3.
Je ne dirais pas qu'enfant j'étais obsédé par la mort, mais quand le sujet était abordé, il était rare que je ne pose pas de question. Comme la première fois où je me suis vraiment demandé s'il existait une possibilité de survie à la mort.
C'était l'été 1956 à Macon, Géorgie, et j'avais alors douze ans. Je me tenais au coin de notre maison, près du garage, attendant le retour de mon père. Il lui arrivait de rentrer tard. Il était chirurgien, et tout jeune que je fusse, je savais que dans cette profession, on n'avait pas d'horaires. Pourtant, je l'attendais impatiemment parce que nous avions prévu de passer le week-end dans les bois, dans une cabane louée par ma mère.
Papa sortit de la voiture, inspira l'air profondément comme si c'était la première fois de la journée, puis il sourit avant de fermer la portière. Je remarquai qu'il ne portait ni cravate ni veste, et que ses cheveux en brosse, qui avaient un peu poussé, paraissaient légèrement décoiffés, comme s'il avait passé ses doigts dedans.
« Désolé de mon retard, dit-il. Mais juste au moment où j'allais m'en aller, le cœur d'un patient a lâché et j'ai dû le faire repartir. »
Mon père était un chirurgien-né, qui aimait son métier et en parlait à toute occasion. Au dîner, nous avions régulièrement droit à ses commentaires sur la manière de soigner une rupture d'anévrisme ou les différentes façons de remettre en place une jambe fracturée. Ce soir-là, il commença à décrire la méthode employée pour les réanimations cardiaques, bien différente à l'époque. C'était, bien entendu, avant l'introduction de la technique des compressions thoraciques et l'invention du défibrillateur.
« Quand je suis arrivé auprès de l'homme, il était mort », dit mon père, avant de décrire ce qu'il fit ensuite – ouvrir d'un coup de bistouri la poitrine du malade – d'un geste du doigt le long de la poitrine d'un patient imaginaire en face de lui. « Je lui ai ouvert la poitrine juste sous le sternum et j'ai réussi à introduire ma main à l'intérieur et à presser son cœur jusqu'à ce qu'il se remette à battre. »
La discussion au sujet de cet acte aurait pu aisément être traumatisante pour un adolescent de douze ans, mais j'étais habitué à entendre des descriptions d'urgences médicales avec tous les détails cliniques. Ce jour-là, cependant, les paroles de mon père me frappèrent de manière légèrement différente. Mon esprit resta fixé sur un fait particulier énoncé par mon père : « L'homme était mort. »
À cet âge-là, l'idée d'une vie après la mort ne me serait pas venue à l'esprit. Tout jeune encore, j'avais déjà décidé que quand on mourait, notre corps se désintégrait et notre conscience disparaissait tout simplement. Mais là, pendant que papa me parlait de ranimer le cœur de l'homme qui avait cessé de battre, je me rappelle lui avoir demandé : « Tu veux dire qu'il était vraiment mort ? »
Mon père parut étonné par ma façon de présenter la situation. Je le vis réfléchir un moment à ma question, avant de l'écarter.
« Oui, l'homme était mort, mais je l'ai ramené à la vie. »
Je cessai d'écouter ce que disait mon père. Je ne pensais plus qu'à une chose : ce qu'avait pu être cette expérience pour le patient ; je me rappelle avoir pensé que cet homme avait dû se trouver dans l'obscurité la plus totale, la plus insondable et absolue – et qu'ensuite il en était revenu. Était-il conscient d'être mort au moment où il l'était ? Aurait-il pu nous raconter à quoi ressemblait l'autre lieu ? Et cet autre lieu existait-il vraiment ? Cet homme s'était trouvé dans un lieu d'étrangeté totale, et il en était revenu. Y avait-il pour nous un enseignement à en tirer ?
« Papa, as-tu parlé avec le patient quand il est revenu à lui ? demandai-je. Où est-il allé quand il est mort ?
— Eh bien, je lui ai parlé en effet, dit mon père, légèrement sur la défensive. Mais pas à ce sujet. Je lui ai demandé s'il connaissait son nom et s'il pouvait compter le nombre de doigts que je levais. Cela semblait le plus important à ce moment-là. »
Je n'avais que douze ans à l'époque, et je ne comprenais pas pourquoi mes questions sur la vie après la mort – à quoi elle ressemblait et où elle se déroulait – dérangeaient tant mon père. Le mystère s'éclaircit bien plus tard ; je suivais alors l'un des cours de philosophie du professeur Marshall à l'université de Virginie, et je sus exactement pourquoi mon père ne considérait pas la discussion sur la vie après la mort comme une « option vivante ». William James, le philosophe et psychologue du XIXe siècle qui a inventé cette expression dans Les Formes multiples de l'expérience religieuse, a défini l'option vivante comme la croyance religieuse à laquelle nous pouvons nous rattacher, généralement parce qu'elle nous a accompagnés depuis notre enfance. Ainsi, par exemple, l'hindouisme n'était pas une option vivante pour James parce qu'enfant il n'avait pas baigné dans cette religion et qu'elle ne lui était pas familière. Le christianisme l'était en revanche, parce qu'il avait été en contact avec ses préceptes dans sa jeunesse.
Mon père avait été élevé dans une famille athée et se méfiait de la religion, c'est le moins qu'on puisse dire. La notion d'une vie après la mort ne pouvait donc pas constituer pour lui une option vivante. Il devenait alors très nerveux dès que l'on discutait de religion ; il qualifiait celle-ci de « superstition institutionnalisée », ou pire. La simple évocation d'une notion comme celle de l'au-delà suffisait, s'il était de mauvaise humeur, à lui faire déverser un tombereau d'injures pour mettre un terme à la discussion. Je craignais tant ses railleries que je mis des années à comprendre que la notion de vie après la mort n'était pas forcément liée à la religion. En fait, je peux dire maintenant avec certitude que « religion » et « vie après la mort » sont deux concepts entièrement différents.
Pour être juste envers mon père, je dois dire que la survie à la mort physique ne semblait pas être une option vivante pour moi non plus, à l'époque. Je n'imaginai à aucun moment que cet homme avait pénétré, en mourant, dans une sorte de dimension de l'après-vie. Un point me fascinait : il avait atteint un état d'oblitération totale pour ensuite revenir à la vie. Que quelque chose se soit produit pendant le laps de temps où il était mort, qu'il ait pu quitter son corps et observer mon père affairé à effectuer cette procédure de la dernière chance pour lui sauver la vie, tout cela ne m'était pas venu à l'esprit. C'est maintenant que je réalise qu'il avait sans doute eu une expérience exceptionnelle et intense. Peut-être avait-il confié plus tard à son épouse avoir quitté la pièce en empruntant un tunnel de lumière et avoir rencontré des membres de sa famille décédés, lesquels l'avaient convaincu qu'une vie éternelle l'attendait après avoir quitté le monde physique.
Bien des années plus tard, les premières fois où j'entendis parler d'expériences de mort imminente, je pensai au patient que mon père avait sauvé in extremis. Je me souviens de ma réflexion : Mon père aurait-il entendu un récit de ce genre s'il avait songé à interroger le patient après l'avoir ramené à la vie ?
À peu près à la même époque, mes parents m'inscrivirent à la Stratford Academy, une école privée pour enfants doués. Les locaux, magnifiques – situés dans une demeure du vieux Sud surplombant Macon, en haut d'une colline –, se composaient d'un bâtiment principal, d'une maison victorienne et d'une remise en brique hébergeant les salles de classe et une bibliothèque.
Le directeur, Joe Hill, historien de formation, devint l'une des personnes les plus influentes de ma vie. Il exigeait beaucoup de ses élèves. Le jour de la rentrée, il entra dans la salle de classe en portant treize livres empilés et en confia un à chacun de nous. J'eus la chance de recevoir l'œuvre de Thucydide sur la guerre du Péloponnèse. J'étais en classe de première.
Mme Hill était tout aussi extraordinaire que son époux. Elle nous enseignait la littérature et chaque semaine, les treize élèves de notre classe devaient rédiger un long devoir sur ce qu'ils avaient lu. Grâce à la profonde attention dont chacun de nous bénéficiait de la part du couple et des autres membres du personnel enseignant, aucun de ces devoirs ne présentait de difficulté, en dépit de notre jeune âge.
Tout à coup, je me mis à devenir le premier de ma classe. Je n'étais plus l'« enfant brillant », comme j'avais été catalogué par d'autres élèves à l'école secondaire publique. À Stratford, je faisais maintenant partie des meilleurs élèves dans un environnement qui respectait véritablement l'intelligence. J'avais finalement trouvé le lieu qui me correspondait, et je m'épanouissais. Je cessai d'être déprimé, et mes parents remarquèrent que j'allais rarement passer de longues périodes dans la cave où j'avais coutume de me réfugier quand j'étudiais à l'école secondaire publique.
Mes parents firent grand cas de mon « retour à la normale », et je comprends maintenant pourquoi. Après tout, combien d'enfants de seize ans manifestent-ils un intérêt pour un apprentissage autodidacte ? Pas beaucoup. Était-ce anormal ? Sans doute pour un observateur extérieur, mais moi, je ne me considérais pas comme anormal. J'aimais apprendre à la manière dont la plupart des garçons aiment jouer au baseball.
Un phénomène, toutefois, n'était résolument pas normal chez moi : ma température corporelle. En dépit de la chaleur des étés de Géorgie, et des poêles et manteaux épais l'hiver, j'étais constamment glacé jusqu'aux os. J'avais une « drôle de sensation » dans la gorge, un picotement difficile à définir, et d'autres symptômes plus faciles à décrire. Tout ce qui m'entourait me semblait un rêve, et la réalité que je contemplais celle d'un autre que moi. C'était comme si une vitre s'interposait entre le reste du monde et moi. Je percevais un sentiment, fort désagréable, de déréalisation de tout ce qui m'environnait.
Ces sensations devaient être les premiers signes de l'insuffisance thyroïdienne – myxœdème – dont je souffre jusqu'à ce jour. La plupart des gens n'ont jamais entendu parler de cette maladie. Elle est provoquée par une diminution de l'activité de la glande thyroïde qui ne libère alors pas suffisamment de thyroxine, hormone qui contrôle une grande partie du métabolisme. Les personnes qui, comme moi, ont un faible taux de thyroxine – hypothyroïdie – présentent d'autres symptômes : faible métabolisme, intolérance au froid, fatigue, chute de cheveux, dépression et irritabilité. Une hypothyroïdie persistante peut entraîner la folie myxœdémateuse, pathologie qui conduit progressivement à la démence et au délire, et finalement à des hallucinations ou à des états psychotiques.
À ce stade de ma jeune vie, je n'avais pas atteint le point extrême de la folie myxœdémateuse, mais j'étais certainement aux premiers stades de l'hypothyroïdie. Le problème, c'est que personne ne le savait. J'apparaissais aux yeux de la plupart des gens comme un jeune homme réservé au physique lourd, surtout intéressé par les livres et bien moins par le monde qui l'entourait. Mais en réalité, mon problème thyroïdien croissant me laissait peu d'énergie physique et ma capacité de réaction au monde diminuait.
Curieusement, c'est mon oncle Carter qui a sans doute été le premier à diagnostiquer mon problème de thyroïde. Et je me rappelle très bien quand : mon père et moi nous trouvions avec Carter devant un magasin Walgreens au centre de Macon, quand ce dernier plaça sa main sur mon bras puis posa le dos de sa main sur mon visage. Fronçant les sourcils, il tapota le bras de mon père.
« À mon avis, Ray doit avoir des problèmes de thyroïde, dit-il. Il devrait normalement transpirer comme tout le monde en ce moment, mais il est froid comme un glaçon. »
Papa tendit le bras et posa sa main sur mon visage. Je remarquai qu'il transpirait fortement comme il se doit par un après-midi chaud et humide dans le vieux Sud. Oncle Carter suait à grosses gouttes lui aussi, sa chemise était trempée comme s'il était passé devant un gicleur d'incendie. Au moment où mon père toucha mon visage, la porte d'entrée du magasin Walgreens s'ouvrit et l'air frais du magasin climatisé s'échappa et enveloppa mon corps sec et froid.
« Ça doit être la climatisation du magasin », dit-il.
Les deux médecins échangèrent brièvement des propos sur mon cas. Mon oncle me demanda s'il m'arrivait d'avoir une « drôle de sensation » dans la gorge. Quand je répondis par l'affirmative, il se mit à me palper la gorge et me demanda si j'avais pris du poids ou s'il m'arrivait de m'apercevoir que j'avais froid à un moment où j'aurais dû avoir chaud.
Au fur et à mesure de mes réponses à ses questions, son intérêt croissait. Puis, la porte du Walgreens s'ouvrit, et ma mère et ma tante en sortirent.
« Allons, partons, dit ma tante. Il fait chaud ici. »
Aujourd'hui, quand je pense à mon attitude de l'époque vis-à-vis du savoir, je songe à cette phrase du philosophe Kant : « Deux choses m'émerveillent toujours – le firmament étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. » C'était ce que je ressentais, quand j'étais plongé dans le monde de l'astronomie et dans celui de la psychologie humaine.
Mon intérêt pour le ciel étoilé s'est éveillé un jour de 1952 alors que je parcourais les présentoirs d'un kiosque à journaux. Je me réfugiais fréquemment dans le monde des couvertures de magazines et des actualités et, ce jour-là, mon regard fut attiré par le titre en une de la revue Collier's : « L'homme volera bientôt dans l'espace. » L'auteur de cet article, qui allait changer ma vie, portait un nom imprononçable, Wernher von Braun. Au service de Hitler durant la Seconde Guerre mondiale, il avait conçu une arme évoluée pour l'époque, le missile V2, lancée à partir de bases en Europe continentale contre la Grande-Bretagne. Ces engins de mort volants, les « bombes bourdonnantes1 » comme les appelaient les Britanniques, tombaient littéralement du ciel. Ils firent très peu de victimes, mais leur présence déstabilisait les Britanniques, qui détestaient non seulement les bombes mais aussi les hommes comme von Braun qui les avait conçues : ces armes ne constituaient un atout que dans le cadre de la guerre psychologique.
À la fin de la guerre, les États-Unis ramenèrent d'Allemagne von Braun et d'autres scientifiques pour travailler sur leur propre programme de fusées. Von Braun fut notre grande prise de guerre dans le domaine scientifique. Génie et leader-né, il était responsable du programme de fusées américain qui aboutit aux premiers pas d'un homme sur la Lune et à l'envoi de vaisseaux dans l'espace. Il fut « incontestablement le plus grand scientifique de toute l'histoire en matière de fusées », comme le décrivit une source de la NASA.
L'article du magazine présentait une brève histoire des fusées. Les numéros suivants traitèrent de sujets passionnants : les satellites déjà lancés, la création de fusées à trois étages qui expédieraient l'homme dans l'espace, la création de stations spatiales géantes, les vols vers la Lune et finalement la création d'avions qui voleraient dans l'espace.
J'étais déjà mordu d'astronomie à cette époque. Mais grâce à cette série d'articles, je réalisai que nous serions bientôt en mesure de quitter la Terre et d'étudier directement bon nombre de choses que nous n'avions observées qu'au télescope ou qui n'avaient fait l'objet que d'hypothèses. En lisant ces articles, j'étais complètement transporté.
Après la publication de la seconde partie de cette série sur les voyages dans l'espace, je montrai à mon père mes lectures. Je me rappelle très bien cet événement, parce que cela marqua le début d'un nouveau fossé entre nous. Assis dans son fauteuil, il lisait les journaux quand j'ouvris fièrement les magazines et lui montrai les articles. Je m'attendais à avoir une conversation avec lui sur l'exploration éventuelle de l'espace, et je fus donc surpris de l'entendre ricaner en parcourant les pages.
« C'est absolument ridicule, dit-il, jetant les magazines à mes pieds. L'homme n'ira jamais sur la Lune ! »
Durant les quinze années qui suivirent, mon père, bardé de certitudes sur la question, me tourmenta en se moquant de ma conviction du contraire jusqu'au jour où le premier homme, Neil Armstrong, posa le pied sur la Lune. Il n'en parla plus jamais par la suite.
Rétrospectivement, je pense que mon père me considérait comme mentalement dérangé pour croire à une « telle absurdité » ; ou alors sans doute estimait-il que je gaspillerais ma vie à étudier les cieux alors que tant de choses sur terre méritaient notre attention. Il se borna à me faire clairement comprendre qu'il était totalement hostile à mon intérêt pour les voyages dans l'espace, mais ne me dit jamais en quoi cela pouvait lui poser problème.
De crainte que mon père ne jette mes magazines, je les gardais dissimulés sous mon matelas, comme d'autres garçons font avec des exemplaires de Playboy. Tard la nuit, je les sortais de leur cachette et les lisais à la lumière d'une lampe torche. Ces lectures alimentaient mes rêves nocturnes d'apesanteur.
Je conservai ces magazines des années durant. À force d'être lus et relus, ils finirent par se détériorer au point que je dus rattacher avec du ruban adhésif les couvertures aux pages pour empêcher le tout de se défaire. Je finis par les perdre quand je partis étudier à l'université.
Je ne me lassais pas d'astronomie. L'immensité de l'espace et la possibilité qu'il renferme d'autres univers, les photos de Mars avec son réseau de canaux recouvrant sa surface rouge, les photos de Saturne et l'idée que, de mon vivant, on puisse voler vers ces planètes lointaines, tout cela constitua la source première de mes rêveries. Je restais assis à mon pupitre en classe et je m'imaginais volant dans l'espace. À la fin de la journée, mon cahier était rempli de divers dessins représentant des engins spatiaux. Je me voyais assis sur le siège du pilote, ressentant la force de gravité au moment où l'engin décollait. Puis j'étais en apesanteur pendant que l'engin se propulsait à travers des univers inconnus. Parfois, je faisais un rapide voyage vers la Lune. Mais si je disposais de plus de temps, je m'imaginais poussant jusqu'à Mars, où je me posais en douceur pour voir de plus près les canaux que je ne connaissais que par des clichés assez flous. Quelquefois, dans mon esprit, des êtres vivants surgissaient de ces canaux pour me saluer et j'avais droit à une visite guidée par ces habitants d'une autre planète.
Quand j'ai commencé à nourrir cette obsession pour l'espace, je craignais que le professeur ne m'interroge, car je serais alors ramené à la triste banalité de la salle de classe. Mais au bout de quelque temps, je cessai de m'en préoccuper, faisant fi de l'embarras éventuel que me causerait ma distraction. J'étais un astronaute – un astronaute de l'espace intérieur à ce stade, mais néanmoins un authentique explorateur.
D'autres pensées me traversaient l'esprit. Je réalisais que nous étions sans doute une planète parmi des milliers ou des dizaines de milliers d'autres. L'idée d'un monde aussi vaste élargissait mon champ de conscience. Parmi ces galaxies innombrables, nous ne pouvions pas être les seuls êtres vivants, cela devenait une évidence pour moi. Quelque part dans l'espace, il existait d'autres habitants. Je me mis à dessiner les types d'êtres que nous pourrions rencontrer sur d'autres planètes. Ceux vivant sur des planètes plus grandes auraient sans doute une allure tassée due à la pression plus forte de la gravité, tandis que sur des planètes plus petites, les habitants seraient grands et filiformes parce qu'ils n'auraient pas besoin de beaucoup de muscles. Mes professeurs, très intéressés par ces illustrations simplistes, s'arrêtaient souvent pour jeter un coup d'œil en passant près de mon pupitre.
J'étais également attiré par les films de science-fiction, où figuraient inévitablement des extraterrestres débarquant de vaisseaux spatiaux, dans le but de détruire la Terre ou à l'inverse animés d'intentions pacifiques.
Pour une raison que j'ignore, mon père était contrarié lorsque mon choix se portait sur un film de science-fiction. Quand je lui demandais de l'argent de poche pour aller au cinéma, je voyais son visage virer au rouge et sa mâchoire se serrer.
« Tu gaspilles ton argent pour ces stupidités, disait-il. Tu ferais mieux de t'occuper d'autre chose, ce n'est pas ce qui manque ici. L'espace n'est qu'une excuse pour rêvasser. Tu devrais penser à ce qui existe ici sur Terre ! »
Cette réaction de la part de leur père aurait certainement perturbé d'autres enfants. Mais cela eut peu d'effets sur moi, sinon celui d'être désolé pour le Dr Moody, incapable de voir l'immense avenir offert par l'exploration de l'espace. Son attitude correspondait selon moi à celle de nombreux parents actuels qui ne voient pas les infinies possibilités qu'offrent à leurs enfants l'utilisation des jeux vidéo et la navigation sur Internet. Parfois, et même bien souvent, l'avenir est en germe dans la rêverie ou le jeu.
Mais à ce stade, je m'étais créé des exemples masculins à suivre. À cette étape de ma vie, la plupart étaient des scientifiques, Wernher von Braun en tête. Je fus donc dans tous mes états en mars 1958 quand j'ouvris le journal local et y lus à la une : « Le célèbre Dr von Braun donnera une conférence à Macon. »
Le soir de la conférence, je mis mes plus beaux habits et me dirigeai vers l'auditorium de l'université pour écouter mon idole. L'engin spatial Explorer 1, premier satellite lancé par les États-Unis, avait été envoyé dans l'espace à peine un mois plus tôt, et je m'attendais à trouver une foule compacte. Mais en arrivant, je vis que l'auditorium n'était qu'à moitié plein. Je pris place au premier rang tandis que von Braun parlait du programme spatial, son enthousiasme et son accent le rendant parfois difficile à comprendre.
J'abordai Herr Doktor à la fin de la conférence et j'engageai la conversation avec lui sur les difficultés des voyages spatiaux. La conversation dura peut-être une demi-heure, jusqu'à ce qu'un membre de son équipe fasse irruption et lui dise que sa voiture l'attendait. Von Braun me tendit la main et serra la mienne.
« Quel est votre nom, déjà ? » demanda-t-il. Je le lui rappelai et il le répéta.
Six ans plus tard, il revint à Macon, au Mercer College, et cette fois-ci l'auditorium était bondé. Le programme spatial Mercury battait alors son plein, et peu de choses intéressaient plus les Américains que les fusées, les astronautes et von Braun.
Après sa conférence, je m'approchai du podium pour le féliciter de son brillant exposé. Il était entouré d'une douzaine d'étudiants, mais quand il me vit m'avancer, il se fraya un chemin parmi eux et me tendit sa large main.
« Raymond Moody, dit-il, comment allez-vous ? »
Je fus radieux pendant des semaines. J'avais fait impression sur un immense génie. C'est donc que je devais être sur la bonne voie...
1. En raison de leur bruit caractéristique. (N.d.T.)