CHAPITRE 6

Pendant les premières semaines de leur formation, Marie-Camille et Gabriel vécurent à plusieurs reprises des moments de découragement. La première parce que les enseignants et les autres étudiants la traitaient comme une sous-personne, et le second, parce qu’il se demandait si la médecine était un domaine pour lui, point à la ligne.

— Je n’ai jamais été passionné par le travail auprès des patients à l’hôpital, expliqua-t-il à Alice, un soir de la mi-octobre, alors qu’ils soupaient tous les deux chez Marie-Camille. Ça fait que j’ai pensé que je me plairais plus dans l’environnement mortuaire. C’est certain que j’apprécie les exposés sur les techniques de restauration même si je doute de mon talent en maquillage ! Mais disons que je n’apprends pas grand-chose de nouveau dans les cours de médecine ou d’anatomie. Et que dire de nos enseignants ! Me semble que ceux-ci sont encore plus ennuyants que nos sujets de travail !

Il éclata d’un rire bref et désabusé. Le jeune homme savait très bien que jamais son père n’accepterait un autre changement de carrière, sauf si ce n’était pour retourner à la pratique de la médecine. Marie-Camille, qui l’écoutait en brassant sa crème fouettée, hocha la tête pour lui donner raison.

— Sauf pour monsieur Buisseau. Il est moins pire que les autres, non ?

Gabriel approuva.

— Au moins, il n’a pas déjà un pied dans la tombe.

— Et son cours d’embaumement est tout de même intéressant, je trouve, continua la jeune étudiante, sans remarquer le regard curieux de son ami.

Elle allait continuer à vanter les mérites de l’homme lorsque Gabriel fit une blague qui la fit rougir :

— Dis donc, je n’avais pas remarqué qu’il était si fascinant ! Je vais m’y attarder au prochain cours, promis !

— Arrête, idiot ! Au moins, siffla Marie-Camille sèchement, pour changer de sujet, toi, on te demande ton avis sur à peu près tout. Moi, c’est comme si j’étais invisible. As-tu entendu le professeur Berger hier matin quand il a dit : « Bon comme personne d’autre ne semble savoir la réponse, je vais devoir vous écouter, mademoiselle Gélinas » ? Le pire, c’est que je suis bonne, en plus. Vraiment bonne, hein Gabriel ?

En disant ces paroles, la femme renifla pour éviter de laisser couler ses larmes. Le jeune homme hocha la tête :

— Je dirais que tu es vraiment la meilleure pour l’instant. C’est certain que ça dérange encore plus. Ils auraient bien aimé que tu pleurniches ou que tu t’évanouisses.

— JAMAIS ! lança Marie-Camille sur un ton dramatique. Plutôt mourir !

Elle continua à raconter à Alice différentes interventions auxquelles elle avait eu droit de la part des enseignants et des autres étudiants.

— Dans le cours de médecine, quand le docteur Marcoux a admis que j’avais raison, on aurait dit qu’il avait avalé un gallon de poison. Je suis rendue que j’apprends toutes mes notes de cours par cœur pour être certaine de pas me faire crucifier sur la place publique !

Un hoquet d’étonnement s’échappa de la gorge d’Alice, qui demeurait pratiquante, malgré les soubresauts de son existence. Elle n’avait jamais entendu son amie s’exprimer ainsi, Marie-Camille fréquentant elle aussi l’église assez assidûment. La rousse se leva en titubant légèrement, elle qui avait abusé du vin que son amie leur avait servi. Avec son grand cœur, elle s’approcha pour prendre cette dernière dans ses bras. Les deux femmes restèrent enlacées quelques secondes, puis Alice plaqua un bec sur la joue de l’autre.

— Moi… je vais aller leur… leur dire qu’ils sont… méchants ! grogna Alice d’une voix hésitante. Ces maudits universitaires attardés ! Ils… savent pas le bijou que tu es, ma belle Marie !

Elle laissa échapper un rot, avant de s’excuser en riant. Gabriel, de sa place, laissa ses yeux errer sur les deux amies. La plus jeune, studieuse, réfléchie et enjouée, et la seconde, au comportement parfois erratique et plus impulsif. Il se demandait souvent comment il se faisait qu’elles s’entendaient si bien. Même s’il ne voyait pas Alice autant que Marie-Camille, l’homme savait qu’elle aimait bien faire la fête. De plus, les rares fois où ils avaient abordé le sujet de leurs familles respectives, la rousse avait vite esquivé le sujet, en mentionnant seulement que son jumeau était bien différent d’elle. Gabriel avait appris de la bouche de Marie-Camille que les parents d’Alice étaient décédés plus de dix ans auparavant, alors qu’elle avait tout juste vingt ans. Il éprouvait parfois de la pitié envers la femme, qui semblait en quête d’affection. Marie-Camille repoussa gentiment Alice, en lui donnant un bec sur le bout du nez.

— Je pense que tu as assez bu, ma chère ! Une chance que tu habites juste en dessous !

La grande rousse éclata d’un rire un peu niais et rejoignit Gabriel pour l’enserrer dans ses bras à son tour. Elle posa sa tête sur son épaule et appuya sa poitrine voluptueuse contre le torse du jeune homme. Ce dernier déglutit, mal à l’aise devant de telles démonstrations d’affection, et il lança un appel à l’aide muet à Marie-Camille, qui s’approcha, avec son dessert prêt à servir.

— Allez, Alice, laisse-le tranquille !

— Quoi ? Je suis certaine qu’il aime ça, avoir des câlins. Hein, mon beau Gabriel ?

Avant que l’interpellé ne puisse répondre, Alice pencha sa tête vers l’avant pour plaquer ses lèvres pleines sur celles entrouvertes de l’homme. Abasourdie, Marie-Camille resta stoïque deux secondes avant de réagir.

— Voyons Alice, contrôle-toi un peu !

Gabriel repoussa brusquement sa chaise pour s’éloigner de cette étreinte subite. Ses yeux noirs fixaient Alice, qui riait innocemment en le regardant, d’un air amusé. C’était la première fois que Marie-Camille, plus pudique que son amie, la voyait agir ainsi en sa présence. Pour se donner une contenance, Gabriel replaça sa kippa sur le dessus de sa tête, puis il lissa sa barbe. Il se sentait tiraillé entre sa foi et son corps, qui répondait intuitivement aux caresses d’une femme. Alice haussa ses épaules dénudées par deux trous formés sur le dessus de son chandail rose et se glissa jusqu’à la porte du petit appartement.

— Bon, vous… vous êtes trop ennuyants, je vais me trouver d’autres amis !

— Voyons donc, Alice, arrête de dire des niaiseries ! Viens prendre ton dessert puis un grand café. Ça devrait te remettre les idées en place.

Gabriel s’était placé devant la fenêtre et préférait ne pas se mêler de la conversation. Il n’était pas amoureux d’Alice. Par contre, chaque fois qu’il sentait l’odeur un peu florale de sa chevelure, il sentait monter en lui une poussée de désir, qu’il se devait d’éteindre du mieux qu’il le pouvait. Âgé de vingt-cinq ans depuis une semaine, il était encore vierge, et n’aurait certainement pas de relation sexuelle avant de se marier. Quand il observait les liens qui existaient entre les autres hommes de son âge, surtout les Québécois d’origine, et les femmes, il s’apercevait bien que le fait de n’avoir jamais connu les émois d’un premier vrai baiser en faisait un être à part. Il aurait préféré ne pas avoir à côtoyer Alice et s’éviter ainsi de telles tentations. Toutefois, comme il s’agissait de la meilleure amie de Marie-Camille, leurs contacts étaient inévitables. Il la regarda donc s’éclipser par la porte avec un grand soulagement.

— Au revoir, cher Gabriel ! cria-t-elle en rigolant.

Le jeune homme n’eut pas le temps de répondre qu’elle avait refermé bruyamment. Marie-Camille sourit à son ami, en secouant sa tête frisottée.

— Je te dis, elle, c’est pas un cadeau ! Je suis désolé, Gabriel !

— Pas de ta faute, voyons. Bon, on fait la vaisselle avant le dessert ? répondit l’homme pour éviter de s’attarder sur la question.

— Bonne idée ! En tout cas, j’espère juste qu’elle va se coucher aussitôt qu’elle sera rendue chez elle. Je me demande même si on aurait pas dû l’accompagner dans l’escalier ! Si madame Vadeboncœur la croise comme ça, je vais en entendre parler pendant des semaines !

Marie-Camille fit un clin d’œil moqueur à Gabriel, puis entreprit de remplir son évier d’eau bouillante.

Alice avait changé d’idée, une fois la clé de son appartement glissée dans la porte.

— Fait trop beau, je vais marcher un peu… marmonna-t-elle, en replaçant son chapeau cloche sur sa chevelure indisciplinée.

Mettant son sac en bandoulière, elle entreprit de descendre les marches qui la menaient vers l’extérieur de l’immeuble à logements de la rue de la Roche. La soirée était encore jeune, elle trouverait bien quelque chose à faire pour s’occuper l’esprit ! Une fois sur le trottoir, elle leva la tête et observa durant quelques secondes la lumière émanant du salon de son amie. Elle supposait que Marie-Camille et Gabriel discutaient encore de leur formation, et ses paupières se gonflèrent de larmes. Elle se sentait vide à l’intérieur. Pourtant, elle désirait seulement être aimée, même si son attitude désinvolte pouvait parfois laisser présager le contraire.

« Ils sont chanceux, quand même, de partager une telle passion », pensa-t-elle avec envie.

Un coup d’œil à droite, puis vers la gauche, la décida. Les rues de la ville se vidaient tranquillement, et Alice aimait bien les sillonner en réfléchissant à ce que pourrait être son avenir. Elle profita de l’anonymat que lui procurait la noirceur pour sortir une cigarette de cannabis de son sac à main. Se glissant dans une ruelle déserte, elle s’empressa de l’allumer, avant de la fumer rapidement. La femme courait le risque d’être arrêtée si un passant en reconnaissait l’odeur et en informait les autorités.

— Tant pis, marmonna-t-elle. Qui n’ose rien, n’a rien ! De toute manière, qui saurait faire la différence entre la fumée d’une vraie cigarette et celle-ci ?

Elle jeta le mégot sur le sol, décolla son dos du mur de briques sur lequel elle s’était appuyée et tenta de sortir dignement de la ruelle.

Le puissant sentiment d’injustice qui montait en Marie-Camille depuis le début de l’automne culmina le 9 novembre. Même si elle tentait de paraître neutre au collège, le soir, dans son lit, elle rageait et pleurait de plus en plus souvent. Quand elle parlait à son père, la jeune femme réussissait à cacher son désarroi, même si celui-ci la questionnait habilement.

— Tout va bien, papa, je te le dis.

— Ah bon ? Je suis surpris que les hommes de ton programme soient si accueillants.

— En fait, ils me parlent peu. Mais ça me va ainsi. De toute manière, j’ai mon ami Gabriel à mes côtés, et ça me suffit.

Lorsque Florie se tenait proche de son frère, afin de prendre à son tour le téléphone pour jaser avec sa nièce, Marie-Camille et son père discutaient de choses et d’autres, sans mentionner la formation d’embaumeur que suivait la jeune. Car malgré toute sa bonne volonté, cette dernière n’avait toujours pas réussi à avouer à sa tante le métier qu’elle apprenait. Pourtant ce n’était pas faute de vouloir !

— Je fige chaque fois que je viens pour lui en parler, avait-elle expliqué à sa tante Adèle, qui l’incitait à se débarrasser de ce fardeau.

— Je comprends, Mimi. Je connais assez ma sœur pour savoir que sa réaction risque d’être explosive. Mais j’ai peur que ce soit bien pire quand elle apprendra que nous le savions tous depuis quelques mois.

Marie-Camille préférait étaler dans le temps ses appels à Sainte-Cécile, plutôt que de courir le risque de tomber sur sa tante lorsqu’elle téléphonait. Elle s’en voulait d’obliger son père à mentir de la sorte.

— Si tu veux, je vais lui en parler, moi, avait-il proposé, la semaine précédente. Parce qu’il vaudrait mieux qu’elle soit au courant quand tu viendras nous voir dans le temps des fêtes, ma chérie !

— Non, non, papa. C’est à moi de le faire. Et je le ferai bientôt, promis.

Pourtant, même si la réaction éventuelle de Florie tracassait Marie-Camille, il n’en demeurait pas moins que l’attitude de ses enseignants et de ses pairs était bien plus préoccupante pour la jeune femme. À ce sujet, elle ne s’était confiée à personne, mais elle savait que Gabriel était inquiet.

— Si tu veux que j’aille avec toi voir le directeur, lui avait-il offert, le matin même, ça me ferait plaisir.

Marie-Camille avait secoué sèchement la tête. Elle savait qu’il lui fallait endurer les moqueries et l’indifférence pour prouver que sa place se trouvait bien au sein de cette cohorte d’hommes, tous plus archaïques de pensées les uns que les autres.

En cette soirée sombre et grise, la pauvre était assise sur son divan, les genoux repliés contre son torse, et elle pleurait à chaudes larmes.

— J’en ai assez, murmura-t-elle, en prenant Israël à témoin. Je me vois toujours reléguée à la dernière rangée. On me demande jamais mon avis, puis la seule raison pour laquelle on m’adresse la parole, c’est pour me dire des niaiseries comme ce matin.

Quand l’enseignant avait soulevé le drap qui couvrait le corps décharné d’un vieil homme, pour la première fois depuis le début de leur formation, les étudiants avaient tous eu un petit rire nerveux. L’excitation avait été à son comble à l’idée qu’enfin, ils plongeraient dans les entrailles d’un véritable défunt. Depuis septembre, ils avaient tâté et manipulé différentes parties d’un corps humain. Ils en avaient vu au complet, mais n’avaient pas encore touché ni embaumé de corps. La fébrilité était dans l’air depuis le début de la semaine, lorsque le professeur les avait avisés que lors du prochain cours, ils commenceraient à mettre en pratique la théorie apprise au cours de l’automne. Monsieur Buisseau s’était retourné pour prendre la boîte contenant les masques chirurgicaux et la déposer sur la table près de lui. C’est ce moment qu’avait choisi le grand dadais de Philémon Trudeau pour s’approcher de Marie-Camille et lui chuchoter :

— Tu pourrais peut-être lui mordre l’orteil comme dans le temps des croque-morts* ? Tout d’un coup qu’il est encore vivant ! Me semble que tu pourrais te dévouer pour la cause, hein, la belle ?

La jeune femme aurait voulu le tuer sur place et l’envoyer rejoindre la dépouille sur la table. Elle s’était plutôt pincé la main très fort pour s’empêcher de le gifler de toutes ses forces et avait répliqué, entre ses lèvres pincées :

— Dégage !

Le maigrichon s’était écarté en riant et s’était caché derrière un autre étudiant, avant de placer le masque sur sa bouche et son nez. Marie-Camille avait rajouté, en tournant la tête vers lui :

— Vous êtes vraiment innocent, monsieur Trudeau !

Malheureusement, le professeur Jean-Luc Buisseau avait levé la tête au même moment et l’avait fixée froidement. C’était un homme au teint basané et au regard expressif. Depuis le début de l’année, il s’agissait du seul enseignant qui ne l’avait pas dépréciée. Une fois, il l’avait même interrogée longuement sur ses connaissances en matière de liquides de conservation. Marie-Camille appréciait donc son cours, dans lequel elle se sentait mieux acceptée. Parfois, le quadragénaire posait ses yeux un peu trop longuement sur le visage concentré de la jeune étudiante et celle-ci ressentait un trouble qu’elle n’arrivait pas à expliquer. Et voilà qu’à cause de Philémon Trudeau, elle avait attiré l’attention non désirée du formateur.

— Si vous n’êtes pas intéressée ou trop dérangée par la procédure, mademoiselle Gélinas, vous pouvez toujours quitter la pièce.

Marie-Camille avait balbutié :

— Non, non, c’est pas le cas, c’est juste que…

L’homme ne l’avait pas laissée terminer sa phrase et avait repris sa place, sans plus un regard pour la perturbatrice. La jolie blonde s’en était voulu de s’être laissé ébranler ainsi. L’enseignant, à la moustache bien taillée et aux cheveux poivre et sel élégamment placés, avait toujours été assez poli avec elle. C’était la première fois qu’il lui parlait aussi sèchement. Stéphane Gagné, qui avait tenté de la charmer durant tout le mois de septembre, s’était à présent acoquiné avec l’étudiant Trudeau pour lui faire des misères. S’il ne pouvait la fréquenter, il préférait la faire damner !

En se remémorant sa matinée, les yeux baissés sur Israël, Marie-Camille essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues. Elle avait éprouvé un malaise tout le long du cours, non pas à cause de la dépouille qui leur était présentée, mais plutôt parce qu’elle avait senti le regard scrutateur de l’enseignant posé sur elle. Quand la femme s’était avancée enfin pour toucher la rigidité cadavérique à son tour, les yeux de tous les hommes l’avaient fixée. Marie-Camille avait regardé Gabriel, qui lui avait souri pour l’encourager.

— Pour confirmer la mort, vous devez observer deux groupes de signes. Sauriez-vous nous en nommer un, mademoiselle Gélinas ? avait demandé Jean-Luc Buisseau en pointant le défunt.

Encore une fois, des ricanements goguenards avaient suivi la question du professeur.

— Messieurs ! Silence ! avait tout de même avisé l’enseignant, en faisant un signe de la main vers son étudiante.

Marie-Camille avait beaucoup lu sur la mort et le métier d’embaumeur avant même de s’inscrire au collège. Elle avait ensuite étudié avec assiduité toutes les leçons enseignées depuis le premier jour de classe. Elle avait donc puisé dans ses souvenirs, déplacé le masque pour libérer sa bouche et dit, sur un ton légèrement vacillant, en replaçant ses lunettes qui glissaient sur son nez :

— Évidemment, il y a l’arrêt du cœur, le refroidissement du corps… heu… la pâleur…

Elle n’avait pu poursuivre, car un commentaire désobligeant sur son aspect physique l’avait figée sur place.

— J’ai l’impression que mademoiselle Gélinas a l’allure d’une morte, non ?

En cette journée d’automne, Marie-Camille avait perdu le peu de bronzage que sa peau pouvait absorber en l’espace d’un été. La jeune femme rougissait, puis redevenait blanche, sans passer par l’étape habituelle d’un hâle doré. Ce qui l’avait toujours bien fait rire. Puis, voilà que durant quelques secondes, ce qu’elle n’avait jamais considéré comme un défaut de son apparence lui était reproché.

Elle avait fermé les yeux une fraction de seconde trop longtemps et l’ambiance dans le laboratoire s’était alourdie. Lorsqu’elle les avait rouverts, Marie-Camille avait vu dans le regard de plusieurs la confirmation qu’ils attendaient depuis le début du mois de septembre : une femme n’était pas faite pour ce métier, comme si, devant la mort, elle perdait tous ses moyens. Monsieur Buisseau avait-il eu pitié d’elle ? Avait-il voulu la sauver des fauves ou tout simplement la remettre à sa place ? Toujours est-il que l’homme avait baissé son masque chirurgical à son tour et avait poursuivi, à la place de la jeune femme.

— Il y a aussi des signes positifs de la mort : raideur, lividité et refroidissement du corps.

Marie-Camille avait reculé à l’arrière de la salle et avait secoué son bras lorsque Gabriel avait voulu la réconforter. Même si l’affront était subtil, elle avait eu l’impression que l’homme, qui était l’un des plus influents de la province en ce qui avait trait à la corporation, l’avait désavouée devant tous. Elle se sentait discréditée devant ses pairs, qui la toisaient à présent d’un air goguenard. Monsieur Buisseau était l’un des dix directeurs, membres réguliers de la corporation, qui en administraient les affaires. Pendant le reste de la journée, elle avait entendu les remarques, les blagues sur son manque de connaissances et sa faiblesse lorsqu’elle était placée devant une dépouille.

Alors, depuis son retour dans son appartement, elle broyait du noir et se demandait si elle devait poursuivre sa formation. Pour la première fois depuis son inscription, Marie-Camille remettait en doute le bien-fondé de sa décision. Et si elle s’astreignait à tout cela pour rien ? Si aucun salon funéraire n’était disposé à l’embaucher par la suite ? Jetant un regard las sur son assiette de spaghettis qui refroidissaient sur la table du salon, la jeune femme sursauta lorsque la sonnerie du téléphone se fit entendre.

Peu désireuse de discuter, Marie-Camille laissa sonner longtemps. Cela devait être Gabriel, qui voulait la réconforter. Mais elle ne voulait parler à personne, pas même à lui. L’interlocuteur se lassa et la sonnerie se tut… durant deux minutes. Le même manège se répéta trois fois avant que la jeune femme ne soupire et ne s’empare de l’appareil à ses côtés.

— OUI !

Elle écouta quelques secondes la personne au bout du fil, avant de réaliser la portée des mots prononcés.

— Comment ça, à l’hôpital ? Pourquoi personne m’a informée avant ?

En parlant, Marie-Camille sauta sur ses pieds et glissa ceux-ci dans ses pantoufles de laine. Elle repoussa distraitement Israël, qui tentait de s’emparer d’un morceau de fromage trônant dans son assiette, puis laissa tomber, trop perturbée par les paroles entendues.

— OK, mais mononcle, elle va être correcte, hein ?

La voix de Laurent prit un ton hésitant. L’homme de quarante-sept ans, qui vivait toujours à la maison familiale, avec sa sœur aînée et son frère, n’avait jamais été très volubile. Il n’avait pas parlé directement à Marie-Camille depuis son installation à Montréal, se contentant des nouvelles données par Édouard ou Florie.

— Bien je pense que oui, répondit-il, en hésitant un peu. Mais, tu sais moi… En tout cas, j’essaye de rejoindre Adèle depuis hier soir, puis comme j’y arrive pas, je me suis dit que toi, tu pourrais peut-être aller chez elle ?

— Oui, oui. Elle doit être chez Jérôme, marmonna Marie-Camille. Comment ça se fait que matante Florie soit tombée ? Veux-tu bien me dire ce qu’elle a fait ?

Laurent entreprit de relater l’accident de sa sœur aînée, qui avait trébuché dans l’escalier extérieur de la maison.

— Elle a dit qu’il y avait sûrement des cochonneries qui l’ont fait glisser, grommela Laurent, mais je pense pas, moi ! Elle doit passer le balai dix fois par jour dans ces marches-là ! Même en hiver ! Je pense plus qu’elle a été distraite. Elle devait regarder une machine qui passait sur le chemin pour voir c’était qui.

Marie-Camille connaissait bien sa tante et savait que rien ne la ferait changer d’idée. Jamais elle n’admettrait que sa chute pouvait avoir été causée par sa faute. Elle promit à Laurent de passer le message à Adèle.

— Papa serait pas avec toi, mononcle ? demanda-t-elle aussi avec espoir.

Si Édouard était à la ferme, il aurait sûrement plus de détails. Puis, entendre la voix de son père lui ferait du bien, en cette fin de journée morose. Mais elle déchanta bien vite.

— Bien non, il est allé avec Florie. C’est lui qui a passé la nuit à l’hôpital avec elle. Moi, il fallait que je m’occupe des vaches. Ça fait que je l’ai appelé quand elle est tombée et il a fermé la beurrerie plus tôt.

— Tes vaches auraient pu rester toutes seules une couple d’heures, mononcle, franchement !

Marie-Camille avait momentanément oublié ses préoccupations précédant l’appel. Elle aimait beaucoup Laurent, même si elle le trouvait assez étrange, avec cette obsession qu’il avait de ses animaux. L’homme n’avait jamais été marié lui non plus, quoiqu’il aurait probablement pu le faire, comme son père, ou avoir une fréquentation, comme sa tante Adèle. Mais la jeune femme avait toujours senti qu’une grande partie de ce qui constituait le blond costaud resterait mystérieuse. Petite, elle l’avait longtemps suivi pas à pas, jusqu’au moment de partir pour le collège de Saint-Jovite. Son oncle était patient et aimait avoir la petite à ses côtés, car elle le distrayait de ses angoisses face à sa vie. Marie-Camille savait bien qu’il n’aimait pas l’idée de quitter le village de Sainte-Cécile, mais pour une fois, il aurait pu conduire jusqu’à l’hôpital. Sur un ton bourru, Laurent répondit :

— Bof, de toute manière, Florie trouve que je conduis mal !

— Pfff, quelle surprise ! marmonna Marie-Camille. Écoute mononcle, je rejoins Adèle et je lui demande de te rappeler. Je suis certaine qu’elle va vouloir descendre au village.

— Oui, oui. Si je réponds pas, c’est juste parce que…

— Tu vas être dans la grange ou dans l’étable ! Je le sais !

Marie-Camille salua Laurent et raccrocha. Elle sortit son petit calepin et s’empressa d’appeler chez l’amoureux de sa tante Adèle. Comme elle l’avait bien deviné, cette dernière s’y trouvait.

— Marie ? Tout va bien ? Qu’est-ce qui se passe ?

— C’est Florie. Elle est tombée et a passé la nuit à l’hôpital !

— Oh non !

— J’ai parlé avec mononcle Laurent. Les dernières nouvelles sont les suivantes : un pied cassé, un coude foulé et une grosse ecchymose sur le côté du visage. Ils attendaient des nouvelles d’une radiographie pour être certains qu’il y a pas de blessures internes.

— Hé misère ! Pauvres Laurent et Édouard ! Elle sera pas du monde !

— En effet. Mais pauvre matante aussi ! Avec son poids, ce sera pas évident de se déplacer sur un plâtre. Et elle doit souffrir !

— Il va bien falloir qu’on aille à Sainte-Cécile bientôt, conclut la femme, sans laisser le temps à l’autre de répliquer.

Adèle termina l’appel en promettant à sa nièce de la rappeler dès qu’elle aurait joint son père.

La décision n’avait pas été facile à prendre, mais Marie-Camille savait qu’elle n’avait pas le choix. Intimidée, elle alla cogner à la porte du directeur du collège le lendemain matin, juste avant le premier cours de la journée. Quand la secrétaire lui fit signe d’entrer dans la pièce austère, la pauvre n’en menait pas large. Pourtant, le sourire rassurant du sexagénaire la ravit et elle prit place devant lui comme il le lui proposait, un peu moins crispée. Marie-Camille n’eut pas le temps de parler que l’homme demanda :

— Alors vous êtes arrivée à la même conclusion que nous tous, mademoiselle Gélinas ?

La jeune cessa de sourire et replaça méthodiquement ses gants de cuir sur ses genoux. Elle releva la tête et murmura :

— Pardon ?

— Vous avez finalement constaté que le cours n’était pas pour vous, j’imagine ? J’ai entendu parler de votre… malaise lors du cours d’embaumement d’hier matin.

Marie-Camille sauta sur ses pieds, offusquée. Elle ne prit même pas la peine de ramasser ses gants tombés au sol.

— Mais pas du tout, monsieur ! Et je n’ai pas eu de malaise, comme on vous l’a faussement rapporté. J’ai répondu à une insulte, comme je le fais chaque semaine depuis le mois de septembre. Mais ça, j’imagine que personne ne vous en a parlé ?

Le sourire de l’homme s’effaça aussitôt. Il passa une main sur sa tête chauve et grogna, sans répondre à la question de Marie-Camille :

— Alors que voulez-vous ?

— Vous demander une faveur.

— Une faveur ? Vous voyez bien que vous n’êtes pas taillée pour ce programme ! Que désirez-vous ? Une bouteille de parfum pour vaporiser vos poignets avant les embaumements ? Une chaise pour vous reposer en cas de faiblesse…

Marie-Camille fronça les sourcils devant tant de mauvaise foi. Elle releva son menton volontaire et articula froidement :

— Simplement une permission afin de m’absenter pour la journée de demain, vendredi.

— Vous devez aller faire les magasins ? demanda le directeur sur un ton ironique.

De plus en plus outrée par cette mauvaise volonté démontrée par le responsable du collège, l’étudiante inspira, afin de prendre le temps de lui répondre, tout en restant respectueuse :

— Vous savez très bien, monsieur Lalonde, que je ne suis pas ce genre de femme.

— Ah bon ? Je croyais que toutes l’étaient !

— Eh bien non ! Si je vous demande une telle permission, c’est simplement pour me rendre au chevet de ma tante, qui s’est blessée. Elle a subi une fracture importante, et comme c’est la femme la plus importante de ma vie…

— Très gentil pour votre mère !

— Ma mère est morte lorsque j’avais six mois, monsieur. Pas que ce soit de vos affaires, par contre !

Marie-Camille en avait assez ! Déterminée à ne pas se laisser intimider par cet homme condescendant, elle termina sa demande.

— Si vous refusez, je viendrai en cours demain, mais cela m’obligerait à prendre le train de nuit plutôt que de faire la route avec une autre parente. Si vous craignez que les autres étudiants ne le voient comme un passe-droit…

Marie-Camille laissa sa phrase en suspens avant de poursuivre, sur un ton insidieux :

— … comme lorsque monsieur Gagné s’est absenté deux jours, la semaine passée, je pourrai expliquer la situation à mes collègues de classe.

Le directeur se leva à son tour et posa ses larges mains sur le dessus de son bureau de bois. Offusqué, l’homme éprouvait de la difficulté à parler tant il était en colère :

— Monsieur Gagné n’a pas obtenu de traitement de faveur, jeune femme ! Il était malade.

— Ah bon ? Pourtant, il semblait en grande forme mercredi.

Regrettant ses paroles impulsives, Marie-Camille voulut les rattraper :

— Je ne doute pas de sa sincérité. Toutefois, ce que je voulais dire, c’est que je ne m’attends à aucune faveur de votre part. Juste à un peu de bienséance. Ma tante est souffrante. Je voudrais simplement être rassurée sur son état de santé. Ah et puis, laissez faire, je prendrai le train de nuit ! Merci de votre écoute.

Marie-Camille se pencha, ramassa prestement ses gants et s’élança vers la porte pour cacher sa rage. Alors qu’elle tournait la poignée, le directeur donna son accord d’un ton froid.

— Prenez votre journée, mademoiselle. Arrangez-vous toutefois pour vous faire expliquer la matière que vous aurez manquée.

— Vous en êtes certain ? Je ne voudrais pas vous mettre dans l’embarras, répondit Marie-Camille, en tentant de ne pas adopter un ton ironique.

— Certain.

Même si elle savait que l’accord avait été donné à contrecœur, l’étudiante n’en avait cure. Au moins, elle pourrait visiter Florie. Dans les moments malheureux, la famille Gélinas se retrouvait pour panser les plaies des moins chanceux. Dans ce cas-ci, l’aînée méritait bien que sa sœur et sa nièce se déplacent pour aller la réconforter. Après tout, Florie en avait pris soin comme une mère, même si, parfois, son jugement était plus fort que la raison.

« Il me reste juste à trouver quelqu’un pour prendre soin d’Israël pour trois jours », pensa la femme en grimpant dans son autobus à la fin de sa journée de cours.