Histoire des arts :
Le Malade imaginaire à Versailles

Le Malade imaginaire n'est pas une simple comédie mais une comédie-ballet, qui mêle au théâtre la musique et la danse (voir présentation, p. 14). Ce type de spectacle naît dans un contexte particulier : il est destiné à divertir le Roi-Soleil lors de grandes fêtes organisées en son honneur. Si la première représentation du Malade imaginaire n'a pas lieu à Versailles mais au théâtre du Palais-Royal1, Louis XIV peut tout de même assister à cette comédie-ballet lorsqu'elle est remontée à Versailles, en 1674, soit un an après la mort de Molière. Le spectacle est alors intégré à une somptueuse fête donnée à l'occasion de la victoire du monarque en Franche-Comté2 : les réjouissances, qui durent plusieurs jours, reçoivent le nom de « Grand Divertissement de Versailles ». Comment cette fête s'est-elle déroulée ? Comment Le Malade imaginaire y a-t-il été mis en scène ? Quelle intention anime Louis XIV lorsqu'il offre à sa cour ce spectacle fastueux ? Nous trouvons une réponse à ces questions dans le témoignage d'André Félibien (1619-1695), historiographe3 de Louis XIV, qui a consacré plusieurs ouvrages à la description de Versailles et à celle de la vie de cour.

Le programme du « Grand Divertissement de Versailles »

Grâce à André Félibien, qui fit un compte rendu précis des festivités organisées par le roi, on peut reconstituer assez précisément ce que furent les six journées qui constituèrent le « Grand Divertissement de Versailles », une des plus belles fêtes jamais organisées par le souverain dans son domaine.

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1. Quels éléments récurrents repérez-vous dans les différentes journées du « Grand Divertissement de Versailles » ?

2. Quels éléments montrent que la musique et le théâtre y tiennent une place importante ?

3. Pourquoi peut-on dire que Louis XIV cherche à surprendre ses invités ?

La représentation du Malade imaginaire
commentée par l'historiographe du roi

Le 19 juillet fut représenté Le Malade imaginaire. Le récit de Félibien nous permet de reconstituer en détail cette troisième journée de festivités. Une gravure de Le Pautre4 (cahier photos, p. 7) nous offre elle aussi un aperçu de la mise en scène de la comédie-ballet lors du Grand Divertissement.

Le dix-neuvième du même mois le roi alla se promener à la ménagerie5, où il donna la collation aux dames de lac. C'est un lieu situé dans le parc de Versailles, à l'un des bouts du canal6, vis-à-vis de trianon7. On y voit tout ce qui peut rendre la vie champêtre agréable et divertissante par la nourriture des animaux de toutes sortes d'espèces. Au bout d'une longue avenue d'arbres est un petit palais, dont la principale pièce est un salon de figure octogone. Il est environné d'une balustrade tout autour, d'où l'on voit sept tours qui aboutissent à la cour du milieu, et qui en sont séparées par des grilles de fer, qui forment une figure semblable à celle du salon. Toutes ces cours sont remplies d'une infinité d'oiseaux très rares, et d'une quantité incroyable d'autres animaux sauvages.

Après la collation qui fut très magnifique, Sa Majesté étant montée sur le canal dans des gondoles superbement parées, fut suivie de la musique, des violons et des hautbois qui étaient dans un grand vaisseau. Elle demeura environ une heure à goûter la fraîcheur du soir, et entendre les agréables concerts des voix et des instruments, qui seuls interrompaient alors le silence de la nuit qui commençait à paraître.

En suite de8 cela le roi descendit à la tête du canal, et étant entré dans sa calèche, alla au théâtre que l'on avait dressé devant la grotte9 pour la représentation de la comédie du Malade imaginaire, dernier ouvrage du sieur10 Molière.

L'aspect de la grotte servait de fond à ce théâtre élevé de deux pieds et demi de terre11. Le frontispice12 était une grande corniche architravée13, soutenue aux deux extrémités par deux massifs avec des ornements rustiques, et semblables à ceux qui paraissent au-dehors de la grotte. Dans chaque massif il y avait deux niches, où sur des piédestaux14 on voyait deux figures représentant d'un côté Hercule tenant sa massue et terrassant l'Hydre, et de l'autre côté Apollon appuyé sur son arc, et foulant au pied le serpent Python15.

Au-dessus de la corniche s'élevait un fronton, dont le tympan16 était rempli des armes du roi17. Sept grands lustres pendaient sur le devant du théâtre, qui était avancé au-devant des trois portes de la grotte. Les côtés étaient ornés d'une agréable feuillée ; mais au travers des portes où le théâtre continuait de s'étendre, l'on voyait que la grotte même lui servait de principale décoration. Elle était éclairée d'une quantité de girandoles18 de cristal, portés sur des guéridons d'or et d'azur, et d'une quantité d'autres lumières qu'on avait mises sur des corniches et sur toutes les autres saillies.

La table de marbre qui était au milieu était environnée de quantité de festons19 de fleurs, et chargée d'une grande corbeille de même.

Au fond des trois ouvertures l'on voyait les trois grandes niches où sont ces groupes de figures de marbre blanc, dont la beauté du sujet, et l'excellence du travail font une grande richesse de ce lieu.

Dans la niche du milieu Apollon est représenté assis et environné des Nymphes de Thétis qui le parfument ; et dans les deux autres sont ses chevaux avec des Tritons qui les pansent.

Du haut de la niche du milieu tombe derrière les Figures20 une grande nappe d'eau qui sort de l'urne que tient un Fleuve couché sur une roche ; cette eau qui s'est répandue au pied des figures dans un grand bassin de marbre, retombe ensuite jusqu'en bas par grandes nappes, partie21 entières et partie déchirées : Et des niches où sont les chevaux, il tombe pareillement des nappes d'eau qui font des chutes admirables. Mais toutes ces cascades étant alors éclairées d'une infinité de bougies qu'on ne voyait pas, faisaient des effets d'autant plus merveilleux et plus surprenants, qu'il n'y avait point de goutte d'eau qui ne brillait du feu de tant de lumières, et qui ne renvoyait autant de clarté qu'elle n'en recevait.

Ce fut à la vue d'une si agréable décoration que les comédiens de la troupe du roi représentèrent Le Malade imaginaire, dont leurs majestés et toute la cour ne reçurent pas moins de plaisir qu'elles en ont toujours eu aux pièces de son auteur.

André Félibien, Les Divertissements de Versailles,
donnés par le roi à toute sa cour,
au retour de la conquête de la Franche-Comté
,
J.-B. Coignard, 1674.

1. D'après la description des festivités qui ont précédé la représentation du Malade imaginaire, dans quel état d'esprit se trouvent selon vous les spectateurs au moment où ils se rendent à ce spectacle ?

2. Quels éléments du théâtre contribuent à rendre la représentation grandiose ?

3. D'après la description du décor et la gravure de Le Pautre, comment le prestige du roi se trouve-t-il renforcé ?

4. D'après vous, quel est l'effet recherché par le roi ?

5. Selon vous, dans la pièce de Molière, quelles scènes seront le mieux mises en valeur par le caractère spectaculaire des décors et de la scénographie : les scènes jouées ou les scènes chantées et dansées ?

De l'importance des spectacles :
petite leçon au dauphin

Pourquoi le roi privilégiait-il ces spectacles grandioses ? Entre 1661 et 1668, Louis XIV rédige des Mémoires pour l'instruction du dauphin, afin d'enseigner à son fils, futur héritier du trône, le fonctionnement du royaume et les devoirs d'un souverain. Dans le passage qui suit, il lui explique pourquoi il est important d'organiser de nombreux divertissements.

Cette société de plaisirs, qui donne aux personnes de la cour une honnête familiarité avec nous, les touche et les charme plus qu'on peut dire. Les peuples, d'un autre côté, se plaisent au spectacle où, au fond, on a toujours pour but de leur plaire ; et tous nos sujets, en général, sont ravis de voir que nous aimons ce qu'ils aiment, ou à quoi ils réussissent le mieux. Par là nous tenons leur esprit et leur cœur, quelquefois plus fortement peut-être, que par des récompenses et des bienfaits ; et à l'égard des étrangers dans un État qu'ils voient florissant d'ailleurs et bien réglé, ce qui se consume en ces dépenses qui peuvent passer pour superflues fait sur eux une impression très avantageuse de magnificence22, de puissance, de richesse et de grandeur.

Louis XIV, Mémoires pour l'instruction du dauphin, 1661-1668,
éd. Pierre Goubert, Imprimerie nationale, 1992.

1. D'après Louis XIV, pourquoi un souverain doit-il organiser des spectacles pour ses sujets ?

2. Quel intérêt y trouve le souverain ?

3. En présentant la comédie-ballet Le Malade imaginaire à sa cour, quelle image Louis XIV offrait-il de lui-même ?

 

F l a m m a r i o n