Atteindre Mussomeli aussi vite s’avéra irréaliste. La route qui serpentait entre des collines était tortueuse, parsemée de cailloux et de débris, avec des tronçons particulièrement difficiles à franchir pour le chariot et la baliste. Même les lances étaient obligées de progresser en file indienne.
Et puis il y avait la chaleur, qui n’était absolument pas printanière. Le soleil n’était pas encore à son zénith, mais bien avant Sixte ils transpiraient tous. Agacé par les gouttes qui tombaient continuellement sur ses sourcils, Guglielmo de Romagne finit par protéger son crâne chauve avec son casque. Manfredi, épuisé, puait à distance. Eleonora et Simone dal Pozzo se retirèrent sous la bâche de leur chariot, pour fuir les odeurs. Même Eymerich, qui ne transpirait presque jamais, percevait une humidité désagréable sous ses aisselles et dans son dos.
S’avouant enfin vaincu, Manfredi donna l’ordre de faire une halte et indiqua l’anse d’une rivière.
— On s’arrête pour manger. Où sommes-nous ?
Un des écuyers prêtés par Valguarnera indiqua quelques maisons au sommet d’une colline.
— Ce village là-haut, sur le rocher de San Vitale, c’est Castrum Novum. Quasiment inhabité depuis l’époque des Normands.
— À qui appartient-il ?
Le soldat s’inclina.
— Mais à vous, messire !
— Parfait, grommela Manfredi. Je confirme. Nous faisons halte ici.
Le paysage alentour offrait un panorama agréable. Les sommets des collines étaient dégarnis, mais leurs contreforts verdoyaient de plantes basses, parfois regroupées en bosquets. Il y avait des petits champs cultivés près de Castrum Novum. Tous les autres terrains étaient incultes et gagnés par la végétation sauvage. À récupérer et à débarrasser de leurs broussailles, une fois la Sicile en paix.
Lorsque Eymerich s’approcha du chariot pour se munir de sa ration de nourriture, Eleonora évoqua justement le paysage.
— On a l’impression d’être en Sardaigne, soupira-t-elle. Il y règne une semblable beauté mais tout y est plus malsain. Des maladies et des infections y sévissent. Les gens ont tendance à se retirer dans les régions les plus montagneuses ou, sur la côte, à s’intégrer dans les villes.
— Comme vous le savez j’en ai fait l’expérience à Alghero, il y a une quinzaine d’années, répondit Eymerich tout en récupérant une petite miche, un bout de fromage et un flacon de vin. Vous devez rester là pour distribuer la nourriture ou vous pouvez venir déjeuner avec moi ? Histoire d’approfondir ce que vous avez commencé à me raconter ce matin.
— Je peux faire ce que je veux. Je vous suis avec plaisir !
Ils s’assirent sur un tronc couché, à l’ombre d’un grand platane. Les eaux limpides de la rivière coulaient tout près, le groupe des lances était loin.
Eymerich fit attention à bien récupérer les miettes sur la soutane tendue entre ses jambes pour éviter d’attirer les fourmis. Il fut ravi de voir qu’Eleonora faisait la même chose avec sa robe.
— Vous m’avez parlé d’une flotte qui a disparu à proximité de la Sardaigne, lui dit-il. Quand est-ce arrivé ? Racontez-moi tout.
— Je ne connais pas les dates précises, répondit la jeune femme, mais ça s’est passé il y a moins de deux mois. Pierre le Cérémonieux, fermement décidé à vaincre le Judicat d’Arborea et à soumettre la Sardaigne, a obligé les chantiers de Barcelone à lui fournir de nouvelles galères. Le plus problématique a été de trouver les soldats. La noblesse aragonaise qui, comme vous le savez, jouit d’une large autonomie, hésitait à s’impliquer dans une entreprise qui, selon ses calculs, serait trop peu rentable.
— Surtout après une longue série de défaites, commenta Eymerich.
— Oui, magister. N’obtenant pas de la noblesse locale suffisamment d’hommes armés, Pierre IV s’est adressé à un mercenaire anglais, Walther Beneet, déjà capitaine des soi-disant « Grandes Compagnies ». Il l’a nommé comte d’Arborea et l’a fait embarquer sur ses navires avec mille cavaliers et cinq cents archers. En comptant les équipages et les fantassins, il y avait en tout six mille hommes, pour un coût de quatre cent quinze mille florins. Pratiquement ce que le roi Pierre avait en caisse.
— De tels effectifs auraient eu raison de Mariano, votre père, en quelques jours.
Eleonora afficha une moue dubitative.
— Pas évident. Ce qui est sûr, c’est que l’expédition n’a jamais atteint Oristano. Partie de Toulon, elle s’est évaporée dans le néant. Six mille hommes ont disparu, avec leurs navires, leurs chevaux et tout le reste.
— En connaît-on la raison ?
— Non. Il y a juste les témoignages de quelques pêcheurs, surpris par un étrange phénomène. Une brume noire s’était levée au large des côtes sardes. Les étoiles avaient disparu et des lumières clignotantes en forme de disque tournoyaient dans le ciel. L’air s’était rafraîchi et une curieuse odeur métallique flottait. Quelques heures plus tard, les pêcheurs réussirent à accoster, la flotte de Beneet, non. Elle avait disparu entre les nuages noirs qui étaient tombés sur la mer.
— Et Beneet a préféré pénétrer dans la brume plutôt que rebrousser chemin.
— D’après les témoins, il ne pouvait rien faire d’autre. Les nuages s’amoncelaient de toutes parts.
Eymerich but une gorgée de vin et en profita pour réfléchir.
— En dehors de cet épisode, avez-vous entendu parler d’autres phénomènes anormaux, avant de quitter l’île ?
— Non, même si en Sardaigne les légendes sont monnaie courante.
Eleonora fixa la rivière aux eaux calmes et limpides qui reflétaient tel un miroir le bleu du ciel.
— En dehors des chasses avec faucon qui plaisent tant à mon père, je mène la vie d’une recluse. Tout ce que je sais, je l’apprends des servantes.
— Eh bien, vous vous êtes échappée pour une fois.
— Oui, mais ils vont me reprendre.
Eleonora adressa à l’inquisiteur un sourire bref mais lumineux.
— En attendant, je veux profiter pleinement de ce moment de liberté.
Ils ne repartirent pas immédiatement. En apprenant l’arrivée de Manfredi Chiaromonte, certaines personnalités de Castrum Novum étaient descendues pour lui rendre hommage. Ce n’étaient ni des milites ni des notables : juste des paysans un peu moins misérables que les autres. Le bourg était trop petit pour avoir un bailli, l’autorité locale, et encore moins quelque chose qui aurait l’air d’une classe dirigeante.
Les vilains, vêtus de maillots de corps, de pantalons et de bandes serrées autour des mollets, parurent grandement soulagés lorsqu’ils réalisèrent que leur seigneur n’était pas là pour percevoir un tribut. Manfredi leur parla des soldats retrouvés morts au bord du chemin et voulut savoir s’ils en avaient entendu parler.
— No, patruni, répondit en dialecte local le plus ancien du groupe, en faisant tourner entre ses mains son chapeau de paille. ’Na morta sula ci fu, ’dapicciotta vicin’o ciumi manciata d’i bestie. Un’avia chiù né vrazza, né gammi, mischina.(7)
— Si d’autres incidents semblables ont lieu, prévenez mon frère, à Mussomeli. Informez-le de tout événement insolite qui se produirait dans les environs.
— Comu cumanna vossia.(8)
Un jeune au long nez tordu donna un coup de coude au vieux.
— Dicci d’i cerchi no’ cielu, viri ca u patruni u voli sapiri.
— Chi si n’av’a futtiri, di stifissarii ? s’emporta l’autre.
— Diccillu, ca c’interessa.(9)
L’ancien se lissa les moustaches du bout des doigts.
— Patruni, ’na cosa chi nifici meravigghia ci fu, ma ’un foru ammazzatini. Cocch’ vota no’ cielu passanu cosi tunni, brillanti. Currinu versu dintra.(10)
— Cela se produit souvent ? demanda Manfredi.
— No, sulu ’na vota ogni tantu. L’urtima fu ’na simana fa.(11)
Manfredi posa encore quelques questions, mais il était clair que les paysans n’avaient pas grand-chose à révéler.
Lorsqu’ils se remirent en route, l’heure None était déjà passée : il était beaucoup plus tard que ce qu’ils auraient souhaité.
Eymerich restait près du chariot, avant tout pour éviter les conversations qui se tenaient en tête de cortège : elles ne s’attardaient que quelques minutes sur les mystères qu’ils venaient d’évoquer, puis étaient abandonnées au profit de discussions sur les récoltes, le commerce, les terrains et les gabelles. L’inquisiteur connaissait désormais trop bien les différentes unités de monnaies siciliennes, l’once, le florin, le tari. L’avidité de Manfredi, probablement identique à celle de tout noble petit ou grand, lui évoquait l’image d’un bout de chêne-liège que l’on ne parvenait pas à garder immergé trop longtemps. Il en était écœuré.
Le père Simone dal Pozzo le surprit en l’appelant du chariot. Il fit le tour du véhicule pour aller à côté de son confrère. Il jeta en arrière son capuchon, moite de sueur, tout en ayant à l’esprit les risques qu’il prenait à exposer son crâne rasé au soleil. Il ne se sentait pas encore fatigué, mais il souffrait de la chaleur et avait du mal à rester en selle.
— Magister, j’avais oublié de vous le dire, mais cette nuit j’ai lu le livre que vous m’avez donné hier soir.
Eymerich jeta un coup d’œil à Eleonora, qui fixait la route, sur le postillon et la servante, voilée jusqu’aux yeux, qui brodait sous la bâche. Il répondit à voix basse :
— Ne pas m’en avoir parlé est un oubli impardonnable. Maintenant, c’est trop tard, vous allez devoir attendre jusqu’à la prochaine halte.
Le père Simone se mit soudain à parler français. Fluide, clair, avec des touches de provençal.
— Je n’ai pas eu la possibilité de venir vous voir. Je peux vous donner mes impressions sans que personne ne comprenne. Vous avez raison de dire que le Liber Aneguemis, que Dieu le rejette en enfer, décrit pratiquement tout ce qui est en train de nous arriver. Nous sommes victimes d’hallucinations évoquées par un mage puissant. On les retrouve page après page.
— J’en étais plus persuadé hier qu’aujourd’hui, répondit Eymerich, également en français. Chaque prodige décrit par le pseudo-Platon nécessite des rituels complexes, des ingrédients rares ou mystérieux, des fumigations et des sacrifices d’animaux inconnus. Ramón de Tárrega devrait être très près pour nous influencer à ce point.
— C’est peut-être le cas.
— Possible, ces paysans parlaient cependant de disques dans le ciel, si j’ai bien compris leur langue. Identiques à ceux que j’ai vus filer à toute vitesse sur Palerme. Vous pensez que Ramón se serait amusé à allumer des chandelles magiques dans les environs d’un village d’une dizaine de maisons perdu à l’intérieur des terres siciliennes ? dit Eymerich en secouant la tête. Peu probable. Nous ne sommes pas victimes d’illusions. Nous assistons à des faits incontestables.
Simone dal Pozzo lui fit un clin d’œil, et c’était la première fois qu’il exprimait une telle confiance.
— Magister, de nombreux philosophes affirment qu’une fois écarté l’impossible, l’improbable peut détenir la vérité. Vous voulez que je vous le prouve ?
— Pas maintenant. Attendons la prochaine halte. Elle ne saurait tarder. Je doute fort que nous puissions arriver à Mussomeli avant la nuit.
Eymerich regarda Eleonora, qui le fixait. La femme lui fit un signe et commenta, dans un français provençal impeccable :
— Je ne le pense pas non plus. À bientôt, père Nicolas.
Eymerich s’éloigna en se demandant qui l’énervait le plus, la dame ou l’irresponsable père Simone. Un confident auprès de qui s’épancher et confier ses doutes ou ses certitudes lui manquait cruellement. Le père Corona, son compagnon idéal, était mort depuis des années. Il regrettait même l’insolent frère Bagueny, provocateur et stimulant. Cette fois-ci, il était complètement seul.
Au lieu de revenir en tête de colonne, il préféra fermer la marche, juste derrière la baliste qui risquait de se renverser au moindre accident de terrain. Il remit le capuchon sur son crâne : un peu de chaleur et de sueur étaient préférables à un coup de soleil. Il s’intéressa quelque peu au paysage alentour. Des collines, des collines, encore des collines. De temps en temps une montagne un peu plus haute que les autres. De rares habitations rurales dispersées sur leurs pentes. Des cours d’eau immanquablement asséchés, de rares forêts. Tout était blanc, de lumière et de sable.
Ils s’arrêtèrent de nouveau dans un lieu appelé Feudo Michinese, en référence à une ferme appelée Miknas. Le bâtiment avait été habité par des paysans qui avaient fait leur possible pour travailler une terre ingrate. Le reste du minuscule village – surplombé par une montagne et envahi de lauriers-roses – se réduisait à quatre baraques plantées au bord d’une rivière. L’heure des Vêpres était passée lorsque Manfredi Chiaromonte et ses troupes s’y arrêtèrent. Le soleil était déjà en train de se coucher, et les ombres engloutissaient des lumières de plus en plus opaques. Impensable de continuer. Les moustiques attaquaient par essaims, attirés par les lumières artificielles ou naturelles. Grenouilles et crapauds coassaient sur les berges de la rivière.
Après un petit tour d’exploration jusqu’à la ferme, Eymerich alla littéralement extirper le père Simone du chariot, le traîna au bord de la rivière et le fit asseoir sur un rocher arrondi. Il s’installa en face de lui sur une pierre taillée provenant d’un bâtiment détruit. Pendant ce temps, les lances exploraient la Miknas à la recherche d’un abri pour la nuit.
— Vous avez le manuscrit sur vous ? demanda Eymerich.
— Oui, magister. Le voilà.
— Qu’est-ce qui vous a autant frappé ?
Simone dal Pozzo fit une grimace.
— Je ne pensais pas qu’il pouvait exister un texte de magie à ce point monstrueux. J’ai pourtant eu entre les mains des tas de grimoires. Un tel degré d’obscénité, de perversion, est inhabituel, même dans…
Eymerich l’interrompit.
— Je vous ai déjà dit que ces impressions générales ne m’intéressaient pas. Je veux savoir si vous avez trouvé des pages qui ont un rapport avec les événements de ces derniers jours.
— Bien sûr. Il suffit de commencer par l’introduction.
Le père Simone feuilleta les premières pages du livre. La lumière faiblissait mais était encore suffisante pour lire.
— … et est sicut apparitio in nocte almhac et eclipsis eius non in hora ipsius et non in momento eclipsis eius…
— Résumez.
— Le traité se divise en deux parties, l’Aneguemis maior et le minor. Le premier, réservé aux véritables savants, enseigne comment faire apparaître dans la nuit les planètes hors de leur position, pour ensuite les faire s’éclipser ; comment masquer le soleil de jour et le faire apparaître de nuit ; comment engendrer des êtres pensants et intelligents à partir d’une vache morte et comment affubler un homme de traits d’animaux vils et répugnants ; comment remplir le ciel d’objets jamais vus et de puissantes armées ; comment préparer une maison pour que celui qui y pénètre meure sur-le-champ, perde la raison ou soit frappé d’épilepsie ; comment…
— On ne comprend toujours rien, père Simone. J’ai lu tout cela moi aussi. J’attends de vous une réponse plus précise. Si, parmi tous ces artifices diaboliques, vous en avez trouvé un qui colle exactement avec… Mais que se passe-t-il ?
Eymerich dut s’interrompre. Des cris d’horreur lancés par une dizaine de gorges parvenaient des murs effondrés de la Miknas. Il quitta son siège et courut vers la ferme abandonnée.
Manfredi s’appuyait contre le tronc d’un chêne, la main sur la poitrine comme pour contenir les battements de son cœur. Guglielmo de Romagne gesticulait en essayant de retenir ses hommes qui fuyaient en tous sens. C’étaient eux qui hurlaient.
Dans un premier temps Eymerich ne comprit pas ce qui se passait. Le soleil était désormais couché derrière les collines, la lune et les étoiles n’étaient pas encore là. Seule une lumière rougeâtre sortait de l’intérieur de la Miknas, comme si un incendie s’y était déclaré. Le spectacle qui épouvantait les soldats se déroulait sur les gravillons mélangés à du sable qui entouraient l’entrée.
L’inquisiteur s’avança. Il crut voir d’abord des larves, monstrueuses, qui sortaient de l’entrée en rampant. Au moins une vingtaine, blanches et grasses. Elles avançaient en se contractant tels des lombrics.
Ignorant les battements saccadés de son cœur, Eymerich s’approcha. Il découvrit alors ce que la scène avait réellement d’horrible. Il ne s’agissait pas de larves gigantesques, mais bien d’enfants. D’enfants humains. Privés de jambes et de bras, juste affublés de moignons sanglants, les petits êtres se contractaient pour avancer, le menton plongé dans les graviers. Ils étaient nus et chauves. Semblaient avoir entre deux et trois ans. Ils affichaient un air stupide et de grands yeux vides. Ils gardaient la bouche ouverte et respiraient difficilement. Leurs traits à peine esquissés paraissaient normaux, mais étaient déformés par une folle terreur. Ils bavaient et poussaient des cris incompréhensibles, perçants, semblables à des vagissements de nouveau-nés.
Eymerich recula, horrifié, et courut vers Guglielmo de Romagne.
— S’il vous reste encore un homme fidèle, ordonnez-lui de tuer tout de suite ces monstres ! Qu’aucun d’eux ne soit épargné !
Le condottiere avait réussi à récupérer trois de ses lances, qui étaient montées sur leurs chevaux pour s’enfuir. Il manifesta son agacement.
— Mon père, écartez-vous de là. Je n’ai pas de temps à perdre. Je dois m’occuper de ma milice.
Guglielmo reçut une gifle, et c’était probablement la première fois de sa vie. Eymerich lui arracha l’épée de son fourreau et l’empoigna à deux mains.
— Très bien, petit soldat, je m’en occupe. Toi, récupère ton armée d’impuissants.
L’inquisiteur s’approcha du premier enfant démembré. Il lui planta la pointe de l’épée à la base du cou, dans la colonne vertébrale. Le sang gicla. La larve expira sans un cri.
Ce geste avait épuisé Eymerich. Il essuya son front en sueur d’un revers de manche, mais cette fois-ci la chaleur n’y était pour rien. Il traîna son épée sur le sol et boita jusqu’au deuxième enfant. Il utilisa toute l’énergie qui lui restait pour soulever son arme.