Hélène
Sept ans plus tard
Hélène tissait dans sa chambre et pouvait entendre à travers la fenêtre le cliquetis de lames en bronze s’entrechoquant. Les combats se déroulaient à proximité de la cité, aujourd’hui. D’habitude, elle devait tendre l’oreille pour les entendre, lorsqu’ils se déroulaient plus loin. Le bruit ne l’effraya pas outre mesure, en revanche. Il y avait des combats presque tous les jours désormais – près de l’enceinte de la cité, à l’extérieur, dans la plaine, ou plus loin, dans le camp occupé par les Grecs sur la plage. Ces derniers avaient terminé leurs opérations de pillage de l’arrière-pays une année auparavant environ, et les Troyens en avaient eu assez d’être confinés derrière leurs murailles – sans compter qu’ils n’engrangeaient plus de revenus commerciaux en raison du prolongement de la guerre. Et tout ce qu’il restait à faire désormais était de combattre, d’homme à homme, de prince à prince, jusqu’à ce qu’un camp l’emporte.
Depuis que les Grecs désiraient s’emparer de la cité, son approvisionnement était devenu de plus en plus difficile. Les nobles de la citadelle se plaignaient du manque de vin et d’épices, des faibles rations de viande et de l’interdiction des festins, mais Hélène savait que les habitants de la ville basse étaient les plus affectés. Kassandre sortait avec sa mère pour soigner les malades et redonner le moral aux habitants – lorsque les combats avaient lieu loin des murs – et elle avait expliqué à Hélène que ceux-ci mangeaient les vesces amères qui servaient habituellement de fourrage aux animaux.
Cette guerre avait emporté des vies chez les riches comme chez les pauvres. Chaque jour, les femmes de la citadelle attendaient près de la porte Ouest le retour de leurs époux et de leurs fils qui avaient combattu. Autrefois, Hélène avait l’habitude d’attendre avec elles, même lorsque Pâris restait à l’abri dans sa chambre. Elle observait chaque jour le soleil baisser sur l’horizon et la foule diminuer au fur et à mesure que les femmes accueillaient leurs hommes lorsque ceux-ci passaient les portes. Même ceux qui avaient été blessés, portés par leurs camarades, parce qu’ils saignaient ou étaient inconscients, étaient reçus avec soulagement. Mais à la fin de chaque journée, certaines femmes restaient à attendre. Et chaque jour, davantage d’entre elles avaient des raisons de la haïr.
Aujourd’hui, elle ne se rendait plus à la porte Ouest. Ni dans la Salle des femmes. Elle ne parvenait pas à affronter les regards et les insultes, même si elle ne pouvait blâmer les femmes pour leur attitude. Elle savait que la guerre était sa faute, que la vie de tant d’hommes reposait entre ses mains, et d’autres également – celles de sa mère, et d’Iphigénie. Si elle avait pu rattraper tout cela, elle l’aurait fait. Mais à l’heure actuelle, elle ne pouvait qu’endurer sa punition – leur haine et sa terrible culpabilité.
Pâris était assis de l’autre côté de la chambre et lustrait ses gantelets tandis que les bruits de combat continuaient de s’infiltrer à travers la fenêtre.
— Ta présence n’est-elle pas requise dans la plaine ? demanda-t-elle innocemment. Le combat a commencé il y a un certain temps, et pourtant tu es toujours ici.
Il ne leva pas le regard.
— Les femmes ne connaissent rien à l’art de la guerre, répondit-il, en trempant son chiffon dans de l’huile propre. Si tu y connaissais quelque chose, tu saurais qu’il est important que certains hommes se reposent afin de pouvoir soulager ensuite leurs frères épuisés.
Hélène continua à tisser.
— Il me semble qu’ils auraient besoin d’être relayés, dit-elle doucement.
Il ne répondit pas, mais grimaça en commençant à lustrer son casque, déjà étincelant.
Lorsqu’elle regarda son époux, avec ses cheveux soigneusement bouclés et sa tunique immaculée, elle éprouva un certain ressentiment. Elle avait été à l’origine de tant de conflits et d’horreur, tout cela pour lui. Elle avait tant espéré de sa nouvelle vie, espéré qu’elle trouverait l’amour et le bonheur à Troie, mais il en avait été autrement. Au début, tout cela avait été enivrant, mais elle avait vite compris que son époux était à l’image d’une jarre de vin – soigneusement orné à l’extérieur, et séduisant, mais une fois que le vin était bu, il ne restait qu’un récipient creux. Cependant, c’est aussi ce qu’elle avait représenté pour lui, sans doute. Peu à peu, au cours des longues années passées dans cette citadelle isolée, elle s’était délestée du mensonge auquel elle s’était efforcée de croire, et avait fini par entrevoir la réalité. Qu’elle, Hélène, la fleur de la Grèce, le joyau de Sparte, n’était qu’un ornement de plus pour embellir sa chambre.
Et pourtant, en dehors de l’amitié de Kassandre, Pâris était l’un de ses seuls soutiens à Troie. Elle pouvait lui en vouloir, et même le détester, mais elle ne le désavouerait pas. Et il le savait.
Juste au moment où elle détourna les yeux de son époux, elle perçut un bruit à proximité de la porte de la chambre.
— Pâris !
La voix d’Hektor retentit à travers la chambre au sol de marbre.
Il surgit de derrière le rideau qui masquait l’entrée. Sa peau tannée luisait de sueur, et son bouclier était taché de sang. Hélène craignit qu’il n’ait été touché, mais elle ne vit sur lui aucune trace de blessure.
— Pâris ! gronda-t-il, les sourcils froncés, d’une voix légèrement haletante parce qu’il avait dû courir. Il me semblait bien que je ne t’avais pas vu sur le champ de bataille ! Que fais-tu ici, à te cacher ? Espèce de lâche ! Nos hommes combattent pour toi, et tu n’es même pas à leurs côtés !
Pâris se leva, son casque poli avec soin dans une main.
— Je m’apprêtais à rejoindre le combat, frère, dit-il en levant le menton pour soutenir le regard furieux d’Hektor. Viens Hélène. Je t’ai demandé de m’aider à enfiler mon armure.
Hélène fut désarçonnée par sa remarque, mais elle se tut. Elle se leva de sa chaise et se dirigea vers lui, les lèvres pincées.
Les yeux d’Hektor brillaient encore de colère, mais il décida visiblement de ne pas perdre de temps à argumenter.
— Rends-toi à la porte dès que tu seras prêt, ordonna-t-il, en se retournant pour partir. Je te verrai à la bataille.
Et il quitta les lieux aussi rapidement qu’il était arrivé, se hâtant de rejoindre ses camarades.
Hélène ne dit mot en attachant les sangles de l’armure de son époux, mais tira sur les lanières de cuir un peu plus fortement que cela était nécessaire. Une fois qu’elle eut terminé, elle se leva et ils se retrouvèrent face à face, les pattes de léopard entourant le cou de Pâris à la hauteur des yeux d’Hélène. Lorsqu’il se pencha vers elle, elle se détourna, avant de comprendre qu’il avait simplement tenté de saisir son bouclier. Puis sans qu’ils aient échangé un mot, il partit pour rejoindre la porte de la citadelle.
***
Hélène demeura dans la chambre tandis que la bataille continuait de faire rage à l’extérieur de la cité. Cependant, elle ne resta pas seule longtemps – Kassandre vint lui tenir compagnie peu de temps après le départ de Pâris. Elle semblait pressentir qu’Hélène avait besoin de sa compagnie.
Elle était désormais une jeune femme et la meilleure – et unique – amie d’Hélène. Il avait été étrange de la voir grandir, sachant que sa propre fille avait à peu près le même âge. Elle pensait parfois à Hermione, séparée d’elle par la mer, qui devait filer la laine dans les salles de Sparte. Pensait-elle parfois à sa mère ? Se souvenait-elle encore d’elle ?
Hélène trouvait beaucoup plus simple d’être l’amie de Kassandre. Toutes deux passaient beaucoup de temps ensemble, à filer la laine et à bavarder, mais uniquement lorsque Pâris n’était pas là. Il n’appréciait pas les discussions féminines. Hélène était surprise que la reine Hékabé51 les ait laissées devenir aussi proches. Elle savait que celle-ci ne l’appréciait guère, ou au moins, ne lui faisait pas confiance – après tout, elle était Hélène la Prostituée. Cependant, Kassandre n’ayant que peu d’amies parmi les autres femmes, sa mère était sans doute heureuse qu’elle ne reste pas seule.
La jeune femme chantonnait pour elle-même, comme elle le faisait souvent. Elle ne semblait pas s’inspirer d’une mélodie, mais se contenter d’assembler des sons. Cependant, Hélène trouvait sa mélopée étrangement réconfortante.
— Crois-tu que les animaux se marient, Hélène ? demanda la jeune fille à brûle-pourpoint sans lever le regard de son fuseau. N’est-ce pas là une pensée étrange ?
Hélène sourit et hocha la tête. Elle était accoutumée au fait que Kassandre pose de telles questions, et à ne savoir que répondre. Elle avait fini par comprendre qu’il valait mieux la laisser simplement dialoguer tout haut avec elle-même.
— Je suppose que les personnes le font pour en imiter d’autres. Elles pensent qu’il s’agit de leur devoir, conclut Kassandre en décrochant de son fuseau le fil qu’elle avait terminé d’enrouler. Il est amusant de constater qu’une grande partie de l’existence se déroule ainsi.
Hélène hocha la tête. Elles restèrent silencieuses un moment avant que son amie ne poursuive :
— Père dit que je vais être mariée.
Elle avait dit cela sur un ton si anodin qu’il fallut un certain temps à Hélène pour répondre.
— Vraiment ? Quand ? Et à qui ?
— Son nom est Othryoneus, répondit-elle à voix basse, comme s’il s’agissait d’un secret. Il est arrivé il y a deux semaines, de Cabesos. Il… n’est pas riche, mais a promis à mon père que ses hommes et lui allaient chasser les Grecs de nos côtes en échange de ma main. Il est en train de combattre en ce moment même.
Ses sourcils étaient froncés d’inquiétude.
— L’as-tu rencontré ? demanda Hélène.
— Oh, oui… Il a demandé à me voir, lorsqu’il est arrivé. Il souhaitait savoir si j’étais prête à l’épouser.
— Il t’a demandé cela à toi ? interrogea Hélène, surprise. Eh bien, c’est inhabituel. Il sait sans doute que la décision sera prise par ton père.
— Certes, mais il m’a dit qu’il voulait m’épouser uniquement si je le désirais aussi.
— Et qu’as-tu répondu ?
— Nous avons parlé un long moment. Il m’a avoué qu’il n’était pas aussi riche que d’autres prétendants, qu’il ne pourrait verser à ma famille un don digne de ma naissance, mais qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour me rendre heureuse. Et… je l’ai cru. Je l’apprécie. J’ai donc dit que s’il parvenait à convaincre mon père, je l’épouserais.
Les joues de Kassandre avaient rosi, mais elle semblait réellement heureuse malgré sa réserve. Hélène se demanda combien de temps elle avait attendu de le lui dire.
— Et quand vas-tu te marier ?
— Père m’a dit qu’il ne pourrait m’épouser avant d’avoir tenu sa promesse et avant que les Grecs ne soient partis. Cependant, nous avons le droit de nous voir en attendant – lorsque Mère est présente et qu’il n’y a pas de combats. Il me dit que je suis différente des autres femmes qu’il a pu rencontrer auparavant.
Son visage s’éclaira d’un sourire timide, et Hélène ne put s’empêcher de lui répondre par un sourire. Elle était heureuse de voir son amie aussi radieuse.
— J’espère que la guerre sera bientôt terminée, la conforta-t-elle en se penchant pour lui presser la main.
Elles continuèrent de filer pendant près d’une heure, alternant entre silences et conversations. Mais Kassandre ne supportait pas de rester immobile très longtemps.
— Je vais me rendre aux portes, annonça-t-elle, en posant sa quenouille. Je voudrais prendre des nouvelles…
Hélène hocha la tête mais ne se leva pas.
— Je vais rester ici, dit-elle. Pâris ne veut pas que je salisse ma jupe, se justifia-t-elle avec un faible sourire.
Kassandre acquiesça. Toutes deux savaient pourquoi Hélène ne voulait pas la suivre, mais cette dernière était heureuse de ne pas avoir à en évoquer la raison. Elle grimaça en pensant aux regards haineux dont elle avait pu être l’objet.
De nouveau seule, elle se réinstalla devant son métier à tisser. Entrelacer les fils se révéla plus distrayant que le filage de la laine. Cela laissait à son esprit moins d’espace pour penser, moins d’espace pour réfléchir.
Elle ne sut exactement combien de temps avait passé, mais prit peu à peu conscience que le bruit extérieur avait légèrement diminué. La bataille approchait peut-être de son terme. Combien de femmes vont attendre en vain, aujourd’hui ? se demanda-t-elle, avant de chasser rapidement cette pensée de son esprit. Concentre-toi sur les fils, se dit-elle.
Brusquement, elle entendit une personne arriver au pas de course – il s’agissait de pas légers mais précipités. Quelques secondes après, elle vit apparaître Kassandre.
— Hélène, annonça-t-elle, hors d’haleine, c’est Pâris.
Elle s’interrompit pour reprendre sa respiration.
— Il va affronter Ménélas.
5. 1 Hécube, reine de Troie et femme du roi Priam.