«Destruktion heißt 290» – commence à dire (ou peut-être: finit par dire) Heidegger, qui avait longtemps déjà tenté d’affiner nos oreilles, de les sensibiliser à la destruction ainsi qu’au verbe, «heissen», qui veut dire vouloir dire, mais aussi appeler, nommer. Qu’appelle-t-on destruction? Qu’en est-il de la destruction qu’on appelle? Comment l’entendre? Derrida cite et traduit encore Heidegger: «“Destruktion heißt: unser Ohr öffnen, freimachen für das, was sich uns in der Überlieferung als Sein des Seienden zuspricht. Destruction veut dire: ouvrir notre oreille, la rendre libre pour ce qui, à nous livré dans la tradition, s’adresse à nous ou nous adresse son injonction comme être de l’étant291.”» Derrida poursuit et explique: «Ouvrir l’oreille pour s’approprier la tradition de la philosophie, pour correspondre à l’appel de l’être de l’étant, ouvrir l’oreille pour s’approprier aussi en “détruisant”, voilà une expérience qui peut nous donner à entendre (à écouter et à comprendre) […]292». Il faudrait donc entendre, écouter et comprendre – la destruction. Non pas la production ni la création (pas même, invention géniale de Marx à Schumpeter et au-delà: la destruction créatrice), non pas l’action ni la construction. Il faudrait écouter la destruction comme musique. Après Heidegger et Derrida, avec eux, il nous faudra au moins apprendre à entendre et à comprendre, à distinguer et à lire bien sûr, la destruction, la démolition, la dévastation, et l’annihilation. La déconstruction en dépend. Et tout le reste aussi. Soit, l’indestructible – s’il y en a.
Qu’appelle-t-on destruction? «Pour Sigmund Freud lui-même», Derrida le dit clairement, lui qui connaissait bien telles hypothèses, «la pulsion de destruction n’est plus une hypothèse discutable293.» Derrida rappelle aussi, on s’en souvient, que Freud nommait, peut-être surnommait, de trois noms ou trois mots cette même pulsion indisputable, «tantôt pulsion de mort, tantôt pulsion d’agression, tantôt pulsion de destruction, comme si ces trois mots étaient dans ce cas synonymes294». C’est d’une pulsion au travail qu’il s’agirait, une pulsion qui travaillerait à «sa propre archive, [qui] la détruit d’avance […] elle travaille à détruire l’archive». Elle est «destructrice d’archive» donc, «d’abord anarchivique, pourrait-on dire, archiviolithique295». Derrida nomme et renomme la destruction. Il lui donne le temps et le nom, une renommée. Il la surnomme – mal d’archive, par exemple («C’est ce que nous surnommerons plus tard le mal d’archive296»). Comme Heidegger (mais ce «comme» demande encore à être pensé – et c’est sans doute tout ce que nous voulions commencer à faire ici), Derrida travaille, traduit et retraduit la destruction, comme si tous ses mots, tous les mots et les phrases qu’il propose et déploie sur et à propos de la destruction, «étaient dans ce cas synonymes». On a vu qu’ils ne le sont pas, bien sûr, ou en tout cas pas vraiment. Ou peut-être pas tout à fait. Et Derrida le savait mieux que personne, qui parlait, encore et encore, de destination (et de distraction) et de destruction, qui nous a rappelé si souvent à la destruction qui arrive, partout où elle arrive. Posons, pour conclure, que c’était l’un de ses combats, l’une de ses longues guerres (avec lui-même, d’abord, et avec la destruction)297. Sera-ce finalement la nôtre? Est-il aujourd’hui temps de penser, avec Derrida, après Heidegger, de combattre aussi peut-être, au moins d’écouter la destruction qui vient, de témoigner de la destruction qui croît? «Cette destruction», disait Derrida alors qu’il s’apprêtait lui-même à conclure ce cours sur la question de l’Être avec lequel nous avions commencé notre propre cheminement,
[c]ette destruction ne sera pas un geste philosophique, bien sûr, puisque c’est dans la destruction de la philosophie que la question de l’être comme histoire a été produite. Cette destruction ne sera pas un geste décidé et accompli une fois pour toutes, par quelqu’un dans un livre, un cours, en parole ou en acte. Elle s’accomplit lentement, patiemment, elle s’empare patiemment de tout, du langage, de la science, de l’humanité, des mondes298.
290. M. Heidegger, Identität und Differenz, ga, 11, 20.
291. J. Derrida, «L’oreille de Heidegger. Philopolémologie (Geschlecht iv)», dans Politiques de l’amitié, op. cit., p. 368, où il cite Heidegger (Identität und Differenz, ga, 11, 20).
292. Ibid.
293. J. Derrida, Mal d’Archive, op. cit., p. 24.
294. Ibid.
295. Ibid., p. 25.
296. Ibid., p. 27.
297. On lira donc ces pages comme un geste de reconnaissance à l’égard de mon prédécesseur, une reconnaissance de dette, et une sorte d’appendice au livre important de Jean-Michel Rabaté, Les guerres de Jacques Derrida, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. «Humanités à venir», 2016.
298. J. Derrida, Heidegger, op. cit., p. 325. Dans le tapuscrit du Cours, on lit plutôt: «du tout du langage, de la science, de l’humain, du monde».