Salauds
Les hommes ont inventé la notion de « nuisible » pour les espèces animales qui les dérangent ou qu’ils souhaitent dégommer en toute tranquillité, pour le plaisir. À cette fin, ils prétendent que certaines espèces sont dangereuses pour la santé publique ou pour l’économie des activités humaines. Les Français classent dans cette catégorie des animaux comme le renard, la fouine ou la pie bavarde, ce qui autorise à les flinguer en masse. Cette idée d’espèce nuisible n’a évidemment aucun sens biologique. Tout n’est question que d’équilibre et d’écosystème et en la matière, l’humain est celui qui a foutu la merde partout.
Pour autant, ne rangeons pas complètement au placard le concept. En soi, il n’est pas inintéressant, surtout si on l’applique à nous-mêmes. Je ne fais pas référence ici au fait que l’espèce humaine est la plus nuisible de toutes. C’est une banalité de le répéter, tant l’impact négatif des humains sur le vivant et leur capacité destructrice sont inégalés sur la planète. Si l’on s’écarte du général pour s’intéresser au particulier, il nous faut reconnaître que notre espèce est moralement protéiforme : les salauds cohabitent avec les belles âmes. Aussitôt une question classique s’impose : quel pourcentage pour chacune des deux familles ? Impossible à dire, évidemment, d’autant que cela dépend de la définition que l’on attribue au terme de « salaud ». S’agit-il du salaud sartrien ? Du salaud de la scène de ménage ? Ni l’un ni l’autre. Le salaud désigne pour moi une multitude de profils qui regroupe ceux qui placent leur confort personnel au-dessus de toute autre priorité, ceux qui s’appuient sur le pouvoir minuscule que leur confère leur poste pour satisfaire leur ego, ceux dont la stupidité est si grande qu’elle en est nocive pour quiconque les approche, ceux qui ne connaissent ni le sens du mot « éthique » ni celui du mot « justice », ceux qui méprisent les appels au secours, ceux qui n’ont aucune gêne à troubler le confort d’autrui, ceux qui tuent en s’en fichant, ceux qui tuent en s’en réjouissant, ceux qui tuent en s’excusant, ceux qui violent, ceux qui volent, ceux qui mentent comme ils respirent, ceux qui ont la certitude d’être formidables alors qu’ils n’apportent pas la moindre preuve de talent, ceux qui se croient tout permis, ceux qui se disent qu’après eux le déluge, ceux qui se désintéressent de leur enfant, ceux qui ont trahi un ami, et ils sont nombreux, tous ceux-là et d’autres encore sont de beaux salauds. J’imagine, à la louche, qu’ils constituent 95 % de l’espèce humaine, du petit salaud au gros salaud, en passant par le salaud moyen. Le calcul est d’autant plus compliqué que même les belles âmes peuvent frôler la saloperie ou y tomber de temps en temps. Personne n’est à l’abri. Mais alors, 5 % ? C’est tout ? C’est tout ce qu’il nous reste pour espérer ? Ce n’est pas beaucoup, mais si ces belles âmes sont dynamiques, au sens où elles entraînent les énergies, alors elles peuvent faire beaucoup car les salauds sont majoritairement de pitoyables suiveurs. Changez les lumières qui brillent au loin, et ils changeront de cap.
Mais revenons un instant sur les salauds à la pelle que nous livre le quotidien et qui ne sont pas de grands criminels : un chauffard qui insulte un automobiliste qu’il a pourtant failli tuer en lui grillant la priorité, un voisin qui menace d’en frapper un autre qui lui demande de baisser sa musique qui gêne tout le monde, un agent de la poste qui refuse de vous servir à 16 h 58, une réceptionniste du SAMU qui raccroche au nez d’une femme en train d’agoniser après s’être moquée d’elle, une interne mutique qui s’énerve contre un patient qui ose lui poser une question sur un traitement qu’elle veut lui prescrire mais qu’il ne comprend pas, un contrôleur de train qui colle une amende à un voyageur muni d’un billet en lui reprochant de ne pas l’avoir composté au bon endroit, un agent du service des impôts qui fait la morale à un contribuable en lui parlant comme à un enfant de cinq ans, une hôtesse d’accueil de salle de sport qui hurle sur un client refusant d’obéir à ses injonctions de matonne… Vous l’aurez deviné, tous ces exemples sont du vécu, par d’autres ou par moi-même. Tenez, laissez-moi encore vous livrer cet extrait de presse à propos des incidents de plus en plus nombreux qui émaillent l’ascension du Mont-Blanc : « […] mercredi un guide aurait reçu un coup de poing en croisant une cordée de huit personnes originaires d’Europe de l’Est au motif qu’il ne s’était pas arrêté pour les laisser passer. Un autre se serait fait insulter dans le refuge du Goûter, situé à 3 815 mètres d’altitude, pour avoir précisé qu’un piolet se remisait dans le local à crampons. Un troisième aurait été volontairement bousculé sur l’arête des Bosses par quatre Espagnols mal encordés et mécontents de s’être fait doubler1. »
Ces salauds ordinaires, en plus d’être idiots et méchants, sont dangereux, car ils engendrent la haine. Face à eux et à leur imbécillité, difficile de garder son calme. Forte est la tentation de l’insulte, du bourre-pif ou carrément de l’assassinat. Rassurez-vous, cette dernière option n’est pas inquiétante tant qu’elle demeure au niveau du fantasme, n’importe quel psy vous le dira. Le souci est que la haine qu’inspirent les salauds est irradiante. Elle peut s’étendre à une famille à laquelle on va les identifier : ainsi naît le racisme. Le flic blanc qui humilie un jeune Noir en banlieue participe à la détestation des Blancs ou à celle des flics en général par la population d’origine immigrée ; l’agresseur arabe d’un jeune Blanc participe à l’islamophobie ; le soldat israëlien qui tire une balle dans la tête d’un adolescent palestinien désarmé participe à l’antisémitisme ; et ainsi de suite. Chaque fois que nous agissons, songeons à la catégorie (juste ou fantasmée) à laquelle notre interlocuteur nous associe car nous avons une responsabilité à son égard : en cette période obscurantiste de repli communautaire, l’individu n’existe plus. Chacun n’est plus qu’un représentant de modèles préconçus dont le « mâle blanc dominant » est l’un des plus célèbres.