Scène 5
MONSIEUR PURGON, ARGAN, BÉRALDE, TOINETTE
MONSIEUR PURGON. – Je viens d'apprendre là-bas, à la porte, de jolies nouvelles : qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remède que j'avais prescrit.
ARGAN. – Monsieur, ce n'est pas…
MONSIEUR PURGON. – Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d'un malade contre son médecin.
TOINETTE. – Cela est épouvantable.
MONSIEUR PURGON. – Un clystère que j'avais pris plaisir à composer moi-même.
ARGAN. – Ce n'est pas moi…
MONSIEUR PURGON. – Inventé et formé dans toutes les règles de l'art.
TOINETTE. – Il a tort.
MONSIEUR PURGON. – Et qui devait faire dans des entrailles un effet merveilleux…
ARGAN. – Mon frère ?
MONSIEUR PURGON. – Le renvoyer avec mépris !
ARGAN. – C'est lui…
MONSIEUR PURGON. – C'est une action exorbitante1.
TOINETTE. – Cela est vrai.
MONSIEUR PURGON. – Un attentat énorme contre la médecine.
ARGAN. – Il est cause…
MONSIEUR PURGON. – Un crime de lèse-Faculté, qui ne se peut assez punir.
TOINETTE. – Vous avez raison.
MONSIEUR PURGON. – Je vous déclare que je romps commerce2 avec vous.
ARGAN. – C'est mon frère…
MONSIEUR PURGON. – Que je ne veux plus d'alliance avec vous3.
TOINETTE. – Vous ferez bien.
MONSIEUR PURGON. – Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisais à mon neveu, en faveur du mariage.
ARGAN. – C'est mon frère qui a fait tout le mal.
MONSIEUR PURGON. – Mépriser mon clystère !
ARGAN. – Faites-le venir, je m'en vais le prendre.
MONSIEUR PURGON. – Je vous aurais tiré d'affaire avant qu'il fût peu.
TOINETTE. – Il ne le mérite pas.
MONSIEUR PURGON. – J'allais nettoyer votre corps et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs.
ARGAN. – Ah, mon frère !
MONSIEUR PURGON. – Et je ne voulais plus qu'une douzaine de médecines, pour vider le fond du sac4.
TOINETTE. – Il est indigne de vos soins.
MONSIEUR PURGON. – Mais puisque vous n'avez pas voulu guérir par mes mains.
ARGAN. – Ce n'est pas ma faute.
MONSIEUR PURGON. – Puisque vous vous êtes soustrait de l'obéissance que l'on doit à son médecin.
TOINETTE. – Cela crie vengeance.
MONSIEUR PURGON. – Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnais…
ARGAN. – Hé ! point du tout.
MONSIEUR PURGON. – J'ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l'âcreté5 de votre bile et à la féculence6 de vos humeurs.
TOINETTE. – C'est fort bien fait.
ARGAN. – Mon Dieu !
MONSIEUR PURGON. – Et je veux qu'avant qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable7.
ARGAN. – Ah ! miséricorde !
MONSIEUR PURGON. – Que vous tombiez dans la bradypepsie8.
ARGAN. – Monsieur Purgon !
MONSIEUR PURGON. – De la bradypepsie dans la dyspepsie.
ARGAN. – Monsieur Purgon !
MONSIEUR PURGON. – De la dyspepsie dans l'apepsie.
ARGAN. – Monsieur Purgon !
MONSIEUR PURGON. – De l'apepsie dans la lienterie9…
ARGAN. – Monsieur Purgon !
MONSIEUR PURGON. – De la lienterie dans la dysenterie…
ARGAN. – Monsieur Purgon !
MONSIEUR PURGON. – De la dysenterie dans l'hydropisie10…
ARGAN. – Monsieur Purgon !
MONSIEUR PURGON. – Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie.