1933. L’avènement d’Adolf Hitler


Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler (1889-1945) devient chancelier. Le correspondant à Berlin du Petit Journal, un quotidien populaire, rend compte de cet événement capital.

 

Les flambeaux portés triomphalement, cette nuit, au son des fifres à travers la capitale, en l’honneur d’Adolf Hitler sont éteints. La fête est terminée, et la politique reprend ses droits.

En voyant défiler, pendant quatre heures de temps, les légions hitlériennes, je me demandais : « Et maintenant, qu’est-ce que leur chef, devenu chancelier, va faire d’elles ? »

Telle est, en effet, une des premières questions que le nouveau gouvernement va avoir à résoudre. Les sections d’assaut seront, a déclaré M. Frick1, le nouveau ministre de l’Intérieur, « la garde du gouvernement ». Le même problème se pose qui s’est posé, il y a dix ans, en Italie, quand le fascisme vint au pouvoir : Mussolini conserva naturellement ses milices, mais les fit entrer, à côté de l’armée régulière, dans les cadres de l’État. Ici, il est probable que Hitler va faire de ses sections d’assaut une police auxiliaire — en attendant que de nouvelles conventions internationales permettent de leur donner un autre nom. Peut-être aussi une partie sera-t-elle versée dans l’Arbeitsdient (milice volontaire du travail). Ainsi Hitler, remettant à l’État le soin d’entretenir ses troupes, se débarrassera d’un très gros souci financier.

Par contre, cette opération comporte pour lui un certain risque politique : à la longue, ses légions, ainsi transformées en police ou en milice d’État, peuvent perdre le caractère particulier, strictement national-socialiste, qu’elles ont aujourd’hui. Incorporer les troupes hitlériennes dans l’État, c’était là, hier encore, le plan de von Schleicher2 et cela reste, sans doute, aujourd’hui, celui de von Papen3 et de Hugenberg4. On peut donc prévoir que, sur le statut des troupes hitlériennes, des débats auront lieu à brève échéance au sein du gouvernement. Le fait que Seldte5, chef des Casques d’acier, ait été appelé par von Papen à faire aussi partie du cabinet, montre le souci d’équilibre : on donnera sans doute aux légions monarchistes les mêmes droits, les mêmes avantages qu’aux légions fascistes, avec l’idée de les incorporer les unes et les autres, lorsque les circonstances seront propices, dans l’armée nationale reconstituée.

Mais, avant toute chose, le souci de Hitler paraît être d’apaiser, à l’intérieur et à l’extérieur, les craintes que son accession au pouvoir pouvaient susciter. Il semble avoir d’emblée abandonné les revendications sociales de son parti en confiant le ministère de l’Économie nationale au plus conservateur des hommes politiques allemands, à Hugenberg, que, il y a seulement quelques jours, les hitlériens, dans leurs journaux et leurs meetings, appelaient encore le « renard argenté » et dénonçaient comme un cauteleux capitaliste.

La Bourse de Berlin a, aujourd’hui, été ferme, parce qu’elle a confiance dans Adolf Hitler assagi.

Les israélites allemands, de leur côté, ont des raisons d’espérer que le tribun devenu chancelier les ménagera dans ses actes plus qu’il ne les a ménagés dans ses discours. Il ne les expulsera pas, ne les mettra plus hors la loi, mais se bornera sans doute à un certain antisémitisme fiscal consistant à surtaxer les grands magasins.

Envers le Reichstag, c’est sans doute aussi une politique de calme qu’il voudra pratiquer. Certes, de nouvelles élections survenant aussitôt après l’événement d’hier, seraient, selon toute vraisemblance, favorables à Hitler. Son prestige personnel est, pour le moment, accru. J’ai moi-même entendu un certain nombre de gens, qui ne sont pas nationaux-socialistes, dire aujourd’hui : « Après tout, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas tenter cette expérience ? » Mais, d’autre part, une agitation électorale prématurée risquerait de compromettre dans son germe la légère reprise économique qui commence à se faire sentir en Allemagne. Les milieux conservateurs estiment que l’été prochain, quand le chômage sera moins grand et la vie quotidienne un peu plus facile, les partis de gauche se trouveront alors privés d’une bonne partie de leurs arguments électoraux actuels : tel est assurément le point de vue de von Papen et de Hugenberg. Ils ne manqueront pas de le faire valoir dans les prochaines délibérations du gouvernement.

Si cette politique l’emporte, le Reichstag ne sera pas dissous. Ce n’est d’ailleurs plus une nécessité pour le cabinet, puisque, assurément, il sera toléré par le centre catholique avec lequel les conversations se poursuivent aujourd’hui. N’ayant pu s’opposer à la formation d’un gouvernement dont il est exclu, le centre évitera, du moins en fait, de le combattre, ce qui donnera à Hitler une majorité et sauvera, à défaut de mieux, tout au moins, les apparences du régime parlementaire.

André Waltz, « Hitler assagi veut apaiser les craintes intérieures et extérieures », Le Petit Journal, 1er février 1933.


1.

Wilhelm Frick (1877-1946), membre du Parti national socialiste, reste ministre de l’Intérieur de 1933 à 1943.

2.

Né en 1882, Kurt von Schleicher, nommé chancelier le 2 décembre 1932, espère détacher les SA de Hitler. 11 meurt assassiné par les nazis le 30 juin 1934.

3.

Franz von Papen (1879-1969), conservateur, est nommé vice-chancelier le 30 janvier 1933.

4.

Alfred Hugenberg (1861-1951), chef du Parti nationaliste DNVP, est nommé ministre de l’Économie pour six mois.

5.

Chef des Casques d’acier, Franz Seldte (1882-1947) est ministre du Travail et commissaire du Reich pour le Service du travail (1933-1934).