Gabriel descendit à toute vitesse les marches de l’immeuble de la rue de la Roche. Pas question qu’il arrive trop tard au domicile familial et qu’il doive mentir à ses parents, qui le questionneraient gentiment sur sa soirée passée au café. Ceux-ci étant allés au théâtre, il devrait avoir la possibilité de se glisser dans la maison avant leur retour et ainsi éviter une conversation embarrassante.
Il salua d’un hochement de tête la dame croisée dans l’escalier, en remarquant la manière apeurée qu’elle avait de tenir sa sacoche contre son ventre. Il haussa les sourcils et se pressa sans s’arrêter. Une fois à l’extérieur, il marcha sur le trottoir et, tout à ses préoccupations, ne vit pas Alice, l’amie de Marie-Camille, qui arrivait en face de lui. Ce n’est qu’au moment où la jeune serveuse auburn l’agrippa par le bras qu’il releva la tête pour apostropher l’intruse.
— Désolé… Oh Alice !
— Salut, air bête. Comment vas-tu ?
La femme de trente ans avait le visage rond comme une lune et de grands yeux clairs sous une mer de boucles frisottées. Elle lui sourit en laissant paraître des incisives légèrement avancées, ce qui était peut-être la raison de son zozotement quasi imperceptible. Gabriel, qui ne s’habituait pas au ton direct de la femme, haussa les épaules en cessant de marcher :
— Ça va, ça va. Toi ?
— Bien ! On dirait pas que tu es en grande forme ! remarqua Alice. Tu as la même face que mon patron quand les Canadiens perdent ! Veux-tu qu’on marche ensemble ?
Gabriel chercha une issue et pointa plutôt l’immeuble d’où il sortait.
— Tu ne t’en allais pas chez vous ?
— Non, non. Je reviens du resto, puis j’ai pas le goût de rentrer tout de suite. Il fait vraiment doux, ça va me faire du bien, un peu d’exercice ! En plus, j’ai passé la soirée avec Marie-Camille hier. On s’est assez vues !
Alice sourit en mentant effrontément au jeune homme. Les deux amies travaillaient au même restaurant de la rue Saint-Denis et vivaient dans le même immeuble, l’une en dessous de l’autre, dans des logements semblables. Pourtant, même si elles se côtoyaient presque quotidiennement, elles réussissaient à se laisser l’espace nécessaire pour ne pas se tomber sur les nerfs.
— Toi, questionna Alice, en se balançant d’un pied à l’autre, tu arrives de chez Marie ?
Gabriel hocha la tête en tentant de s’éloigner un peu de la jolie femme. Depuis leur première rencontre, elle le mettait mal à l’aise, avec ce besoin qu’elle avait de toucher les gens, de s’approcher trop près de lui. Elle était assurément trop exubérante et extravertie à son goût. Il ne savait jamais comment agir en sa présence. En même temps, il se sentait idiot de refuser qu’elle l’accompagne, si les deux allaient dans la même direction.
— Bien, si ça te tente, ça ne me dérange pas.
— Wow ! Sois donc plus enthousiaste ! se moqua Alice, en glissant son bras sous celui de Gabriel, sans remarquer son rictus d’inconfort.
Pas qu’il n’était pas flatté des attentions de la jolie femme, mais il craignait que des gens de sa connaissance ne les croisent et fassent un compte rendu de cette rencontre à ses parents. Ensuite, il lui faudrait des jours et des jours pour les convaincre qu’il ne fréquentait pas une goy*.
Chez lui, il bénéficiait d’une certaine liberté, pourvu qu’il respecte les dogmes de sa religion. Et il y en avait plusieurs ! Son père Edmond et ses oncles ne se gênaient pas de le répéter : être juif signifiait être lié à un sens et à un but divin. Comme tous les autres membres de cette communauté à travers le monde, Gabriel avait été destiné à être juif dès le début des temps. C’était comme une mission dont il devait se montrer digne.
Mais cette lourdeur qu’il portait sur ses épaules ne lui était jamais apparue aussi pesante que depuis sa rencontre avec Marie-Camille. Le jour de leur accrochage devant l’hôpital avait signifié pour lui un changement dans sa vie : pour la première fois, il s’était permis de socialiser avec des gens qui n’étaient pas de la même confession. Par moments, le jeune homme se demandait ce qui lui avait pris d’inviter ainsi deux femmes célibataires à l’accompagner au café.
En regardant Alice, qui babillait sans arrêt, Gabriel se prit à sourire avec légèreté. Quand cette femme volubile racontait des histoires, il ne pouvait s’empêcher de l’écouter avec intérêt et bonne humeur. Elle tenait solidement le bras de son ami en gesticulant de l’autre main. Alors qu’ils marchaient côte à côte sur le large trottoir du boulevard Rosemont, Alice pointa le ciel :
— Enfin, il pleut plus ! Tu aurais dû entendre les clients ce soir. J’ai jamais vu ça, du monde marabout de même !
— Marabout ?
— Ben, pas de bonne humeur.
Gabriel rit en répétant tout bas le mot : marabout. Il avait beau vivre au Québec depuis l’âge de six ans, il y avait encore plusieurs expressions qu’il n’avait jamais entendues. Sa famille n’avait pas l’habitude de côtoyer des « pures laines » et ce n’était qu’au contact de Marie-Camille et Alice qu’il avait constaté que son français était assurément dépourvu de jargon typiquement québécois ! La femme plissa le front pour évaluer s’il se moquait d’elle.
— Le seul marabout que je connaisse, s’excusa-t-il, c’est l’oiseau africain.
Ce fut au tour d’Alice de questionner :
— Un oiseau ? Pas du tout, voyons donc ! Je peux te dire que mes clients de ce soir avaient pas d’ailes ni de bec, en tout cas !
Son rire explosa, alors qu’elle penchait la tête vers l’arrière. Gabriel déglutit en voyant la jolie gorge blanche exposée à sa vue. Il n’aurait jamais choisi Alice comme amoureuse ou épouse, mais il ne pouvait se leurrer face à l’attrait physique qu’elle exerçait sur lui. Puis, alors que le duo arrivait au coin de la rue Saint-Denis, Alice se leva sur la pointe des pieds, replaça la courroie de son sac de cuir sur son épaule et plaqua un bec sur la joue piquante du jeune Juif.
— Bon, je te laisse.
— Où tu vas ?
Alice mit son index sur sa bouche peinte en rouge en plissant ses yeux :
— Secret, mon cher. À bientôt !
Elle s’éclipsa vers le sud sans plus un regard derrière. L’homme resta planté debout quelques secondes, à contempler le mouvement ondulant des hanches de la femme. Il n’arrivait pas à décoder ses pensées quand il s’agissait d’Alice Thibault. L’appréciait-il ou non ? En tout cas, elle savait émoustiller les hommes ! Mais en voyant l’autobus 45 arriver de l’autre côté de la rue, il sortit de la lune pour se mettre à courir. Pas question de rater celui-ci ! Sinon, il lui faudrait marcher jusqu’à sa demeure, ce qui risquait de le mettre assurément en retard.
En laissant Gabriel sur le coin de la rue, Alice était bien consciente de l’effet qu’elle lui faisait. Depuis qu’elle était toute petite, la femme avait appris à jouer de ses charmes pour obtenir ce qu’elle désirait. Mais aussitôt qu’elle s’était détournée pour partir vers le sud, son sourire s’était éteint sur ses lèvres. Plus besoin de faire semblant, personne ne la voyait à présent. Tout en marchant rapidement, malgré ses chaussures à talons hauts, elle roula sa jupe étroite à sa taille pour laisser voir ses genoux et le bas de ses cuisses charnues. Relevant ses épaules pour projeter sa poitrine en avant, la femme humecta ses lèvres en inspirant profondément.
— J’espère qu’il va être là…
Ce secret qu’elle portait depuis quelques mois déjà ne la dérangeait guère. Alice avait vu ses parents s’entre-déchirer toute sa vie avant de mourir dans un accident de voiture, dix ans plus tôt. Elle n’était pas proche de son frère jumeau, qui habitait la ville de Trois-Rivières depuis la fin de ses études. Si elle parlait à Raoul une fois par mois, elle en était satisfaite. Son frère était tout ce qu’elle n’était pas : fidèle, raisonnable, respectueux des règles… Tout au long de sa jeunesse et de son adolescence, leurs parents le citaient en exemple lorsque Alice avait fait une bêtise :
— Pourquoi t’essaies pas de copier ton frère au lieu de faire des niaiseries ?
— Ça te tente pas de suivre les traces de Raoul ? Serveuse, franchement !
Rendue au coin de la rue Sherbrooke, elle tourna à gauche, et c’est en vitesse qu’elle franchit le dernier mille qui la séparait de sa destination. Alice aurait pu monter dans un bus, mais elle avait préféré conserver son argent. Déjà que la grogne ambiante au restaurant pendant la soirée avait résulté en des pourboires peu généreux, elle n’allait pas gaspiller ses sous alors qu’elle avait des jambes pour marcher !
— Enfin !
Devant la façade grise de l’édifice de la rue Saint-Christophe, au coin de Dorchester, elle inspira en regardant autour d’elle. Puis, avant de changer d’idée, elle appuya fortement sur le bouton de la sonnette, à côté de la lourde porte de bois. Les gens passaient près de la femme en lui jetant des regards entendus. Vêtue comme elle l’était – jupe trop courte, chandail trop serré –, ses cheveux auburn formant un halo de feu autour de son visage, tous portaient immédiatement un jugement : ce devait être une femme de mauvaise vie. Surtout que le quartier foisonnait de ces prostituées, qui vendaient leurs charmes au coin de la rue. Mais Alice ne changerait pas sa façon de se vêtir, juste pour éviter de voir les airs offusqués des passants. De toute manière, elle aimait bien provoquer ! Un son aigu annonça l’ouverture de la porte et elle s’engouffra à l’intérieur en souriant à un vieil homme, qui leva son chapeau pour la saluer. Un long escalier devant elle permettait d’accéder à un premier palier, où elle s’arrêta en cherchant son souffle.
— Va falloir que je me mette en forme. C’est pas ma petite partie de softball une fois par semaine qui va faire le travail, marmonna-t-elle.
Elle poursuivit sa montée en savourant d’avance les heures de plaisir qui suivraient.
Une fois la porte de son appartement ouverte, Marie-Camille resta figée quelques secondes :
— Oh ! Matante Florie, qu’est-ce que tu fais là ?
— Une visite, ma chouette… ouf ! Je te fais une belle visite surprise ! Es-tu contente ? Depuis le temps que tu m’en parles, bien c’est aujourd’hui que je viens faire mon tour !
Marie-Camille ne broncha pas, la bouche ouverte comme un poisson sorti de son aquarium. Elle ferma les yeux un court instant pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Mais non ! Juste derrière sa tante Florie, à bout de souffle, venait d’apparaître sa sœur Adèle, qui grimaça en haussant les épaules l’air de dire : « Désolée ! »
— Une visite ? Mais il est 9 heures… balbutia maladroitement Marie-Camille.
La corpulente femme de cinquante-sept ans ne renchérit pas et s’invita plutôt à l’intérieur de l’appartement sans plus attendre. Florie Gélinas était une tante aimante et affectueuse, mais elle entretenait des attentes strictes envers les membres de sa famille. À la suite de la mort de sa mère Rose, en 1922, Florie s’était occupée des siens et n’avait jamais accepté le mariage de son frère Édouard avec Clémentine Lortie. Il avait fallu le malheureux décès de cette dernière, lorsque sa fille Marie-Camille n’était âgée que de six mois, pour qu’un rapprochement ait lieu entre son frère et elle. Florie avait alors pris soin de Marie-Camille, lorsque son père Édouard était occupé à la beurrerie ou à la coopérative agricole. Si Marie-Camille adorait sa tante, elle aimait aussi le fait qu’elle ne mettait JAMAIS les pieds à Montréal. Paniquée, la jeune femme se pencha vers Adèle :
— Comment ça se fait qu’elle est ici ? répéta-t-elle angoissée.
— Pas eu le choix, je t’expliquerai, chuchota la journaliste, avant de rassurer sa nièce d’un sourire las. Mais t’inquiète pas, ton père et ton oncle vont bien.
La voix puissante de la matriarche de la famille Gélinas se glissa jusqu’aux deux autres.
— Me semblait bien que tu serais surprise ! Depuis le temps que je dis que je vais venir te visiter, bien me voilà ! Es-tu contente ?
La femme au chignon tout gris, et au corps alourdi par le poids des tartes et des années tourna sur elle-même et ouvrit bien grand ses bras potelés :
— Viens ici, ma belle Mimi ! continua-t-elle sans attendre la réponse à sa question. Mautadine que je me suis ennuyée ! T’es même pas venue à Sainte-Cécile à la fête de la Reine, comme tu nous l’avais promis, ni à la Saint-Jean-Baptiste. Ça fait que j’ai dit à ton père : la petite vlimeuse, si elle pense qu’elle va se cacher à Montréal pour faire des niaiseries, je m’en vais aller vérifier de mes yeux à moi ! Parce que je suis pas Édouard, moi, je crois pas tout ce que tu racontes sur parole ! Alors me voilà ! Puis je te dis qu’une chance qu’Adèle a une grande auto…
— C’est la voiture de Jérôme, coupa sèchement la brune.
Florie se tut une seconde, en fronçant ses épais sourcils encore noirs, puis continua son monologue.
— … parce que je t’ai apporté des pâtés, des beignes et un paquet de bonnes affaires qui devraient te remplumer. Voir si ça a de l’allure d’être maigre de même ! Tu fais peur, ma fille ! Pourtant, tu as mes gènes, tu devrais avoir un corps pas mal plus solide que ça ! En tout cas, poursuivit Florie, en reprenant son souffle, où est-ce que j’installe mes affaires ?
— Tes affaires ?
Encore plus assommée, la pauvre Marie-Camille écouta avec effroi l’explication de sa tante.
— Je viens passer une couple de jours avec toi, puisqu’on s’ennuyait l’une de l’autre.
La blonde tirait sans s’en rendre compte sur une de ses boucles et la tournait constamment autour de son index. Derrière ses lunettes noires, elle promena son regard anxieux sur son petit salon, sa cuisine bien rangée et la porte de sa chambre. Penchant les yeux sur sa tenue, elle respira de soulagement en se rappelant qu’elle portait encore sa robe chemisier rose pâle qu’elle avait revêtue pour aller faire des courses, avant l’arrivée de Gabriel. Du même coup, elle songea avec horreur que son ami et sa tante auraient bien pu se croiser, si Florie était arrivée cinq minutes plus tôt ! Cette dernière ne se serait pas gênée pour passer un commentaire à voix haute sur le drôle de monde qui vivait à Montréal. Un homme avec un chapeau accroché sur le dessus de la tête, franchement ! Marie-Camille souleva les bras en cherchant une excuse valable :
— C’est parce que j’ai pas beaucoup de place, matante.
— C’est ce que je t’ai dit, Florie ! renchérit Adèle. Viens donc dormir chez nous, à la place.
Mais lorsque Florie avait une idée en tête, il lui fallait plus qu’un court refus pour la lui enlever. Jérôme Sénéchal, l’amoureux officiel d’Adèle depuis près de vingt ans, se présenta à son tour au seuil du logement, une grosse valise à la main et deux sacs sur l’épaule. Il avait pris un peu de poids au cours de la dernière année, depuis qu’il avait cessé de fumer. Sa chevelure blonde était encore fournie et il portait les favoris plus longs, comme c’était la mode. Mal à l’aise, il attendit un signal de la femme de sa vie pour déposer le tout sur le sol.
— Voilà, madame Gélinas ! dit-il de sa voix qui avait fait vibrer Adèle dès le premier instant où elle l’avait entendue, derrière une porte du local du journal de Saint-Jovite. Toutes vos affaires !
Adèle et lui s’étaient rencontrés dans les bureaux du quotidien, alors que la jeune journaliste, déterminée à faire sa place dans ce monde essentiellement masculin, s’était imposée comme une talentueuse scribe. Malgré la promesse que la jeune femme avait faite à sa mère, sur son lit de mort, en 1922, de ne jamais se marier ni avoir d’enfants, et même si Florie la surveillait comme un dragon dès qu’un homme tournait dans les parages, Adèle était tombée passionnément amoureuse de Jérôme au premier regard. Les deux s’étaient séparés momentanément, avant de revenir ensemble en 1940 pour ne plus jamais s’éloigner l’un de l’autre.
— Merci, Jérôme, répondit son amoureuse, en lui faisant un clin d’œil.
Florie arrêta de bouger un moment, le temps de fixer son « beau-frère » de son regard noir. Avec les années, elle n’avait pas eu le choix d’accepter, ou plutôt de tolérer la présence de cet homme dans la vie de sa cadette. Une seule fois, huit ans plus tôt, lorsque l’aînée avait osé passer la réflexion qu’une promesse ne se brisait pas ainsi, Adèle avait mis les choses au clair :
— Écoute-moi bien, Florie, parce que je vais te le dire une seule fois. J’aime Jérôme et je vais continuer à le fréquenter jusqu’à ma mort – sauf si lui ou moi, on en décide autrement. Si tu tentes encore de me culpabiliser avec une promesse que j’ai faite quand j’avais douze ans, je te jure que tu me verras plus à Sainte-Cécile. Je le marie pas, j’ai pas d’enfants, j’habite même pas avec lui…
— Manquerait plus rien que ça ! avait grogné Florie, assise bien droite sur sa chaise de bois.
— Alors je te demande pas de l’aimer, ni même de l’apprécier. Mais tu vas quand même être respectueuse les fois où tu vas le rencontrer. C’est clair ?
Adèle avait levé un index sévère et Florie, déjà résignée, après le mariage de son frère Édouard avec Clémentine, avait capitulé. La plus âgée aurait tellement souhaité que sa fratrie respecte comme elle la promesse faite à leur mère Rose sur son lit de mort. Mais les deux femmes n’avaient plus jamais reparlé de la relation entre Jérôme et la belle brune. Ce qui ne voulait pas dire que Florie était des plus accueillantes envers l’homme, qui salua Marie-Camille d’un sourire qui se voulait encourageant.
— Je retourne au journal, Adèle. Il y a un problème avec le numéro de demain.
— D’accord, mon chéri. On se voit plus tard.
La femme sourit avec tendresse au rédacteur en chef du journal montréalais Perspectives, qui s’empressa de descendre les marches pour sortir au grand air. Quand la porte de l’appartement se ferma, le trio resta silencieux un moment, jusqu’à ce que Florie réitère sa demande :
— Puis ? Où je m’installe ?
Marie-Camille pointa la porte de sa chambre, en murmurant sur un ton qu’elle n’espérait pas trop déprimé :
— Prends mon lit, matante, je vais dormir dans le salon.
— Bonne idée ! Moi, avec mon dos, je peux pas coucher sur un meuble aussi petit.
Florie jeta un coup d’œil qui en disait long sur le divan de suède qui lui semblait fort peu confortable. Enfin, elle exprima son appréciation de l’appartement de sa nièce chérie :
— Je suis bien fière de voir que tu sais au moins tenir un intérieur, ma fille !
— Pourquoi, au moins ? questionna Adèle, qui connaissait pourtant la réponse qu’allait lui servir Florie.
— Toi, ma sœur, lance-moi pas sur ses idées de s’installer en ville quand elle avait tout le nécessaire dans les Laurentides ! Je comprendrai jamais pourquoi tu as décidé de rester ici au lieu de revenir à Sainte-Cécile après tes études. Puis ton père non plus, sois-en certaine !
Alors que Marie-Camille se recroquevillait sur elle-même pour éviter une réplique sèche, Adèle ne se fit pas prier pour renchérir :
— Arrête donc, Florie ! Édouard lui a donné sa bénédiction. Il est bien fier de sa fille qui étud… travaille à Montréal. Il me l’a dit hier. De toute manière, qu’est-ce que tu voudrais qu’elle fasse au village, hein ?
— Elle aurait pu s’occuper de la ferme. Je rajeunis pas, moi ! grogna Florie, affichant sa mauvaise foi et évitant le regard de sa sœur.
Parce que chez les Gélinas, il n’y avait qu’une personne qui prenait soin des animaux et des cultures : Laurent, le cadet de la fratrie. Florie ne mettait jamais le pied dans la grange ni dans les champs. Elle n’avait donc pas besoin de relève ! Adèle se retint de lui passer la remarque que leur nièce n’avait pas fait trois ans d’études pour brasser de la soupe ou pétrir du pain. Elle ne voulait pas se disputer avec Florie et mettre Marie-Camille dans l’embarras.
— Bon, indiqua Florie en bâillant, moi, je vais aller m’installer pour la nuit. Ta salle de bain est dans le corridor ?
La grosse femme se dirigea vers la sortie, mais Marie-Camille éclata de rire en l’arrêtant et en posant sa main sur son bras.
— Ben non, matante, c’est par là !
Regardant la porte entrouverte à côté de la chambre, la femme âgée hocha la tête avec appréciation.
— Ha, au moins tu as pas à sortir de chez vous. Moi, je pensais que les pensions avaient des salles de bain communes.
— Les pensions ?
Florie se tourna en fronçant les sourcils.
— Tu vis bien dans une pension ? C’est de même qu’on appelle ça, non ?
— Heu, non. C’est juste un appartement.
— Ben elle est où, la femme responsable ?
— Hein ?
— Voyons, Marie-Camille ! répliqua vivement Adèle, en lui lançant un regard d’avertissement. Florie parle de madame Vadeboncœur, ta logeuse.
Confuse, la jeune blonde vint pour rétablir la vérité lorsqu’elle vit les gestes de désespoir de sa tante Adèle. Marie-Camille réalisa alors que son père n’avait jamais expliqué à Florie qu’elle vivait de manière autonome, dans un logement indépendant. Sachant que sa tante ne dormirait pas de la nuit, en imaginant tous les dangers auxquels sa nièce était confrontée, elle acquiesça :
— Oh, elle habite la porte à côté, ma « logeuse » !
— Mautadine, c’est long avant que tu comprennes, ma fille ! J’espère que t’es plus vite que ça à l’hôpital !
Les mots de Florie claquèrent dans le salon, alors qu’elle empoignait sa valise et se dirigeait vers la petite salle de bain. Juste avant d’y pénétrer, elle lança de son ton autoritaire :
— Adèle, tu mettras les pâtés au Frigidaire. J’ai pas envie d’avoir cuisiné tout ça pour rien, moi ! Bonne nuit.
— Bonne nuit.
La porte de la salle de bain qui se ferma sèchement fit lever les yeux au ciel des deux parentes.
— T’aurais pu me téléphoner, matante Adèle ! chuchota Marie-Camille en s’effondrant sur son sofa.
— J’ai essayé, tu sauras, quand je l’ai appris ! Elle voulait tellement te faire la surprise, qu’elle m’a informée juste au moment de notre départ. J’ai demandé à ton père de t’appeler. Il ne l’a pas fait ?
Marie-Camille secoua la tête.
— Mais je suis allée faire des commissions une partie de l’après-midi.
La porte de la petite pièce qui s’ouvrit pour laisser paraître une Florie vêtue de sa longue jaquette en coton fleuri fit sourire la plus jeune. Jusqu’à la remarque sèche proférée par sa tante :
— Jasez pas jusqu’à minuit, vous deux ! On se lève de bonne heure demain matin, Marie-Camille !
— Ah bon ? interrogea la jeune avec surprise.
Florie s’avança en tressant ses longs cheveux.
— Je suis pas venue ici pour rien, tu sauras ! En plus de te voir, j’ai l’intention que tu me fasses visiter la ville, ma fille ! Toute la ville !
Sur ces paroles pleines de promesses, Florie salua de nouveau la compagnie et laissa sa nièce désemparée. Marie-Camille se pencha vers Adèle et murmura, sur un ton plaintif :
— Oh mon doux, matante, sauve-moi, je t’en supplie !
Adèle éclata de rire, alors que derrière la porte de la chambre, un puissant « CHHHUUUUT ! » se faisait entendre.