Depuis quelques années, la situation en Irak avait cessé de faire la une des médias occidentaux, qui ne s’y intéressaient qu’à l’occasion d’élections ou d’attentats particulièrement sanglants. Le pays semblait embourbé dans une sorte de « guerre de basse intensité », englué dans un processus politique passablement chaotique que seuls quelques spécialistes de la région semblaient pouvoir décrypter.
L’année 2014 a changé la donne. En un temps record, un nouvel acteur, l’État islamique, s’est imposé au centre de la scène politique irakienne puis syrienne, créant une « nouvelle donne » à l’échelle de l’ensemble du Moyen-Orient. Et les médias occidentaux, incrédules, ont découvert ce qui leur apparaissait comme une sorte d’« OVNI politique », une armée de djihadistes surgie de nulle part que nul ne semblait pouvoir arrêter1.
Pourtant, nombreux étaient les signes avant-coureurs de cet événement géopolitique majeur. De 2003 à 2008, pendant l’occupation américaine, une guerre confessionnelle entre sunnites et chiites a ensanglanté l’Irak, un conflit sans précédent dans la longue histoire des relations entre les deux grandes communautés musulmanes de ce pays : des centaines de milliers de morts, en grande majorité chiites, et un processus de fragmentation et de communautarisation territoriales, dont Bagdad demeurera le symbole. Dans cette métropole de sept millions d’habitants, chiites et sunnites ont longtemps vécu côte à côte, parfois dans des quartiers mixtes, notamment le centre-ville. Bagdad abritait autant de chiites que de sunnites. Cette coexistence avait tant bien que mal résisté à la lente descente aux enfers de la société irakienne qu’un enchaînement de tragédies, dont la première fut la guerre entre l’Irak et l’Iran (1980-1988), ne pouvait arrêter. La guerre confessionnelle des années 2000, conséquence directe de la guerre et de l’occupation américaine de 2003, s’est soldée par un nettoyage confessionnel qui a vidé des quartiers entiers de leur population sunnite. Au prix de milliers de morts, les milices chiites ont réussi à chasser les sunnites et à faire de Bagdad une ville majoritairement chiite, tandis que les anciens quartiers mixtes disparaissaient quasiment.
Un épisode du début de l’année 2014 illustre bien la continuité de cette histoire irakienne. Un convoi de l’armée irakienne est intercepté au nord de Bagdad par des combattants djihadistes, probablement membres de l’État islamique en Irak et au Levant (le nom de l’État islamique jusqu’en juin) ou liés à lui. Ils font descendre les soldats de leurs fourgons et leur intiment l’ordre de faire leur prière. L’intention est claire : il s’agit d’identifier les chiites. Sunnites et chiites n’ont en effet pas les mêmes gestes lors de la prière. Les ablutions se pratiquent aussi de façon différente. Pressentant le danger, les soldats chiites tentent de faire leur prière selon la gestuelle sunnite, mais la plupart se trahissent par des « fautes » qui les désignent comme chiites. Les soldats sunnites sont épargnés, tandis que les chiites sont sommairement abattus.
La puissance et la visibilité de l’État islamique se sont brutalement accrues avec l’extension de ses ambitions politico-militaires à la Syrie voisine, elle aussi engagée dans une guerre civile meurtrière depuis 2012, et surtout la proclamation du califat par le leader de l’organisation, Abou Bakr al-Bagdadi, sur un territoire à cheval sur les deux pays. L’ambition proclamée de construire un État par ce qui n’était qu’un petit groupe salafiste-djihadiste parmi d’autres a, de fait, pris de court tous les acteurs locaux et internationaux. L’incroyable expansion territoriale, réalisée en un temps record, et la guerre déclarée aux États de la région et aux puissances « mécréantes » ont très vite donné au phénomène une dimension mondiale. La crise des États, une conséquence des printemps arabes et de l’occupation américaine en Irak, est aussi celle des autorités religieuses sunnites qui étaient traditionnellement liées à ces États. Leur disparition, dans un contexte général d’éclatement de l’autorité religieuse sunnite, laisse une situation de vide que l’État islamique a su exploiter.
Tétanisés par les crimes et massacres mis en scène par l’État islamique, les pays occidentaux ont mis sur pied en toute hâte une vaste coalition militaire à laquelle ont adhéré la plupart des États arabes qui se sentaient menacés (Jordanie, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Bahreïn, Qatar). Mais la faiblesse majeure de cette coalition reste l’absence de projet politique pour une région en pleine recomposition. Et il semble évident que la force militaire ne pourra, à elle seule, venir à bout d’un ennemi déterminé et aux ressources importantes.
Le propos de ce livre est de tenter d’expliquer le succès rapide de l’État islamique et de comprendre comment et pourquoi les puissances occidentales sont tombées dans le piège qu’il leur a tendu en les impliquant dans sa guerre. Pour cela, un retour sur l’Histoire est indispensable. L’histoire courte, avec l’occupation américaine de l’Irak, l’irruption des printemps arabes, mais aussi l’histoire longue, avec la genèse des États arabes créés sous l’égide des mandats britanniques et français. Car c’est bien un bouleversement général du Moyen-Orient, tel qu’on le connaît depuis près d’un siècle, qui se déroule sous nos yeux, effet direct d’un retour brutal – et pourtant prévisible – de l’Histoire.
Note de l’introduction
1. Dans la suite du texte, j’opte pour l’utilisation de l’expression « État islamique », plus neutre que le terme « Daech », acronyme de l’arabe Dawla islâmiyya fî al-`Irâq wa ach-Châm (État islamique en Irak et au Levant) qui est utilisé par les adversaires politiques affichés de l’État islamique.