Je ne parlerai pas de Jacques Derrida comme du grand philosophe qu’il aura été.1 Je n’aurai pas l’ambition de dire toute l’importance son œuvre, bien que (comme nous tous) je crois cette importance capitale, inestimable. Je n’aurai pas la prétention, du haut d’un savoir présumé que je n’ai pas, auquel je ne crois pas, de dire la place de Jacques parmi les ‘grands philosophes’ (palmarès médiatique: catégorie 20e siècle, la première place se joue entre Heidegger, Wittgenstein, Derrida . . . ).
Je n’aurai pas non plus la prétention de parler de Jacques comme de mon maître, ce qu’il fut, incontestablement, ce qu’il reste, évidemment. Tout ce que j’ai pu penser, non seulement dans le contexte du travail de Derrida lui-même (sur lequel j’ai écrit sans doute plus qu’un autre, par rapport auquel il m’a lui-même reproché un jour, voyant que j’avais encore critiqué un compte-rendu de sa pensée que je croyais simplificateur malgré ses bonnes intentions,
I will not talk about Jacques Derrida as the great philosopher he will have been. I will not be so ambitious as to try to state all the importance of his work, even though (like all of us), I believe that importance to be capital and inestimable. I will not have the pretension, from the height of a supposed knowledge I do not have and do not believe in, to say what is Jacques’s place among the ‘great philosophers’ (media prize-list: in the twentieth-century category, the first prize is between Heidegger, Wittgenstein, Derrida . . . ).
Nor shall I have the pretension of speaking of Jacques as my master, which he was, incontestably, and which he remains, obviously. Everything I’ve managed to think, not only in the context of Derrida’s work itself (about which I’ve doubtless written more than others, and with respect to which he one day himself reproached me, seeing that I had once again criticised an account of his thought that I thought over-simplifying in spite of its good intentions – reproached il m’a reproché, gentiment, en riant, d’être un ‘puritain rigoriste’ par rapport à son travail, plus que lui-même en tout cas) – non seulement ce que j’ai pu dire de lui, donc, mais tout ce que j’ai pu penser, tout, me vient de façon plus ou moins directement de lui.
Je ne parlerai pas non plus de l’amitié qui nous liait fermement depuis vingt-cinq ans, amitié sans doute asymétrique, comme il aurait peut-être dit, marquée par une certaine réserve de part et d’autre, avec des périodes plus ou moins fortes et intenses, mais que je dirai sans faille: une amitié et une fidélité mutuelles qui ont été, pour moi, unique dans ma vie, au centre de ma vie, depuis ce jour ou on s’est serré la main une première fois, à Oxford, en décembre 1979, à travers tant de rencontres un peu partout dans le monde, jusqu’à ce jour en juillet 2004 où nous nous sommes embrassés pour ce qui devait être la dernière fois, ayant marché depuis le British Museum, où on était allés en petit groupe d’amis pour qu’il cherche des cadeaux d’anniversaire pour Marguerite, jusqu’àl’HotelRussell, d’où il repartait pour l’aéroport. Je ne parlerai donc pas de ces vingtcinq années pendant lesquelles nous sommes restés d’accord pour ne pas se tutoyer.
Je voudrais plutôt dire ceci, du fond de ma douleur, depuis ce vide que me laisse la disparition de ce très-grand-philosophe-maître-àpenser-qui-fut-aussi-mon-ami-etme, in a kind sort of way, laughing, with being a ‘rigorist puritan’ about his work, more than he was himself, at any rate): not only what I have said about him, then, but everything I’ve managed to think, everything, comes to me more or less directly from him.
I shall not speak either about the friendship that linked us firmly for twenty-five years, a friendship that was no doubt asymmetrical, as he would perhaps have said, that was marked by a certain reserve on both sides, with more or less strong and intense periods, but which I will venture to say was flawless: a mutual friendship and fidelity that were, for me, unique in my life, at the centre of my life, from the day when we shook hands for the first time in Oxford, in December 1979, through so many encounters all over the world, until that day in July 2004 when we embraced for the last time, having walked from the British Museum, where we had walked as a little group of friends for him to look for birthday presents for Marguerite, back to the Russell Hotel, whence he was leaving for the airport. I will not speak, then, of these twenty-five years throughout which we agreed not to use the ‘tu’ form to talk to each other.
I would rather say this, from the depth of my grief, from this void that I am left with on the death of this great-philosopher-mentor-who-was-also-my-friend-and-whom-I-loved, from this fear I que-j’ai-aimé, depuis cette peur que je ressens maintenant qu’il est parti et que je me retrouve un peu seul, même entouré de tant d’autres amis en deuil, même au milieu de tout ce qu’il nous a laissé en héritage: Jacques nous parlait, à nous tous (à nous qui savions l’entendre), et il parlait aussi en quelque sorte pour nous: il parlait à notre intention, mais aussi il parlait pour nous, à notre place. Il parlait si bien à notre place. A Londres, c’était l’occasion du voyage que je viens d’invoquer, ayant reçu un doctorat honoris causa, il avait dû rester pendant plus d’une heure sur l’estrade, plus magnifique que jamais dans sa toge, à regarder passer peut-être 200 étudiants qui recevaient ce jour-là, un après l’autre, leur licence, leur maîtrise ou leur doctorat. Après la cérémonie, il a exprimé son admiration pour le président de l’université qui, en serrant la main à chacun de ces 200 jeunes personnes, avait dû, disait Jacques en souriant, trouver pour chacun un mot de félicitation différent, dire 200 fois une parole inventive. Or, ni lui ni ceux qui l’entendaient n’imaginions que le président l’avait vraiment fait, ni même pensé le faire: 200 fois un mot différent! Mais on sentait tous que Jacques, lui, l’aurait fait: ou du moins se serait senti obligé de le faire, se serait senti tenu d’inventer à chaque fois. Combien de fois ne l’at-on pas entendu le faire, d’ailleurs: après toutes ces centaines de communications et de conférences qu’il feel now that he has gone and I feel alone, even surrounded by other friends in mourning, even with all he bequeathed to us: Jacques spoke to us, to all of us (to those who could hear), and he also spoke as it were for us: he spoke to us, but also he spoke for us, in our place. He spoke so well in our place. In London, and this was the reason for the trip I have just mentioned, having received an honorary doctorate, he had had to remain for over an hour on the stage, more magnificent than ever in his gown, as he watched perhaps 200 students pass across the stage to receive their batchelor’s, master’s or doctoral degree. After the ceremony, he expressed his admiration for the University Vice-Chancellor who, as he shook hands with each one of these 200 young people, must, said Jacques with a smile, must have found for each one a different expression of congratulation, must have said 200 times something inventive. Now neither he nor we who heard him imagined that the Vice-Chancellor had really done this, nor even thought of doing it: saying 200 different things! But we felt that Jacques would have done so: or at least felt obliged to do so, obliged to be inventive each time. How many times had we not heard him do this, in fact: after each one of those hundreds of papers and lectures he had to listen to, or even suffer, in several languages, how many times had we not heard him a dû entendre, voire subir, dans plusieurs langues, combien de fois ne l’a-t-on pas entendu trouver, dans sa réponse, même aux plus médiocres, aux moins invenifs, un mot, une façon d’enchaîner, chaque fois différemment, dans l’invention, sans jamais céder aux formes données de la politesse académique. Au fond, c’est peut-être ce que j’admirais le plus, ce qui me semblait être l’admirable même dans tout ce qu’admirais chez lui.
Ce mot différent, ce mot de politesse, d’accueil, je me dis aujourd’hui qu’il avait à chaque fois un peu aussi le caractère d’un mot d’adieu, de salut, comme il disait naguère. Je l’associe à tout ce qui à été récemment relié dans Chaque fois unique, la fin du monde, où, chaque fois, ne croyant pas trouver ses mots, disant le mal qu’il avait à trouver ses mots, Jacques a trouvé les mots, a bien trouvé les mots, chaque fois uniques, pour dire et pleurer la disparition du maître ou de l’ami, pour dire chaque fois uniquement la fin du monde, et le dire uniquement aussi pour nous.
Or pour lui-même il ne le peut pas: malgré tout ce qu’il a pu écrire sur la mort, sur les morts, sur sa propre mort, malgré tout ce qu’il a pu faire pour nous préparer depuis toujours à cette disparition – cela, cet adieu ou ce salut-là, il ne peut pas le dire, et il nous revient maintenant de le faire, pour lui, à sa place, en inventant de notre mieux, au-delà de toute politesse et de tout devoir: et c’est peut-être justefind in his response, even to the most mediocre, the least inventive, some different way of responding, inventively, without ever giving in to the usual forms of academic politeness. Deep down, perhaps this is what I admired the most, what seemed most admirable to me in everything I admired in him.
This different word, this word of politeness and welcome – today I tell myself that each time also it had something of the character of a word of farewell, of salut, as he was saying lately. I associate it with everything that has recently been bound together as The Work of Mourning, in which, each time, fearing he could not find his words, saying how hard it was to find the words, Jacques found the words, and found them so well, each time unique words to say and lament the departure of master or friend, to say each time uniquely the end of the world, and to say it uniquely also for us.
For himself he cannot: in spite of everything he wrote about death, about the dead, about his own death, in spite of everything he did from the start to prepare us for this departure – he cannot say this thing, this adieu or salut, and it is up to us to do it for him, in his place, inventing as best we can, beyond all politeness and all duty: and perhaps it is here, in our tears, with all the treasures he has left us, that we miss him most cruelly, here, today, for we know how much better than we he ment là, au fond de nos larmes, au milieu de toutes les richesses qu’il nous a laissées, qu’il nous manque le plus cruellement, ici, aujourd’hui, car nous savons combien mieux que nous il aurait trouvé ces mots. Il n’y a que Jacques, me dis-je, qui fût digne de dire ces mots pour Jacques.
Et puis il me semble l’entendre dire, ou plutôt murmurer, doucement, comme un encouragement, non pas ces mots pour Jacques que je cherche sans trouver, que je n’aurai pas trouvés, mais autre chose encore, autre chose, encore autre chose, l’autre, même. would have found those words. Only Jacques, I say to myself, was worthy of saying these words for Jacques.
And then I seem to hear him say, or rather murmur, softly, like an encouragement, not these words for Jacques that I am seeking and not finding, that I have not found, but something other again, something other, again something other, the other, the same.
1. This text was written immediately after Jacques Derrida’s death, on the invitation of Bruno Clément, for the memorial event held at the Collège International de Philosophie, Paris, 21 October 2004. As I was unable to attend the event because of visa problems, the text was read on my behalf by Mireille Calle-Gruber, to whom I express my gratitude. Previously published in a special issue of the journal Rue Descartes, no. 48 (2005), ‘Salut à Jacques Derrida’, pp. 51–3.