La connaissance de l'islam en Occident prit un nouveau tournant avec la traduction du Coran au XIIe siècle. Les sources arabes transmises en partie par l'Espagne mais aussi par Byzance permirent aux auteurs d'ouvrages polémiques de mieux s'informer sur la nature de la Révélation. Même erronée et souvent falsifiée, la vie du prophète de l'islam fut un objet de curiosité, notamment chez les fervents défenseurs de la chrétienté. Plusieurs épisodes relatifs à sa biographie, comme son premier mariage avec Khadija, sa rencontre avec le moine Bahira ou encore celle avec l'Ange Gabriel qui lui transmit la parole divine, sont mentionnés avec exactitude par les théologiens du XIIIe siècle comme Ricoldo, Raymond Lulle ou Pierre Pascal, pour ne citer que les plus avertis. Ce dernier écrit :
« Quand Muhammad atteignit l'âge de quarante ans, il abandonna l'adoration des idoles et dit qu'il était prophète et commença à errer seul dans les montagnes, dans les vallées et dans les collines, comme s'il était possédé par un démon ; parfois aussi, pendant un mois ou plus il restait seul dans la montagne près de la Mecque qui s'appelle l'Hégire. Muhammad a affirmé que l'Ange Gabriel lui est apparu pour la première fois dans cette montagne ; et Khadija sa femme fut la première à qui il l'a dit{32}. »
Cette description, qui est conforme à la sîra hormis la confusion de la montagne près de la Mecque, Hira, avec l'Hégire, nous apprend comment le Prophète a débuté tout en mettant l'accent sur la nature de la Révélation à laquelle l'auteur évidemment dit ne pas croire. Tous les faits sont relatés avec exactitude : l'effroi de Mahomet à l'apparition de l'ange dans la caverne qui lui récita les premiers versets du Coran, son retour à la maison où il raconta tout à son épouse qui essaya de le calmer en le couvrant d'un manteau, et la visite chez Waraka. Ibn Ishaq n'aurait pas fait mieux. Mais Pierre Pascal n'en tire pas les mêmes conclusions. Pour l'auteur de Sobre la Seta Mahometana, il s'agit d'une possession démoniaque. Ainsi, interpelle-t-il directement Khadija. Et le mot « démon » qu'il prononce change, bien entendu, la nature de la Révélation :
« Mais je dis maudite Khadija : tu n'affirmes pas avoir vu cet ange ou démon ; et si en vérité tu ne l'as pas vu, pourquoi as-tu cru les futilités que t'a dites Muhammad ? Ne savais-tu pas qu'il était un homme, et que par conséquent il pouvait mentir ? Mais toi et ton mari paraissez extrêmement misérables et malhonnêtes dans les expériences que vous avez menées, sans compter le fait que les expériences de cette sorte ne méritent aucune foi, et ne produisent non plus aucune certitude{33}. »
Selon Pierre Pascal, comme d'ailleurs selon tous les autres auteurs, Mahomet serait donc un faux prophète, comme il eut pour maître, en la personne de Bahira, un faux moine.
Il arrive encore que ces auteurs évoquent des détails significatifs du point de vue humain et non théologique concernant le prophète de l'islam, comme sa condition d'orphelin et plus tard d'employé de sa future épouse, Khadija, une riche veuve qui sera la première à le croire et à le suivre sur la voie périlleuse d'une nouvelle foi. Ils pensent que cette nouvelle foi risque de corriger la vraie foi, c'est-à-dire l'enseignement de Jésus, car elle s'inscrit dans la tradition judéo-chrétienne et se réclame des Écritures. Que Mahomet puisse être « le sceau des prophètes » leur pose un problème. Il leur faut le considérer comme « menteur », et aller encore plus loin en affirmant qu'il a été « meurtrier » et « adultère », pour le disqualifier aux yeux des chrétiens. Pour empêcher aussi d'éventuelles conversions. Et surtout pour affirmer que la prophétie de Mahomet ne peut être que « fausse ». Norman Daniel écrit à ce propos :
« La vie de Muhammad a été considérée comme la preuve essentielle de l'irrecevabilité de la prétention de l'islam d'être la Révélation. Elle fut souvent traitée comme la preuve la plus importante de la réfutation. À cet effet les auteurs croyaient et souhaitaient montrer que Muhammad était un parvenu païen de basse extraction, qui s'était hissé au pouvoir, s'y était maintenu par de prétendues révélations, l'avait étendu par la violence et par l'autorisation des pratiques lascives qui étaient les siennes{34}. »
Si Mahomet est presque absent dans les chansons de geste, sa présence dans les écrits théologiques donne lieu à une confrontation de civilisations. Elle n'est pas l'objet d'un échange spirituel, ni d'un dialogue interreligieux, mais un prétexte au débat théologique entre chrétiens pour mieux réfuter l'islam.
Dans ce contexte, un livre mérite l'attention car il fait de Mahomet non pas un faux prophète mais un personnage romanesque : Le Roman de Mahomet d'Alexandre du Pont, écrit en 1258 à Laon. Il s'agit d'une traduction en ancien français de la biographie romancée en latin : Otia de Machomete de Gautier de Compiègne, datant du XIIe siècle
L'action ne se déroule pas dans un pays désertique ou à la Mecque comme on pourrait s'y attendre, mais dans un cadre féodal au milieu de « bois, de prés, de cours d'eau, de vergers, de moulins, de fours, de châteaux, de domaines, de places fortifiées{35} ». L'auteur dispose ses personnages selon leur rang social dans ce décor pastoral où l'on produit du vin, de l'avoine et du blé en abondance. Des chevaliers aux châtelains en passant par les bourgeois et les paysans, tous s'inscrivent dans une hiérarchie bien structurée dans laquelle Mahomet joue, au début, le rôle du serf pour finir en baron, mais un baron bien particulier. Non seulement il est intelligent et dévoué, « un serviteur fidèle et sage » comme dit l'auteur, mais il est aussi, contrairement aux parias de sa condition, un grand érudit. « Il était, écrit-il, fort savant en matière de géométrie, de musique, d'astronomie, de grammaire, d'arithmétique, de logique et de rhétorique{36} ». Il est même capable de calculer la distance en pieds qui sépare le prieuré de Montaigu de l'abbaye du Sauvoire, cette dernière étant réservée aux filles de l'ordre de Cîteaux. Ainsi, dès le début de son récit, l'auteur donne-t-il, par une pointe d'ironie, une indication utile sur le caractère « libidineux » de son personnage. Celui-ci se servira de tous les moyens pour « enjôler sa dame », surtout de son talent de séducteur. Mahomet sait parler aux femmes ; il n'est pas seulement rusé, ce qui est déjà un signe d'intelligence, mais aussi convaincant. Ce Mahomet-là est loin d'être analphabète comme le veut la tradition islamique.
Il est au service d'une riche veuve qu'il épousera par duperie et, une fois devenu puissant, il instaurera sa propre loi en rétablissant la circoncision et l'adultère. Ces deux pratiques font certes horreur aux hommes de religion mais elles ne rendent pas pour autant Mahomet antipathique. L'auteur semble même éprouver pour lui sinon de la sympathie du moins une sorte de curiosité. On dirait qu'il est fasciné par le personnage qu'il a créé ; il ne peut s'empêcher de le considérer comme un grand gagnant même s'il finit en enfer.
Le motif de l'ermite hérétique (allusion au moine nestorien Bahira) apparaît à deux reprises dans le texte. La première fois c'est pour annoncer « les bouleversements qui conduiront à la destruction de la loi de Jésus-Christ et à l'instauration d'une fausse religion{37} » et la deuxième fois « dans l'espoir d'assurer la survie du christianisme ». Bahira n'hésitera pas à tout concéder à Mahomet pour que celui-ci puisse épouser la veuve de son maître alors qu'il n'est pas issu d'un noble lignage. Contrairement à la tradition islamique, le moine ne voit pas en lui le futur messager de Dieu mais un homme ambitieux, prêt à tout pour s'emparer du pouvoir. La prophétie n'est qu'un moyen pour arriver au but, c'est un instrument et non la volonté de Dieu. Mahomet est donc un arriviste, ce qui le rend encore plus intéressant aux yeux du lecteur comme personnage de roman.
Car il s'agit là d'un vrai récit romanesque, en vers certes, mais très narratif. Nous avons affaire à une sorte de Rastignac dont l'auteur tire les ficelles et nous décrit les exploits. Bien sûr il n'est pas visité par l'Ange Gabriel, ce qui serait une légitimation de sa prophétie, mais il est possédé par le démon. Le démon de la soif du pouvoir. « Éloigne-toi de moi, lui dit l'ermite, je n'ai que faire de toi, car tu n'aimes ni Dieu ni ses serviteurs, vil suppôt de Satan que tu es{38}. » L'ermite pourtant cédera au chantage tout en sachant que son interlocuteur « inventera une religion chimérique dont plus d'une âme aura à souffrir ». Dans cette histoire, l'Ange Gabriel étant le démon de Mahomet, son prétendu Dieu n'existe pas. Et lui, il est le fondateur d'une abominable religion.
Alexandre du Pont fait allusion, comme la plupart des auteurs du Moyen Âge, à l'épilepsie de Mahomet. Quand « il se tord en d'horribles convulsions, il roule des yeux, de sa bouche sort une espèce d'écume{39} », son épouse est effrayée. Elle s'enfuit dans sa chambre et ferme la porte à clef. Mais Mahomet, avec l'aide de l'ermite « tout velu » finit par la convaincre qu'il n'est pas épileptique et que c'est la visite de l'Ange Gabriel qui le rend dans cet état :
« Quand je me suis retrouvé étendu par terre, l'ange est descendu vers moi. La nature humaine est bien fragile : je n'ai pu supporter la présence d'un être si puissant sans être terrassé. Non que j'aie senti quelque douleur, bien que l'écume ait jailli de ma bouche et que j'aie été secoué de spasmes violents ; mais écoutez plutôt ce que Dieu m'a fait savoir et ordonné par le truchement de son ange{40}. »
Dans ce passage, Alexandre du Pont rejoint la tradition islamique qui rapporte, d'après le témoignage d'Aïcha, les mêmes symptômes. La première rencontre de Mahomet avec l'ange ne fut pas, selon les croyants, d'une douceur exemplaire. Les rencontres suivantes non plus. Les biographes musulmans du Prophète soulignent qu'il est souvent jeté par terre et secoué comme s'il venait d'embrasser une montagne. Une anecdote est significative à ce sujet. Un verset annoncé par l'Ange Gabriel alors que Mahomet se trouvait sur son chameau aurait fait plier la bête. Du Pont décrit Mahomet en proie à de terribles secousses qui le jettent à terre et demandant à sa dame :
« Chaque fois que vous verrez saint Gabriel venir en moi et qu'il me sera impossible de me tenir debout et de supporter les effets de la puissance céleste, prenez grand soin de me faire couvrir d'un précieux manteau{41}. »
Si Alexandre du Pont suit d'assez près la tradition islamique, en interprétant à sa façon les épisodes relatifs à Bahira et à la Révélation, il s'en éloigne quand il aborde le motif du taurillon portant entre ses cornes le Coran. Ce faisant, il brode sur un thème redondant dans les écrits du Moyen Âge mais qui n'est jamais mentionné, cela va de soi, dans les sources islamiques :
« Caché tout près de là se trouvait le taurillon à la robe si blanche, que Mahomet avait nourri de pain et de vin clair et sain. La loi dont il a été question plus haut et que Mahomet avait lui-même rédigée avait été fixée à ses cornes{42}. »
La foule rassemblée autour du taurillon va l'adorer tout en adoptant la loi, « écrite de la propre main de Mahomet » insiste l'auteur pour contester le caractère divin du texte coranique. Mais les adeptes de cette nouvelle religion finiront tous en enfer.
« Énorme est le butin qu'en retire Lucifer, car ils tombent directement en enfer tous ceux qui ont embrassé la foi de Mahomet et renoncé à suivre la loi de Dieu{43}. »
Finalement il ne reste plus qu'à annoncer la mort de ce faux prophète qui est précipité en enfer comme il se doit. Le récit prend fin en évoquant son tombeau flottant, autre motif récurrent dans les écrits du Moyen Âge :
« Ils lui élevèrent un tombeau voûté, fait de pierres d'aimant, et si admirablement construit qu'ils y laissèrent le corps flotter au milieu, sans rien pour l'assujettir. Il se tient en l'air, sans aucun lien, l'aimant le soutenant de par sa seule vertu, également, en toutes ses parties, et cependant il n'y touche pas. Sans y croire eux-mêmes, ses fidèles n'en soutiennent pas moins que c'est par miracle que Mahomet flotte dans son habitacle{44}. »
La duperie aura donc accompagné le prophète de l'islam jusqu'au bout.
Le Roman de Mahomet se passe dans un monde féodal avec des personnages ayant des traits propres au Moyen Âge occidental. Le protagoniste du récit agit dans un milieu chrétien où il prêche une nouvelle religion et réussit à convertir la population avant de finir en enfer. Mais ses adeptes continuent toujours à le vénérer non pas dans le décor pastoral du début, mais bien loin des châteaux et des champs cultivés, à la Mecque qui est aux yeux de l'auteur la cité de la débauche par excellence. « L'horrible pêché de luxure y est encore communément répandu de nos jours » écrit-il comme s'il voulait se faire pardonner d'avoir fait du prophète de l'islam un personnage certes « rusé » et « libidineux » mais ô combien attachant. Et intriguant.
« La “supercherie” est le mot qui résume la vie de Mahomet », écrit Norman Daniel pour expliquer en une phrase le canon qui se constitue au Moyen Âge à propos du prophète de l'islam. Mais ce canon est loin d'être inventé dans son intégralité. On y trouve, en même temps que beaucoup de falsifications, des éléments conformes à la tradition. C'est pourquoi il faudrait quelque peu nuancer le jugement de Norman Daniel qui conclut ainsi : « La déformation des faits pour combattre l'islam était une pratique universelle{45}. » Entre un Mahomet dévoré par les porcs et disciples de Bahira et un Mahomet inspiré par l'Ange Gabriel, il y a certes plus qu'une nuance. Mais c'est grâce à cette image déformée, voire saugrenue, qu'il nous est possible aujourd'hui de faire la part des choses, c'est-à-dire de distinguer la réalité historique de la légende.
Les auteurs du Moyen Âge, pour ne pas dire tout simplement ses détracteurs, ont surtout parlé de la personnalité de Mahomet en ignorant la chronologie historique. Ils passent complètement sous silence son action pour privilégier le débat théologique. Cela dit, même inventée et exagérée, la biographie de Mahomet telle qu'elle est conçue par les auteurs du Moyen Âge est aussi digne d'intérêt que le récit traditionnel.