Lorsque Gabriel se leva, le samedi matin, il avait pris sa décision. Il allait passer outre ses craintes de vivre une confrontation avec son père et agir comme un homme. Après tout, lorsque ses parents avaient quitté l’Afrique du Nord pour émigrer au Canada, c’était pour s’assurer que ses frères, ses sœurs et lui puissent connaître une vie plus facile. Les tensions qui s’étaient installées, à la suite de l’établissement du statut des Juifs* dans son pays d’origine, avaient fait perdre l’emploi de fonctionnaire d‘Edmond Joseph, qui avait ensuite tenté de se recycler dans l’immobilier. Mais comme le journalisme et le monde bancaire, ce domaine était aussi interdit aux Juifs marocains. Ceux-ci étaient fortement encouragés à pratiquer l’artisanat ou le commerce de gros. Trop incertains face à l’avenir, les parents Joseph avaient choisi l’exil, allant ainsi retrouver le frère aîné de Maria, installé à Montréal depuis de nombreuses années. En se tournant sur le dos, les yeux fixés au plafond de sa chambre, Gabriel soupira et plaça les mains sous sa tête.
— Si je ne le dis pas à papa aujourd’hui, il va payer ma scolarité à l’école de médecine, puis il va être encore moins disposé à accepter de débourser une autre somme pour le Collège des embaumeurs. Je n’ai plus le choix.
Encore une fois, le jeune homme envia ses deux frères aînés, qui vivaient à présent dans la région de New York, après avoir épousé des jumelles juives américaines. Chanceux, Ibrahim et Norbert pouvaient agir à leur guise. Gabriel fit la moue en se disant que ceux-ci n’en profitaient probablement même pas, pris dans un tourbillon familial et professionnel depuis trop d’années. Il entendit le rire cristallin de sa sœur Kayla et ne put s’empêcher de sourire.
« Toujours de bonne humeur, celle-là ! » pensa-t-il, en songeant que Marie-Camille et sa sœur de vingt ans s’entendraient tellement bien.
Mais s’il avait osé s’aventurer du côté des goys depuis deux ans, ses sœurs cadettes, Kayla et Mazal, elles, suivaient le droit chemin des parfaites Juives. D’ailleurs, toutes les deux étaient fiancées et devaient épouser leurs promis dans les prochaines années. Leur père était juste, mais très strict. Surtout en matière de pratique religieuse. Edmond Joseph avait dû envoyer ses enfants à l’école anglaise, comme tous les autres immigrants non catholiques. Ce qui l’avait bien fâché, puisque tous parlaient un français irréprochable. Cependant, malgré le fait qu’il maîtrisait la langue de la majorité, l’homme ne désirait pas que ses enfants côtoient les jeunes Québécois, aux mœurs beaucoup trop légères à son goût.
Gabriel jeta un regard sur le réveil, qui indiquait déjà 8 heures 15, et il s’empressa de sauter dans son pantalon noir et sa chemise blanche afin de rejoindre les siens pour le déjeuner du samedi, jour de shabbat. Cette journée était consacrée à la famille et son foyer, et les Juifs qui respectaient cette tradition devaient réduire leurs activités extérieures au minimum.
— Un peu de courage, Gabriel, murmura-t-il, en laissant glisser sa main sur la rampe.
Dans l’escalier majestueux de leur grande maison, l’homme replaça sa kippa grise. Toute la descente était parsemée de cadres ornés de photographies de la famille ici et de celle laissée au Maroc. En pénétrant dans la cuisine lumineuse, Gabriel plaqua un sourire sur son visage pâle, qui contrastait avec le noir de ses cheveux et de sa barbe.
— Maman, papa. Bon matin.
— Gabriel, bon matin.
Sa mère Maria lui répondit avec un sourire doux. Elle était vêtue sobrement, comme ses sœurs, d’une longue jupe foncée et d’un simple chemisier. Toutes trois avaient les cheveux et les yeux foncés comme Gabriel. La plus jeune, Mazal, portait un large bandeau blanc dans sa chevelure. Hilare, elle réagissait à une blague de son aînée, malgré le regard sévère de son père, qui n’appréciait pas tellement les énervements lorsqu’ils survenaient en cette journée, destinée au repos. Gabriel s’avança pour baiser le front de ses parents et prit place à table, entre ses cadettes. Même s’il tenta de participer à la discussion, l’angoisse l’envahit au fur et à mesure que le repas se déroulait. Lorsque son père se leva pour signifier la fin de celui-ci, Gabriel sortit de sa torpeur.
— Papa, je voudrais te parler.
— Bien sûr.
Aussitôt que Gabriel ouvrit la bouche, l’attention de Kayla, très curieuse, se dirigea vers lui. Elle posa son menton dans sa main et attendit le début de la discussion entre son père et son frère.
— Pas ici, dans ton bureau, si tu veux bien.
Edmond hocha sa tête blanche puis frotta sa barbe en jetant un bref coup d’œil à sa femme, qui avait fait un léger rictus. Tous les deux pensaient la même chose. C’est ainsi que Norbert et Ibrahim avaient annoncé leur envie de fréquenter des Américaines rencontrées lors d’un évènement officiel qui s’était tenu à l’Hôpital juif, quelques années auparavant. Sans parler, le père pointa la sortie de la pièce et fit signe à son fils de le devancer. Dans la tête de Gabriel tournaient en boucle les paroles qu’il voulait prononcer. Il les avait tant pratiquées que le pauvre ne comprit jamais comment il réussit à faire en sorte que les mots sortirent aussi maladroitement de sa bouche, à peine la porte de la pièce refermée derrière eux :
— J’arrête la médecine et je veux commencer un cours au Collège des embaumeurs qui se trouve à l’Université de Montréal. Rien ne va me faire changer d’idée !
En mettant ainsi son père devant ce fait accompli, il savait que ce dernier réagirait encore plus vertement. Gabriel avait pourtant prévu de parler de son parcours scolaire, qui ne lui convenait pas, de son mal-être en centre hospitalier… Tant pis, ce qui était dit ne pouvait être repris. Gabriel ne voulait plus attendre, car bientôt, les cours débuteraient et comme il ne disposait pas d’argent personnel, il lui fallait espérer que son père accepte de débourser la somme nécessaire pour sa formation. Quelques secondes après que l’aveu eut franchi ses lèvres, le jeune homme comprit que la tâche serait ardue. Edmond ne verrait pas d’un bon œil l’abandon d’une profession aussi noble que la médecine. Si l’argent n’était pas un problème dans la famille, le patriarche pourrait quand même justifier son refus de financer le nouveau projet de son fils en utilisant ce prétexte. Pourtant, l’homme à la chevelure fournie grogna d’abord, sur un ton légèrement ironique :
— Quoi ? Tu veux devenir croque-mort ? Veux-tu bien m’expliquer où tu prends de telles idées ? On n’embaume même pas nos défunts ! Jamais de la vie. M’entends-tu ? Ton destin est tout tracé et je n’ai pas l’intention de te laisser le gâcher !
— Mais papa, j’y tiens beaucoup !
L’homme de grande taille, vêtu d’une chemise brune et d’un pantalon beige bien coupé, leva un index sévère devant son fils. Même si Gabriel avait vingt-quatre ans, il n’en demeurait pas moins que les conditions imposées par ses parents déterminaient son rythme de vie. Depuis toujours, on lui dictait ses choix : pour les amis, pour l’école, pour les amours, qui se voulaient chastes et pures. Le jeune homme n’avait jamais eu l’audace d’embrasser l’une des prétendantes que ses parents lui avaient présentées. De toute manière, son père l’avait avisé qu’il devait terminer ses études avant de songer à prendre une épouse. Pour la première fois de sa jeune vie, le fils tenait tête à Edmond et n’entendait pas plier.
— Père, je ne poursuivrai pas mon cours. Tu ne peux pas m’y obliger.
Une grimace déforma la bouche d’Edmond, qui s’avança au-dessus de son bureau. À son grand étonnement, l’homme d’âge mûr s’apercevait que son fils cadet n’avait pas l’intention d’abdiquer
— Écoute-moi bien, mon fils. L’Hôpital juif est grand ouvert et disposé à t’accueillir dès la fin de tes études. Et toi, sur un coup de tête, tu vas laisser tomber ton oncle Ézéchiel ?
— Oncle Ézéchiel se débrouille très bien sans moi, ne t’inquiète pas pour lui. Et j’ai longuement réfléchi, je te le promets.
Le parrain de Gabriel, chirurgien réputé, était membre du conseil d’administration de l’Hôpital général juif, inauguré par la communauté en 1934 pour répondre aux besoins des médecins et des infirmières, qui subissaient alors de la discrimination dans les autres hôpitaux de Montréal. Ézéchiel, le frère de sa mère, l’avait épaulé depuis le début de ses études en médecine. Bien sûr qu’il serait déçu, mais Gabriel refusait de vivre sa vie en fonction des attentes des autres. De toute manière, il avait déjà frustré les désirs de son parrain en décidant d’effectuer ses stages au Royal Victoria plutôt qu’au Jewish Hospital. Les bras croisés sur le devant de son corps, le jeune homme opposait une attitude semblable à son père. Deux coqs dans un poulailler, aurait dit Kayla, si elle les avait vus. Edmond plissa son visage en un masque de détermination :
— Ne réplique pas, Gabriel ! Tes cours reprennent le mois prochain et je ne veux plus entendre parler de ta nouvelle lubie ! Une année. Il te reste une année d’études. Est-ce trop te demander que de poursuivre ? Je ne sais pas qui t’a mis de telles idées dans la tête, mais ce n’est pas digne d’un Joseph. On n’abandonne pas ! De toute manière, l’Université de Montréal n’accueille que très peu de Juifs, tu le sais très bien*.
Gabriel songea au visage sérieux de son amie Marie-Camille, qui lui disait que sa vie lui appartenait et que son père ne pouvait déterminer son chemin pour la seule raison qu’il avait des plans pour lui. Il avait déjà décidé de ne pas mentionner sa religion lors de son inscription au collège. Si on lui posait la question, il insisterait auprès de la direction pour que ce détail reste secret. Le jeune releva sa tête aux cheveux bouclés, et hésita légèrement, avant de préciser d’une voix ferme :
— Je suis désolé, papa. Je ne serai pas médecin. Je veux être directeur funéraire.
— Et qu’en est-il de nos traditions concernant les défunts ? répliqua sèchement Edmond. Tu ne respectes même pas tes ancêtres, si je comprends bien ?
Gabriel plaça ses mains bien à plat sur ses genoux. Assis dans une profonde chaise de cuir, il se pencha pour rapprocher son visage volontaire de son père :
— Papa, je pourrai demander de faire partie de la « Hevra Kadisha* » après mon cours. Il faut être pratiquant et tourné vers les autres pour y être intégré. Ne vois-tu pas que j’aurai ainsi les connaissances pour rendre le deuil de nos compatriotes moins triste ?
Les deux hommes se fixèrent longuement. Dans les yeux de son paternel, Gabriel lut la blessure qu’il lui infligeait. Mais il refusa de baisser le regard, comme il le faisait généralement avant de battre en retraite. Il poursuivit plutôt avec conviction :
— Je me suis informé à propos des cours offerts au collège. Je ne devrai y faire que deux sessions avant de pouvoir réaliser les examens théoriques et pratiques…
— Pratiques ? À quoi cela te servira de savoir embaumer des corps si tu n’effectues pas cette tâche ensuite ? Quelle perte de temps ! riposta Edmond.
Mais le fils secoua sa tête pour préciser :
— Tu sais très bien, papa, que dans certains cas, l’embaumement peut être nécessaire, même dans notre communauté.
« Et puis surtout, aurait-il pu rajouter, si je désire travailler chez les Québécois un jour, j’en aurai le droit ! »
Mais Gabriel ne s’avança pas sur ce terrain glissant. Il lui suffisait que son père donne son accord. Pour la suite de sa carrière, il verrait où l’avenir le mènerait. Edmond cherchait d’autres arguments pour contrecarrer la décision de son fils. Mais l’assurance qu’il voyait sur les traits du visage de Gabriel lui fit réaliser que, pour la première fois, son garçon ne se plierait pas à ses ordres.
— Je suis déçu, mon fils.
L’homme prit sa Torah à la couverture usée, serra le livre sacré contre sa poitrine et sortit du bureau, en laissant la porte ouverte. Il se dirigea vers l’escalier de bois de leur demeure centenaire. Juste avant de poser le pied sur la première marche, Edmond s’arrêta et lança d’une voix froide, sans se retourner :
— « Quiconque prend une seule vie, c’est comme s’il avait détruit le monde entier. Et quiconque sauve une seule vie, c’est comme s’il avait sauvé le monde entier*. » Tu avais cette responsabilité, et voilà que tu jettes ce talent aux ordures. Je suis déçu, mon fils, répéta l’homme.
L’aîné de soixante ans entreprit sa montée vers le second étage portant un lourd poids sur ses épaules. Depuis l’exil de Norbert et Ibrahim aux États-Unis, il avait fondé beaucoup d’espoir sur ce dernier fils. Pourrait-il accepter que celui-ci pratique ce métier inhabituel ?
En ce samedi d’été, Marie-Camille décida de commencer la visite de Montréal en amenant sa tante Florie au marché du Nord*. Comme la visiteuse ne se déplaçait pas avec beaucoup de fluidité, la jeune femme avait supplié Adèle au téléphone de les accompagner en voiture.
— Tu me dois bien ça, matante, avait-elle chuchoté, en profitant du passage de Florie à la salle de bain. L’amener ici sans me prévenir ! Tu imagines si elle était tombée sur Gabriel, qui venait juste de partir ? Sa nièce chérie qui fréquente des « races étranges » ! Des plans pour qu’elle me tire par les cheveux et m’enferme dans le coffre de ton auto jusqu’à ce que tu me ramènes à Sainte-Cécile ! En plus de ça, j’ai été obligée de demander à Alice de me remplacer au travail ce soir.
Marie-Camille vivait confortablement en ville grâce à la pension que lui envoyait son père chaque mois. Malgré tout, elle voulait être le plus autonome possible et, depuis le début de ses études, elle avait tout fait pour gagner de l’argent, afin de diminuer la charge qu’elle représentait auprès de son père.
Maugréant avec mauvaise humeur, Adèle avait délaissé les bras chauds de son amant pour s’éclipser en douce rejoindre sa sœur et sa nièce. La femme conduisait depuis plusieurs années, mais elle appréhendait quand même les multiples cris et mises en garde que ne manquerait pas de lui servir son aînée. En effet, Florie, à peine assise aux côtés de sa cadette, la toisa sévèrement, avant de l’interroger :
— Tu es certaine, toi là, que tu sais conduire ça, une machine ?
— Oui, Florie. Depuis plusieurs années, tu le sais bien !
— Pas sûre, moi. Jérôme devrait nous accompagner je pense.
— Je te dis que je conduis très bien, arrête Florie !
Mais comme l’avait craint Adèle, la route entre la rue de la Roche et le marché du Nord fut un vrai calvaire !
— Si tu te tais pas, Florie, je te laisse sur le coin de la rue ! Juste ici ! grogna la plus jeune des sœurs, à peine arrivée à la rue Saint-Denis.
— Pfff, je fais juste te prévenir des dangers que tu vois pas. Mais tant pis, si on meurt, j’aurai tout tenté ! répondit la Céciloise sur un ton dramatique.
— Franchement, Florie !
En écoutant ses tantes se disputer sur la banquette avant, Marie-Camille regarda par la fenêtre pour éviter d’éclater de rire. Elle ne se mêla pas de l’obstination qui suivit entre les deux sœurs, jusqu’à ce qu’Adèle stationne la massive Oldsmobile de Jérôme sur la rue Mozart. La conductrice avait le visage fermé et elle se pencha vers sa sœur pour lui dire :
— Sais-tu quoi, Florie, débarque donc ! Je vais revenir vous chercher plus tard, vu que tu es de mauvaise humeur de même !
— De quoi tu parles ? Je te ferais remarquer que je nous ai évité au moins deux accidents !
— Quoi ?
Marie-Camille ouvrit la portière en retenant son fou rire, puis tenta de calmer le jeu :
— Allons, allons mes tantes. Il fait beau, le soleil est chaud…
— Justement, coupa Florie, en replaçant son foulard sur ses cheveux. Me semble qu’on va mourir de chaleur à se promener dehors !
— Mais non, tu vas voir, le marché est couvert…
« En partie », pensa Marie-Camille, en souriant avec affection à Florie. Cette dernière avait hésité avant de revêtir sa robe fleurie. Elle s’était tournée et retournée devant le miroir, derrière la porte de chambre de sa nièce. Puis, elle lui avait demandé conseil :
— Tu trouves pas que ma robe est trop courte, Mimi ?
— Heu… non !
La quinquagénaire avait haussé ses épaules rondes en marmonnant que les petites jeunes ne trouvaient jamais les jupes trop courtes. D’ailleurs, Marie-Camille avait enfilé, la mort dans l’âme, l’une de ses seules tenues considérées plus féminines aux yeux de sa tante. Depuis son installation à Montréal, la jeune femme avait fait de la place dans sa garde-robe pour un éventail de pantalons, repoussant au fond les robes et jupes qu’elle détestait. Mais sachant fort bien que sa tante ne sortirait pas de l’appartement si elle osait se vêtir à la dernière mode, Marie-Camille avait revêtu une tunique noire sans manches, bien simple. En se regardant dans le miroir, elle avait replacé la fine chaîne en or qui pendait à son cou, et où brillait la bague de mariage de sa mère. Son père Édouard la lui avait remise lorsqu’elle avait eu douze ans et qu’il avait jugé qu’elle était assez vieille pour en prendre soin.
— Souhaite-moi bon courage, maman chérie ! avait chuchoté Marie-Camille en sortant de la chambre.
Avant son départ de Sainte-Cécile, en 1956, Florie l’avait tellement avertie des dangers que recelait la ville que Marie-Camille avait mis longtemps avant de s’approprier les tenues vestimentaires des Montréalaises. Sa tante croyait dur comme fer que les hommes de Montréal étaient des chasseurs en quête de la proie la plus facile à attraper. Adèle et Édouard avaient eu beau tenter de la convaincre qu’il n’en était rien, Florie, comme à son habitude, n’en avait pas démordu ! Les pantalons et les jupes trop courtes n’étaient qu’invitation à la débauche ! Mais quand la femme d’âge mûr avait vu sa nièce sortir de sa chambre toute vêtue de noir, elle avait marmonné :
— Mon doux, t’en vas-tu aux funérailles de quelqu’un ?
À présent que le trio marchait sur la rue Casgrain, la visiteuse n’avait pas assez d’yeux pour tout regarder ce qui se déroulait autour d’elles. À un moment, elle tira Marie-Camille par le bras et la coinça entre Adèle et elle.
— Quoi ? ne put que dire la blonde, en questionnant Adèle du regard.
— T’inquiète pas, fille, personne va te toucher, répliqua Florie, en foudroyant du regard deux jeunes hommes qui s’avançaient vers elles en lançant des œillades à la jolie jeune femme.
Marie-Camille fut partagée entre hilarité et exaspération tout au long de leurs déambulations dans les allées du marché. Car si sa tante Florie s’exclamait sur la fraîcheur des produits, qui « n’étaient pas si pires, pour des affaires arrivées là en camion », elle ne se gênait pas pour commenter les prix à voix haute.
— Franchement ! Trente-cinq cents pour un panier de concombres ! Du vol !
Et à un autre commerçant, elle lança :
— Il vient d’où, votre sirop d’érable, mautadine ? Le faites-vous venir en avion d’Afrique ?
Quand le trio se réinstalla enfin dans la voiture, deux heures plus tard, Adèle était sur le point d’arracher chaque mèche de cheveux gris de sa sœur aînée. Marie-Camille, elle, s’affala sur la banquette arrière en maudissant son idée de sortie. Satisfaite de sa visite dans le plus gros marché public de la province, Florie déclara pourtant bien fièrement :
— Attendez que je raconte ça à mon amie Louisette ! Je suis certaine que ça, au moins, elle l’a jamais vu !
Pressée de retourner chez elle, Adèle démarra sans plus attendre et, tout en respectant les limites de vitesse, ne tarda pas à stationner l’Oldsmobile devant l’appartement de Marie-Camille. Avec un soulagement bien visible pour sa jeune nièce, elle sortit de la voiture, remit les sacs de victuailles aux deux autres et les quitta rapidement.
— Tu pourrais venir dîner avec nous autres, matante ! supplia presque Marie-Camille.
Mais Adèle secoua vigoureusement sa tête aux cheveux courts. Son sacrifice avait assez duré. Sa sœur et elle étaient souvent à couteaux tirés, il valait mieux qu’elle s’en aille avant qu’une dispute n’éclate. En plus, si elle se pressait, peut-être que Jérôme serait encore au lit, et elle n’aurait alors qu’à se glisser à ses côtés pour retourner au pays des songes. Ensuite, ils iraient manger dans un de ces nouveaux restaurants qui ouvraient à un rythme fou sur la rue Saint-Denis. S’avançant pour embrasser sa sœur et sa nièce, elle répondit donc :
— Désolée, ma chérie, j’ai du travail.
— On est samedi ! s’offusqua Florie, les mains sur les hanches.
— Eh oui ! C’est la vie. L’écriture ne connaît pas de répit, ma sœur !
Sans un autre mot, Adèle leva la main pour les saluer et se dirigea en vitesse vers la voiture noire. Marie-Camille se retourna vers Florie, en affichant un petit sourire piteux.
— Bon, qu’est-ce qu’on fait après-midi ? s’informa aussitôt l’aînée, alors que la jeune espérait que cette dernière aurait envie de se reposer et de faire une petite sieste.
— T’es pas fatiguée, matante ?
— Pantoute ! J’ai plus d’énergie qu’une fille de vingt ans, tu sauras !
Marie-Camille se retint pour répliquer qu’elle passait son temps à dire le contraire quand elle la visitait à Sainte-Cécile. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle proposa :
— Bien, on pourrait peut-être aller aux vues ?
— Oh ! Mautadine de bonne idée ça, ma fille ! Ça doit faire cent ans que je suis pas allée à Saint-Jovite pour voir un film.
Florie applaudit comme une enfant, avant d’empoigner un des sacs et d’entrer dans l’immeuble. Marie-Camille n’avait jamais vu sa tante aussi pleine d’entrain !
Lorsque Adèle vint rejoindre sa sœur et sa nièce le dimanche soir pour souper avec elles, Florie lui fit part de leur sortie de la veille au cinéma La Scala.
— Tu devrais aller voir ce film-là ! La Famille Trapp que ça s’appelle, hein Mimi ?
— Hum, hum.
— C’est tellement beau ! La musique est magnifique, puis on a pleuré pas mal à la fin, hein, Mimi ?
Occupée à brasser sa préparation sur la cuisinière, Marie-Camille écoutait Florie d’une oreille distraite. Il faut dire qu’en deux jours, sa tante avait drôlement usé sa réserve de patience. Si elle aimait la femme de tout son cœur, il n’en demeurait pas moins que cette dernière était un moulin à paroles et commentait tout ce qu’elle voyait à voix haute… y compris les scènes d’un film projeté dans une salle obscure.
— Par contre, on est pas restées pour le deuxième film, poursuivit Florie sur le ton de la confidence. C’était pas approprié du tout pour une jeune fille comme Marie-Camille. Je pense même que tu devrais écrire au cinéma pour les aviser de leur manque de décence.
— Hein ? Pourquoi je ferais ça voyons donc ? questionna Adèle, estomaquée.
Marie-Camille arrêta de brasser son pouding au riz avant de le verser dans un bol pour le laisser tiédir. Elle soupira discrètement en se dirigeant vers les sœurs. Pendant deux jours, Florie l’avait entretenue des dangers de vivre dans une grande ville sans surveillance. Chaque déplacement hors de l’appartement lui avait valu des dizaines de recommandations. La pauvre Marie-Camille n’en pouvait plus ! Elle s’empressa donc d’aller s’asseoir à la table avec les visiteuses pour changer de sujet :
— Raconte tout ce qu’on a mangé pendant notre film ! proposa-t-elle, alors qu’Adèle lui décochait un clin d’œil moqueur.
Florie s’extasia sur le choix de friandises disponibles au cinéma, tout en grognant sur les prix exorbitants. Adèle et Marie-Camille étaient en larmes tellement elles riaient.
— Je sais pas ce qui se passe, ici, à Montréal, conclut la femme, mais ça doit être parce que le monde est plus riche qu’en campagne. En tout cas, vous vous en faites passer des belles, ma fille ! Parce que du popcorn, ça prend juste des graines et de la chaleur pour en préparer. Si les Indiens ont pu le faire gratuitement, je vois pas pourquoi on vous le vend aussi cher !
Florie elle-même s’esclaffa, se trouvant bien comique. Adèle continua de la questionner, heureuse de partager ce beau moment avec son aînée.
— Et aujourd’hui, qu’est-ce que vous avez fait ? demanda-t-elle en coupant une grosse tranche de pain, qu’elle beurra avant de la déposer dans l’assiette de sa sœur.
— Bof.
— Comment bof ? rigola Marie-Camille. Tu voulais aller au Jardin botanique, on y est allées !
Florie leva le nez de son assiette, repoussa ses lunettes sur son nez et répliqua :
— Ce jardin-là est magnifique, c’est vrai.
— Mais…
— Mais ça coûte un bras pour aller voir des tulipes !
Sur cette affirmation récurrente, Florie enfourna une grosse bouchée de pain et laissa les deux autres s’étrangler de rire.
Le lendemain matin, lorsque Marie-Camille referma la portière du taxi qui allait conduire Florie à la gare, elle ne put retenir un « alléluia ! » bien senti. Enfin, elle retrouvait sa liberté ! Un homme qui passait derrière elle la fixa étrangement et la pauvre se sentit rougir.
— … trouvé mes clés… maugréa-t-elle en montrant son trousseau et en s’empressant d’ouvrir la porte de l’édifice.
Elle était sur le palier devant son appartement lorsqu’elle entendit le téléphone sonner. Un coup d’œil à la montre étroite à son poignet la fit sourciller : 8 heures 15. À part son patron au restaurant, personne ne l’appelait aussi tôt. Elle s’empressa de tourner la poignée et courut sans enlever ses ballerines pour s’emparer de l’appareil :
— Allô !
— Mademoiselle Gélinas ?
— Heu oui, c’est moi.
— Bonjour, je suis monsieur Lalonde, directeur du Collège des embaumeurs.
— Bonjour.
Tout en écoutant son interlocuteur, Marie-Camille promena les yeux sur son appartement et ne put retenir une grimace en voyant le foulard de sa tante sur le bord d’une chaise. Elle reporta son attention sur le discours de l’homme et eut une nouvelle hésitation :
— Me rencontrer ? Avant le début des cours ? Pourquoi donc ?
— Eh bien, disons que votre inscription est pour le moins originale.
— Originale ?
Marie-Camille, comme sa tante Adèle, n’était pas du genre à s’effondrer face à la gent masculine. Elle savait bien que son arrivée dans cette école réservée jusqu’à présent aux hommes désireux de pratiquer le métier d’embaumeur ne se ferait pas sans heurts. Mais elle n’avait pas hésité lorsque sa décision avait été prise de commencer cette formation. En complément à son cours d’infirmière, qu’elle avait suivi pendant trois ans, la jeune femme avait envie de connaître l’autre côté de la médaille. Ses études ne pourraient que lui être bénéfiques lorsque viendrait le temps des leçons d’anatomie et de biologie. La voix sèche à l’autre bout du fil précisa :
— Inhabituelle, disons. Alors je vous attends le jeudi 28 juillet à 9 heures à mon bureau, au troisième étage.
L’homme fit les salutations d’usage puis raccrocha. Marie-Camille demeura un long moment la main dans les airs avant de faire la même chose. Puis, elle haussa ses épaules étroites. Elle savait que son inscription ne ferait pas sauter de joie la direction du programme. Juste à l’idée de se faire questionner sur ses motivations, la jeune sentit des sueurs froides couler le long de son dos. Comment avouer qu’elle avait l’impression de gâcher sa vie en étant infirmière ? Que l’ennui de côtoyer jour après jour la maladie et la souffrance éteindrait sa joie de vivre. Elle avait fait ses recherches avant de s’inscrire au collège, le printemps précédent. En 1957, la Corporation des directeurs de funérailles et embaumeurs du Québec avait vu le jour. Depuis sa création, plus de 470 membres en avaient fait partie. Parmi ceux-ci, aucune femme, ce qui avait fait sourciller Marie-Camille. Elle en avait parlé avec sa marraine quelques jours après cette découverte :
— Quand je suis allée déposer ma demande au collège, la secrétaire m’a juste précisé que je serais la première femme à y étudier. Elle m’a demandé trois fois si j’étais certaine de vouloir m’inscrire, mais sans jamais me dire que je pourrais être refusée en raison de mon genre, s’était-elle ouverte à Adèle, lorsque celle-ci lui avait fait part de son inquiétude de la voir évoluer dans un monde masculin. Je peux faire comme toi, matante, je suis assez entêtée pour ça !
— Hum… je t’ai aussi dit que ce n’était pas facile, ma belle Mimi !
— Je le sais ça ! Mais si toi, tu as réussi à devenir une des premières journalistes de la province, il y a plus de vingt ans, je vois pas pourquoi je serais pas la première embaumeur !
Adèle s’était retenue de faire part à sa nièce de tous les commentaires désobligeants qu’elle avait reçus dans son temps. Les regards narquois, les remarques misogynes qui perduraient encore, mais de manière plus sournoise.
Désireuse de s’aérer l’esprit pour éviter d’angoisser à l’idée de cette rencontre avec le directeur du Collège des embaumeurs, Marie-Camille décida de profiter de sa journée de congé au Pop Poulet pour aller marcher au parc La Fontaine. Elle adorait s’asseoir au bord de l’étang ou se promener au Jardin des Merveilles. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas pu profiter de trois jours de congé consécutifs. Si son patron était conciliant, Marie-Camille n’était pas du genre à exagérer. Elle ne manquait presque jamais une journée de travail. De toute manière, à part Alice et Gabriel, elle n’avait pas vraiment d’autres amis proches. Alors, elle préférait travailler et voir du monde, plutôt que rester chez elle et se morfondre tout l’été !
— En plus, il fait bien trop beau pour rester enfermée, hein, Israël ?
En posant les pieds sur le trottoir, elle eut une pensée pour son ami Gabriel, qui avait dû annoncer la nouvelle à ses parents pendant la fin de semaine.
— Pauvre lui, murmura-t-elle, en évitant les lignes comme une enfant. J’espère que son père l’a mieux pris qu’il le craignait.
Gabriel et son père ne s’étaient pas reparlé du projet du jeune homme lorsqu’il réussit à s’éclipser de chez lui pour rejoindre Marie-Camille chez elle, avant d’aller assister à la partie de softball de la jeune femme, le mercredi soir suivant leur discussion. Il travaillait aux archives de l’hôpital, un emploi d’été peu stimulant, mais qui lui permettait de toucher un petit salaire. Pas assez pour assumer ses frais de scolarité, mais suffisamment pour s’acheter quelques livres et sortir sans quémander chaque fois des sous à son père. Heureusement, car depuis le samedi matin, ses parents le regardaient avec chacun une attitude différente, mais non moins culpabilisante dans les deux cas. Sa mère Maria affichait cet air attristé qui le mettait mal à l’aise sans savoir quoi dire pour la consoler ; son père n’avait quant à lui pas décoléré depuis leur échange. Le jeune homme avait envie de hurler, chaque fois qu’il les croisait :
— Je choisis d’être heureux. N’est-ce pas ce que vous désirez, le bonheur de vos enfants ?
Mais il se taisait en se demandant à quel moment il pourrait valider auprès de son père s’il acceptait son choix.
En patientant devant un thé bouillant, Gabriel expliqua à Marie-Camille, qui se préparait pour sa partie de balle, que pour l’instant, son avenir était incertain.
— Mais au moins, tu lui as parlé ! tenta de le consoler cette dernière, en cherchant partout son gant de cuir. Je suis pas mal fière de toi, Gabriel ! Tes parents t’aiment, alors ils vont sûrement accepter de te laisser entrer au collège.
— Hum, je l’espère.
— Si tu veux, je peux aller parler à ton père pour essayer de le convaincre, ricana la sportive, en plaquant ses mains sur ses hanches pour élargir ses épaules.
Gabriel rigola en la poussant. Quand il riait ainsi, tout son visage s’illuminait en un instant. Depuis sa rencontre avec Marie-Camille, les moments qu’ils partageaient lui permettaient de voir à quel point sa vie était contrôlée par sa famille bien sage. Il répondit à son amie, avec un air horrifié :
— Pas question que tu t’approches de chez nous ! Des plans pour que mon père mette la maison en vente et nous déménage le plus loin possible ! Tu fais peur, ma chère, quand on ne te connaît pas !
Marie-Camille fit des gros yeux en feignant de se fâcher. Un coup d’œil à ses horloges la fit sursauter :
— Mautadine, veux-tu bien me dire où j’ai mis ça ! Aide-moi donc au lieu de faire le pied de céleri !
— Qu’est-ce que tu cherches encore ?
— Ma mite.
Gabriel jeta un regard désœuvré dans l’appartement, puis le ramena sur la petite bonne femme énergique toute vêtue de bleu pâle. Un large sourire éclaira sa mine taciturne.
— Il n’y a pas à dire, tu es toute en beauté !
Gabriel éclata de rire avant de continuer :
— C’est ta tante Florie qui t’aurait trouvée cute, arrangée de même !
— Elle serait morte de honte ! Moi, en pantalon, c’est déjà un blasphème, imagine ! Elle m’aurait empêchée de sortir sur la rue. Ah, bon ! Trouvé !
La blonde dégagea son front de sa longue frange en l’épinglant sur le dessus de sa tête avec une barrette. Son pantalon de sport, qui lui arrivait à mi-mollet, galbait ses jambes et son fessier. Le chandail était à manches courtes et à encolure ronde. Sur le devant, était écrit le nom de l’équipe, les Marinières, et dans le dos, son numéro, le 17. Agrippant sa casquette, qu’elle plaqua sur sa tête, Marie-Camille courut à la porte et l’ouvrit bien grand :
— Allez grouille, je veux pas être en retard ! C’est la première fois en deux semaines qu’il pleut pas un soir de partie !
Le jeune homme éclata de rire et remercia encore une fois le Ciel d’avoir mis sur sa route une telle amie. Il pouvait ainsi penser à autre chose qu’à la crainte de se voir couper les vivres s’il choisissait sa voie. Il la suivit donc en rigolant, et les deux descendirent à l’étage pour cogner chez Alice. Marie-Camille frappa à la porte à quelques reprises avant de se rendre à l’évidence, surprise :
— Pas là. Pourtant elle travaille pas, je lui ai parlé hier soir. Elle m’a dit que Jacques avait accepté de lui donner congé et qu’elle viendrait jouer.
Gabriel, qui préférait ne pas se trouver trop souvent en présence de la voluptueuse rousse, haussa les épaules avant de dire :
— Tant pis ! Allez, sinon tu vas passer la partie sur le banc !
Marie-Camille grimaça légèrement puis acquiesça. Elle aimait trop courir et lancer la balle pour manquer sa soirée. Elle conclut qu’Alice devait déjà être rendue au parc.