ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

LA MARQUISE, DORANTE

LA MARQUISE

Avançons encore quelques pas, Monsieur, pour être plus à l’écart, j’aurais un mot à vous dire ; vous êtes l’ami de mon fils, et autant que j’en puis juger, il ne saurait avoir fait un meilleur choix.

DORANTE

Madame, son amitié me fait honneur.

DORANTE

Je l’ignore, et n’y ai pas pris garde, Madame.

LA MARQUISE

Je viens de le voir avec Dorimène, il ne la quitte point depuis qu’elle est ici ; et vous, Monsieur, vous ne quittez point Hortense.

DORANTE

Je lui fais ma cour, parce que je suis chez elle.

LA MARQUISE

Sans doute, et je ne vous désapprouve pas ; mais ce n’est pas à Dorimène à qui il faut1 que mon fils fasse aujourd’hui la sienne ; et personne ici ne doit montrer plus d’empressement que lui pour Hortense.

DORANTE

Il est vrai, Madame.

LA MARQUISE

Sa conduite est ridicule, elle peut choquer Hortense, et je vous conjure, Monsieur, de l’avertir qu’il en change ; les avis d’un ami comme vous lui feront peut-être plus d’impression que les miens ; vous êtes venu avec Dorimène, je la connais fort peu ; vous êtes de ses amis, et je souhaiterais qu’elle ne souffrît pas que mon fils fût toujours auprès d’elle ; en vérité, la bienséance en souffre un peu ; elle est alliée de la maison où nous sommes, mais elle est venue ici sans qu’on l’y appelât ; y reste-t-elle ? Part-elle aujourd’hui ?

DORANTE

Elle ne m’a pas instruit de ses desseins.

LA MARQUISE

Si elle partait je n’en serais pas fâchée, et je lui en aurais obligation ; pourriez-vous le lui faire entendre ?

DORANTE

Je n’ai pas beaucoup de pouvoir sur elle ; mais je verrai, Madame, et tâcherai de répondre à l’honneur de votre confiance.

LA MARQUISE

Je vous le demande en grâce, Monsieur, et je vous recommande les intérêts de mon fils et de votre ami.

DORANTE pendant qu’elle s’en va.

Elle a ma foi beau dire, puisque son fils néglige Hortense, il ne tiendra pas à moi que je n’en profite auprès d’elle.

SCÈNE II

DORANTE, DORIMÈNE

DORIMÈNE

Où est allé le Marquis, Dorante ? je me sauve de cette cohue de province2 : ah ! les ennuyants personnages ! Je me meurs de l’extravagance des compliments qu’on m’a fait3, et que j’ai rendus. Il y a deux heures que je n’ai pas le sens commun, Dorante, pas le sens commun ; deux heures que je m’entretiens avec une marquise, qui se tient d’un droit, qui a des gravités, qui prend des mines d’une dignité ; avec une petite baronne si folichonne4, si remuante, si méthodiquement étourdie ; avec une comtesse si franche, qui m’estime tant, qui m’estime tant, qui est de si bonne amitié ; avec une autre qui est si mignonne, qui a de si jolis tours de tête5, qui accompagne ce qu’elle dit avec des mains si pleines de grâces ; une autre qui glapit si spirituellement, qui traîne si bien ses mots, qui dit si souvent, mais Madame, cependant Madame, il me paraît pourtant ; et puis un bel esprit si diffus, si éloquent, une jalouse si difficile en mérite, si peu touchée du mien, si intriguée de ce qu’on m’en trouvait. Enfin, un agréable6 qui m’a fait des phrases, mais des phrases ! d’une perfection ! qui m’a déclaré des sentiments qu’il n’osait me dire ; mais des sentiments d’une délicatesse assaisonnée d’un respect que j’ai trouvé d’une fadeur ! d’une fadeur !

DORANTE

Oh ! on respecte beaucoup ici, c’est le ton de la province. Mais vous cherchez Rosimond, Madame ?

DORIMÈNE

Oui, c’est un étourdi à qui j’ai à parler tête à tête ; et grâce à tous ces originaux qui m’ont obsédée, je n’en ai pas encore eu le temps : il nous a quitté. Où est-il ?

DORANTE

Je pense qu’il écrit à Paris, et je sors d’un entretien avec sa mère.

DORIMÈNE

Tant pis, cela n’est pas amusant, il vous en reste encore un air froid et raisonnable, qui me gagnerait si nous restions ensemble ; je vais faire un tour sur la terrasse : allez, Dorante, allez dire à Rosimond que je l’y attends.

DORANTE

Un moment, Madame, je suis chargé d’une petite commission pour vous ; c’est que je vous avertis que la Marquise ne trouve pas bon que vous entreteniez le Marquis.

DORANTE

Je n’en ai pas douté : mais ce n’est pas là tout ; je suis encore prié de vous inspirer l’envie de partir.

DORIMÈNE

Je n’ai jamais eu tant d’envie de rester.

DORANTE

Je n’en suis pas surpris ; cela doit faire cet effet-là.

DORIMÈNE

Je commençais à m’ennuyer ici, je ne m’y ennuie plus ; je m’y plais, je l’avoue ; sans ce discours de la Marquise, j’aurais pu me contenter de défendre à Rosimond de se marier, comme je l’avais résolu en venant ici : mais on ne veut pas que je le voie ? on souhaite que je parte ? il m’épousera.

DORANTE

Cela serait très plaisant.

DORANTE pendant qu’elle part.

Puisse la folle me dire vrai !

SCÈNE III

ROSIMOND, DORANTE, FRONTIN

ROSIMOND à Frontin en entrant.

Cherche, vois partout ; et sans dire qu’elle est à moi, demande-la à tout le monde ; c’est à peu près dans ces endroits-ci que je l’ai perdue.

FRONTIN

Je ferai ce que je pourrai, Monsieur.

ROSIMOND à Dorante.

Ah ! c’est toi, Dorante ; dis-moi ; par hasard, n’aurais-tu point trouvé une lettre à terre ?

DORANTE

Non.

DORANTE

Eh, de qui est-elle ?

ROSIMOND

De Dorimène ; et malheureusement elle est d’un style un peu familier sur Hortense ; elle l’y traite de petite provinciale qu’elle ne veut pas que j’épouse ; et ces bonnes gens-ci seraient un peu scandalisés de l’épithète.

DORANTE

Peut-être personne ne l’aura-t-il encore ramassée : et d’ailleurs, cela te chagrine-t-il tant ?

ROSIMOND

Ah ! très doucement ; je ne m’en désespère pas.

DORANTE

Ce qui en doit arriver doit être fort indifférent à un homme comme toi.

DORANTE

Oui, j’étais chez elle alors, et j’ai vu partir l’exprès qui nous a précédé : mais enfin c’est une très aimable femme et qui t’aime beaucoup.

ROSIMOND

J’en conviens. Il faut pourtant que tu m’aides à lui faire entendre raison.

DORANTE

Pourquoi donc ? Tu l’aimes aussi, apparemment, et cela n’est pas étonnant.

ROSIMOND

J’ai encore quelque goût7 pour elle, elle est vive, emportée, étourdie, bruyante. Nous avons lié une petite affaire de cœur ensemble, et il y a deux mois que cela dure : deux mois, le terme est honnête ; cependant aujourd’hui, elle s’avise de se piquer d’une belle passion pour moi. Ce mariage-ci lui déplaît, elle ne veut pas que je l’achève, et de vingt galanteries qu’elle a eues en sa vie, il faut que la nôtre soit la seule qu’elle honore de cette opiniâtreté d’amour : il n’y a que moi à qui cela arrive !

DORANTE

Te voilà donc bien agité ? Quoi ! tu crains les conséquences de l’amour d’une jolie femme, parce que tu te maries ! Tu as de ces sentiments bourgeois8, toi Marquis ? Je ne te reconnais pas ! Je te croyais plus dégagé9 que cela ; j’osais quelquefois entretenir Hortense : mais je vois bien qu’il faut que je parte, et je n’y manquerai pas. Adieu.

DORANTE

Elle est sage. Il me semble que la Marquise ne me voit pas volontiers ici, et qu’elle n’aime pas à me trouver en conversation avec Hortense, et je te demande pardon de ce que je vais te dire ; mais il m’a passé dans l’esprit que tu avais pu l’indisposer contre moi, et te servir de sa méchante humeur pour m’insinuer de m’en aller.

DORANTE

Je puis en avoir mal jugé ; mais ne se trompe-t-on jamais ?

ROSIMOND

Moi qui vous parle, suis-je plus à l’abri de la méchante humeur de ma mère ? Ne devrais-je pas, si je l’en crois, être aux genoux d’Hortense, et lui débiter mes langueurs ? J’ai tort de n’aller pas, une houlette à la main l’entretenir de ma passion pastorale : elle vient de me quereller tout à l’heure, me reprocher mon indifférence ; elle m’a dit des injures, Monsieur, des injures ; m’a traité de fat, d’impertinent, rien que cela, et puis je m’entends avec elle !

DORANTE

Ah, voilà qui est fini, Marquis, je désavoue mon idée, et je t’en fais réparation.

ROSIMOND

Que sait-on ? Il y a à craindre à cause que je l’épouse, que mon cœur ne s’enflamme et ne prenne la chose à la lettre !

DORANTE

Je suis persuadé que tu n’es point fâché que je lui en conte.

ROSIMOND

Ah ! si fait ; très fâché. J’en boude, et si vous continuez, j’en serai au désespoir.

DORANTE

Tu te moques de moi, et je le mérite.

ROSIMOND riant.

Ha, ha, ha. Comment es-tu avec elle ?

DORANTE

Ni bien ni mal. Comment la trouves-tu toi ?

DORANTE

Elle ne te convient guère. De bonne foi, l’épouseras-tu ?

ROSIMOND

Il faudra bien, puisqu’on le veut : nous l’épouserons ma mère et moi, si vous ne nous l’enlevez pas.

DORANTE

Je pense que tu ne t’en soucierais guère, et que tu me le pardonnerais.

ROSIMOND

Oh ! là-dessus, toutes les permissions du monde au suppliant, si elles pouvaient lui être bonnes à quelque chose. T’amuse-t-elle ?

DORANTE

Je ne la hais pas.

ROSIMOND

Tout de bon ?

DORANTE

Oui : comme elle ne m’est pas destinée, je l’aime assez.

ROSIMOND riant.

Ah ! vous l’aimez, monsieur l’écolier : ceci est sérieux, je vous défends de lui plaire.

DORANTE

Je n’oublie cependant rien pour cela, ainsi laisse-moi partir ; la peur de te fâcher me reprend.

ROSIMOND riant.

Ha ! ha, ha, que tu es réjouissant !

SCÈNE IV

MARTON, DORANTE, ROSIMOND

DORANTE riant aussi.

Ha, ha, ha ! Où est votre maîtresse, Marton ?

ROSIMOND

Rien que lui, Marton ?

DORANTE

Je te laisse, Marquis, je vais la rejoindre.

ROSIMOND

Attends, nous irons ensemble.

MARTON

Monsieur, j’aurais un mot à vous dire.

ROSIMOND

À moi, Marton ?

MARTON

Oui, Monsieur.

DORANTE

Je vais donc toujours devant.

ROSIMOND à part.

Rien que lui ? C’est qu’elle est piquée.

SCÈNE V

MARTON, ROSIMOND

ROSIMOND

De quoi s’agit-il, Marton ?

MARTON

D’une lettre que j’ai trouvée, Monsieur, et qui est apparemment celle que vous avez tantôt reçue de Frontin.

ROSIMOND

Donne, j’en étais inquiet.

MARTON

La voilà.

ROSIMOND

Tu ne l’as montrée à personne, apparemment ?

MARTON

Il n’y a qu’Hortense et son père qui l’ont vue, et je ne la leur ai montrée que pour savoir à qui elle appartenait.

ROSIMOND

Eh ne pouviez-vous pas la voir vous-même ?

MARTON

Non, Monsieur, je ne sais pas lire11, et d’ailleurs, vous en aviez gardé l’enveloppe.

ROSIMOND

Et ce sont eux qui vous ont dit que la lettre m’appartenait ? Ils l’ont donc lue ?

MARTON

Vraiment oui, Monsieur ; ils n’ont pu juger qu’elle était à vous que sur la lecture qu’ils en ont fait.

ROSIMOND

Hortense présente ?

MARTON

Sans doute. Est-ce que cette lettre est de quelque conséquence ? Y a-t-il quelque chose qui les concerne ?

ROSIMOND

Il vaudrait mieux qu’ils ne l’eussent point vue.

MARTON

J’en suis fâchée.

ROSIMOND

Cela est désagréable. Eh12, qu’en a dit Hortense ?

MARTON

Rien, Monsieur, elle n’a pas paru y faire attention : mais comme on m’a chargé13 de vous la rendre, voulez-vous que je dise que vous ne l’avez pas reconnue.

ROSIMOND

L’offre est obligeante et je l’accepte ; j’allais vous en prier.

MARTON

Oh ! de tout mon cœur, je vous le promets, quoique ce soit une précaution assez inutile, comme je vous dis, car ma maîtresse ne vous en parlera seulement pas.

ROSIMOND

Tant mieux, tant mieux ; je ne m’attendais pas à tant de modération : serait-ce que notre mariage lui déplaît ?

MARTON

Non, cela ne va pas jusque-là ; mais elle ne s’y intéresse pas extrêmement non plus.

ROSIMOND

Vous l’a-t-elle dit, Marton ?

MARTON

Oh ! plus de dix fois, Monsieur, et vous le savez bien, elle vous l’a dit à vous-même ?

MARTON

Il est vrai qu’on est presque sûr d’être aimé quand on vous ressemble, aussi ma maîtresse vous aurait-elle épousé d’abord assez volontiers : mais je ne sais, il y a eu du malheur, vos façons l’ont choquée.

ROSIMOND

Je ne les ai pas prises en province, à la vérité.

MARTON

Eh ! Monsieur, à qui le dites-vous ? Je suis persuadée qu’elles sont toutes des meilleures : mais, tenez, malgré cela, je vous avoue moi-même que je ne pourrais pas m’empêcher d’en rire si je ne me retenais pas, tant elles nous paraissent plaisantes à nous autres provinciales ; c’est que nous sommes des ignorantes. Adieu, Monsieur, je vous salue.

ROSIMOND

Doucement, confiez-moi ce que votre maîtresse y trouve à redire.

ROSIMOND

C’est aussi tout l’usage que j’en fais.

ROSIMOND

Eh bien, Marton, il faudra se corriger : j’ai vu quelques benêts de la province, et je les copierai.

MARTON

Oh ! Monsieur, n’en prenez pas la peine ; ce ne serait pas en contrefaisant le benêt, que vous feriez revenir les bonnes dispositions où ma maîtresse était pour vous ; ce que je vous dis sous le secret, au moins ; mais vous ne réussiriez, ni comme benêt ni comme comique. Adieu, Monsieur.

SCÈNE VI

ROSIMOND, DORIMÈNE

ROSIMOND un moment seul.

Eh bien, cela me guérit d’Hortense : cette fille qui m’aime et qui se résout à me perdre, parce que je ne donne pas dans la fadeur de languir pour elle ! Voilà une sotte enfant ! Allons pourtant la trouver.

DORIMÈNE

Que devenez-vous donc, Marquis ? on ne sait où vous prendre ? Est-ce votre future qui vous occupe ?

ROSIMOND

Oui, je m’occupais des reproches qu’on me faisait de mon indifférence pour elle, et je vais tâcher d’y mettre ordre ; elle est là-bas avec Dorante, y venez-vous ?

ROSIMOND

Ah ! vous me querellez aussi ! Dites-moi, que voulez-vous qu’on fasse ? Ne sont-ce pas nos parents qui décident de cela ?

DORIMÈNE

Qu’est-ce que c’est que des parents, Monsieur ? C’est l’amour que vous avez pour moi, c’est le vôtre, c’est le mien qui en décideront, s’il vous plaît. Vous ne mettrez pas des volontés de parents en parallèle avec des raisons de cette force-là, sans doute, et je veux demain que tout cela finisse.

ROSIMOND

Faites-moi donc la grâce d’observer que je suis la victime des arrangements de ma mère.

DORIMÈNE

La victime ! Vous m’édifiez beaucoup, vous êtes un petit garçon bien obéissant.

ROSIMOND

Je n’aime pas à la fâcher, j’ai cette faiblesse-là, par exemple.

ROSIMOND

Ah ! que je vous reconnais bien à ces tendres inconsidérations-là18 ! Je les adore, ayons pourtant un peu plus de flegme ici ; car que lui direz-vous ? que vous m’aimez ?

DORIMÈNE

Que nous nous aimons.

ROSIMOND

Voilà qui va fort bien ; mais vous ressouvenez-vous que vous êtes en province, où il y a des règles, des maximes de décence qu’il ne faut point choquer ?

DORIMÈNE

Plaisantes maximes ! Est-il défendu de s’aimer, quand on est aimable ? Ah ! il y a des puérilités19 qui ne doivent pas arrêter. Je vous épouserai, Monsieur, j’ai du bien, de la naissance, qu’on nous marie ; c’est peut-être le vrai moyen de me guérir d’un amour que vous ne méritez pas que je conserve.

ROSIMOND

Nous marier ! Des gens qui s’aiment ! Y songez-vous ? Que vous a fait l’amour pour le pousser à bout ? Allons trouver la compagnie.

DORIMÈNE

Nous verrons. Surtout, point de mariage ici, commençons par là. Mais que vous veut dire Frontin ?

SCÈNE VII

ROSIMOND, DORIMÈNE, FRONTIN

FRONTIN tout essoufflé.

Monsieur, j’ai un mot à vous dire.

ROSIMOND

Parle.

FRONTIN

Il faut que nous soyons seuls, Monsieur.

DORIMÈNE

Et moi je reste parce que je suis curieuse.

FRONTIN

Monsieur, Madame est de trop ; la moitié de ce que j’ai à vous dire est contre elle.

ROSIMOND

Parleras-tu, maraud ?

FRONTIN

J’enrage ; mais n’importe. Eh bien, Monsieur, ce que j’ai à vous dire, c’est que Madame ici nous portera malheur à tous deux.

DORIMÈNE

Le sot !

ROSIMOND

Comment ?

ROSIMOND

Que fait-il donc ?

FRONTIN

L’amour21, Monsieur, l’amour, à votre belle Hortense !

DORIMÈNE

Votre belle : voilà une épithète bien placée !

ROSIMOND et DORIMÈNE riant.

Hé, hé, hé…

ROSIMOND

Cela est pourtant vif.

FRONTIN

Vous riez ?

ROSIMOND riant, parlant de Dorimène.

Oui, cette main-ci voudra peut-être bien me dédommager du tort qu’on me fait sur l’autre.

DORIMÈNE lui donnant la main.

Il y a de l’équité.

DORIMÈNE

Renvoyez cet homme-là, Monsieur ; j’admire votre sang-froid.

ROSIMOND

Va-t’en. C’est Marton qui lui a tourné la cervelle !

FRONTIN

Non, Monsieur, elle m’a corrigé, j’étais petit-maître aussi bien qu’un autre ; je ne voulais pas aimer Marton que je dois épouser, parce que je croyais qu’il était malhonnête d’aimer sa future ; mais cela n’est pas vrai, Monsieur, fiez-vous à ce que je dis, je n’étais qu’un sot, je l’ai bien compris. Faites comme moi, j’aime à présent de tout mon cœur, et je le dis tant qu’on veut : suivez mon exemple ; Hortense vous plaît, je l’ai remarqué, ce n’est que pour être joli homme, que vous la laissez là, et vous ne serez point joli, Monsieur.

ROSIMOND

Qu’en sais-je ? Que voulez-vous qu’il ait vu ? On veut que je l’épouse et je l’épouserai ; d’empressement24 ? on ne m’en a pas vu beaucoup jusqu’ici, je ne pourrai pourtant me dispenser d’en avoir, et j’en aurai parce qu’il le faut : voilà tout ce que j’y sache ; vous allez bien vite. (À Frontin.) Retire-toi.

FRONTIN

Quel dommage de négliger un cœur tout neuf ! cela est si rare !

DORIMÈNE

Partira-t-il ?

ROSIMOND

Va-t’en donc ! Faut-il que je te chasse ?

FRONTIN

Je n’ai pas tout dit, la lettre est retrouvée, Hortense et monsieur le Comte l’ont lue d’un bout à l’autre, mettez-y ordre ; ce maudit papier est encore de Madame.

DORIMÈNE

Quoi ! parle-t-il du billet que je vous ai envoyé ici de chez moi ?

DORIMÈNE

Eh bien, le hasard est heureux, cela les met au fait.

ROSIMOND

Oh, j’ai pris mon parti là-dessus, je m’en démêlerai bien : Frontin nous tirera d’affaire.

FRONTIN

Moi, Monsieur ?

ROSIMOND

Oui, toi-même.

DORIMÈNE

On n’a pas besoin de lui là-dedans, il n’y a qu’à laisser aller les choses.

ROSIMOND

Ne vous embarrassez pas, voici Hortense et Dorante qui s’avancent, et qui paraissent s’entretenir avec assez de vivacité.

FRONTIN

Eh bien, Monsieur, si vous ne m’en croyez pas, cachez-vous un moment derrière cette petite palissade25, pour entendre ce qu’ils disent, vous aurez le temps, ils ne vous voient point.

ROSIMOND

Il n’y aurait pas grand mal, (Frontin s’en va) le voulez-vous, Madame ? C’est une petite plaisanterie de campagne.

DORIMÈNE

Oui-da, cela nous divertira.

SCÈNE VIII

ROSIMOND, DORIMÈNE, au bout du théâtre,
DORANTE, HORTENSE, à l’autre bout.

HORTENSE

Je vous crois sincère, Dorante ; mais quels que soient vos sentiments, je n’ai rien à y répondre jusqu’ici ; on me destine à un autre. (À part.) Je crois que je vois Rosimond.

DORANTE

Il sera donc votre époux, Madame ?

HORTENSE

Il ne l’est pas encore. (À part.) C’est lui avec Dorimène.

HORTENSE

Ah ! doucement : je n’hésite point à vous dire que non.

DORIMÈNE à Rosimond.

Cela vous afflige-t-il ?

ROSIMOND

Il faut qu’elle m’ait vu.

DORIMÈNE après avoir écouté.

Au pis-aller ! dit-elle, au pis-aller ! avançons, Marquis.

ROSIMOND

Quel est donc votre dessein ?

DORIMÈNE

Laissez-moi faire, je ne gâterai rien.

HORTENSE

Quoi ! vous êtes là, Madame ?

DORIMÈNE

Eh oui, Madame, j’ai eu le plaisir de vous entendre ; vous peignez si bien ! Qui est-ce qui me prendrait pour un pis-aller, cela me ressemble tout à fait pourtant. Je vous apprends en revanche que vous nous tirez d’un grand embarras ; Rosimond vous est indifférent et c’est fort bien fait, il n’osait vous le dire : mais je parle pour lui ; son pis-aller lui est cher, et tout cela vient à merveille.

ROSIMOND riant.

Comment donc ! vous parlez pour moi ? Mais point du tout, Comtesse ! Finissons, je vous prie ; je ne reconnais point là mes sentiments.

ROSIMOND

Je vous dis qu’il n’est pas question de politesse, et que ce n’est pas là ce que je pense.

DORIMÈNE

Il bat la campagne. Ne faut-il pas en venir à dire ce qui est vrai ? Votre cœur et le mien sont engagés, vous m’aimez.

ROSIMOND en riant.

Eh ! qui est-ce qui ne vous aimerait pas ?

DORIMÈNE

L’occasion se présente de le dire et je le dis ; il faut bien que Madame le sache.

ROSIMOND

Oui ! Ceci est sérieux.

DORIMÈNE

Elle s’en doutait ; je ne lui apprends presque rien.

ROSIMOND

Ah, très peu de chose !

ROSIMOND

Parbleu, Mesdames, je vous traverserai donc, car je vais travailler à le conclure.

HORTENSE

Eh ! non, Monsieur, vous ne vous ferez point ce tort-là, ni à moi non plus.

DORANTE

En effet, Marquis, à quoi bon feindre ? Je sais ce que tu penses, tu me l’as confié, d’ailleurs, quand je t’ai dit mes sentiments pour Madame, tu ne les as pas désapprouvés.

ROSIMOND

Je ne me souviens point de cela, et vous êtes un étourdi, qui me ferez des affaires avec Hortense.

HORTENSE

Eh ! Monsieur, point de mystère ! Vous n’ignorez pas mes dispositions, et il ne s’agit point ici de compliments.

ROSIMOND

Eh ! quoi ! Madame26, faites-vous quelque attention à ce qu’on dit là ? Ils se divertissent.

DORANTE

Mais, parlons français. Est-ce que tu aimes Madame ?

ROSIMOND

Ah ! je suis ravi de vous voir curieux : c’est bien à vous à qui27 j’en dois rendre compte. (À Hortense.) Je ne suis pas embarrassé de ma réponse : mais approuvez, je vous prie, que je mortifie sa curiosité.

DORIMÈNE riant.

Ha, ha, ha, ha !… il me prend envie aussi de lui demander s’il m’aime ? voulez-vous gager qu’il n’osera me l’avouer ? m’aimez-vous Marquis ?

ROSIMOND

Courage, je suis en butte aux questions.

DORIMÈNE

Ne l’ai-je pas dit ?

ROSIMOND à Hortense.

Et vous, Madame, serez-vous la seule qui ne m’en ferez point ?

SCÈNE IX

FRONTIN, ROSIMOND,
DORIMÈNE, DORANTE, HORTENSE

FRONTIN

Monsieur, je vous avertis que voilà votre mère avec monsieur le Comte, qui vous cherchent, et qui viennent vous parler.

ROSIMOND à Frontin.

Reste ici.

DORANTE

Je te laisse donc, Marquis.

DORIMÈNE

Adieu, je reviendrai savoir ce qu’ils vous auront dit.

HORTENSE

Et moi je vous laisse penser à ce que vous leur direz.

ROSIMOND

Un moment, Madame ; que tout ce qui vient de se passer ne vous fasse aucune impression : vous voyez ce que c’est que Dorimène ; vous avez dû démêler son esprit et la trouver singulière. C’est une manière de petit-maître en femme28 qui tire sur le coquet, sur le cavalier même, n’y faisant pas grande façon pour dire ses sentiments, et qui s’avise d’en avoir pour moi, que je ne saurais brusquer comme vous voyez ; mais vous croyez bien qu’on sait faire la différence des personnes ; on distingue, Madame, on distingue. Hâtons-nous de conclure pour finir tout cela, je vous en supplie.

HORTENSE

Monsieur, je n’ai pas le temps de vous répondre ; on approche. Nous nous verrons tantôt.

ROSIMOND quand elle part.

La voilà, je crois, radoucie.

SCÈNE X

FRONTIN, ROSIMOND

SCÈNE XI

ROSIMOND, FRONTIN,
LA MARQUISE, LE COMTE

LA MARQUISE

Mon fils, monsieur le Comte a besoin d’un éclaircissement, sur certaine lettre sans adresse, qu’on a trouvée et qu’on croit s’adresser à vous ? Dans la conjoncture où vous êtes, il est juste qu’on soit instruit là-dessus : parlez-nous naturellement, le style en est un peu libre sur Hortense ; mais on ne s’en prend point à vous.

ROSIMOND

Tout ce que je puis dire à cela, Madame, c’est que je n’ai point perdu de lettre ?

ROSIMOND

Oui, elle m’en a montré une qui ne m’appartenait point, (à Frontin) à propos, ne m’as-tu pas dit, toi, que tu en avais perdu une ? c’est peut-être la tienne.

FRONTIN

Monsieur, oui, je ne m’en ressouvenais plus ; mais cela se pourrait bien.

LE COMTE

Non, non, on vous y parle à vous positivement, le nom de marquis y est répété deux fois, et on y signe LA COMTESSE pour tout nom, ce qui pourrait convenir à Dorimène.

ROSIMOND À Frontin.

Eh bien, qu’en dis-tu ? Nous rendras-tu raison de ce que cela veut dire ?

FRONTIN

Mais, oui ; je me rappelle du marquis29 dans cette lettre ; elle est, dites-vous, signée LA COMTESSE ? Oui, Monsieur, c’est cela même, comtesse et marquis, voilà l’histoire30.

LA MARQUISE

Mon fils, cela ne paraît pas naturel.

ROSIMOND à Frontin.

Mais, te plaira-t-il de t’expliquer mieux ?

FRONTIN

Eh vraiment oui, il n’y a rien de si aisé ; on m’y appelle Marquis, n’est-il pas vrai ?

LE COMTE

Sans doute.

FRONTIN

Ah la folle ! On y signe COMTESSE.

LA MARQUISE

Eh bien ?

FRONTIN

Ah, ah, ah ! l’extravagante.

ROSIMOND

De qui parles-tu ?

LA MARQUISE

De la mienne ? de celle que j’ai laissée à Paris ?

FRONTIN

D’elle-même.

LE COMTE RIANT.

Et le nom de marquis, d’où te vient-il ?

ROSIMOND

Ce qu’il vous dit est vrai.

ROSIMOND

Mais aussi, de quoi s’avisent ces marauds-là ?

FRONTIN

Monsieur, chaque nation a ses coutumes ; voilà les coutumes de la nôtre.

LE COMTE

Il y pourrait, pourtant rester une petite difficulté ; c’est que dans cette lettre on y parle d’une provinciale, et d’un mariage avec elle qu’on veut empêcher en venant ici, cela ressemblerait assez à notre projet.

LA MARQUISE

J’en conviens.

ROSIMOND

Parle.

FRONTIN

Oh ! bagatelle. Vous allez être au fait. Je vous ai dit que nous prenions vos titres.

LE COMTE

Oui, vous prenez le nom de vos maîtres. Mais voilà tout apparemment.

LA MARQUISE

Tout cela se peut, monsieur le Comte, et d’ailleurs, il n’est pas possible de penser que mon fils préférât Dorimène à Hortense, il faudrait qu’il fût aveugle.

LE COMTE

N’en parlons plus, ce n’est pas même votre amour pour Dorimène qui m’inquiéterait ; je sais ce que c’est que ces amours-là : entre vous autres gens du bel air, souffrez que je vous dise que vous ne vous aimez guère, et Dorimène notre alliée est un peu sur ce ton-là. Pour vous, Marquis, croyez-moi, ne donnez plus dans ces façons, elles ne sont pas dignes de vous ; je vous parle déjà comme à mon gendre : vous avez de l’esprit et de la raison, et vous êtes né avec tant d’avantage33, que vous n’avez pas besoin de vous distinguer par de faux airs ; restez ce que vous êtes, vous en vaudrez mieux ; mon âge, mon estime pour vous, et ce que je vais vous devenir me permettent de vous parler ainsi.

ROSIMOND

Je n’y trouve point à redire.

LA MARQUISE

Et je vous prie, mon fils, d’y faire attention.

LE COMTE

Changeons de discours ; Marton est-elle là ? Regarde, Frontin.

FRONTIN

Oui, Monsieur, je l’aperçois qui passe avec ces dames. (Il l’appelle.) Marton !

MARTON paraît.

Qu’est-ce qui me demande ?

LE COMTE

Dites à ma fille de venir.

MARTON

La voilà qui s’avance, Monsieur.

SCÈNE XII

HORTENSE, DORIMÈNE, DORANTE,
ROSIMOND, LA MARQUISE,
LE COMTE, MARTON, FRONTIN

HORTENSE se mettant à genoux.

Signer le contrat ce soir, et demain me marier. Ah ! mon père, souffrez que je me jette à vos genoux pour vous conjurer qu’il n’en soit rien ; je ne croyais pas qu’on irait si vite, et je devais vous parler tantôt.

LE COMTE relevant sa fille
et se tournant du côté de la Marquise

J’ai prévu ce que je vois là. Ma fille, je sens les motifs de votre refus ; c’est ce billet qu’on a perdu qui vous alarme ; mais Rosimond dit qu’il ne sait ce que c’est. Et Frontin…

ROSIMOND

En vérité, Madame, je suis dans une si grande surprise…

HORTENSE

Marton vous l’a vu recevoir, Monsieur.

FRONTIN

Et non, celui-là était à moi, Madame : je viens d’expliquer cela ; demandez.

HORTENSE

Marton ! on vous a dit de le rendre à Rosimond, l’avez-vous fait ? dites la vérité ?

FRONTIN

Je ne l’étais que pour le bien de la chose, moi, c’était un service d’ami que je rendais.

LE COMTE à Dorimène.

Je n’ose vous dire que j’en ai reconnu l’écriture ; j’ai reçu de vos lettres, Madame.

DORIMÈNE

Vous jugez bien que je n’attendrai pas les explications ; qu’il les fasse.

Elle sort.

LA MARQUISE sortant aussi.

Il peut épouser qui il voudra, mais je ne veux plus le voir, et je le déshérite.

DORANTE à Rosimond en s’en allant.

Ne t’inquiète pas, nous apaiserons la Marquise, et heureusement te voilà libre.

SCÈNE XIII

FRONTIN, ROSIMOND

ROSIMOND regarde Frontin, et puis rit.

Ha, ha, ha !

FRONTIN

J’ai vu qu’on pleurait de ses pertes, mais je n’en ai jamais vu rire ; il n’y a pourtant plus d’Hortense.

ROSIMOND

Je la regrette, dans le fond.

FRONTIN

Elle ne vous regrette guère, elle.

ROSIMOND

Plus que tu ne crois, peut-être.

FRONTIN

Rien. Quand je suis affligé ; je ne pense plus.

ROSIMOND

Oh ! que veux-tu que j’y fasse ?

 

 

FIN DU SECOND ACTE