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Le piège Daech

La consolidation relative de l’État islamique dans les zones sunnites d’Irak et, surtout, le succès de la « sortie par le haut » qui lui a permis de transcender le risque d’enfermement communautaire n’auraient bien entendu pas pu se produire sans l’expansion parallèle de l’espace contrôlé par les djihadistes sur un territoire syrien ravagé par la guerre. Le sort de l’Irak et celui de la Syrie sont désormais intimement liés. Il convient donc de revenir sur la dynamique de cette expansion avant d’examiner les formes d’organisation et de gouvernance que cet État émergent entend mettre en œuvre tant en Syrie qu’en Irak.

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Syrie, Irak : une expansion concomitante

À partir du moment où il commence à se différencier de Jabhat al-Nusra, en 2013, l’État islamique déploie en Syrie une stratégie de conquête notamment aux dépens des régions déjà occupées par l’Armée syrienne libre ou par diverses milices salafistes. C’est justement le cas de Jabhat al-Nusra, qui a occupé Raqqa en mars 2013 avant d’en être chassé entre décembre 2013 et janvier 2014 par l’État islamique. Ce dernier en profite pour débaucher et coopter une partie des troupes de la milice rivale, une stratégie qu’il reproduit ailleurs sur le front syrien. L’État islamique occupe bientôt toute la vallée de l’Euphrate, depuis Abou Kemal jusqu’à Raqqa en passant par Deir ez-Zor, dans un mouvement qui coïncide pratiquement avec l’occupation de Falloujah en Irak en janvier 2014.

Alors que, jusqu’en juin 2014, son expansion syrienne obéit encore à une présence sur un territoire « en peau de léopard », on assiste, parallèlement à la consolidation du territoire djihadiste dans les régions sunnites d’Irak et à une homogénéisation des zones contrôlées par l’État islamique en Syrie. Ce qui se traduit notamment par l’occupation de la majorité des postes-frontières entre Irak et Syrie, dans les provinces d’Al-Anbar et de Ninive côté irakien, de Deir ez-Zor, Homs et Hassaké côté syrien (une partie de ces postes-frontières a toutefois été reprise par les Kurdes d’Irak et l’armée irakienne en décembre 2014). On peut dire qu’à la fin 2014, en Syrie, il existe de fait deux territoires homogènes relativement consolidés, celui que contrôle le régime de Bachar al-Assad et celui de l’État islamique. Tout le reste subsiste dans une fragmentation extrême, avec des frontières mouvantes et des poches qui ne cessent de passer de main en main.

Tant en Syrie qu’en Irak, l’État islamique a mené deux avancées quasi concomitantes, mais avec une stratégie différente du fait des contextes de guerre distincts. Côté syrien, cette avancée s’est effectuée à la fois par pénétration de djihadistes irakiens en territoire syrien et par cooptation de djihadistes syriens. On trouve aujourd’hui à la tête de la hiérarchie de l’État islamique en Syrie tout à la fois des Syriens et des Irakiens, mais on observe une certaine propension des Irakiens à se présenter comme les leaders d’un mouvement auquel les Syriens doivent s’intégrer. D’après les témoignages qui nous proviennent de Raqqa, la ville serait occupée par des miliciens qui sont souvent étrangers – il y aurait, en particulier, beaucoup de Tunisiens – dont les chefs sont généralement irakiens. Cette même logique hégémonique s’est manifestée, par exemple, lorsque Abou Bakr al-Bagdadi a déclaré unilatéralement, le 9 avril 2013, que Jabhat al-Nusra était la branche syrienne de l’État islamique en Irak et au Levant, avant que cette loyauté forcée ne soit dénoncée par les leaders syriens de Jabhat al-Nusra, qui ont réaffirmé, en juin de la même année, leur allégeance à Al-Qaïda. L’échec de cette « tentative d’OPA » et l’hostilité entre les dirigeants des deux groupes1 n’ont pas empêché que, sur le terrain, on constate une migration constante d’une partie des troupes de Jabhat al-Nusra et d’autres milices salafistes vers les rangs de l’État islamique.

Et on comprend pourquoi. À partir du moment où un des acteurs en compétition dans le champ salafiste-djihadiste proclame l’instauration du califat (29 juin 2014), il crée de fait une dynamique d’allégeance ou de non-allégeance. Or, dans la mesure où le califat n’a pas été simplement proclamé depuis une grotte perdue en Afghanistan ou depuis un site salafiste sur Internet, mais où il s’appuie sur un minimum d’ancrage territorial, il s’agit de bien plus qu’un simple coup de force symbolique : on fait désormais face à une réalité dont la force d’attraction est démultipliée.

Ce qui distingue l’État islamique de tous les autres mouvements djihadistes, c’est bien la volonté d’appliquer la charî’a sur un territoire spécifique doté de son propre État et de ses propres institutions. Il y a là une rupture fondamentale avec la pratique d’Al-Qaïda dans la mesure où il offre aux communautés sunnites qu’il sollicite une « sortie vers le haut ». Al-Qaïda, en revanche, n’offre de son côté que le terrorisme et une guerre sans fin, avec une perspective très lointaine et peu réaliste d’instauration du califat.

La volonté affichée de construire un État

En juin 2014, l’État islamique en Irak et au Levant se transforme en État islamique. Si l’État islamique refuse les frontières, dans la pratique, il tient compte de façon assez réaliste des frontières ethniques et communautaires, comme le démontre, par exemple, le fait d’avoir renoncé à conquérir les territoires chiite et kurde en Irak. Localement, la majorité des combattants sur lesquels il s’appuie sont d’origine tribale, mais les troupes du califat comptent aussi une proportion importante de combattants étrangers, arabes, tchétchènes, originaires d’Asie centrale, ainsi que des jeunes en provenance de pays occidentaux, parmi lesquels une minorité de nouveaux convertis. Sur une armée d’environ 30 000 combattants, en Irak et en Syrie, le tiers serait composé d’étrangers.

S’il est avéré que l’État islamique s’est doté d’une série de fonctions correspondant à l’embryon d’un État moderne, la question de savoir qui en assure la direction réelle reste ouverte. De fait, personne ne peut sérieusement affirmer aujourd’hui qu’Abou Bakr al-Bagdadi est le véritable détenteur du pouvoir. À part le calife, la seule autre personnalité que les organes de propagande de l’État islamique mettent en avant est Abou Muhammad al-Adnani, le porte-parole officiel du groupe, originaire de la province d’Idlib en Syrie. Mais tout ce que l’on sait de l’organisation concrète de l’État islamique se fonde sur les observations partielles et les hypothèses émises par des chercheurs, des journalistes ou des services de renseignement plus ou moins proches du terrain.

On ne sait pas non plus s’il existe des luttes de pouvoir ou des dissensions internes au sein de l’État islamique, mais il apparaît clairement que la proclamation du califat joue aussi un rôle de représentation symbolique de l’unité (à l’image de l’unicité divine) du commandement. De fait, jusqu’ici, cette image d’unité sans faille que l’État islamique souhaite projeter a été respectée par les différents protagonistes à l’intérieur de l’organisation, qu’il s’agisse de possibles factions internes ou de tribus pourtant souvent indociles sur lesquelles il s’appuie en Irak et dans la région de Deir ez-Zor. Il est vrai que des membres de groupes tribaux ont été massacrés par l’État islamique à Al-Anbar, à Raqqa et à Deir ez-Zor, mais il ne s’agissait pas de factions qui s’étaient retournées contre les dijhadistes. Ces tribus rebelles avaient dès le départ ouvertement été hostiles à l’État islamique et avaient participé aux « conseils de réveil » en Irak, ou étaient des alliées de longue date du régime de Bachar al-Assad. C’est donc un des grands succès de l’État islamique que de n’avoir apparemment subi pour l’instant aucune défection notable, que ce soit parmi sa base ou dans la hiérarchie dirigeante.

Un futur État ?

Premier État salafiste à se revendiquer comme tel, l’État islamique innove dans de nombreux domaines. Il n’existe pas de ministères au sens strict au sein de l’État islamique, mais on y trouve une division fonctionnelle du travail et des départements administratifs spécialisés. La nomenclature même de ces fonctions et départements évoque à la fois la recréation imaginaire des premiers États musulmans de l’époque des Compagnons du Prophète et la spécialisation bureaucratique d’un État moderne. Le territoire a été subdivisé en sept administrations provinciales qui, de façon très significative, chevauchent parfois les frontières des États, de la province d’Alep à la province de Kirkouk (puisque l’État islamique contrôle une partie de cette région). La plus notable sur le plan de cette symbolique transnationale est la wilayat Al-Firat (la province de l’Euphrate), qui réunit la province syrienne de Deir ez-Zor avec une partie de la province irakienne d’Al-Anbar.

Un pouvoir judiciaire identifiable repose sur la nomination de juges religieux, les qadis, sur tout le territoire de l’État islamique. Ces qadis disposent d’une police chargée de faire respecter les décisions prises conformément à leur vision de la charî’a. En Irak, ces juges sont souvent d’ancien qadis sunnites qui se sont mis au service de l’État islamique, en même temps qu’une partie de l’establishment religieux préexistant – qui avait commencé à être infiltré par des salafistes dès l’époque de Saddam Hussein. Depuis, on a assisté à une osmose progressive entre ces ex- fonctionnaires de l’État baassiste et les insurgés djihadistes. Un autre corps fait respecter la hisba, créé sur le modèle des muhtasibîn institués par le calife Omar (634-644). Il s’agissait alors de fonctionnaires chargés de la police des marchés, du contrôle des poids et mesures et, d’une façon générale, de veiller à la bonne conduite de tous en public, éventuellement de réprimer les abus, conformément à la doctrine de la hisba fondée sur le principe coranique : « Encouragez ce qui est bon et interdisez ce qui est mauvais. » En l’occurrence, il s’agit d’une « police des mœurs » chargée de contrôler la conformité des comportements avec les normes drastiques de l’État islamique : absence de mixité, port du voile intégral dans l’espace public pour les femmes, interdiction de la musique et de la danse, interdiction de l’alcool, etc.

Les qadis et les muhtasibîn interviennent aussi dans des affaires de corruption. Le cas le plus célèbre est celui d’un des dirigeants de l’État islamique, Abou Mountazer, de nationalité syrienne, décapité et crucifié pour « vol et détournement de fonds » – même si, bien entendu, on ne peut pas exclure que cette sentence dissimulât des divergences politiques. La police des mœurs exerce aussi un contrôle très strict des prix sur les marchés et on connaît de nombreux cas d’exécution pour « spéculation et accaparement ».

Des reportages clandestins à Raqqa ont montré que les Brigades féminines Al-Khansa (du nom d’une poétesse légendaire du VIIe siècle convertie à l’islam et surnommée « la Mère des martyrs »), chargées de veiller à la conformité islamique de la tenue et du comportement des jeunes femmes locales, sont composées en majorité de jeunes Occidentales. D’après le témoignage d’une jeune Syrienne, « quand elles nous arrêtent dans la rue, la plupart du temps, on ne sait même pas ce qu’elles veulent nous dire parce qu’elles ne parlent pas l’arabe ou presque pas ». Ces miliciennes se chargent aussi de faire respecter la séparation stricte entre les deux sexes dans les transports en commun, dans les écoles et dans les lieux publics, toute mixité étant bannie et sévèrement réprimée. Les femmes qui sortent seules dans la rue doivent avoir sur elles un permis de sortie de leur tuteur (père, frère, etc.).

L’État islamique ne possède pas un pouvoir législatif au sens occidental du terme. La charî’a étant, seule, censée régler tous les problèmes de la vie, il n’est pas besoin d’autres lois. Le majlis ach-Choura, une assemblée consultative, tient lieu de pouvoir législatif, mais cet organisme n’obéit pas au principe de la majorité et n’a donc rien à voir avec un parlement de type islamiste tel qu’il existe en Iran. Pour des raisons pratiques, il y a un majlis en Irak et un en Syrie. Du côté irakien, y siègent un certain nombre de prédicateurs et d’imams de mosquée de l’époque de Saddam Hussein ainsi que des chefs de tribu et des notables de clan des grandes villes.

On trouve aussi au sein de l’organisation d’anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein qui, pour certains, s’étaient déjà ralliés au salafisme avant même la chute du régime baassiste en 2003, tandis que d’autres ont rejoint plus tard l’État islamique sur la base d’un mélange variable d’opportunisme et de conviction sincère. Il ne faut pas oublier que le terrain de cette reconfessionnalisation des anciens baassistes avait déjà été préparé par Saddam lui-même à partir de la fin des années 1970. Le dictateur irakien, lors de la guerre contre l’Iran, commença à se présenter comme le défenseur de l’arabité et de l’islam sunnite contre l’« hérésie persane » chiite. Le discours islamique alors utilisé par le régime baassiste coïncide d’ailleurs parfois avec celui auquel a recours l’État islamique aujourd’hui – par exemple, Saddam glorifiait à l’époque également Al-Khansa. Or c’est aussi à cette poétesse polythéiste convertie à l’islam et dont tous les fils sont morts dans la bataille de la Qadissiya (636) contre les Perses polythéistes que doivent leur nom les miliciennes de la très cosmopolite brigade Al-Khansa, chargées de la police des mœurs.

Les anciens officiers baassistes convertis au salafisme djihadiste, on le sait, jouent aussi un rôle crucial au sein de l’armée et des services de renseignement, organes vitaux de l’État islamique. Une autre branche cruciale de cet appareil d’État en formation est la gestion des financements, qu’il s’agisse de trafic de pétrole, de ce qui a été récupéré dans les banques – notamment à Mossoul – ou des nombreux dons privés qui continuent à parvenir d’Arabie saoudite et de pays comme le Qatar, le Koweït ou les Émirats. Quant aux impôts islamiques, dont nous avons examiné les prémices et la logique au chapitre 1, ils reposent sur des prélèvements réguliers, avec des procédures et des barèmes qui se veulent formalisés.

L’éducation, qui vise bien entendu avant tout à faire de bons musulmans, est présentée comme une priorité par l’État islamique, qui insiste dans ses médias et ses organes de propagande sur la nécessité de rouvrir les écoles et les universités. On ne dispose toutefois que d’informations fragmentaires sur ce qui se passe à Mossoul ou à Raqqa dans ce domaine. Ce qu’on sait, c’est que, lorsque des établissements scolaires sont rouverts, des disciplines comme la philosophie, l’histoire et les sciences sociales y sont systématiquement bannies. D’autres, comme le dessin et les arts plastiques, sont également jugées sacrilèges parce que trop portées sur la représentation anthropomorphique. La musique et le sport sont eux aussi prohibés.

L’apprentissage du Coran et des hadiths se taille la part du lion. Les écoles qui fonctionnent à Raqqa disposent de livres inspirés de manuels saoudiens sans aucune photo ou dessin d’être humain. Dans un premier temps, l’État islamique a encouragé les fonctionnaires locaux de l’enseignement à rester sur place et, pendant plusieurs mois, ils ont même continué, côté syrien, à être payés par les autorités de Damas. Mais, aujourd’hui, notamment du fait de la guerre et des frappes de la coalition, l’activité scolaire à Raqqa se trouve extrêmement réduite.

En revanche, les universités de Mossoul ont recommencé à fonctionner. Une partie des professeurs qui ne se sont pas enfuis au Kurdistan ou à Bagdad ont accepté d’enseigner leurs disciplines lorsqu’elles sont autorisées. Mais les sciences dures sont également visées par la vigilance sourcilleuse de l’État islamique, en particulier la biologie darwinienne et certaines théories en physique et en chimie. Cet appauvrissement drastique du champ éducatif risque certes de poser des problèmes à l’État islamique à moyen terme, même si, dans cette phase de bouleversement révolutionnaire, la prochaine session du baccalauréat n’est pas vraiment la préoccupation numéro un. Pour ce qui est de la Syrie, dans le contexte de guerre civile, les écoles ne fonctionnent guère sur le reste du territoire, au point que les observateurs parlent du risque d’une génération entière de jeunes Syriens totalement analphabètes.

Propagande et communication : une grande sophistication

Un des facteurs clés du succès de l’État islamique est son appareil médiatique et, en particulier, sa cellule de communication sur Internet qui se fait appeler Al-Furqan. Cette cellule diffuse des vidéos spectaculaires d’exécutions et de décapitations d’« ennemis » et de « délinquants », de lapidations pour cause d’adultère, de mises à mort d’homosexuels, d’exécutions de masse, de destruction de lieux de culte « impies », comme les sanctuaires chiites, les tombeaux de saints soufis, ou même le tombeau du prophète biblique Jonas à Mossoul, qui a été dynamité. Sans parler de certains lieux archéologiques délibérément livrés au pillage… Le luxueux magazine de l’État islamique, Dabiq, mobilise les services de rédacteurs visiblement anglophones de naissance et de maquettistes professionnels de talent. Le titre a une évidente portée symbolique : Dabiq est un village situé au nord d’Alep, près de la frontière turque, et qui, d’après plusieurs hadiths, sera le site d’une ultime bataille avant le Jugement dernier dans le cadre d’une guerre de civilisations où les musulmans vaincront définitivement les armées des chrétiens. Byzance, puis Rome seront alors conquises.

La politique de communication de l’État islamique repose sur un mélange sophistiqué de publicité sensationnaliste, avec une savante mise en scène des crimes commis, et de secret hermétique, notamment une déconnexion entre la prédication universelle et la divulgation des enjeux locaux, quand bien même ces derniers pourraient aller dans son sens. Contre le factionnalisme des tribus polythéistes portées à la division et à la dissension, le strict monothéisme musulman résonne alors comme un désir d’unification, loin des périls des alliances locales et tribales. C’est ainsi que le grand rassemblement qui a eu lieu à Mossoul, fin juin 2014, au cours duquel une série de chefs de quartier et de clan ont juré qu’ils ne permettraient jamais le retour de la police et de l’armée irakiennes dans la ville n’a fait l’objet d’aucune mise en scène par les organes de propagande de l’État islamique. De même qu’on ne peut pas savoir, par exemple, si les images d’exécutions publiques diffusées sur Internet ont été prises en Syrie ou en Irak.

Ces mises en scène macabres semblent contrevenir à l’iconoclasme rigoureux du puritanisme salafiste. En réalité, elles obéissent à une stratégie iconographique très réfléchie et très rigoureuse de la part de l’État islamique. C’est ainsi que les médias de l’organisation ne reproduisent jamais un portrait du calife. Le sermon d’Abou Bakr al-Bagdadi à Mossoul a certes été diffusé sur YouTube, mais pas en gros plan – c’est l’institution du califat qui parle du haut de sa chaire. Les seules figures humaines sont des foules indistinctes de combattants, ou bien des portraits de « mécréants ». Car lorsqu’il s’agit d’ennemis exécrés comme Barack Obama, François Hollande et quelques autres, on ne se prive pas de les afficher en gros plan…

Le traitement des minorités comme piège

Il est un aspect de la politique « intérieure » de l’État islamique sur lequel il convient de s’attarder, tant la diabolisation de cet État – appelée par la stratégie de provocation délibérée des djihadistes eux-mêmes – peut prêter à confusion : le traitement des minorités.

La question du sort des chrétiens est bien entendu extrêmement sensible en Occident, même si elle est parfois mal interprétée. Il n’est pas question de minimiser le destin tragique des plus vieilles communautés chrétiennes du monde, mais il faut souligner que le comportement de l’État islamique à leur encontre obéit à des règles, aussi aberrantes qu’elles puissent nous paraître, et que l’État islamique s’efforce de faire respecter ces règles. Les chrétiens, en tant que « Gens du Livre », ont le droit de rester sur le territoire contrôlé par l’État islamique en tant que « protégés », dhimmis 2, mais ce à condition de renoncer à une citoyenneté égale et de payer un impôt spécifique, la jizya. Leurs lieux de culte et leurs biens sont ainsi censés être respectés par les autorités musulmanes. Si se sont produites des attaques contre le palais épiscopal des Syriens catholiques et contre une cathédrale chaldéenne à Mossoul, il semble qu’il s’agisse là plutôt d’exactions non contrôlées.

Or l’État islamique a effectivement appliqué ces règles partout où il y avait des chrétiens. Il leur a été proposé un choix explicite entre la conversion à l’islam, le statut de dhimmi avec paiement de la jizya, ou l’exil. Ceux qui refusaient de choisir s’exposaient à la mort. Dans une ville comme Raqqa, les chrétiens n’étaient plus que quelques dizaines et ils avaient besoin de protection – la guerre faisait rage à Alep et Damas était très difficile à atteindre. Ils ont donc pour la plupart accepté le statut de dhimmis et sont restés sur place. Leurs lieux de culte sont généralement respectés, moyennant certaines contraintes auxquelles ils n’ont d’autre choix que de se plier.

Les chrétiens de Mossoul, qui est le siège plusieurs évêchés et qui abrite une population chrétienne très importante, ont fait un autre choix. Les évêques des diverses confessions chrétiennes se sont réunis et ont décidé collectivement de ne pas accepter les conditions de l’État islamique. C’est donc l’exil qui a prévalu et les chrétiens de Mossoul se sont massivement réfugiés au Kurdistan. Mais, contrairement à ce qu’on entend parfois, on ne peut pas dire que les communautés chrétiennes ont été livrées à l’arbitraire total d’une politique d’éradication : des règles, sans aucun doute cruelles et odieuses, ont été relativement respectées. Désormais, il n’y a plus de chrétiens à Mossoul.

En revanche, en ce qui concerne les yézidis, il y a bien eu une politique impitoyable d’éradication fondée sur le fait qu’ils sont considérés par l’État islamique comme des hérétiques, des apostats qui ont renié l’islam et qu’ils ne peuvent donc pas bénéficier du statut de dhimmis. D’où la justification juridico-théologique de leur expulsion brutale et des atrocités commises contre eux, y compris la réduction en esclavage. Là encore, cette justification de l’asservissement d’êtres humains prétend renvoyer à l’islam des origines, qui a surgi dans des sociétés arabes polythéistes où l’esclavage était extrêmement répandu. La nouvelle religion s’est, de fait, présentée alors dans ce contexte sous un visage plutôt libérateur et les premiers docteurs de la loi islamique entendaient réguler la pratique de l’esclavage pour la limiter. Néanmoins, ce faisant, ils la légitimaient aussi puisque leur doctrine statuait qu’aucun musulman ne pouvait asservir un autre musulman – l’esclavage n’était pas aboli en tant que tel. Tout au plus était-il précisé, entre autres atténuations, qu’il était vivement conseillé de bien traiter ses esclaves ou que les affranchir vous attirait les faveurs d’Allah. Bien entendu, sous les empires musulmans, les pratiques esclavagistes ont continué à prospérer avec diverses justifications politiques et religieuses, jusqu’à leur abolition au début des réformes dites des Tanzimat (1839-1876) mises en œuvre par les Ottomans. Ce qui n’a pas empêché des situations assimilables à de l’esclavage de se perpétuer bien au-delà de cette date, comme celles – que nous avons décrite – des paysans chiites en Irak ou, de nos jours, de nombre de travailleurs immigrés en Arabie saoudite et dans le Golfe, sans parler de nombreux pays du Sahel. Aujourd’hui, l’esclavage est condamné par les autorités religieuses officielles comme Al-Azhar, mais il est revendiqué contre les polythéistes et d’autres catégories parfois floues par les groupes djihadistes et par l’État islamique en particulier, qui y voient le triple avantage de prétendre revenir aux principes de l’islam des Compagnons du Prophète, de pouvoir terroriser les « mécréants » et de provoquer les Occidentaux. En ce qui concerne les femmes et les enfants, un numéro de la revue Dabiq justifie leur esclavage en référence à des pratiques courantes aux premiers temps de l’islam.

Nous y avons déjà fait allusion au début de cet ouvrage, tout se passe en effet comme si l’État islamique avait consciencieusement « listé » tout ce qui peut révulser les opinions publiques occidentales : atteintes aux droits des minorités, aux droits des femmes, avec notamment le mariage forcé, exécutions d’homosexuels, rétablissement de l’esclavage, sans parler des rumeurs infondées que l’État islamique ne cherche pas vraiment à démentir, comme celle de l’excision obligatoire des femmes (alors qu’en Irak, cette coutume est plutôt le fait de certaines régions kurdes). Sans même parler des scènes de décapitations et d’exécutions de masse.

Mais, loin de se réduire aux caprices d’une idiosyncrasie culturelle barbare, le discours de l’État islamique porte une puissante dimension universaliste qui séduit bien au-delà de sa base arabe sunnite moyen-orientale. Quand on relit Le Choc des civilisations de Samuel Huntington, on est frappé du jeu de miroirs qui s’instaure avec les conceptions du salafisme djihadiste. L’État islamique reprend parfois mot pour mot les thèses de Huntington afin de mettre en scène un tel « choc des civilisations ». Il ne s’agit pas d’un conflit entre deux cultures, entre Orient et Occident, entre arabité et monde euro-atlantique, mais d’un choc de titans entre islam et mécréance. Et, dans l’islam, tout le monde est le bienvenu, même des Européens blonds aux yeux bleus d’origine catholique, de même que la mécréance inclut aussi bien des Arabes et des mauvais musulmans. C’est donc un discours très universaliste et désengagé des enjeux locaux, mais qui ne tient paradoxalement son pouvoir d’attraction – autrement plus puissant que celui d’Al-Qaïda – que du fait que l’État islamique est aussi enraciné dans un territoire. C’est tout à la fois cette universalité transcendant tout particularisme étroit et cet enracinement dans la construction d’une « utopie » concrète sur le terrain qui rencontrent un écho important parmi certains jeunes vivant en Occident.

En insistant sur l’histoire coloniale de la région, l’État islamique touche à un thème qui « parle » dans des pays comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis. En présentant les musulmans comme d’éternelles victimes d’un Occident dominateur et mécréant, il cristallise le sentiment diffus d’injustice de certains jeunes. Par ailleurs, les chefs de l’État islamique sont fort bien informés de la façon dont fonctionne la scène politique dans les pays occidentaux, du poids de l’opinion publique et du fait que les dirigeants y sont très sensibles aux émotions du moment. C’est en manipulant ces ressorts qu’ils ont pleinement atteint leur objectif : voir se former rapidement une coalition militaire, dirigée par les Américains et ce, avant même que cette coalition ait pu définir le moindre objectif politique pour la région.


Notes du chapitre 6

1. En Irak, contrairement à ce qui se passe en Syrie, Al-Qaïda est intégrée à l’État islamique.

2. « Protégé » : s’applique aux « Gens du Livre », les communautés religieuses reconnues comme monothéistes par l’islam (chrétiens, juifs, sabéens et zoroastriens).