme, malgré son affichage laïque. Et, bien entendu, les élites musulmanes émergentes ayant accédé au pouvoir dans le sillage d’Erdogan ne peuvent vivre qu’avec une certaine ambivalence cette ouverture, dans la mesure où leurs tendances conservatrices – en phase avec celles d’une bonne partie de la société – les amènent à soupçonner que le multiculturalisme n’était qu’une nouvelle version de la stratégie classique des Européens et des Occidentaux consistant à ne promouvoir et « protéger » les minorités au Moyen-Orient que pour mieux diviser et asservir la communauté musulmane. Or la phase « libérale » de l’AKP se heurte à partir de 2011 à deux obstacles majeurs : les printemps arabes et le mouvement de protestation du parc Gezi qui, parti de la contestation en 2013 d’un projet d’urbanisme controversé au centre d’Istanbul, exprime la frustration d’un secteur important de la société face à l’autoritarisme croissant de l’AKP et surtout de Recep Erdogan.
Sur les plans diplomatique et régional, l’AKP promeut d’abord une stratégie en rupture avec la politique traditionnelle du kémalisme en s’ouvrant à ses voisins orientaux et en intensifiant considérablement ses relations avec le monde arabe – et aussi d’ailleurs avec le Kurdistan irakien, où les investissements turcs sont très importants. Dans les années 2000, les relations avec le régime de Bachar al-Assad sont particulièrement cordiales et Alep est pratiquement devenue une place forte économique turque. Les soulèvements arabes de 2011 changent complètement la donne. L’AKP caresse alors le rêve d’être une sorte de guide musulman des printemps arabes. Son réveil sera particulièrement brutal.
Dans la phase initiale du soulèvement syrien, l’AKP prend très rapidement contact avec l’opposition et jette l’anathème sur le régime de Bachar al-Assad au même moment où ses relations avec le gouvernement à majorité chiite de Bagdad se détériorent. Cette prise de position obéit surtout à un tropisme confessionnel qui fait qu’Ankara soutient indistinctement toute une gamme de mouvements se réclamant de l’islam sunnite au sein de l’opposition syrienne et ce même après que Jabhat al-Nusra se soit officiellement réclamé d’Al-Qaïda. Au vu de la périlleuse dégénérescence du conflit syrien, cette stratégie est de plus en plus critiquée en Turquie, non seulement par l’armée et les kémalistes, mais aussi par une bonne partie des électeurs de l’AKP eux-mêmes. D’après toutes les enquêtes, plus de 60 % des Turcs condamnent la politique d’Erdogan en Irak et en Syrie, et la présence de plus de deux millions de réfugiés syriens sur le sol turc crée des tensions et un sentiment d’exaspération croissants. Ce sentiment est particulièrement développé dans la région d’Iskenderun (la province de Hatay), par exemple, où la majorité arabe et alaouite de la population locale soutient Bachar al-Assad et voit dans les réfugiés syriens des agents potentiels des mouvements djihadistes.
Le fond du problème, c’est que l’AKP a cru pouvoir maîtriser un processus de communautarisation et de confessionnalisation du conflit syrien qui, non seulement crée aujourd’hui de graves problèmes à ses frontières, mais contamine désormais le champ politique turc lui-même. Lorsqu’en 2013, les manifestations en défense du parc Gezi donnent lieu à des incidents violents, les discours officiels pointent du doigt les alévis, en prononçant d’ailleurs ce mot en turc comme s’il s’agissait des alaouites, tandis que la police d’Istanbul publie des rapports alléguant avec une précision surprenante que 78 % des manifestants de Gezi sont des alévis. Le sous-entendu est clair : les protestataires ne sont que des renégats de l’islam, des apostats, des agents de Bachar al-Assad et des traîtres à la nation turque. La communauté alévie, elle-même, serait la cinquième colonne d’un complot de forces étrangères dans lequel Erdogan associe ouvertement Israël, l’Occident, les généraux égyptiens et le « régime alaouite » de Damas.
Cette contamination du jeu politique turc n’est pas seulement confessionnelle, elle est également ethnique. L’AKP a vécu dans l’illusion qu’on pouvait reconnaître pleinement le fait kurde chez le voisin – en Irak – sans le reconnaître chez soi, malgré un début prometteur des négociations de paix avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, principal parti kurde de Turquie). En octobre-novembre 2014, Ankara est contraint, par la pression internationale et par une vague de protestations parfois violentes de la population kurde en Turquie, d’autoriser le passage sur son territoire de peshmergas kurdes irakiens venus aider leurs frères kurdes de Syrie, assiégés par l’État islamique à Kobané. Une telle entorse à la souveraineté nationale, dans un pays traditionnellement très sourcilleux sur le sujet, implique une reconnaissance tacite, sous contrainte, mais aux conséquences sans doute irréversibles, du fait kurde en Syrie, mais également en Turquie.
Les dirigeants du PKK ne s’y sont pas trompés. Interprétant à leur profit les graves difficultés de la politique syrienne et irakienne d’Ankara, ils jouent aussitôt les grands seigneurs en proposant une alliance au gouvernement turc pour défendre la Turquie contre l’État islamique à certaines conditions. Ce qui revient à dire : « Nous sommes à la fois aux côtés de nos frères du PYD (Parti de l’Union démocratique, pendant syrien du PKK turc) en Syrie et avec le gouvernement d’Ankara pour contrer ce danger majeur que représente l’État islamique ; par conséquent, nous combattons dans la même tranchée. » Mais, pour être vraiment dans la même tranchée, il faudrait que le gouvernement turc fasse précisément ce qu’il ne s’est jamais résolu à faire tout au long du conflit syrien : désigner son véritable ennemi.
C’est ce refus opiniâtre de faire le choix d’une priorité entre deux menaces qui explique la résistance d’Ankara aux pressions occidentales l’engageant à rejoindre une coalition anti-Daech dont l’AKP craint qu’elle ne profite aux Kurdes. C’est aussi ce qui explique que les autorités turques aient laissé pendant longtemps se transformer leur frontière avec la Syrie en véritable passoire (on a des témoignages de jeunes djihadistes français qui affirment n’avoir jamais passé une frontière aussi facilement), fermant les yeux sur les infiltrations djihadistes et vivant dans l’illusion qu’elles étaient capables de maîtriser la situation en favorisant telle ou telle force insurgée selon leurs intérêts. Cette politique délibérée de « laisser faire-laisser passer » avait pour but d’affaiblir tout à la fois le régime de Bachar al-Assad et les Kurdes, de même que la passivité initiale face au siège de Kobané répondait au désir de laisser Kurdes et djihadistes de l’État islamique s’entretuer, en croyant pouvoir gagner sur tous les tableaux.
Mais, dans ce jeu de poker, l’AKP a perdu presque tous ses paris. Aujourd’hui, le gouvernement turc est en mal de clients dans le monde arabe après avoir trop joué aux apprentis-sorciers. Il a de très mauvais rapports avec l’Armée syrienne libre – avec qui les relations se sont nettement détériorées après que celle-ci est intervenue à Kobané aux côtés des Kurdes – et, désormais, est en conflit ouvert, bien que tardif, avec Jabhat al-Nusra et l’État islamique. Ankara n’a guère plus comme alliés potentiels que quelques représentants de la mouvance proche des Frères musulmans, qui est de toute façon minoritaire sur le terrain et très affaiblie face aux diverses milices salafistes.
L’AKP a pensé pouvoir utiliser les conflits confessionnels du monde arabe en s’appuyant sur les communautés sunnites pour étendre son emprise, mais elle se trouve piégée par le fait que ces conflits ont maintenant débordé sur son propre territoire et que le « créneau » est occupé par l’État islamique. Ce dernier a privé la Turquie d’une partie essentielle de sa base locale, à savoir la grande majorité des Arabes sunnites d’Irak et une partie importante des sunnites de Syrie. Par ailleurs, le coup d’État du général Sissi en Égypte a mis fin à tout espoir de leadership musulman exercé depuis Ankara. Déjà soupçonnée d’arrogance et de condescendance néo-ottomane, la Turquie a largement perdu sa capacité à parler aux sociétés civiles arabes.
D’où l’isolement et le reflux de la diplomatie turque, qui contrastent avec son dynamisme des années 2000. Ankara tente désormais de se mettre en conformité avec les objectifs de la coalition contre l’État islamique, tout en résistant, malgré tout, à une implication militaire directe en Syrie et en Irak. Le gouvernement turc continue en effet à faire de la chute de Bachar al-Assad une priorité, alors que la coalition a clairement désigné la sienne : vaincre l’État islamique, même au prix d’une réconciliation avec l’Iran, voire avec le régime de Damas.
Le « piège Daech » a donc exploité le rêve de l’AKP de reconstituer une sphère d’influence néo-ottomane en mettant à nu l’ambiguïté coupable de la stratégie turque et en reconfessionnalisant de fait la politique extérieure et intérieure d’Ankara. Là encore, l’État islamique a entrepris délibérément de diffuser le plus largement possible le poison du confessionnalisme. On l’a vu, par exemple, lors de l’expulsion, en août 2014, des yézidis du Jabal Sinjar, dont une partie a dû être accueillie dans des camps de réfugiés en Turquie, suscitant une polémique dans la presse turque et incitant des ténors de l’AKP à déclarer qu’ils étaient d’accord pour accueillir sur le sol turc des musulmans et des chrétiens, « mais pas des adorateurs du diable ». L’État islamique est devenu sans conteste un acteur décisif et un élément de perturbation majeur du jeu politique turc.
Notes du chapitre 5
1. Si nous n’abordons pas dans ce chapitre le rôle de l’Iran, bien que la République islamique soit évidemment impliquée dans la spirale conflictuelle attisée par la création et l’action de l’État islamique, c’est qu’elle n’y intervient que comme acteur visant à préserver des intérêts géopolitiques régionaux, certes cruciaux pour Téhéran, mais sans connaître de risques de déstabilisation majeurs liés à des enjeux politiques internes, au contraire de la Turquie ou de l’Arabie saoudite, par exemple.
2. Le premier mouvement insurrectionnel, massivement soutenu par les sunnites, fut, en 1958, celui en faveur de Nasser et de la République arabe unie, qui fut maté par les États-Unis qui envoyèrent leur armée à Beyrouth.
3. Zaydites : adeptes d’une branche du chiisme souvent appelés « Partisans des cinq Imams » dont l’immense majorité se trouve au Yémen.