« Samedi 20 juin 1998
Finalement, je reprends mon journal. J’ai été frappé par deux éclairs, dont l’un des deux m’a tué et l’autre m’a rendu à la vie, et je suis resté paralysé. Je clignais des yeux, je parlais, mais j’étais incapable de bouger le moindre muscle, de mon cou à mes pieds. Maintenant, je suis dans une clinique à La Havane, Cuba.
Il y a quelques jours, j’ai vu un reportage à la télévision sur une famille qui a été foudroyée par un éclair. Un témoin, un pêcheur, a raconté avoir vu un immense éclair déflagrer sur les deux parasols. Les personnes qui s’étaient abritées dessous sont tombées par terre, chacune d’un côté, comme les pétales d’une fleur s’ouvrant, a raconté le pêcheur. J’imagine que c’est comme cela que cela s’est produit pour moi. Je suis tombé par terre comme un pétale de fleur.
La direction du Parti a décidé de m’envoyer en Afrique du Sud. Je suis parti avec une colonne militaire, en direction d’Andulo. Là je devais m’embarquer dans un petit avion en partance vers une piste clandestine en Zambie, et de là poursuivre vers Lusaka et enfin Johannesburg. Nous avons été pris dans une embuscade à quelques kilomètres de notre destination.
Ce dont je me souviens de l’attaque :
L’air brûlant. Un aigle arrêté, là-haut, très haut, épinglé sur un carton bleu. C’est alors que la jeep qui roulait devant nous s’est dressée, comme si elle avait été en carton et qu’un coup de vent l’avait fait s’envoler. Il y eut comme une sorte de vide qui l’a tirée vers l’avant et, un instant après, l’explosion. Des tirs. Des cris. La mort dansant et criant autour de moi, et moi, là, cloué à mon siège, incapable de bouger.
Je ne me souviens pas de tout ce qui s’est passé. À la tombée de la nuit, au Huambo, un garçon de l’Intelligence militaire m’a reconnu. Le lendemain, on m’a envoyé à Luanda. J’ai été traité comme un prince. On m’a fait des promesses, on m’a offert des charges et de l’argent. Ils ne se sont pas rendu compte que je leur aurais donné tout ce qu’ils voulaient. Je hais Savimbi7. Je lui souhaite de mourir d’une mort cruelle. Je n’ai jamais parlé de ça avec personne. Je n’ai jamais écrit quelque chose comme ce que j’écris dans mon journal. J’avais peur que la police du Parti le lise. Je n’ai rien d’autre. J’ai perdu deux de mes fils. J’ai perdu ma femme. Il y a longtemps que j’ai cessé de croire à la guerre. Alors j’ai accepté un accord, je leur ai dit tout ce dont je me souvenais. Ma mémoire était, et elle est toujours, pleine de trous, comme la route de Canjala. Au début, ils me soupçonnèrent, ils se disaient que je faisais celui qui ne se souvient pas pour les berner. Je suis resté trois mois à l’hôpital militaire. J’ai guéri de la paralysie, mes blessures ont cicatrisé, mais ma mémoire n’est pas revenue. Finalement ils m’ont envoyé ici, une clinique spécialisée en traumatismes de guerre. Je suis bien. Tout est très propre, très tranquille.
Dimanche 21 juin 1998
Le poète David Mestre est mort la semaine dernière. Je l’ai appris par un général angolais qui s’appelle Amável Guerreiro, un mulâtre de Calulo, qui est là pour se faire soigner d’une angoisse schizophrénique (il entend des voix). David Mestre est mort au Portugal fâché avec le régime. J’ai déjeuné avec lui à Luanda, en 1994, peu de temps avant les élections. Il m’a offert un livre dédicacé : “Pour un kwacha 8 (presque) repenti.” Je ne sais pas comment il a compris mes doutes. J’ai un peu peur des poètes. Les bons sont des espèces de devins.
Lundi 22 juin 1998
Hier une psychologue encore jeune, belle, très pâle, que tout le monde appelle Flocon de Neige, est venue me voir. Je ne sais pas quel est son vrai nom. “Racontez-moi votre vie”, m’a-t-elle demandé.
Elle est si belle, avec une telle lumière dans les yeux, que j’ai commencé à parler. Je lui ai raconté ce que je me rappelais. Je me suis engagé à dix-sept ans dans les troupes du Galo Negro9, là, au début de tout, dans la terrible enfance de la patrie. Les premiers mois, je lui ai dit, les premiers mois, c’était la fête, tout le monde voulait se battre. Déjà on s’entretuait, déjà on se tuait, mais on savait pourquoi. On y croyait. D’un côté les communistes, de l’autre nous, qui luttions pour la démocratie et contre les Russes et les Cubains.
Flocon de Neige m’a corrigé : “Non, camarade, d’un côté vous, les fantoches de l’impérialisme, soutenus par les racistes sud-africains, de l’autre les camarades socialistes et les prolétaires internationalistes.”
Je n’ai pas compris si elle se moquait de moi ou si elle croyait vraiment ce qu’elle disait. J’ai approuvé. C’était pareil pour moi. La guerre a trop duré. À partir d’un certain moment, on ne savait plus pourquoi on se tuait. On tuait par habitude. Certains, par vice. Oui, beaucoup avaient pris goût à tirer. Ils plongeaient au milieu des balles en riant comme des fous, comme quand on saute d’une falaise dans la mer agitée, comme quand on parie tout dans une partie de poker, comme quand on déclare son amour à la plus belle femme du monde. Ils m’ont donné un poste à l’Intelligence militaire. L’une de mes fonctions était d’interroger des prisonniers. Un jour, on m’a amené un homme très effrayé, le visage défoncé de coups. Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Brinca-na-Areia, Joue-sur-le-sable, c’était le nom qu’on lui donnait, mais je crois qu’il s’appelait Abel. On avait grandi ensemble. On était tous les deux des enfants de machinistes. Le quartier des Cheminots se trouvait derrière la gare. Des maisons basses. Des grands jardins plantés d’arbres fruitiers. Des chiens aboyeurs. Des poules qui grattaient le sol entre les pieds de choux. C’est ce dont je me souviens.
Brinca-na-Areia devait être un peu plus vieux que moi. Il m’a demandé des nouvelles de mes sœurs, de mes cousins, de mon père. On a ri des vieilles histoires. Les sérénades qu’on allait faire aux filles à la Maison des jeunes. Les petits pains chauds qu’on mangeait à l’aube à la boulangerie Confiança. Le jour où Junior s’est endormi tellement il était soûl, après une nuit de fête au club Atlético, et qu’Alvarito a chié dans sa main. Et qu’après, Brinca-na-Areia a mis une cigarette allumée dans la bouche de Junior qui l’a brûlé et que le malheureux a frotté sa bouche avec sa main dégueulasse. On riait tous les deux. Pendant qu’on riait, on redevenait amis. Et puis je me suis tu et il s’est mis à pleurer.
Flocon de Neige ne croit pas que mes problèmes de mémoire, de tous ces trous qui me tourmentent, ont quelque chose à voir avec les éclairs. Elle pense que mon amnésie vient seulement de la violence de la guerre. Des traumatismes, dit-elle, c’est le diable. Elle s’intéresse à moi comme un entomologiste à un insecte rare. Je suis un insecte rare. Je suis bien plus rare que je n’en ai l’air. Bien plus insecte. Mais je ne le lui dis pas.
Dimanche 16 août 1998
Drôle de matin. Je me suis réveillé avec des douleurs fortes dans le dos et la poitrine. Je suis passé devant la télévision, dans la salle de repos, et l’appareil s’est éteint tout seul. C’est déjà arrivé quelques fois. Les fous m’engueulent. Ils disent que j’interfère avec les appareils électriques. Peut-être. Je suis un éclair au ralenti.
…
Flocon de Neige est arrivée à l’hôpital très enthousiaste, un grand sourire aux lèvres : “J’ai rêvé de vous, m’a-t-elle dit. Vous portiez une veste en soie, de couleur pourpre.” Je l’ai regardée, méfiant. Je n’ai jamais eu de veste de cette couleur et je n’en ai jamais vu.
Mardi 18 août 1998
Flocon de Neige est revenue me voir : “Tu étais là, camarade, avec cette veste d’une couleur pas possible, tu parlais en portugais, mais moi aussi je parlais en portugais, et ce que tu me disais était cohérent, d’une cohérence qui n’existe pas dans les rêves.” Je l’ai écoutée en silence. Elle a ajouté : “Si tes rêves ont quelque sens après ton réveil c’est peut-être parce que tu n’es pas encore réveillé.”
Mercredi 19 août 1998
Aujourd’hui c’est le général Amável Guerreiro. Puis, deux infirmières. Et, après, un homme de ménage. Ils ont tous rêvé de moi. On dirait une épidémie. Je trouve ça drôle. Je me marre beaucoup. Je n’ai jamais été un type très populaire, bien au contraire, je ne sais même pas me faire des amis, et là, tout d’un coup, je suis devenu célèbre.
Samedi 22 août 1998
Je dois être la seule personne ici qui ne souffre pas de troubles mentaux. Cela me rappelle une histoire que me racontait ma grand-mère. Dans un quimbo, un hameau, quelconque il était tombé une pluie très bizarre. Tous ceux qui étaient touchés par cette pluie devenaient fous. La population entière est devenue folle, à l’exception d’un vieux qui était en train de dormir dans sa case pendant que la pluie tombait. Alors, le vieux est sorti dans la rue et un petit garçon s’est approché de lui et lui a craché dans l’œil, une dame l’a croisé et lui a montré ses fesses, une autre s’est mise à le suivre en lui criant des insultes, et ça a continué comme ça toute la journée. À la nuit tombante, le vieux, désespéré, s’est jeté dans une mare. Je sens une affliction semblable. Tout le monde rêve de moi. Moi, vêtu d’une veste de soie violette, allant et venant. Au début j’ai trouvé cela amusant. Maintenant, cela commence à me faire peur. Les mêmes personnes qui, auparavant, me saluaient avec amusement, commencent à me regarder avec méfiance.
Lundi 24 août 1998
Aujourd’hui, un fou est venu se placer devant moi en me barrant l’accès au réfectoire. Il s’est mis à me crier après. Je n’ai pas compris tout ce qu’il me disait, mais j’en ai compris suffisamment. Il pense que je suis un quimbandeiro, un sorcier. Un autre l’a rejoint, puis un troisième, un quatrième et un cinquième. C’était comme un mur de furieux. J’ai reculé, je suis rentré dans ma chambre. Je me suis enfermé à clé. J’entendais les hurlements dehors, une agitation croissante. Les coups ont commencé à pleuvoir sur la porte. J’ai cru que j’allais me faire lyncher. Finalement, Flocon de Neige est venue à ma rescousse, protégée par trois soldats. Nous avons pris une voiture. “Tu n’es pas en sécurité dans l’hôpital”, elle a dit. J’ai eu peur qu’elle se mette à pleurer. “Il y a ici des gens très arriérés. D’abord cette hystérie collective que, je le regrette, j’ai moi-même commencée. Puis les accusations de sorcellerie – parce que tu sais que c’est bien de cela qu’ils t’accusent, les tiens, les miens, tout le monde, tu le sais ?”
Je n’ai pas répondu.
Pendant la guerre j’ai vu ce qui ne s’explique pas. Des lumières traversant les murs, les pluies d’araignées et d’oiseaux morts. Je me souviens, encore aujourd’hui, d’une lagune hors de laquelle sautaient de grosses grenouilles jaunes comme des citrons. Ceux qui mangeaient ces grenouilles se mettaient à parler une langue étrangère. Les gens voulaient parler portugais ou umbundo, mais ils n’arrivaient à parler que cette autre langue. Ils se comprenaient entre eux. Nous, qui n’avions pas voulu manger ces grenouilles, on ne comprenait rien. Je me souviens aussi d’un vieux qui vomissait des petits serpents comme si c’était des spaghettis. Je me rappelle des arbres chargés de minuscules crabes lumineux. La nuit, ils faisaient penser à des arbres de Noël. Il y avait un imbondeiro qui, le soir, chantait les chansons les plus tristes du monde. J’ai vu des femmes fusillées, lapidées, brûlées vives parce que les soldats les accusaient de voler la nuit avec les chauves-souris, ou de les séduire avec des chants mélodieux pour les transformer après en oiseaux. J’ai vu des soldats qui croyaient avoir été transformés en oiseaux, qui pépiaient, accroupis sur les branches de grands arbres. Un jour, on m’a amené un homme, un célèbre sorcier, accusé d’avoir voulu empoisonner Savimbi. Pendant qu’on parlait – parler n’est peut-être pas le mot le plus adéquat – l’homme a commencé à vieillir. Il n’a rien pu avouer parce qu’il est mort de vieillesse dans mes bras.
Mardi 25 août 1998
Je me souviens très souvent d’un capitaine sud-africain, à Mavinga, le capitaine Petrus Viljoen, je me souviens de lui quand il a sauté sur une mine et perdu ses deux jambes, je me souviens de lui qui me tenait la main, comme une fiancée, et me chuchotait à l’oreille : “Petit frère, petit frère, cher petit frère”, dans un portugais plein de “erres” et d’erreurs, “ton pays est si vert, ton pays est si vert, je voudrais être vert comme ton pays”. Il m’a demandé du whisky, il aimait le whisky, on n’avait pas de whisky, alors je lui ai donné un peu de marufo10, et il est mort dans mes bras en souriant. Cette même nuit j’ai rêvé de lui et c’était un homme vert, vert comme l’herbe après la pluie, une tête d’hippopotame à la place de sa tête d’avant, et pourtant je l’ai reconnu, je l’ai reconnu à son sourire, et il m’a dit d’une voix aussi triste que celle de l’imbondeiro chanteur : “Petit frère, petit frère, on s’entretue sans aucune raison, ceux qui nous envoient aujourd’hui à la mort sont déjà en train de se préparer à changer de côté.”
À compter de ce jour, j’ai souvent rêvé du capitaine Petrus, j’ai souvent rêvé des autres morts, y compris ceux que j’avais moi-même envoyés dans l’au-delà, et tous ces morts me parlaient de lendemains dénués de sens et de la bêtise de la guerre, et j’ai commencé alors à me relâcher dans mes devoirs, dans mon hygiène et surtout dans ma propre sécurité. Mes supérieurs m’ont convoqué, “Qu’est-ce qui se passe, brigadier, vous qui avez toujours été un exemple de discipline, d’organisation, de brio militaire, et là vous parlez tout seul, mal habillé, mal rasé, les savates aux pieds, vous avez l’air d’un vagabond, d’un fou”, et moi, sans réponse, je les regardais dans un silence qui les mettait encore plus en colère. Un matin, je suis monté sur un toit pour réparer une antenne, il pleuvait, et j’ai pris deux éclairs dans le corps, je suis mort et j’ai ressuscité, et j’ai perdu dans cet accident un morceau de ma mémoire, ou plutôt de nombreux morceaux de mes souvenirs.
…
Je suis maintenant dans un petit appartement, dans un immeuble qui ressemble à ceux qu’on a à Luanda. Des gens font griller des côtes de porc sur les balcons (presque sans viande, que du gras et des os). Ce qu’ils mangent ici, nous ne le donnerions pas à nos chiens. Ces gens-là ont faim. Flocon de Neige m’a interdit de sortir. Je ne peux pas parler avec les voisins.
Vendredi 28 août 1998
J’ai passé ces derniers jours enfermé. Je ne fais presque rien. J’écoute les rumeurs de l’immeuble. Une employée vient le matin faire le ménage. Elle m’apporte de quoi manger et boire. Elle s’appelle Concepción et paraît très vieille. Elle est à moitié sourde. Peut-être qu’elle travaille pour la police et fait semblant d’être sourde, histoire de mieux entendre ce que je dis. Ce qui est sûr, c’est que je n’arrive pas à engager la conversation avec elle.
Samedi 29 août 1998
Cet après-midi Flocon de Neige est arrivée à la maison en compagnie d’un militaire. Le type portait un bermuda jaune et une chemise fleurie, comme ce que portaient mes cousins plus âgés dans les années 60. Il avait même des lunettes rondes à très fines montures, à la John Lennon. Ça aurait pu être un hippie égaré dans le temps, mais il a suffi que ses yeux butent sur les miens pour que je devine sa profession. Des collègues de métier se reconnaissent au premier regard. L’homme s’est assis devant moi, m’a donné une petite tape sur le genou et murmuré : “Alors, moreno, il paraît que tu t’infiltres dans les rêves des autres. Comment tu fais ?”
Je n’ai pas apprécié qu’il m’appelle moreno. Mais il a souri et j’ai fait pareil. Il s’est mis à rire. On a ri tous les deux aux éclats. Au bout d’un moment, le militaire s’est ressaisi. Il a arrangé sa chemise. Il est devenu très sérieux. “Quelle histoire de fou, camarade, quelle putain d’histoire. Un de ces jours, ils vont m’envoyer interroger l’homme invisible.” Il a dit ça sur un ton grave et je me suis ressaisi moi aussi. “Camarade, tu as devant toi un Cubain rare, un authentique marxiste-léniniste. Je ne crois pas à toute cette merde de santería11 ni en Jésus-Christ, ni en sa sainte mère montée au ciel un 15 août à bord d’un nuage argenté. Ce serait plus facile pour moi si tu me disais tout de suite quelle saloperie de poison tu as donné à boire aux fous pour qu’ils se mettent tous à rêver de toi. J’en prendrais bien un petit peu de ton sacré poison, vu que j’aimerais bien être rêvé par une certaine Isabel, j’aimerais bien me promener le dimanche dans ses rêves, comme si on était sur le Malecón.”
Il a fait une longue pause. Je sentais son haleine, une vague odeur de fruit pourri. Il avait peut-être du diabète. Il n’avait peut-être pas mangé depuis longtemps. Il avait des cernes profonds comme des puits. Le plus probable était qu’il avait travaillé sans relâche depuis vingt-quatre heures. N’importe quel homme fatigué et ayant faim est dangereux, plus encore si c’est un officier de l’Intelligence militaire cubaine. Il valait mieux que je n’indispose pas un type comme ça.
“Excusez-moi, camarade, j’ai murmuré les yeux baissés, sur le ton de voix avec lequel je me serais adressé à Dieu, s’Il m’était apparu, là, à cet instant, et que c’était un lion affamé. Dites-moi ce que vous voulez de moi. Je suis prêt à collaborer au mieux.”
L’homme s’est un peu détendu. Il a voulu savoir ce que je pensais de tout ça. Je lui ai dit que je trouvais que cette histoire était un pur délire. Le Cubain a semblé apprécier ma réponse : “Encore heureux, brigadier, il a rétorqué. Vous êtes brigadier, n’est-ce pas ? Je sais que vous avez combattu du côté des fantoches. Je vous remercie pour votre sincérité. Je m’appelle Pablo, Pablo Pinto, et je suis capitaine. Ça paraît impossible et pourtant, là-haut, ils ne pensent pas comme nous. Ils veulent que nous enquêtions. Ils voudraient avoir un agent capable de se promener dans les rêves des gens. Cela dit, entre nous, il semble que la CIA prenne au sérieux des projets encore plus délirants. Donc, nous allons enquêter.”
Je n’ai pas réussi à cacher mon inquiétude. Le capitaine a souri. “Du calme, camarade, du calme, il fait bientôt nuit, vous allez vous coucher et dormir, le bon peuple cubain dort, et demain matin nous viendrons parler à quelques-uns de vos voisins. Ceci, en partant du principe que vous n’arrivez à envahir les rêves des gens que s’ils dorment à proximité.”
Je hochai la tête, très las. “Sans vouloir vous offenser, capitaine, vous êtes devenu fou !”
“Oui, oui, tu as raison, tout ça c’est de la folie. On va résoudre cette histoire en une semaine et après tu retournes en Angola. Je me souviens des femmes de ton pays. De belles femmes. Je me souviens aussi de la nourriture, du chevreau rôti, du poulet à l’huile de palme et cette pâte de manioc, le funge, hein ? Tout ça très bon. Une excellente nourriture, de belles femmes, une musique presque aussi bonne que la nôtre. Votre problème c’est l’indiscipline et l’arrogance. Si ce n’avait été pour notre intervention, en 75, et plus tard à Mavinga, vous seriez aujourd’hui une province sud-africaine. Toi, brigadier, tu aurais aimé qu’Angola soit une province sud-africaine ?”
“Non, il n’en a jamais été question. L’Afrique du Sud n’a jamais prétendu annexer l’Angola.”
“Non ?! Voilà que tu parles encore comme un fantoche…”
Je n’ai pas compris si le gars plaisantait ou s’il parlait sérieusement, si bien que je suis resté muet, et les yeux baissés. “Si tu veux vivre, disait mon père, fais semblant d’être mort.” C’est quelque chose que tous les pauvres apprennent dès le plus jeune âge. Se faire passer pour muets, sourds et aveugles ; à se faire minuscules et sous terre, comme des défunts.
Vendredi 4 septembre 1998
Je me suis réveillé en sentant une bonne odeur de café venant de l’appartement de droite. Dans la cuisine il y a un frigo. Sur le frigo, près d’une fenêtre, quelqu’un a posé une cage en fil de fer avec deux canaris. La fenêtre donne sur une petite rue étroite, tranquille. Les oiseaux chantent toute la journée. Ils se taisent à la tombée du jour et la maison alors devient triste. Je leur change l’eau. Je leur donne du plantain et des petits morceaux de banane qu’ils picorent joyeusement. J’ai donné au plus gros le nom de Bucha. Et Estica au plus maigrichon. Je leur parle beaucoup. Peut-être qu’ils rêvent de moi.
…
Je me couche toujours très tôt. Je reste attentif aux bruits, étendu sur mon lit, en attendant le sommeil. Je suis déjà capable d’identifier la plupart des voix. Dans l’appartement au-dessus vit un couple. Elle doit être très jeune. Lui, non. Ils discutent toutes les nuits, puis ils vont au lit. “Vas-y, papy, donne-moi tout !” crie la jeune fille. L’homme halète et se démène. “Frappe-moi, papy, frappe ta femme. Frappe-moi au visage. Frappe fort !” crie la jeune fille, et j’entends le bruit des claques de l’homme sur sa chair à elle. Leurs efforts à tous les deux font trembler le lustre de la pièce.
À droite vit une famille avec quatre enfants et un grand-père malade. Le vieux tousse, tousse, tousse toute la nuit. Je me réveille de temps en temps pour pisser et je l’entends de l’autre côté du mur, qui se bat contre la maladie, en insultant Jésus-Christ et la Vierge Marie dans un espagnol exubérant, en insultant Fidel Castro, en insultant ses enfants, tous ses enfants, qui ne s’occupent pas de lui et le laissent pourrir là, au lieu de l’envoyer à Miami.
Dans l’autre appartement vivent un pianiste de jazz et deux danseuses de cabaret. Le pianiste a un piano. Il joue de vieux boléros que je connais bien : Porque tú me acostumbraste, Solamente una vez, Bésame mucho, Angelitos negros ou Las simples cosas. J’aime celui-là. Là-bas dans la forêt, à l’époque où j’étais guérillero, on écoutait aussi de la musique afro-latina. Un jour on a pris un capitaine cubain, un type sympa, très drôle, appelé Ramirez. Il chantait. Il chantait même bien. Je l’ai entendu chanter à Jamba, accompagné par un groupe de jeunes appelés les Jaguars noirs. Malheureusement, le Vieux a décidé de fusiller le Cubain. Le pianiste, mon voisin, joue toutes ces chansons avec une vraie émotion, en les réinventant au fur et à mesure qu’il les joue, si bien que j’ai l’impression que je ne les connais pas au moment même où je les reconnais. C’est le meilleur moment de ma journée.
Samedi 5 septembre 1998
Pablo ne veut pas que je m’approche des fenêtres qui donnent sur la galerie commune. Les voisins ne doivent pas savoir que je suis là. Alors je me cache derrière les rideaux et j’observe le voisinage. J’ai parfois vu le pianiste en train de se préparer pour aller travailler. Je l’ai vu aussi avec les danseuses, échangeant leurs impressions sur les clients du cabaret où ils se produisent tous les trois. Une autre fois je l’ai aperçu en train de bavarder avec une jeune fille aux longues jambes. Je crois que c’est la voisine de l’étage au-dessus. Hier je me suis levé très tôt et je l’ai surpris enlacé à un garçon maigre, aux cheveux rouges, à l’accent américain.
Dimanche 6 septembre 1998
Pablo est revenu. J’ai compris à peine avait-il refermé la porte qu’il n’apportait pas de bonnes nouvelles. “Brigadier, mon cher brigadier, il a commencé par me dire, ton histoire devient de plus en plus délirante. On a parlé à tes voisins. On a parlé avec chacun séparément. Ils s’attendaient à tout, sauf à ce qu’on se préoccupe de ce dont ils rêvent. Je me suis même fait insulter par un petit vieux.” Pablo a rigolé en secouant la tête. Il a imité la voix du vieux. C’était un bon imitateur. “‘Grand fils d’un bouc syphilitique, alors maintenant rêver c’est devenu un crime ?’ J’ai dû m’armer de patience. J’ai inventé toute une histoire. Non, je ne suis pas un flic. Je suis psychologue. Nous faisons une étude sur les rêves de la population cubaine. Enfin, ça n’a pas été très facile, au contraire. C’est la mission la plus étrange de toute ma vie.”
Je l’ai regardé, furieux. Il m’a rendu mon regard, comme si on était deux boxeurs avant le premier coup de poing. Il attendait que je dise quelque chose. Je suis resté muet. Un flic, et moi j’ai été un bon flic, apprend à gérer les silences. Alors, le mec a pris un siège et il s’est assis en face de moi : “La merde c’est qu’ils ont tous rêvé de la même personne. Un homme qui portait une veste violette. Je leur ai montré une photo de toi et ils n’en sont pas revenus. Pas revenus et peut-être un peu effrayés.”
“Ils m’ont reconnu ?”
“Oui, oui, presque tous. Pas le petit vieux. Ou alors il t’a reconnu mais n’a pas voulu me faire ce plaisir. En tout cas, il sait que je ne suis pas psychologue.”
J’ai hoché la tête, j’étais de plus en plus inquiet : “Mais qu’est-ce que je foutais dans leurs rêves ?”
Pablo a enlevé ses lunettes. Il a nettoyé les verres avec un pan de sa chemise : “Sérieusement, tu ne sais pas ?”
“Putain, comment je pourrais le savoir ?”
Pablo a planté l’index de sa main droite sur ma poitrine : “Attention, enfoiré, à comment tu me parles, ne me manque pas de respect. Tu te promènes dans les rêves de tous ces gens et tu ne te souviens de rien ?”
“Non. Non. Je ne me souviens de rien !”
“D’accord, pas la peine de se fâcher. On va faire la chose suivante : je vais rester dormir ici, avec toi, les prochaines nuits. Ça t’ennuie ?” On aurait dit un chat s’amusant avec un moineau. Il a remis ses lunettes. Avec les lunettes, ses yeux paraissent plus petits et plus durs. “Du calme, camarade. Je dors ici dans le salon, sur le canapé. Toi, tu continues à dormir dans la chambre. Pour parler franchement, je suis assez curieux. Toi aussi, tu devrais l’être. Je souffre de cauchemars bizarres. Vraiment bizarres. Je ne les reconnais pas comme miens. Tu vas avoir le privilège de t’y promener.”
…
Pablo fait frire des bananes vertes dans la cuisine.
…
On a dîné ensemble dans le salon, en caleçon, dans une intimité de couple. Vers minuit, le vieux de l’appartement du dessus s’est mis à crier après la jeune fille aux longues jambes.
“C’est toujours comme ça ?” a voulu savoir le capitaine.
“Oui. C’est comme ça toutes les nuits. Dans un petit moment ils vont aller se coucher.”
Quelques minutes plus tard, le lustre de la salle a commencé à danser. Je voyais l’ombre de Pablo grandir sur la mienne, comme si elle allait la dévorer puis s’enfuir, se cacher dans un coin. Le capitaine a hoché la tête, impressionné : “Ce sacré vieux bonhomme était journaliste. Il s’appelle Nicolás Santa-Maria et il a soixante-quatorze ans, tu le crois ?”
“Il a l’air en pleine forme.”
“Et il l’est. Droit et lucide comme le commandant Fidel. Personne ne lui donne plus de cinquante-cinq ans. Tu seras encore plus étonné si je te dis que le gars a été en prison pendant vingt ans. Je ne vais pas te raconter pourquoi il a été en prison aussi longtemps, c’est secret d’État.”
Pablo a attendu que le couple ait conclu sa furieuse gymnastique nocturne, il s’est levé et m’a souhaité de beaux rêves, et je suis retourné dans ma chambre. Il s’est couché. Je l’entends ronfler dans le salon.
J’écris. Je n’arrive pas à dormir. Je suis terrifié à l’idée de fermer les yeux et de me réveiller, en sursaut, dans l’un des rêves de Pablo.
Lundi 7 septembre 1998
Il est maintenant deux heures de l’après-midi. J’ai fini de déjeuner. Ce matin vers six heures et demie, quand le capitaine s’est levé et qu’il est entré, sans frapper, dans ma chambre, je devais avoir une drôle de tête. Il m’a regardé l’air dégoûté : “Caramba, moreno ! Tu as vraiment la tête de quelqu’un qui a passé la nuit à voyager dans les rêves des autres. Ça doit être drôlement fatigant.”
Je lui ai dit que j’étais désolé de le décevoir : je n’avais pas du tout dormi. J’avais passé la nuit à me retourner dans mon lit. Pablo s’est assis sur un coin de la table, le visage tourné vers la fenêtre, moitié en colère, moitié déçu. “C’est pour ça que je n’ai pas rêvé de toi. J’ai encore souffert d’un de ces cauchemars extravagants et tu n’es pas apparu, mon salaud.”
Je me suis énervé. Je lui ai dit que je me foutais de ses cauchemars et des cauchemars des Cubains. Je voulais retourner à Luanda. Pablo ne m’a pas écouté. Il s’est levé. Il s’est lancé dans une danse nerveuse à travers la chambre. Quatre pas d’un côté, quatre pas de l’autre. Quatre pas d’un côté, quatre pas de l’autre. Il a cherché quelque chose dans les poches de sa veste, puis il a renoncé. “Je n’aurais jamais dû arrêter de fumer. Ne plus fumer me ruine la santé. Quant à toi, moreno, tu dois dormir ! Le contrat est simple, on te donne un lit, on te nourrit, on te lave ton linge, et toi tu dors. Si tu refuses de dormir, je le prendrai très mal, je serai très fâché avec toi. Je pourrais t’arrêter pour… pour… J’en sais rien pour quel putain de prétexte je pourrais t’arrêter…”
“Alors arrête-moi ! N’importe quel prétexte est bon. À Cuba, comme en Angola, on peut arrêter quelqu’un pour n’importe quoi – les livres qu’on lit, une coupe de cheveux, la largeur des pantalons, les visas sur les passeports, la religion, les habitudes sexuelles ou alimentaires. Tu peux même m’arrêter parce que je refuse de dormir.”
“Tu as raison, je vais te faire arrêter même sans aucun motif. Tu vois, à l’heure qu’il est, je pourrais être à la fenêtre de mon humble palais, en train de manger mon pain trempé dans mon café au lait, en regardant dehors le défilé des filles. J’habite près d’une école. Oui, une école. Toutes ces petites filles avec leurs petites jupes courtes et leurs petits corsages bien serrés. Rien que d’y penser, je me sens plus homme. Au lieu de ça, je me réveille sur un canapé du temps de Batista, et je me trouve devant ta tête de chien battu. Cette nuit, je vais prendre des mesures drastiques.”
…
Pablo est arrivé à dix heures du soir avec les mesures drastiques : deux comprimés pour dormir. Il m’a montré les comprimés : “Avale ça.”
J’ai avalé les comprimés sans discuter. On va voir si j’arrive à dormir.
Mardi 8 septembre 1998
J’ai dormi comme une bûche. Je me suis réveillé requinqué, la peau fraîche et l’âme légère. Pablo m’attendait dans la cuisine en préparant des œufs au plat. “Tu as bonne mine ce matin, camarade. Je vois que tu as dormi.”
J’ai répondu que oui, que j’avais dormi, très bien dormi.
“Tu as dormi huit heures et vingt-deux minutes. J’ai rêvé, camarade, j’ai rêvé, mais pas de toi. De deux choses l’une : ou on est devant une belle arnaque collective, ou tu évites d’entrer dans mes rêves.”
J’ai mangé mes œufs, très agacé, en faisant la gueule et les yeux baissés sur mon assiette. L’après-midi Pablo est passé à l’appartement pour m’informer, quelque peu perplexe, que personne dans l’immeuble n’avait rêvé de moi ces deux dernières nuits. “On va réessayer ce soir. Sans les comprimés.”
Il est revenu, quelques heures plus tard, avec du poulet grillé pour le dîner et deux bouteilles d’un vin chilien appelé Gato Negro. Je n’apprécie pas trop le vin, je suis plutôt bière, mais j’ai aimé celui-là. On a bien mangé et on a fini la bouteille de Gato Negro. Pablo m’a un peu raconté sa vie. À dix-huit ans, il s’était engagé pour aller combattre en Angola, non pas par conviction idéologique, car à cet âge il ne croyait en rien du tout, mais pour échapper à un père despotique qui voulait le voir devenir médecin, comme lui-même, et son grand-père et son arrière-grand-père avant lui. Il est revenu à La Havane transformé en un authentique communiste ; et en plus, a-t-il ajouté, en militaire. Il a prononcé le mot militaire très sérieusement, mi-li-tai-re, en me regardant droit dans les yeux.
J’ai soutenu son regard. À ce stade de ma vie la seule chose à laquelle j’aspire, c’est de me voir délivrer de l’armée. J’en ai assez des militaires. Pourtant je comprends le dévouement. L’institution castriste est beaucoup plus qu’une grande famille. L’armée est comme une symphonie, une symphonie parfaite, au milieu du fracas anarchique d’une ville gigantesque. Quand un homme s’engage dans l’armée, il devient un élément de cette symphonie. Une note sur cette partition. Être là, sur la portée, donne un sentiment d’harmonie et de confort.
Mercredi 9 septembre 1998
En me réveillant ce matin, j’ai trouvé Pablo assis sur mon lit. J’ai dû me réveiller quand il s’est assis. Il n’a pas cherché à cacher son enthousiasme. “Mais comment tu fais ? C’était exactement comme me l’a raconté Flocon de Neige. Comme tous les autres le racontent. Tu étais là, avec une veste très bizarre. À part la veste, tu avais l’air plus vrai qu’en ce moment. Peut-être par contraste avec l’irréalité de tout le reste. Tu es entré comme ça, tu as traversé en souriant l’insanité de mon cauchemar et tu t’es mis à parler.”
“J’ai dit quoi ?”
“Tu as dit quoi ? Si tu ne t’en souviens pas, ce n’est pas moi qui pourrais t’en informer. Du reste, à quoi nous sers-tu, même si c’est vrai que tu as le pouvoir d’entrer dans les rêves des autres, si tu ne te souviens de rien après ?”
“Oui, oui, nous y voilà, je ne vous sers à rien. Je ne pourrai jamais devenir un agent infiltré puisque je ne me souviens de rien. À quoi peut bien vous servir un agent amnésique ?”
“Je ne sais pas. On peut toujours t’utiliser pour faire passer un message déterminé aux rêveurs.”
“Et comment est-ce que je ferais ? Je n’ai aucun moyen de contrôler les rêves des gens.”
Pablo a froncé les sourcils. Il a sorti de la poche de son bermuda un petit carnet et un crayon minuscule, et il a écrit quelque chose. Il a pris son petit-déjeuner avec moi et il est parti. Il est revenu à deux heures de l’après-midi avec Flocon de Neige. Je me suis effondré en la voyant. Je me suis accroché à elle : “Sortez-moi de là ! Expliquez-leur que tout ça n’est rien d’autre qu’un énorme malentendu. Je ne suis pas ce qu’ils croient. Ils sont tous fous. Je veux rentrer dans mon pays.”
Flocon de Neige était aussi bouleversée que moi. Elle essuyait ses larmes avec le dos de sa main tout en cherchant à me calmer. Elle était d’accord avec moi. Elle voulait seulement éclaircir ce “petit mystère”. C’est comme ça qu’elle l’a appelé : “petit mystère”. Après, je pourrais rentrer chez moi. Pablo s’était assis à la table et faisait semblant d’écrire dans son carnet. Je me suis tourné vers lui. J’ai exigé de parler avec quelqu’un de l’ambassade d’Angola. Il m’a souri, conciliant : “Les autorités angolaises sont informées, ne t’inquiète pas. Nous allons poursuivre ce programme pendant quelques jours seulement. Allez, à Mavinga, tu as vécu de plus mauvais moments. Oui, je sais que tu étais à Mavinga. Même à Luanda, quand tu retourneras à Luanda, je suis sûr que la nourriture dans ta caserne ne sera pas aussi bonne. Ta mission, moreno, est très simple, tu dois juste dormir et rêver.”
“Ne m’appelle pas moreno !”
“C’est bon ! intervint Flocon de Neige pour ramener le calme. Calme-toi, Hossi. Nous allons discuter un peu. Le capitaine n’a plus rien à faire ici. Toi et moi, nous allons parler.”
Pablo s’est levé. Il m’a tendu la main : “C’est ça, je vais te laisser pour le moment avec le docteur. J’ai des choses plus sérieuses à régler. Une employée viendra chaque jour, comme d’habitude, pour t’apporter à manger et faire le ménage. Ne t’approche pas des fenêtres. Ne laisse personne te voir.”
“Je ne laisse personne me voir ?! Et pour combien de temps ? Combien de temps encore je dois rester enfermé ici ?”
“Tu n’es pas en prison. Tu es en mission. Tu es un combattant angolais et tu es en mission. Pour ce qui me concerne, je t’aurais déjà renvoyé chez toi. J’en ai marre de toi. Mais je ne peux pas. Je vais donner des ordres pour qu’on t’apporte quelques bouteilles de vin, de ce vin que tu aimes. Repose-toi et dors.”
Il a pris congé de Flocon de Neige d’un signe de tête et il est sorti. La psychologue s’est assise sur l’une des chaises. Elle m’a regardé longuement, tout en hochant la tête : “Tout ça doit te paraître bien étrange.”
Je me suis assis, j’ai essuyé mon visage avec ma chemise. Il faisait très chaud. Je voulais juste que Flocon de Neige sorte et me laisse seul pour que je puisse prendre une douche froide. Je la regardais par en dessous, comme un caméléon regarde un chat, sans cacher ma nervosité. J’avais été envoyé à La Havane parce que j’avais des problèmes de mémoire. J’étais venu là pour me faire soigner. Et, en fait, j’étais tombé de Charybde en Scylla. La psychologue a essayé de me consoler : “Tu es arrivé ici très perturbé. Ce que je trouve normal, qui ne serait pas perturbé après avoir vécu toutes les horreurs que tu as vécues ? Les rêves, parlons des rêves. Est-ce que tu t’es demandé parfois à quoi servent les rêves ?”
“Est-ce que je sais ! Ma grand-mère se servait des rêves pour apprendre des choses. Elle devinait l’avenir à travers les rêves. Il pouvait y avoir du soleil le matin, mais elle savait qu’il allait pleuvoir le soir.”
“Oui. Les rêves et la divination sont liés. Les rêves sont depuis toujours une discipline de la magie. Mais tu ne crois pas à la magie, n’est-ce pas ? Moi, je suis psychologue. J’y crois un peu.”
Je lui ai raconté que tout au long de ma vie, surtout dans la forêt, j’ai vu des phénomènes très étranges, j’ai entendu beaucoup d’histoires, mais rien d’aussi délirant que ce que le personnel de l’Intelligence cubaine avait inventé. Flocon de Neige m’a dit que les rêves nous aident à affronter le monde réel. Des anciens combattants sont très souvent hantés par des cauchemars. Ces cauchemars ont tendance à se répéter. J’ai hoché la tête avec conviction : “Je ne fais pas de cauchemars ! Pablo, lui, oui. Pablo est fou à lier.”
“Pablo aussi a combattu en Angola. Ce que je veux dire, c’est que peut-être les cauchemars nous aident à affronter des souvenirs traumatiques. En plus, il semblerait que les rêves servent à fixer les souvenirs. Après tout, ils peuvent nous aider à trouver des solutions à des problèmes qui nous préoccupent lorsque nous sommes réveillés. Mendeleïev a créé son tableau périodique des éléments chimiques après un rêve. August Kekulé a rêvé d’un serpent qui se mordait la queue et il s’est aperçu à son réveil qu’il avait découvert la structure de la molécule du benzène. On dit aussi que Beethoven et Wagner entendaient, en rêve, des fragments des compositions sur lesquelles ils étaient en train de travailler. Il leur arrivait de rêver à des pièces entières. Paul McCartney a rêvé de Yersterday. Il s’est réveillé avec la musique dans la tête, il s’est assis au piano et l’a jouée d’un bout à l’autre. Il était persuadé qu’il l’avait déjà entendue auparavant et c’est pour cela qu’il n’a pas voulu l’enregistrer. Il pensait qu’elle n’était pas de lui. Pendant des mois il a sifflé cette musique à ses amis, pour essayer de trouver de qui elle était, jusqu’à ce qu’il finisse par comprendre qu’il l’avait entendue dans un rêve. Tu sais que, tout au long de sa vie, une personne passe en moyenne six ans à rêver ? Cela doit avoir du sens…”
Je l’ai écoutée avec intérêt, mais en feignant le désintérêt. Je lui ai redit que je ne rêvais presque jamais. Elle s’est énervée. Elle a insinué, en haussant le ton, que c’était peut-être que je ne voulais pas lui raconter mes rêves. Alors je me suis levé, je suis allé jusqu’à la porte et je l’ai ouverte : “S’il vous plaît, sortez !”
Flocon de Neige est sortie. J’ai pris une douche froide et je me suis fait à dîner. J’ai mangé dans la salle à manger, la tête ailleurs, en lisant, ou en essayant de lire, de vieilles revues littéraires. J’ai fini de manger, j’ai lavé la vaisselle et je me suis allongé sur le canapé avec un livre : L’Automne du patriarche de Gabriel García Márquez, que j’ai trouvé hier, caché sous le lit dans une boîte en carton. La nuit est tombée mais la chaleur n’a pas baissé. J’ai fini par reposer le livre. J’ai pris encore une douche et je me suis posté à la fenêtre, en caleçon, pour observer la galerie. Je n’ai vu personne. J’avais l’impression de suffoquer. Une brise fraîche a fait bouger les rideaux et m’a caressé la peau. J’ai été saisi soudain d’un besoin irrépressible de sortir, de fuir, de me perdre dans les rues obscures de la ville. J’ai enfilé un jean, j’ai repoussé les rideaux et j’ai sauté par la fenêtre. La galerie donnait sur une sorte de patio intérieur, dans lequel pourrissaient cinq ou six carcasses de voitures américaines des années 50. Je suis resté un moment assis sur le mur, dos à la galerie, à regarder le chaos. J’ai entendu une voix de femme : “Bonsoir ! Alors, c’est vous le voisin du 33.”
J’ai tourné la tête pour la voir. Elle était appuyée à sa porte et souriait. Elle portait une robe courte, très légère, large, avec un paon imprimé. De là où je me trouvais, à moitié dissimulé par la nuit, la jeune fille ne pouvait pas voir mon visage. Mais dès qu’elle s’est approchée, le sourire moqueur avec lequel elle me provoquait s’est transformé en une expression d’étonnement : “Sainte Marie mère de Dieu ! Mais c’est l’homme des rêves !”
Elle a reculé de trois pas en direction de l’escalier. J’ai levé les mains, dans un geste de paix : “Vous avez rêvé de moi ?!”
Elle a hésité : “Moi, et les autres aussi. La police n’arrête pas d’interroger tout le monde. Qui êtes-vous ?”
J’ai essayé de la calmer, mais j’étais moi-même perturbé, je bafouillais. Je lui ai dit que je n’étais pas cubain mais africain, et que j’étais caché là contre ma volonté. J’avais été, pour ainsi dire, kidnappé pas la sécurité cubaine : “S’il vous plaît, ne dites à personne que vous m’avez vu.”
La jeune fille a semblé se calmer. Elle a avancé de deux pas, m’a tendu la main : “Ava, mon nom est Ava, comme Ava Gardner.”
“Moi, je m’appelle Hossi. Hossi, ça veut dire lion dans ma langue. J’avais un frère jumeau. Il est mort à la guerre. Dans ma culture, quand deux jumeaux mâles naissent, l’un est appelé Hossi et l’autre Jamba, éléphant.”
Nous avons bavardé pendant deux heures. Je viens de la quitter. Elle a promis de m’attendre demain à la même heure.
Jeudi 10 septembre 1998
Depuis mon réveil, je ne cesse de penser à Ava. J’ai essayé de lire, mais je n’y arrive pas. Concepción m’a trouvé dans la cuisine en train de parler aux canaris. Elle n’a rien dit. Et n’a pas paru surprise. Elle m’a préparé une soupe, a nettoyé la maison, puis elle est partie.
…
Ava était là à l’heure prévue. J’ai sauté par la fenêtre et l’ai rejointe sur la véranda. Elle portait une robe bleue, toute simple, et pas de chaussures. Elle m’a paru plus jeune qu’hier. Je n’ai pas osé lui demander son âge. On a bavardé jusqu’à deux heures du matin. Je lui ai dit que j’étais soldat. Je lui ai raconté que j’avais été frappé par deux éclairs. Et, contrairement à la plupart des gens, elle n’a pas mis mon histoire en doute. Elle a voulu que je lui montre mes cicatrices : “Elles sont belles !” a-t-elle affirmé.
Elle a porté deux doigts à ses lèvres et a caressé mon visage. Maintenant je suis assis à la table de la cuisine, je bavarde – de nouveau – avec les canaris. Bucha semble intéressé. Estica dort la tête sous l’aile. Je devrais aller me coucher mais je n’ai pas sommeil.
Vendredi 11 septembre 1998
Je ferme les yeux et je vois les yeux d’Ava, de grands yeux couleur de miel, pleins de lumière. Cette nuit, je l’ai entendue, au-dessus de ma tête, gémir sous les assauts du vieux. Je l’ai attendue, assis à ma fenêtre, mais elle n’est pas venue.
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Samedi 12 septembre 1998
Pablo est venu déjeuner avec moi. Il m’a apporté un magnétophone : “Si par hasard tu te réveilles et que tu te souviens d’un rêve, enregistre-le.” Je lui ai redit que je ne rêvais pas. Il y a des années que je ne rêve pas. Ou peut-être que je rêve, mais je ne m’en souviens pas.
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Ava n’est pas venue non plus cette nuit.
Dimanche 13 septembre 1998
J’ai pensé à Ava toute la journée. Je pense tellement à elle que j’en ai mal à l’estomac. J’ai mal aux yeux tellement je les tiens serrés pour penser à elle. Je passe des heures à imaginer ce que serait ma vie si nous étions ensemble. Je pourrais peut-être rester à La Havane, je pourrais faire des traductions de l’espagnol vers le portugais ou réparer des appareils électriques. Rien ne m’en empêche. Personne ne m’attend en Angola.
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Ava est venue. J’étais couché par terre dans le salon depuis des heures, je regardais le plafond, en imaginant que c’était un théâtre d’ombres, quand j’ai entendu de légers coups sur la vitre de la fenêtre qui donne sur le couloir. C’était elle. Elle a souri en me voyant et m’a embrassé. Deux baisers sur le visage. “Je peux entrer ?”
Sans attendre ma réponse, elle a passé la jambe droite par-dessus l’appui de la fenêtre, puis la gauche, et elle est entrée. Elle m’a serré dans ses bras. Longuement. Elle a appuyé ses lèvres sur mon cou. “Tu sens bon”, a-t-elle murmuré.
Je l’ai repoussée, effrayé. Je lui ai dit, honnêtement : “Il y a très longtemps que je n’ai pas eu de femmes.”
Ava a reculé de trois pas. Elle a levé l’ourlet de sa robe – celle avec laquelle je l’avais déjà vue, avec un paon imprimé – et m’a montré ses jambes : “Tu me trouves jolie ?”
“Oui ! Oui !”
“Embrasse-moi !”
Je l’ai embrassée. Et j’ai oublié toutes mes peurs.
Lundi 14 septembre 1998
Je regarde en arrière, vers ce qui est resté de ma vie d’avant, et je ne me souviens pas d’avoir jamais été aussi heureux que je le suis maintenant.
Je ne me souviens pas d’avoir été heureux.
Mardi 15 septembre 1998
Ava est venue ici en milieu d’après-midi. Je lui ai ouvert la porte, inquiet à l’idée que quelqu’un ait pu la voir. Elle a baissé les bretelles de sa robe et l’a laissée glisser jusqu’au sol. Elle était nue.
“J’aime ton regard, quand je me déshabille, a-t-elle dit. Habillée de ce regard, je suis invincible.”
Invincible, c’est ainsi que je me sens depuis qu’elle est entrée dans ma vie. Invincible et en même temps fragile. Invincible quand elle est avec moi, tandis qu’elle se dresse au-dessus de moi, gémissant et criant, et fragile chaque fois qu’elle s’en va, sans que je sache si elle va revenir.
Vendredi 18 septembre 1998
La nuit dernière je l’ai entendue gémir dans les bras du vieux. Je ne lui dis rien. Je n’en ai pas le droit. Je fais semblant de ne pas savoir qu’elle vit avec un autre homme. Ava parle souvent de son père, de son enfance difficile, mais elle ne dit pas grand-chose de son quotidien. Je sais qu’elle a étudié pour être infirmière, mais qu’elle a renoncé. Elle a étudié l’informatique, mais y a renoncé aussi. Un jour je lui ai demandé comment elle voyait son avenir. “Avec toi”, m’a-t-elle répondu, et elle m’a mordu l’oreille.
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Pablo est revenu. Il a voulu savoir si j’avais enregistré un rêve quelconque. Je lui ai dit que non. Il m’a demandé de lui rendre le magnétophone. Il m’a parlé de cinq Cubains qui ont été arrêtés il y a quelques jours à Miami, accusés d’espionnage. Il m’a parlé de l’un d’eux avec chaleur, comme si je le connaissais moi aussi, comme si nous étions tous les trois des amis d’enfance. Il m’a dit au revoir avec une accolade.
Dimanche 20 septembre 1998
Cette nuit j’ai appuyé Ava contre le mur, le dos tourné vers moi. J’ai dû faire un effort énorme pour ne pas crier. C’était bon.
Mardi 22 septembre 1998
Je ferme les yeux et je vois Ava, tendant son cul rond, ferme et lisse, s’exposant tout entière. Et la sentant trembler dans ma bouche. Elle, mordant ses lèvres, en silence.
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Je me suis réveillé en pleine nuit. L’odeur d’Ava. La certitude que quelque chose de mauvais est sur le point d’arriver.
Mercredi 23 septembre 1998
Concepción n’est pas venue ce matin. J’ai trouvé ça bizarre. Peu après trois heures de l’après-midi, Pablo est arrivé accompagné de deux soldats. Il m’a dit de rassembler mes affaires et de faire ma valise : “Tu vas rentrer chez toi, brigadier !”
Je l’ai regardé, éperdu : “Maintenant ?”
“Maintenant. Tu as un avion qui t’attend à l’aéroport José Martí.”
“Ce n’est pas possible.”
“Et pourquoi donc ? Tu étais si pressé de rentrer chez toi. En plus, tu avais raison depuis le début. De la pure folie. Oublions tout ça. Tous ces jours passés.”
J’ai préparé mes quelques affaires, aidé (ou surveillé) par l’un des soldats. Je réfléchissais à une façon de prévenir Ava. Je n’ai rien trouvé. “J’ai rêvé, j’ai dit. Ces derniers temps, j’ai fait des rêves inouïs.”
Pablo m’a tourné le dos : “Tes rêves ne m’intéressent pas. En fait, ils ne m’ont jamais intéressé. Je suis un soldat, j’exécute des ordres. Allons-y !”
Il m’a conduit à l’aéroport. On est descendus et il m’a accompagné jusqu’à l’escalier de l’avion. Il m’a serré dans ses bras. Et a approché sa bouche de mon oreille : “Je regrette, moreno, je regrette beaucoup. Tu veux que je dise quelque chose à ta copine ?”
J’ai fait un effort énorme pour retenir mes larmes : “Dis-lui que je reviendrai la chercher.”
J’ai monté les marches. Je me suis assis contre un hublot, à côté d’un gros homme en sueur qui s’est endormi à peine l’avion avait-il décollé. Il a ronflé toute la durée du voyage. On descend maintenant vers Luanda. Je ne sais pas ce que je vais y retrouver. Ça ne m’intéresse pas. »