CHAPITRE 5

Le soir même, lorsqu’elle téléphona à Sainte-Cécile, Marie-Camille dut user de tout son doigté pour éviter d’avouer la véritable raison de son appel à sa tante Florie.

— Dis-moi pas que j’ai oublié quelque chose ? lui demanda la femme, avec de l’inquiétude dans la voix.

La jeune voulut la rassurer, mais sa tante continua sans l’écouter :

— Ça fait longtemps que t’as pas mis les pieds au village, faudrait que tu y penses, hein ? Imagine-toi donc que le fils Constantin a décidé de s’improviser chauffeur de corbillard.

Sans la laisser placer un mot, la villageoise entreprit de relater à sa nièce tous les récents faits et gestes des habitants de la place. Marie-Camille écoutait distraitement, en flattant Israël, bien installé sur ses genoux. Rien de nouveau n’était survenu depuis qu’elles s’étaient laissées, quelques jours plus tôt. Elle attendit donc patiemment que sa tante s’essouffle, puis demanda :

— Est-ce que je peux parler à papa, matante ?

— Hein ? Oh ! Heu oui, oui. Pourquoi ?

Marie-Camille retint un soupir d’exaspération. Mais habituée à l’indiscrétion de Florie, elle sourit, avant de murmurer :

— Je veux juste lui jaser un peu.

— OK, minute.

Un silence suivit, avant que la voix apaisante d’Édouard ne se fasse entendre.

— Mimi ? Tout va bien, ma chérie ?

— Oui, oui.

Mordillant sa lèvre, la jeune hésita avant de s’informer de la beurrerie, de son oncle Laurent… Lorsqu’elle posa une question sur la température qu’il faisait à Sainte-Cécile, Édouard, qui connaissait bien sa fille, la coupa gentiment pour demander :

— Veux-tu me dire pourquoi tu appelles, si tout va bien ? Je te connais, Marie-Camille.

— Hum, est-ce que matante est près de toi ?

— Non. Elle est retournée au salon regarder son télé-théâtre. Tu es certaine que ça va ? Tu m’inquiètes.

La voix d’Édouard avait adopté un ton plus insistant. Alors, Marie-Camille prit une lente inspiration avant de se lancer :

— Tu sais papa que je pense pas que garde-malade soit un travail pour moi, hein ?

— Oui, tu me l’as dit. J’espérais que quelques mois de pause te feraient changer d’idée.

La jeune femme sentit une pointe de déception dans la voix de son père. Elle toucha l’anneau à son cou pour trouver le courage de poursuivre :

— Non, je retournerai pas dans les hôpitaux. C’est pas fait pour moi. Ça, j’en suis certaine.

— Ah bon et tu penses faire quoi ? Revenir à Sainte-Cécile ?

Le ton d’Édouard contenait à présent une pointe d’espoir. Pourtant, il savait bien que les rêves de sa fille étaient ailleurs qu’au village. Marie-Camille grimaça, en regardant son reflet dans la fenêtre.

— Non, pas pour le moment. En fait, je t’appelle, car j’ai trouvé ce qui me plairait, et je voulais savoir si tu pouvais m’avancer le montant pour financer mon cours.

— Ton cours ? Quel cours ? s’informa Édouard avec curiosité.

Marie-Camille ne répondit pas tout de suite, car son père avait posé sa main sur le combiné et parlait en sourdine avec Florie ou Laurent. Quand son attention revint sur la conversation qui se déroulait avec sa fille, l’homme répéta sa question :

— Désolé, ma chérie. Tu disais ?

— Je voudrais m’inscrire au Collège des embaumeurs du Québec.

Édouard, à l’autre bout du fil, ne souffla pas un mot. Pendant un long moment. À un point tel que Marie-Camille dut valider qu’il n’avait pas raccroché.

— Papa ?

— Oui, oui. Attends, laisse-moi juste assimiler tes paroles. Le Collège des embaumeurs ? chuchota-t-il pour éviter que sa sœur Florie, du salon, n’entende ses paroles. Pour quoi faire, Mimi ?

La jeune femme se lança dans un long plaidoyer sur les avantages que représentait ce travail, en mettant l’accent sur l’accompagnement des familles endeuillées et sur la fierté de leur permettre de voir leurs êtres chéris traités avec respect.

— J’ai vraiment fait des recherches depuis le printemps. J’ai lu sur des femmes de l’Ontario qui font ce métier et qui en vantent les mérites.

— Mais qu’est-ce que le monde va penser ?

En posant la question, Édouard se passa la réflexion qu’il ne s’était lui-même jamais préoccupé des qu’en-dira-t-on. Ni à l’adolescence, lorsqu’il avait promis à sa mère de ne jamais se marier ni avoir d’enfants, ni au moment de briser ce serment pour épouser sa belle Clémentine. Il ne souhaitait pas transmettre à sa fille la crainte du jugement d’autrui. Mais avant qu’il ne puisse trouver d’autres arguments pour exprimer ses appréhensions, Marie-Camille fit comme si elle n’avait pas entendu sa question et poursuivit :

— Ce collège a formé plusieurs embaumeurs depuis son ouverture. Le cours dure une année, avec des examens théoriques et pratiques à la fin. Je pense que je serais vraiment bonne. Gabriel, mon ami dont je t’ai déjà parlé, veut s’inscrire avec moi.

Elle laissa passer quelques secondes, puis demanda avec inquiétude :

— Papa ? Papa ? Tu es là ?

— … Hum… oui.

Édouard pencha la tête pour vérifier que sa sœur aînée était toujours bien assise dans le divan du salon et demanda à sa fille :

— Tu es bien sérieuse, Marie-Camille ?

— Oui.

— Me semble que c’est quand même une drôle d’idée.

— Pourquoi ? On s’entend que je manquerai jamais de travail ! essaya d’ironiser la jeune femme.

— Mimi, j’ai jamais entendu parler d’une femme embaumeur.

La réponse de l’homme démontrait qu’il prenait la chose très au sérieux. Édouard avait toujours été un père affectueux et aimant, et avait laissé sa fille choisir sa voie. Quand sa sœur Florie exagérait et tentait de la contraindre à devenir une femme de maison, lui et Adèle s’interposaient aussitôt. Si sa cadette explosait devant le côté conventionnel de la matriarche, lui précisait seulement à Florie qu’en tant que père, il aurait toujours le dernier mot en ce qui concernait Marie-Camille. Il avait supporté son départ pour Montréal, malgré la tristesse que cet éloignement lui occasionnait. En constatant que sa fille semblait déterminée à changer sa trajectoire professionnelle, il chuchota :

— Pourquoi tu essaies pas autre chose qu’embaumeur, vu qu’il y a pas de femmes dans ce domaine-là ? Me semble que…

Édouard cessa de parler en entendant le soupir de frustration de Marie-Camille. Cette dernière se leva pour déposer son chat sur le sol. Elle se mit à piétiner autour de la petite table où se trouvait son téléphone.

— Je te comprends pas, papa ! Pourquoi, au contraire, ce serait pas moi, la première à pratiquer le métier ? Viens pas me dire que t’étais pas fier d’Adèle quand elle est devenue journaliste !

— Je sais aussi à quel point ça a été difficile, ma chérie.

— Les temps ont changé ! Les femmes peuvent faire la même chose que les hommes. J’ai pas peur des commérages, tu dois bien le savoir. Sinon, je serais restée à Sainte-Cécile, comme Florie aurait aimé. J’aurais marié un gentil fermier et fait quelques enfants. Mais papa, tu sais que c’est pas pour moi, une vie rangée comme ça !

Édouard entendit sa sœur aînée rire aux éclats et ferma les yeux en imaginant la réaction de Florie à l’annonce de la nouvelle que sa fille lui communiquait à l’instant. Mais comme Marie-Camille savait être très convaincante, au bout d’une dizaine de minutes, il accepta de lui envoyer l’argent nécessaire pour couvrir les frais de cette année d’études. Avant de raccrocher, il insista toutefois :

— Mais si tu te sens mal ou si tu te rends compte que c’est pas pour toi, promets-moi de laisser tomber.

La jeune femme acquiesça à la demande de son père, tout en sachant qu’elle n’en ferait rien. Personne ne saurait l’empêcher de poursuivre ce rêve inhabituel. Peu importe le jugement, les commentaires et les questionnements, Marie-Camille avait trop envie de suivre cette formation. Elle savait que les hommes de sa cohorte ne verraient pas d’un bon œil son arrivée dans leur terrain de jeu. L’attitude condescendante de monsieur Lalonde, le directeur du collège, l’en avait convaincue. Mais elle prit une voix des plus rassurantes pour clore la conversation.

— Je vais être à ma place papa, t’inquiète pas ! Merci beaucoup. Je t’aime.

Pendant que l’été filait doucement, Alice déprimait de plus en plus souvent. Quand elle sortait du restaurant, à la fin de la soirée, elle se dirigeait parfois vers le parc situé près de son appartement pour s’allumer une de ses cigarettes qui lui permettaient d’oublier qu’elle n’avait pas de projet à long terme.

— Ni à court terme, marmonna-t-elle, un soir de la mi-août.

Assise sur un banc de bois sous un ciel étoilé, elle enleva ses souliers ballerines pour sentir l’herbe fraîche sous ses pieds. Sans se préoccuper d’un groupe qui discutait assis à même le sol un peu plus loin, elle s’assura d’être à l’abri des regards, glissa le joint de marijuana entre ses lèvres et l’alluma avec un grand plaisir. Si Alice se permettait d’être aussi peu discrète sur sa consommation de substances illicites, c’est qu’autour d’elle, il ne restait plus que quelques personnes peu fréquentables !

— Maudit que ça fait du bien ! souffla-t-elle avec bonheur.

Elle ferma les yeux en se couchant de tout son long sur le banc de bois. Pendant de longues minutes, elle inspira et expira sans se préoccuper de son environnement. Dans ce vaste espace vert, Alice ne craignait rien, même les avances non désirées de certains hommes un peu ivres. Quand cela arrivait, comme elle n’avait pas la langue dans sa poche, la femme les rabrouait vertement et ils continuaient leur chemin sans l’embêter davantage.

« Ma vie est pas mal plate. J’ai même pas une dixième année. Je me demande bien ce que je pourrais faire, à part servir des cafés au resto. »

Elle songea à l’exaltation de Marie-Camille lorsque celle-ci parlait de son cours d’embaumeur, qui commençait dans moins d’un mois. Sans la jalouser, disons qu’Alice enviait la détermination de sa jeune amie. Depuis si longtemps, la rousse n’avait compté que sur elle-même pour vivre. En plus, elle savait que Gabriel suivrait la même voie que Marie-Camille, ce qui la laissait encore plus isolée dans son monde bien routinier. Le seul moment où Alice pouvait rêver un peu, c’était quand elle engourdissait son esprit avec les vapeurs de sa drogue de prédilection.

Perdue dans ses pensées nébuleuses, la serveuse ouvrit rapidement les yeux en entendant un halètement près de son oreille. Un gros chien noir aux pattes blanches se tenait près de son visage et avait sorti sa longue langue rose, bien décidé à lécher les belles joues rondes de la femme.

— Ouache ! Qu’est-ce que tu fais là toi ? Va-t’en !

Alice se redressa vivement, l’esprit brouillé, et remit ses chaussures. La bête, heureuse d’avoir trouvé de la compagnie, se mit à sautiller autour d’elle lorsqu’elle se releva.

— Non, non ! Suis-moi pas, j’haïs ça, les chiens, moi ! grogna Alice en repoussant l’animal, qui lui emboîta néanmoins le pas, alors qu’elle s’éloignait dans le sentier pour rejoindre le trottoir.

En passant devant le groupe de jeunes qui dormaient tous à moitié, Alice demanda, en pointant le chien :

— C’est à vous ?

— Non.

— Bien, je vous le laisse. Moi, les chiens, j’aime pas ça !

Si les jeunes n’eurent aucune réaction, l’animal, lui, resta avec la belle lorsqu’elle poursuivit son chemin. Le cerveau embrumé à cause de la drogue, Alice se mit à parler à son nouveau compagnon sans s’apercevoir que les rares passants qu’elle croisait lui jetaient d’étranges regards.

— Toi, là, ta vie est pas compliquée, hein ? Tu te promènes où tu veux, tu suis le monde, puis t’as même pas besoin de te demander ce que tu vas manger à chaque repas. Remarque que t’es peut-être un itinérant, hein ?

Alice éclata de rire devant sa propre blague et se rendit en jasant jusqu’à son appartement. Plutôt que de rentrer, elle s’assit sur le trottoir et poursuivit son dialogue à mi-voix. Le chien s’allongea sagement à ses pieds.

— Des fois, je me dis que je devrais peut-être retourner à Trois-Rivières. Mais juste à l’idée de retrouver le monde que j’ai côtoyé toute mon adolescence, le cœur me lève ! Ça fait qu’il faudrait bien que je trouve un plan moi aussi, hein, pitou ?

La bête aux yeux larmoyants posa sa truffe humide sur la cuisse dodue de la femme, qui sentit des larmes gonfler ses paupières. Depuis quand n’avait-elle reçu autant d’amour inconditionnel ? Marie-Camille avait beau être une bonne amie, il n’en demeurait pas moins qu’elles avaient des différends quand il s’agissait de l’avenir ; Marie-Camille ne comprenait pas qu’Alice ne tente pas de suivre un cours pour devenir secrétaire ou maîtresse d’école.

— Me vois-tu institutrice ? questionna Alice, en flattant le chien.

Pendant de longues minutes, elle resta sans dire un mot, la tête enfouie dans la fourrure qui sentait la bête humide. Depuis toujours, Alice avait été forte, solide et satisfaite. Quand elle avait rencontré Marie-Camille, pour la première fois de sa vie, la rousse s’était liée d’amitié. Elle avait une vraie amie. Avec les avantages et certains inconvénients venant avec ! Parce que si les deux femmes échangeaient des confidences, des pensées et des commentaires sur les hommes qu’elles rencontraient, Alice n’avait jamais osé parler à sa copine de la période sombre de sa vie.

— Comment tu veux que je raconte ça, moi, que le monde me trouvait niaiseuse à l’école ? Que mon père et ma mère arrêtaient pas de vanter mon jumeau, en me balançant sans arrêt que je pourrais au moins me forcer pour pas leur faire honte ? Comme si je faisais exprès de rien comprendre quand la maîtresse expliquait la matière !

En réalisant à quel point la solitude était son lot quotidien, la femme se releva péniblement.

— Une heure du matin ! Faut que j’aille dormir, moi !

Elle insista auprès de l’animal pour qu’il ne tente pas de la suivre à l’intérieur de l’édifice.

— Mais je te promets de revenir te voir demain matin si tu m’attends ! chuchota-t-elle, en embrassant le dessus de la tête de la bête, dont la queue frétillait d’espoir à l’idée de passer la nuit avec sa nouvelle amie.

Quand la porte se referma au nez de l’animal, ce dernier s’affala sur le sol pendant un long moment. Puis, au bout d’une heure, déçu, le chien aux pattes blanches reprit sa route solitaire. Il trouverait bien un autre humain en manque d’affection !

Malgré sa profonde déception, Edmond Joseph avait fini par accepter de débourser les frais de scolarité pour couvrir l’année d’études de son fils Gabriel au Collège des embaumeurs. Il craignait tant que son cadet ne choisisse l’exil comme ses frères qu’il lui avait semblé préférable d’abdiquer. Sa femme l’avait convaincu de faire confiance à leur fils, qui avait toujours eu une bonne tête sur les épaules.

Dans la grande maison de la municipalité d’Outremont, les dernières semaines avant le début des cours étaient tout de même teintées d’une lourdeur qui déprimait les habitants. Même les jeunes Kayla et Mazal trouvaient des courses à faire pour éviter de se trouver trop longtemps en compagnie de leurs parents. Dès que Gabriel franchissait le seuil de la maison, après son travail aux archives de l’hôpital, l’atmosphère se chargeait de non-dits. Cela avait fait mentionner à Mazal, la cadette des deux filles :

— Tu aurais pu terminer ton année en médecine avant. Au moins, papa et maman auraient été fiers et moins attristés.

— Laisse-le donc faire ! s’était objectée Kayla, plus ouverte d’esprit. S’il veut devenir directeur funéraire, il en a le droit.

Gabriel marquait donc d’une croix quotidienne le calendrier accroché derrière la porte de sa chambre chaque soir avant de se coucher. Il voyait la fin de son calvaire arriver avec soulagement. « Au moins, se disait-il, une fois que j’aurai commencé ma formation, papa ne pourra plus changer d’idée. »

C’est donc avec le cœur bien soulagé que le jeune homme accompagna Marie-Camille à leur première journée de cours, le mardi 6 septembre.

— Enfin on y est ! s’enthousiasma cette dernière, en empruntant le sentier qui menait au pavillon principal*. C’est tellement beau ici ! On est chanceux, tu trouves pas, Gabriel ?

Le jeune Juif hocha la tête avec émotion. Il leva la tête vers la tour de vingt-deux étages qui surplombait la cour d’honneur et participait, avec l’Oratoire Saint-Joseph, à définir la silhouette du mont Royal. Gabriel prit la main tendue par son amie en échappant un léger rictus.

— On peut dire que j’ai failli ne pas être ici avec toi ce matin ! Mon père paye mes études juste parce que ma mère l’a supplié de le faire. Le dernier mois a été déprimant, tu ne peux pas t’imaginer ! Je suis bien content que les cours commencent enfin, soupira-t-il.

L’amertume s’entendait dans la voix de l’homme. Il attendit d’être en haut de la montée pour retirer sa kippa et l’enfouir au fond de son sac de cuir. Marie-Camille l’observa sans rien dire, avant de croiser ses bras fins sur le devant de son corps.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Rien.

— Comment rien ? Pourquoi tu l’enlèves ? demanda la blonde en pointant le sac. Tu fais ça juste au parc d’habitude. Puis déjà là, je te dis que tu devrais pas ! Qu’est-ce que ça peut faire que tu sois juif, arabe ou chinois, veux-tu bien me le dire ?

Gabriel haussa les épaules en faisant une moue désabusée. Il répliqua sur un ton résigné :

— Je n’ai pas le goût qu’on sache que je ne suis pas un Québécois pure laine. Si on me voit avec ça sur la tête, je vais être encore plus stigmatisé.

— Stigma… quoi ?

— Rejeté, jugé… Je ne veux pas commencer ma formation avec les regards de tout le monde sur moi. S’il faut juste que je mette ma kippa hors de la vue de tous pour qu’on m’accepte, eh bien, ce sera ça. Tu devrais savoir que les universités francophones ne sont pas chaudes à l’idée d’intégrer des personnes d’autres races. Je t’en ai déjà parlé, pourtant, avant de m’inscrire ! Je t’ai dit que je n’étais même pas certain que le collège accepterait ma candidature. Quand je suis venu faire mon inscription, je n’avais rien sur la tête et ça va rester ainsi.

— Mon doux, qu’est-ce que tu as mangé ce matin, toi ? s’informa son amie en le poussant affectueusement.

— Rien. C’est juste que des fois, j’aimerais ça ne pas être regardé comme un extraterrestre, marmonna Gabriel.

Étonnée par la fougue soudaine démontrée par son ami, Marie-Camille secoua sa tête bien coiffée en haussant les sourcils. Pour l’occasion, elle avait aplati ses boucles avec son fer à repasser, afin d’avoir l’air le plus mature possible. Ses frisettes habituelles ne faisaient rien pour la faire paraître de son âge. Elle avait enfilé un pantalon à mi-cheville étroit gris et un chemisier bleu très pâle. Des souliers noirs à talons plats complétaient cette tenue qui la ferait passer inaperçue, du moins, le plus possible, espérait-elle. Même si elle portait des lunettes depuis quelques années, elle évitait souvent de les mettre par coquetterie. Mais en se regardant dans le miroir, le matin même, elle avait décidé d’arborer la monture œil-de-chat noire pour avoir l’air plus sérieuse. Toutefois, Gabriel et elle savaient que son arrivée au sein des classes masculines ferait jaser et réagir. Le jeune homme avait tenté de se faire rassurant, pourtant, il se doutait bien que la présence de sa copine dans les cours ne se ferait pas sans heurts. S’il anticipait pour Marie-Camille des commentaires désobligeants et condescendants, dans son cas, il craignait le racisme, que la vue de sa kippa générait souvent. Maudit Juif ! Retourne chez vous ! On sait bien, eux autres, ils veulent être partout. Tiens, t’as pas ton petit casque ? Il avait assez enduré ces jugements et avait décidé que cette formation serait le début d’un nouveau Gabriel : un homme qui serait comme les autres. Du moins, sur les terrains de l’université. Il avait envie de se sentir accepté.

— Bien moi, je pense que tu devrais pas te cacher, marmonna encore Marie-Camille. C’est plus comme avant, me semble, au Québec. Toi-même tu m’as dit que les séfarades nord-africains s’installaient en grand nombre à Montréal depuis deux ans, et que ces arrivées modifiaient le visage de votre communauté. Il y a juste les innocents qui ont peur d’un petit chapeau rond !

La jeune étudiante fixa Gabriel de ses grands yeux bleus pour l’inviter à la réflexion. S’il était vrai que la communauté juive du Québec, jusqu’alors à prédominance ashkénaze et anglophone évoluait, les mentalités ne suivaient pas aussi vite que Marie-Camille le croyait. Alors, son ami secoua ses boucles noires, avec un air buté. Il n’avait pas envie de devoir lui faire comprendre que les gens n’avaient pas peur de sa kippa, mais bien de ce qu’elle représentait. Il savait, pour l’avoir entendu toute sa vie, que l’ignorance et la peur de l’inconnu étaient les seules raisons qui faisaient qu’on craignait sa présence. Il lança donc avec dérision et en pointant la tenue de son amie :

— Dit la fille qui essaie presque d’avoir l’air d’un garçon en ce moment !

— Ouin, s’excusa Marie-Camille en souriant. J’avoue qu’on a un peu le même problème !

— Tu pourrais faire comme Esther Brandeau, lança Gabriel sur un ton rieur pour exorciser son angoisse.

— Qui ?

— Esther Brandeau. C’est une jeune femme juive qui s’est déguisée en homme pour s’établir au Québec, en 1738.

— Oh ! Pourquoi elle a fait ça ?

— Selon les écrits, pour être libre et indépendante ! Mais on n’a pas le temps de jaser d’elle, on va arriver en retard. Je te raconterai son histoire une autre fois, si tu veux ! Allez, dépêchons-nous ! J’ai une réputation de ponctualité à main-tenir moi, contrairement à toi !

Autour d’eux, les étudiants des différentes facultés se pressaient en les évitant. Ce jour de rentrée signifiait pour plusieurs le début de leur vie adulte. Ils étaient jeunes, rêveurs et même si les hommes étaient bien évidemment majoritaires, dans certaines cohortes, les femmes commençaient à être bien représentées.

Gabriel prit le bras de son amie et la tira pour qu’elle presse le pas. Marie-Camille jeta un regard à sa nouvelle montre avant de sentir sa gorge se serrer. Le grand jour était arrivé. Plaquant un large sourire sur son visage, elle cacha son anxiété en suivant son ami, qui grimpait rapidement les marches jusqu’à la grande porte lourde.

— Messieurs, veuillez donc prendre place derrière l’une des grandes tables devant vous, clama le professeur.

Dans la salle de classe anonyme, ils étaient une quinzaine de personnes : des directeurs funéraires qui œuvraient déjà sur le terrain, mais qui désiraient se perfectionner, et d’autres, plus jeunes, qui venaient apprendre un nouveau métier. Puis, il y avait Marie-Camille. Assise dans le coin près de la large fenêtre, elle avait posé sagement ses mains sur ses genoux pour éviter que ses pairs ne remarquent ses tremblements.

— Hum… hum…

Un raclement de gorge suivi d’une interjection fit lever la tête de Marie-Camille. Dès le premier moment, dans ce cours d’anatomie, elle avait senti les regards des étudiants l’observer, de ses chaussures noires à ses cheveux blonds, en s’attardant sur son corps athlétique. Des coups d’œil goguenards, quoique appréciateurs, pour la plupart. L’homme, qui venait de réagir au vieil enseignant au costume étriqué, était grand et très costaud. Comme un lutteur qui tentait de cacher ses muscles, il portait un veston brun, un col roulé beige et un pantalon de la même couleur. Le professeur, debout devant le long tableau noir, le fixa avec impatience :

— Oui, monsieur… ?

— Gagné. Stéphane Gagné.

— Il y a un problème, monsieur Gagné ?

Le châtain aux cheveux très courts leva un œil rieur avant de pointer Marie-Camille, qui rougit aussitôt jusqu’à la racine des cheveux.

— C’est juste que vous avez oublié mademoiselle ici.

Marie-Camille fit un geste timide pour enjoindre à l’autre de laisser tomber. L’imbécile ! Comme si elle avait besoin que monsieur Delamontagne se soucie d’elle. La nouvelle étudiante avait été bien heureuse qu’il ne lui adresse pas la parole et qu’il ne semble même pas se préoccuper de sa présence dans la salle de cours. Mais voilà que cet énergumène se mêlait de ce qui ne le regardait pas ! Elle tenta de rester stoïque devant la réponse sèche du vieil homme.

— Je n’ai oublié personne. Je ne pense juste pas qu’il vaille la peine que je m’attarde à une… à quelqu’un qui ne finira pas la première semaine de cours !

Sous l’affront, les mains de Marie-Camille serrèrent la table devant elle. Tous les yeux étaient à présent tournés vers la petite femme. Elle respirait fort, trop fort, mais elle ne s’en souciait guère. Elle fixa le professeur à l’air rébarbatif de son regard fâché et répondit fermement :

— Je vois pas de quoi vous parlez, monsieur.

— Parce que vous voulez me faire croire que vos collègues accepteront de vous passer les sels chaque fois que vous vous évanouirez ? J’en doute.

Gabriel, installé aux côtés de son amie, voulut prendre sa défense, mais Marie-Camille ne lui en laissa pas le temps. Elle s’avança au-dessus de son pupitre, alors que les autres s’échangeaient des coups d’œil moqueurs.

— Vous saurez, monsieur Delamontagne, que j’ai pas l’intention de perdre connaissance. Jamais, ne vous en déplaise. Je suis ici pour rester. Mais soyez sans crainte, j’ai pas besoin de traitement de faveur. Vous pouvez continuer à donner votre cours sans vous soucier de ma présence. Ça fait très bien mon affaire !

L’homme vint pour répliquer, mais après l’avoir observée quelques secondes, il sembla juger que Marie-Camille n’en valait pas la peine. Il reprit donc son monologue, pendant que le jeune Gagné jetait un regard surpris à l’étudiante. Cette dernière l’ignora, préférant se concentrer sur le bocal qui venait d’être déposé devant elle. Malgré son air indifférent, il lui fallut beaucoup de courage pour garder ses yeux fixés sur le pied découpé qui baignait dans un liquide jaunâtre. L’odeur qui se dégagea du pot lorsque le professeur donna aux étudiants l’ordre de l’ouvrir fit frémir même les plus endurcis dans la salle.

— Bon, vous avez tous devant vous une partie de corps différente à des niveaux variables de putréfaction*. Si vous avez décidé de suivre cette formation, il est préférable que vous sachiez dès maintenant dans quoi vous vous aventurez. Bien sûr, messieurs, vous n’avez pas le cœur fragile. Certaines personnes, par contre, ne résisteront pas, soyez-en assurés.

Le vieux professeur à la dentition jaunie par la cigarette lança un regard perçant du côté de Marie-Camille, qui tenta de conserver un air digne. Gabriel, qui avait placé sa main sur son nez, à l’instar de la plupart des autres étudiants, eut un haut-le-cœur en voyant le « morceau » qu’avait reçu sa partenaire.

— Ouf, je me trouve chanceux, alors. Yark ! murmura-t-il, en scrutant la petite oreille qui baignait dans son bocal.

Il ferma les yeux et tira la langue. Marie-Camille faisait tout pour éviter de rendre son déjeuner sur la table devant elle. Surtout que l’ensemble de ses pairs suivaient attentivement tous ses faits et gestes. Les embaumeurs d’expérience ne semblaient guère désarçonnés par le contenu des bocaux disposés devant eux. Les néophytes, par contre, avalèrent leur salive en reportant leur attention sur le professeur, qui continua de parler.

Marie-Camille tenta de faire abstraction des émanations pestilentielles qui s’échappaient de son cadeau empoisonné. En regardant autour d’elle, la jeune femme se rendit compte que deux ou trois fanfarons avaient eux aussi blêmi à la vue du contenu de leur pot. Tout au long du discours soporifique du vieil homme, la future embaumeur serra ses doigts comme des pinces sur la table afin de tenir jusqu’au bout du cours. Lorsque enfin l’homme se tut, elle crut sa délivrance venue. Mais mal lui en prit, car il lui tendit une paire de gants de plastique et demanda :

— Maintenant, mademoiselle, je vous prie de bien vouloir sortir le contenu de votre bocal pour l’exposer à la vue de tous.

— Oh, ne vous inquiétez pas, ricana un grand maigre frisé du nom de Philémon Trudeau, on le voit très bien !

Le regard perçant de monsieur Delamontagne fit taire l’impertinent, qui rougit en reportant son attention sur les mains tremblantes de Marie-Camille. Celle-ci inspira profondément, avant de glisser ses doigts gantés dans le liquide de préservation pour sortir l’affreux pied, qu’elle déposa rapidement sur le papier ciré que lui pointait l’homme.

— Bien. Maintenant, qui peut me dire depuis combien de temps cette partie a été détachée du corps auquel elle appartenait ?

Tous gardèrent les yeux fixés sur l’infect pied, avant que Gabriel n’ose avancer une réponse :

— Au moins quelques mois ?

— Hum… une autre idée, quelqu’un ?

— Plus que ça. À mon avis, ça doit être le pied de Toutankhamon qu’on a là ! rigola Stéphane Gagné, en échangeant un regard rieur avec Marie-Camille, qui ne pouvait elle non plus retenir son amusement.

Monsieur Delamontagne ne partageait pas leur hilarité lorsqu’il remit de nouveau le jeune homme à sa place. Cette fois-ci, les choses furent bien claires : quiconque venait au Collège des embaumeurs pour s’amuser se verrait montrer la porte assez vite ! Après cette mise au point, plus personne n’osa se prononcer sur la chose et, lorsque la leçon se termina, nul n’avait fourni la réponse exacte à la question posée au début. Monsieur Delamontagne fit signe à Marie-Camille de remettre le pied dans le liquide, puis précisa sèchement :

— Ça fait exactement trois ans que ce morceau est détaché du corps du défunt. Bonne fin de journée.

Après cette première expérience en salle de classe, Marie-Camille se demanda si elle réussirait à passer à travers une année complète de pareilles expériences. S’il fallait que tous les enseignants la ciblent de cette façon, elle risquait de ne pas manger durant toute la durée de sa formation ! Elle avait suivi plusieurs cours sur l’anatomie lors de ses études pour devenir infirmière, mais ce matin, la jeune femme avait bien l’impression que le but premier du professeur avait été de décourager les étudiants les moins convaincus. Pourtant, rares étaient ceux qui venaient suivre la formation au Collège des embaumeurs sans avoir déjà un pied dans un salon. Ils étaient généralement fils, neveu ou frère d’un directeur funéraire.

C’est ce qu’en avaient conclu Gabriel et Marie-Camille, après la brève présentation faite en début de matinée.

— Tu penses que tous nos cours seront dans le même genre ? demanda la jeune femme à Gabriel, une fois qu’ils furent parvenus dans le corridor.

Le jeune homme haussa les épaules et se tassa pour laisser passer un groupe d’étudiants.

— Je me dis que ça ne peut pas être pire que le cadeau que t’a fait monsieur Delamontagne ! répondit-il en riant.

Marie-Camille souffla sur une mèche de cheveux qui s’était déplacée, avant de murmurer :

— En effet !

Les deux amis s’éloignèrent vers la sortie pour aller dîner à l’extérieur sous l’un des arbres géants qui magnifiaient le talus devant le pavillon. La femme prit une grande respiration dès qu’ils eurent mis les pieds dehors.

— On dirait que je retiens mon souffle depuis trois heures ! éclata-t-elle, en se dirigeant rapidement de l’autre côté du petit stationnement.

— Moi aussi ! Je ne peux pas dire que j’aie très faim… maugréa Gabriel, avec une grimace de circonstance.

Marie-Camille acquiesça, et les amis parcourent la courte distance en silence, chacun perdu dans ses pensées. Auraient-ils la force et la persévérance pour poursuivre leur parcours au Collège des embaumeurs ? Même si ce premier cours avait été pénible sur le plan olfactif, la jeune femme ne craignait pas le contenu des autres leçons. Elle se savait assez forte pour supporter les odeurs et la vue des cadavres. Mais elle se demandait si sa présence dérangerait autant dans quelques jours. Elle espérait de tout cœur que les autres futurs embaumeurs s’habitueraient à la côtoyer chaque semaine, car s’il fallait que les commentaires et les regards dénigrants se poursuivent toute l’année, Marie-Camille se demandait où elle puiserait la force pour résister !

— En tout cas, j’ai bien hâte de rencontrer les autres professeurs. On verra s’ils sont aussi rétrogrades que monsieur Delamontagne et monsieur Lalonde ! marmonna Marie-Camille, en tentant un sourire. Mais disons que pour l’instant, j’ai pas trop d’espoir !