Césaire écrivait de la poésie avant le Cahier. Il n’en a rien gardé. C’est en voulant tourner le dos à cette poésie qu’il a entrepris le débraillement textuel de ce monument lyrique. Une fois encore, la poésie surgit du grand refus de poésie : l’intention poétique retrouve ainsi le feu insoutenable, indomptable, de son impensable origine. Comme tout surgissement d’une beauté nouvelle, le Cahier a pendant longtemps été une présence terrifiante pour toute l’esthétique dominante. Même déflagration pour l’apparition de Perse parmi nous, surgi du coin le plus inattendu, même le plus désolé : de la maison du maître. Il nous aura fallu bien des décennies pour le reconnaître des nôtres, et plus encore pour le connaître. Quant au Discours antillais de Glissant, comme d’ailleurs toute son œuvre, il a relevé d’une lente explosion, sorte de big bang qui n’en finit pas de se déployer en étendue, en profondeur, et en écart déterminant.
Carnaval s’annonce. Cinq jours de débandade totale. Presque obligatoire.
Les dominations nouvelles plongent nos imaginaires dans une nasse invisible. Agression sans attaque. Conquête indiscernable. Né de notre culture, l’imaginaire devient maître de nos rapports au monde environnant, lesquels le produisent à leur tour. C’est une autorité immanente, collective-individuelle, individuelle-collective, qui conditionne l’être, détermine l’inconscient, organise le conscient, régente la frange haute du conscient, fonde le vouloir-être et le vouloir-faire. Avec l’imaginaire, nous voyons le réel, nous le comprenons, nous en éliminons les plis et les inconnaissables pour une lecture qu’accepte son filtre. Ce filtre – une fois dominé (reciselé par les pointes d’influences insidieuses) – va nous représenter une autre réalité, profiler de nouveaux charmes, d’autres séductions, instiller des lumières dans les ombres initiales, et couvrir d’ombres des évidences… notamment celles de la domination.
[…] je siffle oui je siffle des choses très anciennes
de serpents de choses caverneuses
et contre mon museau instable et frais
ta froide face de rire défait […]21.
« Je or vent paix-là » est un des vers les plus obscurs de Césaire. Ils n’expriment pas une révolte, mais un mouvement incessant et profond, que j’ai d’ailleurs utilisé pour rédiger mon roman L’esclave vieil homme et le molosse.
Je or vent paix-là.
Le Je qui émerge, qui s’acharne à s’affirmer, le Je sans cesse rabattu, contrarié par le vent, le vent des dominations, le vent des atteintes au vivant, et ce sursaut du poète qui conjure la force contraire en s’écriant : paix-là !, et qui ramasse son effort, son Je, pour se nommer de nouveau et affronter la nouvelle houle de l’agression. Césaire désigne ainsi la permanence des oppressions et des atteintes à l’humain. Il nous dit que cette nomination de l’humain en nous est toujours à éveiller dans un océan de négations toujours recommencées. Il nous dit aussi que toute liberté acquise, toute progression de soi, ne fait qu’ouvrir la voie à une autre oppression.
*
Ce mot d’Edgar Morin : L’homme consommateur n’est pas seulement l’homme qui consomme de plus en plus. C’est l’individu qui se désintéresse de l’investissement. Pour un peuple, c’est pareil. Nous n’investissons plus nulle part. Sauf en dépendance-assistanat-tourisme, ce qui revient au même. L’eschare est extrême et la maladie est au-delà des lèpres, a murmuré Césaire… Glissant a très vite abandonné la description, ou la dénonciation, de nos misères pour se consacrer à sa Poétique de la Relation, une sorte d’écart, ou plus exactement de détour, qui en proposant une vaste poétique concentrait toutes les dénonciations possibles de tout l’inacceptable, et qui surtout le dépassait, l’invalidait par un autre horizon. Césaire, lui, de poème en poème, creusait l’inacceptable, de l’intime au plus vaste, du plus vaste vers l’intime, s’en servait comme appui, pour une soudaine impulsion d’oxygène ou d’élan très obscur plein de force et de vitalité. Perse tenta d’organiser la démesure des possibles du monde, par d’infinis rituels de fondation ou de refondation, des Anabase qui récapitulaient bien des merveilles humaines pour les inscrire dans le principe océanique d’un horizon jamais atteint.
Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin… Ce Feuillet de Char m’a toujours obsédé. Il dit : enfoncement dans l’horreur de la guerre ; déréliction, éloignement du poète ; densité de sa voix ; lucidité ; force du rêve et des visions ; marginalité ; solitude solidaire. Char signale la distance et la savoure aussi. Il la regrette et il l’installe. Il la pleure au clair d’une joie sereine et inquiète en même temps, filtrée d’un autre monde. De sang il ne sinue que juste celui médian d’un verbe parturiant… semble acquiescer Césaire. Et Perse lui aussi semble répondre à ce cri : « Solitude, ô cœur d’homme ! la haute mer en toi portée nourrira-t-elle plus que songe ? La nuit d’albâtre ouvrait ses urnes à la tristesse, et dans les chambres closes de ton cœur j’ai vu courir les lampes sans gardiennes22… »
Le « loin » pour Glissant serait l’inexprimable de la Relation, cette énergie d’un Tout-Monde, tout autant à vivre qu’à bâtir dans des effervescences d’imaginaire et des myriades de petits commencements.
*
En quoi et comment je résiste ?
En quoi et comment je ne résiste pas ?
Et cette aspiration est celle du Divers.
Les Guerriers de l’imaginaire ne contestent pas un monde pour en imposer un autre, un ordre pour en ramener un autre. Ce sont des artistes qui veillent à se situer dans cette tranquille et pacifique puissance que constitue l’aptitude à invoquer, à surprendre, à désirer, à chaque instant de sa vie, dans toutes les résistances, dans tous les plaidoyers, un surgissement bouleversant des « cent pur-sang hennissant » non pas du soleil, mais bien de la Beauté.
Césaire était un grand ami de la Beauté. Glissant et Perse aussi.
Il faut s’attarder sur la distinction qu’établit Glissant entre Lieu et Territoire. Une culture traditionnelle s’élabore généralement dans des conditions assez particulières. Une communauté d’hommes s’arrête sur une portion de sol, ou s’y installe de manière fixe ou nomade, en tout cas elle s’y implante ; et pour légitimer cette emprise du sol, elle va se créer une explication de la création de l’univers, une Genèse. Et de cette Genèse la communauté va extraire un récit, une narration d’elle-même qui se constituera en mythe fondateur. De ce mythe fondateur, va s’articuler une autre narration événementielle, plus développée, plus directe, et qui sera l’Histoire de ce peuple. Ce fil qui descend directement de la Genèse et se répand en un récit de communauté, va légitimer la possession du sol par cette communauté. Toutes les cultures traditionnelles ont une forte conscience de la légitimité quasi divine de leur existence sur terre. Toutes se définissent le plus souvent comme étant les « hommes » ou les « êtres humains », considérant le reste de l’humanité comme barbare ou étranger, non seulement à leur sol mais à l’ordre de l’univers : tout ce qui n’est pas eux relève de la distorsion ou de l’erreur. Cette forte légitimation va créer des Territoires.
Le Territoire va enclencher aussi une notion terrible : celle de la transparence. Cette notion servira de principe aux relations entre les hommes. Pour que je te comprenne, dira l’Occidental, il faut que je puisse lire en toi, et pour lire en toi, je vais t’intégrer à ce que je suis, c’est-à-dire : je vais te déconstruire, t’effacer, t’assimiler, et te reconstruire selon mes propres principes ; à ce moment-là tu seras clarifié et je pourrais lire en toi ; je pourrai alors admettre ton existence… Et c’est ainsi que la plupart des colonialistes vont non seulement éliminer ceux qui leur résistent, mais qu’ils vont répandre et imposer leur langue, leur culture, leur esthétique, leurs valeurs, leurs méthodes, et commencer l’uniformisation du monde tellement virulente dans l’actuelle mondialisation. La conception excluante de l’identité et de la culture, fondée sur la transparence, va instituer de vastes génocides et de nombreux attentats dont, bien sûr, celui des bateaux négriers, mais aussi celui de l’esclavage, les disparitions d’Aztèques, d’Incas, de peuples et de civilisations entières un peu partout dans le monde… La culture et l’identité, forgées sur un Territoire, vivront la non-transparence de l’Autre (sa non-lisibilité, sa narration de lui-même qui ne s’intègre pas à la narration sacralisée) comme une agression qu’il faudra éliminer ou réduire à leurs propres discours. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, avec la meilleure des bonnes volontés, on parlera d’« intégrer » les immigrés ou de faire preuve de « tolérance » vis-à-vis des différences. Ces notions d’intégration et de tolérance supposent un principe qui est celui de la transparence. Intégrer l’immigré revient à le faire entrer dans le paradigme de ma vision ou de ma conception des choses, dans ma narration ; dans l’intégration, il y a toujours une désintégration, une négation, une mise en transparence dont on ne se méfie pas assez. De même, la tolérance suppose que l’on se situe dans sa propre lumière, et que de là, bien en son centre élu, on tolère l’existence obscure de l’Autre, ou on l’éclaire un peu pour le rendre convenable. Les nouvelles conceptions que nous avons des rapports entre les cultures et les identités vont écarter l’idée de transparence pour fréquenter celle de l’opacité. Édouard Glissant va réclamer le droit à l’opacité. Il s’agit de permettre à l’Autre d’être ce qu’il est, et de l’accepter comme il est dans un échange où je ne domine rien. Un échange où je prends le risque du partage qui me change. L’idée de l’opacité, quand elle est acceptée, est une asphyxie des pratiques coloniales, impérialistes ou hégémoniques.
Mais revenons à ce qui s’est produit dans les terres de créolisation américaine où allaient surgir Césaire, Perse, Glissant. Là, on n’aura pas une Genèse, ni un Mythe fondateur, ni une Histoire magistrale qui organisera la présence des peuples exilés sur ces terres. Pourquoi ? Simplement parce que va se produire une cacophonie de multiples narrations. Ces narrations vont se combattre et s’entremêler, elles vont se séparer tout en conservant un continu de leur mise en relation. Il y aura des genèses, des mythes fondateurs, des histoires. Ceux des Africains, des Amérindiens, ceux des colons vainqueurs, ceux des migrants qui viendront par la suite. Trop de genèses égale pas de Genèse. Recevoir tous les mythes fondateurs revient à ne pas en avoir. Et, dans la plantation américaine, il va se produire un événement déterminant : tous ces hommes (maîtres et esclaves) anéantis par cette négation de l’humain vont progressivement recréer de l’humain, c’est-à-dire : un discours autre, une culture autre et une identité autre. Celui qui va amorcer le processus de renaissance sera l’esclave danseur. Ces dominés vont en dansant récupérer la seule mémoire qui leur reste et qui atteste à leurs yeux qu’ils sont encore des hommes : la mémoire du corps. Ils vont retrouver dans leur chair des gestes, des mouvements, des rythmes, des chorégraphies qui les réinstalleront au centre de leurs os. La danse réactivera les pulsations vitales du tambour, les polyrythmies africaines ; elle va avaler et digérer tout ce qui se trouvera autour comme gestes, cadences, la mélodie orientale, l’harmonie européenne. Une communauté inédite va se reconstruire peu à peu autour des rythmes et de la danse, autour des chants que l’on chantera ensemble. Va alors apparaître une autre nécessité : celle de la parole. Quelqu’un va se lever pour dire cette communauté, la raconter, l’exprimer à elle-même. Ce sera le conteur. C’est lui qui, dans la nuit, entre deux danses, va parler pour les autres, au nom des autres, les forçant à lui répondre en chœur. C’est pourquoi, en terres créoles américaines, tous les mythes fondateurs et toutes les Genèses seront happés par une narration puissante, mobile, très fluide, qui sera le conte créole.
Donc, en terre de Césaire, de Perse et de Glissant, la parole fondatrice est le conte : le conteur va aspirer et mélanger ce qui vient de l’Afrique, de l’Europe, des Amériques… Avec, il va articuler un discours qui tissera une communauté inédite. La parole du conte est fondatrice dans le Divers, le divers de tous ceux qui sont là. Elle n’ouvre à aucun de ces absolus qui fondent les Territoires. Il y a une telle déconstruction initiale, un tel bouleversement que ces matières humaines éparses fonctionnent comme des briques primordiales, des quarks en dérive qu’il faut assembler et projeter dans une perspective nouvelle. La ré-humanisation est l’objectif principal de cette prise de parole. Le conte va produire un imaginaire très particulier, qui sera mosaïque, une réalité culturelle elle-même mosaïque, et une identité de même nature. Et donc, aucun absolu territorial ne saurait surgir d’un tel chaos générique : seule l’idée du Lieu que Glissant allait formaliser.
Pour les Antilles, c’est la Créolisation qui fait que le conte va produire non pas un Territoire, mais un Lieu. Le Lieu est diversité, le Territoire est armé d’unicités. Le Lieu est multi-trans-racial, multi-trans-culturel, multi-trans-linguistique, multi-trans-religieux ; le Territoire n’entretient qu’une race, une culture, une langue, une religion23. Le Lieu emmêle les histoires ; le Territoire n’autorise qu’une Histoire. Le Lieu n’a pas de frontières mais un système de réseaux qui s’étend en fonction des relations et des rencontres ; le Territoire pose un centre et des périphéries. Le Lieu partage et évolue dans les hasards de ses partages. Le Territoire donne naissance à des diasporas qui se réfèrent pour survivre à un centre ; le Lieu ne sécrète qu’un rhizome de solidarités. Le Territoire était une continuité où les ruptures ne fondaient qu’une nouvelle continuité ; le Lieu fonde sa continuité dans le désordre même de ses discontinuités, et ce sont ces discontinuités même qui confortent son rythme interne et les complexités de sa permanence…
Les Territoires et les identités anciennes ont fondé les États-nations, les patries et les guerres entre entités nationales. Les Lieux seront des nœuds actifs d’échange et d’harmonisation de diversités. Plus le Lieu sera apte à intégrer et à valoriser le Divers, plus il rayonnera et sera source d’épanouissement et de paix. Dans un Lieu, chacun peut amener sa langue, son dieu, sa cuisine, cultiver ses valeurs non pas de manière absolue et sectaire (car il n’est plus dans l’imaginaire du Territoire) mais dans la dynamique de l’échange-qui-change sans rien effacer ni rien dénaturer. Les Antilles et les Amériques (comme la plupart des pays ou nations dans le monde) sont des Lieux qui restent encore à naître, parce que les hommes invoquent encore les anciennes acceptions de la culture et de l’identité pour organiser leurs présences au monde. Même lorsque la diversité ethnique est consciente d’elle-même comme aux États-Unis, on entre dans le processus de la seule juxtaposition de cultures qui caractérise le melting-pot ou le cosmopolitisme… Cette juxtaposition perdure parce que ces pays sont soumis au processus de Créolisation sans en avoir conscience, et quand ils en ont conscience cela reste au niveau du simple métissage, de l’hybridation, toutes notions insuffisantes pour exprimer la complexité de la Créolisation. Car l’idée de métissage aspire encore à la création du Territoire : le métissage suppose des référents de puretés initiales instituées en valeurs. Quand elle accède à une conscience positivée d’elle-même, l’idée de la Créolisation débouche sur le Lieu, car elle mêle dans une même dynamique les cultures particulières et leurs échanges actifs, les sources et les résultantes ; elle préserve ce qui constitue l’originalité de chacune des cultures et des identités mises en présence, et elle les maintient dans la valorisation de leurs interactions qui produisent du nouveau. Cette manière de concevoir les choses est essentielle. Elle permet d’accéder à une conscience de la Créolisation qui soit positivante. Et c’est la tâche qui est la nôtre aujourd’hui : jeter la lumière sur les processus de créolisations, parvenir à conscientiser positivement leurs effets et leurs résultantes.
Dans les Amériques, baignées par la Créolisation, il y a eu des résultantes particulières : ce sont les créolités. Ces résultantes se déterminent en fonction de paramètres mobiles qui sont les histoires, les dosages de peuplements, les événements historiques, les différents états de conscience qui apparaissent dans les générations… C’est ainsi que nous avons une créolité martiniquaise, une créolité cubaine, une créolité du sud des États-Unis, etc. Mais ces créolités ne sont pas des essences ; provenant des processus de la Créolisation qui demeurent toujours actifs, elles restent inscrites dans la dynamique de l’échange qui change. Cette conception dynamique des cultures et des identités est de nature à nous permettre de mieux vivre le Divers du monde et de créer les Lieux en échappant à la tentation rétractile de la purification, du retour au passé, à l’enfermement dans des valeurs anciennes. On peut et on doit défendre les particularités du Lieu, de ses cultures et de ses traditions, mais de manière ouverte. Le spécifique de chaque Lieu est désormais le patrimoine, pas seulement de ses indigènes mais de tous ceux qui s’y reconnaissent et qui s’y investissent. Car la Créolisation permet d’échapper aux fatalités de la terre natale. Le Lieu sera souvent la terre natale, mais il ne sera plus nécessairement elle : on pourra choisir sa terre natale (c’est-à-dire celle où l’on épanouira au maximum son équation personnelle) en fonction de processus aléatoires et indéterminables qui ne seront plus liés à la race, au dieu, à la famille ou la langue. Ces processus seront liés à l’imaginaire. Césaire se focalisera sur l’Afrique. Perse refusera la Guadeloupe, s’inventant un Lieu presque hors sol : Francité, Occident, Atlantique… Glissant vivra relié à plusieurs lieux du monde. Dans cette poétique, le meilleur défenseur des traditions suisses pourra être un Congolais, ou un Inuit qui se sera trouvé une passion véritable pour ce pays : il l’élira comme terre natale… En Martinique, il a de grands créolistes qui sont des Français installés au pays et devenus plus martiniquais que les Martiniquais. Il y a beaucoup de Canadiens plus canadiens que les « vrais » Canadiens, et qui proviennent de Haïti, de Jamaïque ou de je ne sais quelle autre contrée d’Asie. L’attraction des Lieux sera imprévisible et totale ; si les pays développés déterminent encore les grands mouvements migratoires du monde (on va vers l’Europe et les USA), on peut supposer que dans le futur, avec l’imaginaire nouveau, l’identité relationnelle, les flux migratoires deviendront erratiques, imprévisibles, accordés aux visions intimes d’individus qui cherchent à se réaliser dans un monde offert à leurs inspirations.
Mondialité veut dire que, dessous la globalisation marchande, le monde a désormais conscience de son unité. Elle veut dire que, quel que soit l’endroit du monde où nous nous trouvons, quelles que soient notre culture, notre langue, notre identité, le monde nous traverse, nous habite et nous conditionne. Jamais la standardisation et l’uniformisation n’ont été aussi menaçantes, mais jamais les cultures n’ont été autant traversées par la conscience et par les effets des autres cultures. Jamais les langues n’ont ressenti en elles la présence de toutes les langues du monde. Jamais les identités n’ont été aussi chahutées par les mélanges, les interactions, la confrontation active à la diversité. Si l’identité ancienne, surgie des territoires, était exclusive de l’Autre, l’identité nouvelle qui émerge du brassage des peuples et des cultures relève du partage, de l’échange et du relationnel. Jamais la diversité du monde n’a été aussi menacée ni jamais elle n’a été aussi consciente d’elle-même, ni n’a influencé autant notre conception et nos imaginaires. Les peuples de Césaire, Perse, Glissant (qui sont des peuples créoles, donc des peuples mosaïques) ne disposent pas de Genèse ou de mythe fondateur. Leurs peuples apparaissent dans le maelström de la diversité, et ne peuvent s’envisager que dans une mosaïque ouverte sur la diversité du monde.
Lie ma noire vibration au nombril même du monde : pour Césaire, l’Afrique devenue Lieu.
Qu’entendre par créolisation ? Pour décrire nos îles et les pays américains, pays de Césaire, de Perse et de Glissant, on a souvent tendance à dire que ce sont des contrées de métissage, d’hybridations, de mélanges. Tout cela est vrai et faux en même temps. La créolisation est un phénomène infiniment plus complexe. Il y a certes des mélanges, des synthèses, des métissages, des hybridations de toutes sortes, mais il y a aussi des diffractions, des antagonismes actifs, des oppositions, des conflits, des ruptures, dans une continuité désormais complexe. Il y a de l’ombre et de la lumière, du dynamique et de l’immobile, des fluidités qui s’interpénètrent et des étanchéités franches. Quand on examine un espace de créolisation comme les Antilles, ou les Amériques, que ce soit dans le sud des États-Unis, à Cuba ou au Brésil, on s’aperçoit que la créolisation ne fait pas que synthétiser. On y voit des groupes ethniques qui essaient de vivre en vase clos ; des Blancs qui se marient entre eux ; Indiens et Nègres qui se réfugient dans une conception traditionaliste d’eux-mêmes, des mulâtres qui choisissent une part d’eux-mêmes qu’ils s’attachent à cultiver… Chaque groupe ethnique se réfugie dans sa source originelle, cultive une pureté fantasmatique qu’il veut maintenir et perpétuer. Ce n’est pas la vaste béatitude des échanges consentis et des partages célébrés. L’échange et le partage se font à leur insu, malgré eux, selon des dynamiques obscures. Les descendants des colons européens ont l’impression qu’ils sont encore européens. Les descendants des Africains déportés éprouvent le même sentiment. L’Asiatique aussi… Tous vont considérer l’identité ancienne comme une essence à préserver, un feu fragile à maintenir par des procédés racistes ou sectaires de toutes natures. Chacun se réfugie dans le discours identitaire ancien et dans l’identité monolithique : ma peau, ma langue, mon dieu, ma race… Ils essaient tous de préserver ce qu’ils sont de la réalité mouvante qu’ils vivent. Donc, la créolisation est un phénomène qui se produit hors conscience. La conscience active se focalise sur les modalités anciennes de la culture et de l’identité ; elle méconnaît les inter-rétro-actions, les effondrements et les maintenances, les synthèses et les juxtapositions imprévisibles. Elle ne sait rien d’une alchimie qui va constituer un imaginaire mosaïque, constitué d’éléments venus de tous les imaginaires présents dans ce chaos. Il faut appeler imaginaire ce qui détermine notre pensée, nos actions, notre vouloir-faire, notre vouloir-être, notre vouloir-devenir. L’imaginaire est désormais déterminant pour considérer les humanités. Un bon exemple de ce processus mosaïque est celui de Manman Dlo, une divinité aquatique que les cultures créoles des Amériques connaissent et répercutent dans leurs contes. Dans une Manman Dlo, il y a les divinités aquatiques africaines qui rencontrent celles des Amérindiens, lesquelles viennent s’ajouter aux sirènes occidentales ; cet entremêlement donne ce personnage particulier qui est la mère de l’eau et que l’on rencontre en Martinique, à Cuba, au Brésil, dans le sud des États-Unis, en Haïti…
Comment fonctionne la créolisation ? Mystère. Divers éléments culturels se retrouvent précipités ensemble. Apparitions et disparitions inexplicables se produisent. Des groupes minoritaires réussiront à imposer des mots, des dieux, des attitudes qui iront s’augmenter de choses similaires ; des groupes majoritaires verront disparaître leurs éléments d’apport. Un mélange chaotique qui produit des cultures nouvelles, mosaïques, fluides, incertaines d’elles-mêmes. Il nous faut une anthropologie de la créolisation.
Le fils d’une Haïtienne épousant un Allemand et vivant au Groënland connaîtra ce même tourment. S’il choisit l’un de ces termes, Afrique, Allemagne ou Groënland, il se mutilera et ne sera chez lui nulle part, surtout pas dans sa propre chair. Il lui faudra introduire dans sa narration de lui-même une notion essentielle : celle de la complexité où les contraires et les antagonismes s’équilibrent dans une dynamique qu’il faut à tout moment négocier. Et il faut comprendre que si l’identité ancienne était exclusive de l’Autre, l’identité créole est tout à fait vertigineuse : elle ne peut se concevoir que dans sa relation dynamique à l’Autre.
L’ancienne identité concevait et cultivait un temps linéaire, ou dans certaines cultures non occidentales un temps circulaire ; l’identité relationnelle va concevoir le désordre fluide des temps, l’incertitude des rythmes et des mouvements, des reculs et des immobilisations, des nuages de discontinuités temporelles qui ouvrent à des pistes temporelles de dérives et de dispersions créatrices.
L’identité ancienne respirait dans l’exclusion de l’autre ; l’identité relationnelle s’oxygène aux fraternités expansives de l’amour-grand, cet amour qui met toute l’affectivité dont l’Homme est capable comme principe d’épanouissement de soi.
L’identité ancienne se confortait dans la fermeture.
L’identité nouvelle ne peut s’envisager que dans la Relation et par la Relation.
La créolisation devenue consciente d’elle-même peut accéder à un imaginaire de la Relation.
« Ô multiple et contraire ! ô Mer plénière de l’alliance et de la mésentente ! toi la mesure et toi la démesure, toi la violence et toi la mansuétude ; la pureté dans l’impureté et dans l’obscénité – anarchique et légale, illicite et complice, démence !… et quelle et quelle, et quelle encore, imprévisible24 ? » chantait Perse en regardant la mer. Ou encore, dans Vents : « Hommes imprévisibles. Hommes assaillis du dieu. Hommes nourris au vin nouveau et comme percés d’éclairs. » « Nous avons mieux à faire de leur force et de leur œil occulte. » « Notre salut est avec eux dans la sagesse et dans l’intempérance. »
Glissant établit une distance entre imprévu et imprévisible. L’imprévu serait un événement, un surgissement, un déraillement jailli des fixités d’un système, un résultat surgi des failles d’une orgueilleuse vérité, mais jamais de l’imprévisible lui-même. Ce dernier serait cette esthétique qui nous permettrait de demeurer debout, d’agir et d’espérer dans ces flots d’imprévus qui nous assaillent, nous sidèrent, nous stupéfient, et qui bouleversent nos vieilles assises. La Relation exige cette esthétique de l’imprévisible, de l’inconnu, de l’incertain, de l’impensable. C’est de là qu’à dû surgir, comme le propose Glissant, « ce grand poème né de rien », dont a parlé Saint-John Perse.
*
Carnaval terminé, l’austérité commence. On ne danse plus, on ne baille plus musique ni bacchanale. Comme une pause avant le déraillé des Grandes Vacances. Certaines boîtes de nuit essaient de passer outre, mais ça ne prend pas vraiment. Nous conservons encore un peu ces structurations invisibles.
*
Ernest Pépin me rappelle de mémoire ce que disait René Char : L’art est une blessure qui devient lumière… Le talent rend insupportablement conscient. C’est sans doute pourquoi Césaire a soupiré : le décompte des décombres n’est jamais terminé… Et Glissant : La poétique ne vient pas en rêvasseries hélantes, elle est la lucidité germée des profondeurs. Lucidité tremblante cependant. Ce tremblement, c’est tout ce qui se souvient de la blessure et qui tente de conserver sa terrible ouverture, son alerte, son péril.
La Poésie est une des énergies de la Relation.
« La pensée archipélique, nous dit Glissant, convient à l’allure de nos mondes. Elle en emprunte l’ambigu, le fragile, le dérivé. Elle consent à la pratique du détour, qui n’est pas fuite ni renoncement. Elle reconnaît la portée des imaginaires de la Trace, qu’elle ratifie. Est-ce là renoncer à se gouverner ? Non, c’est s’accorder à ce qui du monde s’est diffusé en archipels précisément, ces sortes de diversités dans l’étendue, qui pourtant rallient des rives et marient des horizons25… »
*
Quand on monte vers le nord par la côte caraïbe, surgissent les pointes des Pitons du Carbet ou la majesté de la montagne Pelée. Il est rare de les voir sans un chapeau de nuages, et quand ils ne l’ont pas on peut penser qu’ils vous saluent. Césaire a dû les observer longtemps : J’habite le plus souvent le pis le plus sec du Piton le plus efflanqué – la louve de ces nuages… Une autre manière de voir qui vous transforme le paysage.
Dans le Cahier, Césaire s’écrie en regardant autour de lui l’œuvre colonialiste : … ce pays sans stèles, ces chemins sans mémoires, ces vents sans tablettes… ! L’Afrique sera un peu pour lui le moyen de remplir cet espace de stèles, de mémoires, de tablettes. Glissant, lui, verra toute la béance d’un pays sans arrière-pays, sans épaisseur historique et mémorielle, mais il explorera justement ces chemins sans mémoire et ces vents sans tablettes pour tenter d’y surprendre des tables inattendues, des stèles restées indéchiffrables, le foisonnement mémoriel insolite qui chemine malgré l’effacement des histoires sous la grande Histoire coloniale. Et c’est là qu’il va ériger nos paysages comme de véritables monuments mémoriels. Les arbres. Les fleurs. Les mornes. Les ravines et les hauts. La mer elle-même deviendra le sanctuaire d’une mémoire partagée par toute la Caraïbe. Face à ces mémoires d’un genre nouveau, Glissant va recourir à l’idée de la Trace. Là où les histoires, les mémoires demeurent indéchiffrables pour l’historien, commence la Trace : ce qui témoigne atteste signe et signale, rappelle, érige, raconte, lie et relie le rapport à notre entour aux clairvoyances devenues poétiques.
Une envolée s’immobilise en fougères arborescentes et gracieusement salue en inclinant leurs ombrelles à peine frémissantes… Césaire empruntait souvent la route de la Trace au cours de ses promenades. Toute la splendeur tropicale se dresse de part et d’autre de la route. De l’humide indistinction verte, pleine d’ombres et de lumières, le regard n’accroche que le jaillissement des bois-canons, les courbes lentes des bambous, toutes les sortes de fougères, l’omniprésence des mousses et des plantes épiphytes. On pense alors à Perse qui évoquait ces arbres trop grands, las d’un obscur dessein, qui nouaient un pacte inextricable26… Et dans l’emmêlement végétal, dans cette dentelle de noirceurs et d’éclats, on comprend mieux cette fulgurance : Et l’ombre et la lumière alors étaient plus près d’être une même chose…
*
Il y a des volcans pieux qui élèvent des monuments à la gloire des peuples disparus… C’est vrai qu’à découvrir, surplombant la ville de Saint-Pierre, la majesté verte de la montagne Pelée (une splendeur qui fait oublier qu’il s’agit d’un monstre volcanique), on ne peut que penser à un hommage rendu aux milliers de disparus de la ville martyre. Cette transmutation de l’entour, Glissant la pratiquait aussi en affirmant que les paysages sont nos seuls monuments, c’est tout histoire… Et il s’exclamait souvent : J’espère en la parole des paysages ! Quand elle se voulait concrète, sa vision du Tout-Monde se traduisait par un vaste emmêlement de paysages, forêts et déserts, pierres et sables, ravines et petits prés, cactus et magnolias, mangroves et vieilles steppes… la totalité de la biosphère saisie par ces impalpables liaisons où les pays font paysages, où les paysages deviennent d’inattendus pays, où les pays font monde.
Le Tout-Monde nous offre ceci de très palpable : une vision concomitante, quasi instantanée, emmêlée, chaotique, de tous les paysages possibles. Il n’y a plus d’altérité totale, en voyage ce qui nous étonne ce ne sont pas les paysages (on les reconnaît), mais l’infinie richesse des gens et des personnes, donc de nos relations à elles.
Pour son arbre relationnel, dans son roman Sartorius27, Glissant a inventé un peuple invisible : les Batoutos. Nous avons passé des heures joyeuses à essayer de repérer autour de nous des Batoutos. Difficile. Peuple de la Relation, venus d’Afrique, éclaboussant le monde, tombés de la géhenne de tous les passés, initiés à tous les futurs possibles, ils ne correspondent à aucune valeur ou comportement déjà connus. C’est ce qui les rend invisibles à qui ne comprend rien à la Relation. Ils sont plus nombreux qu’on ne le croit, mais beaucoup moins qu’on ne l’espère. Je ne me souviens pas lui avoir demandé si Césaire et Perse étaient des Batoutos.
Les mémoires raturées de la présence amérindienne et des douleurs esclavagistes se sont réfugiées dans les terres, les pierres, les paysages d’ici. Très souvent les fortes pluies font apparaître des os. Pendant longtemps, les esclaves se voyaient enterrés n’importe où. Césaire (tout comme Glissant) y était attentif : … et que dure chaque meurtrissure, passer mais ne pas dépasser les mémoires vivantes28… et plus loin il ajoute : … de tout paysage garder intense la trace du passage… Ce rapport à ces présences perdues, ce sensible des mémoires raturées, cette présence des absences (les Traces !), est une des plus complètes initiations aux divinations du Tout-Monde. Mais elle n’ouvre à aucun avantage : face à l’inconnaissable du Tout-Monde nous sommes tous autant que nous sommes désarmés, et tous, nous devons devenir de très jeunes poètes. « Nous sommes tous jeunes dans le Tout-Monde29 ! »
*
Glissant en donnera cette définition dans le Traité du Tout-Monde : Pour la première fois les cultures humaines en leur semi-totalité sont entièrement et simultanément mises en contact et en effervescences de réaction les unes avec les autres. Perse a navigué dans ces effervescences, il en affrontera la terrible démesure, et Césaire tout autant qui s’écriera dans un de ses poèmes : … je suis le monde !
*
« De même que c’est en notre mémoire que le poème se commue, de même est-ce en la mémoire (l’histoire) du pays antillais, inscrite dans les roches et la terre offensée, que la beauté perçue par un seul irradie à la fin en connaissance partagée30. »
*
C’est l’immense photographe M. Jean-Luc de Laguarigue qui m’a fait redécouvrir ce beau vers de Césaire : … passer mais ne pas dépasser les mémoires vivantes… J’imagine Césaire en longue contemplation de ces paysages qu’il affectionnait, de là devait surgir sinon des visions mais ces mots autour desquels allaient se cristalliser un poème, une strophe, une chute… On dit qu’il griffonnait sans cesse sur des bouts de papier qui traînaient n’importe où. Ici, le paysage paradisiaque efface le pays, et face à cette beauté saisissante, tellement variée, des forêts, des côtes, des montagnes, des grands arbres, Césaire (qui jamais n’a chanté nos hautes splendeurs paysagères) s’efforçait d’y capter la mémoire vivante ; de considérer la Trace insoupçonnable, celle qui donne un sens particulier à une sensation, un éther d’émotion qui ravive un souvenir, qui soulève un vieux limon de mots et de formules, lesquels alors se mettent en branle, cheminent en lui jusqu’à l’imprévisible événement du poème… c’est sans doute comme cela qu’il se tenait debout au long fil des journées.
« Mais à la vérité, nous dit Glissant dans son roman Le Quatrième Siècle, ce qui flottait au ras de l’herbe argentée par le vent ou entre les souches pourrissantes qui cadraient la mousse sous les ébéniers, c’était la clameur tue, rentrée non seulement dans la gorge et l’épaule éventrées de Liberté Longoué mais plus à fond dans la terre elle-même… C’étaient le cri et le murmure étouffé dans la nuit des cases… »
Dans l’imaginaire relationnel du Tout-Monde il n’y a pas de conquête, il n’y a que de la connaissance, ou mieux : de la relation. C’est pourquoi Glissant aura cette belle formule dans La Cohée du Lamentin à propos des créatures, monstres et lieux sidérants qui peuplent l’imaginaire occidental : Ulysse les vaincra tous, c’est-à-dire qu’il les connaîtra. Et, parlant de la pensée du tremblement, il dira que c’est une manière de « connaître l’inextricable sans en être embarrassés31 ».
Connaître c’est aussi naître à quelque chose, et aussi naître ensemble.
Pour Glissant, si l’incertitude provoque toujours un manque, l’incertain suscite toujours une ouverture. Innombrables sont nos voies et nos demeures incertaines, dira Perse. Ou encore : Et ceux-là seuls en surent quelque chose, dont la mémoire est incertaine et le récit est aberrant. La part que prit l’esprit à ces choses insignes, nous l’ignorons32… Ou mieux, plus loin : Et du côté des eaux premières me retournant avec le jour, comme le voyageur, à la néoménie, dont la conduite est incertaine et la démarche est aberrante, voici que j’ai dessein d’errer parmi les plus vieilles couches du langage, parmi les plus hautes tranches phonétiques : jusqu’à des langues très lointaines, jusqu’à des langues très entières et très parcimonieuses… Même la somptueuse Anabase n’ouvre devant ses conquérants et bâtisseurs que les splendeurs de l’incertain – l’incertain à vivre, à continuer, à éventer sans fin comme l’aire d’un grand aigle vagabond…
« La diversité terrifie. Au fond, le raciste, c’est qui ? Quelqu’un qui ne supporte pas le mélange33 !…. »
*
Ce qui fonde un poète, c’est avant tout sa différence. Son rapport singulier aux paysages de l’indicible et de l’inexprimable. Les grands poètes sont d’intenses solitudes. Ces solitudes solaires sont toujours dérangeantes pour nos classifications, elles bouleversent notre tendance à l’unité, notre faiblesse pour les conforts de la synthèse.
Nous avons peur des insolubles.
La mise-sous-relation n’est pas la Relation. Elle n’est le plus souvent qu’une variation de la domination. Elle a constitué le mode du contact durant les colonisations et elle constitue la matière la plus active de la mondialisation économique et financière. Seule la mise en Relation, qui autorise les plénitudes, nous offre une chance de Relation.
Le monde, immédiatement inconnu : cette révélation qui ne dévoile pas. Ce bond qui fait détour.
Dieu seul sait combien Perse s’est méfié du point fixe (« Errants, ô Terre, nous rêvions… Nous n’avons point tenure de fief ni terre de bien-fonds. Nous n’avons point connu le legs, ni ne saurions léguer. Qui sut jamais notre âge et sut notre nom d’homme ? Et qui disputerait un jour de nos lieux de naissance34 ? »), et comment Césaire, du mascaret à l’algue laminaire, a toujours explosé le point fixe avec d’éruptifs galops, des ondulations fécondes ou d’immenses frissonnements.
Je souligne l’expression : des ralliements non prétendus d’avance… La Relation glissantienne reste inscrite dans les fécondités opaques de l’incertain. C’est pour la même raison qu’il réclamait pour tous le droit à l’opacité, que les lumières de la volonté et du soleil de la conscience, les échanges et les rencontres confrontent les brumes et les obscurités des accidents du tout-possible.
Je réclame pour tous le droit à l’opacité. Il ne m’est plus nécessaire de « comprendre l’autre », c’est-à-dire de le réduire au modèle de ma propre transparence, pour vivre avec cet autre ou construire avec lui 35…
Parlant de l’esthétique de Faulkner, il expliquait : « Il prouve que l’opacité est fondamentale du dévoilement ; que l’opacité, la résistance de l’autre, est fondamentale de sa connaissance ; que seulement dans l’opacité (le particulier) l’autre se trouve connaissable36. »
*
Je retrouve cet extrait de Glissant dans un de mes carnets : Nous entrons à plein dans les imaginaires de la circularité ou de la spiralité, cette dernière chère à M. Frankétienne. C’est-à-dire que nos lieux, terrestres et marins, restent tout à la fois des centres et des périphéries, et que les vertiges qui s’y creusent, maelström abîme Léviathan, où les hauts arbres qui s’y élèvent, séquoias et mahoganis et chênes et poiriers et filaos et ifs solaires et acacias et flamboyants, ne sont plus là des dominants37… Belle Déclaration d’interdépendance aujourd’hui bien plus précieuse que ces Déclarations d’indépendance qui ont prévalu durant les décolonisations et de ces temps de libertés étranges qu’ils ont accouchés.