Depuis que Gabriel avait commencé sa formation, ses parents semblaient de mieux en mieux accepter son nouveau plan de carrière. Le jeune homme était donc plus détendu à la maison. Un soir du début du mois de mars, quand on sonna à la porte, un peu après la fin du souper familial, sa mère Maria l’enjoignit d’aller ouvrir.
— Bonsoir, Gabriel.
— Bonsoir, monsieur Chelli, répondit le barbu avec surprise.
Le collègue de son père se tenait sur le balcon, avec son épouse et ses filles. Il les invita à pénétrer dans la maison, avant de dire :
— Je vais prévenir mon père.
Mais Gabriel n’eut pas le temps de retourner dans la salle à manger ; Edmond avait surgi derrière lui, la main tendue.
— Bienvenue, mon cher David. Nous sommes heureux que vous puissiez vous joindre à nous pour le café.
Les parents de Gabriel le regardaient en souriant avec affection. Le pauvre, qui se sentait pris en embuscade, n’eut d’autre choix que de saluer poliment leurs invités, qui venaient de faire irruption chez eux.
— Et voici notre fille aînée Béthanie, présenta l’homme de haute taille.
Cette dernière, qui avait la jeune vingtaine, pencha légèrement sa tête frisée noire pour saluer Gabriel. Il fit de même, tout en se disant que sa soirée d’étude venait sans doute de tomber à l’eau.
Le jeune homme tenta de cacher sa déception. Il était déjà 19 heures et il ne pourrait s’éclipser du salon sans avoir l’air impoli. Or, Gabriel ne montra pas sa contrariété et sourit à son tour aux visiteurs.
Béthanie Chelli était de la même taille que lui. Mince, avec des traits fins, sa bouche trop grande détonnait un peu dans son visage pâle. Depuis leur présentation, elle gardait les yeux baissés sur ses mains, et Gabriel échappa un soupir discret. La soirée serait longue. Quant à l’autre fille Chelli, Myriam, elle devait être âgée d’une quinzaine d’années, et semblait encore plus timide que Béthanie.
Ses sœurs cadettes Mazal et Kayla étaient chez leur fiancé respectif et ne devaient revenir qu’à 21 heures. Gabriel souhaita de tout son cœur qu’elles reviennent un peu plus tôt, afin de le remplacer auprès de la visite. L’étudiant mit de côté sa frustration et s’intéressa à la discussion qui avait lieu entre son père et monsieur Chelli lorsqu’il entendit le nom de René Lévesque. La veille, au collège, plusieurs étudiants avaient fait part de leur étonnement face à l’arrivée de ce nouveau joueur sur la scène politique.
— Je n’aime pas ce qu’il représente, exprima David Chelli, en déposant sa tasse de café sur la nappe blanche.
— Pourtant, j’ai regardé son entrevue à la télévision la semaine dernière et je pense que l’homme a des qualités indéniables. Il désire redonner aux francophones la place qui leur revient dans la province, répondit Edmond, en remerciant du regard son épouse, qui déposait un plateau de biscuits au centre de la table. Il a même tenté de rassurer la communauté à Ahuntsic, la semaine dernière*. Il a bien précisé sa pensée : qu’un individu soit d’origine anglaise, italienne ou juive, s’il est un Québécois, il a les mêmes droits que les francophones de souche.
— Hum, je ne sais pas. Quand j’entends les discours sur l’importance de redonner aux francophones leur place, je suis toujours inquiet.
Le silence dura quelques secondes avant que Gabriel ne décide de se mêler à la conversation.
— Vous saviez que c’est un ancien journaliste ? informa-t-il ses interlocuteurs. Il a même été correspondant de guerre. C’est d’ailleurs un des premiers à être entré à Dachau*.
Sachant que le sujet des camps de concentration n’était jamais approprié, Gabriel se sentit rougir comme un enfant devant le regard courroucé de son père. Sa mère tenta aussitôt de changer de sujet. Elle posa sa main sur celle de son époux et se tourna vers leurs jeunes invitées :
— Alors, Béthanie, parle-nous un peu de ton travail avec la Croix-Rouge.
— Oui, madame. Je m’occupe de recruter des bénévoles.
— Aimes-tu cette occupation ?
— Oui, madame.
Un peu embêtée par le manque de coopération évidente ou la gêne importante de la jeune femme, Maria lança un appel à l’aide muet vers son mari. Mais ce fut David Chelli qui réagit le premier :
— Voyons, Béthanie, élabore un peu, veux-tu ?
Alors, la jeune femme releva la tête et, pour la première fois, plongea son regard noir dans celui de Gabriel, qui crut y voir une lueur de colère. Elle replaça le châle pâle qui recouvrait ses épaules et dit d’une voix plus forte :
— J’y travaille trois jours par semaine, madame. J’aime beaucoup la gestion des banques de sang. Depuis quelques semaines, la ville de Québec a aussi sa propre réserve. Ce qui fait que maintenant, le service de transfusion sanguine est complet à l’échelle du pays.
La conversation se poursuivit durant quelques minutes sur le même sujet. Chaque fois que Béthanie prenait la parole, son père l’encourageait du regard et sa mère, toute menue, souriait avec fierté. Seule Myriam semblait détachée de la conversation, qu’elle trouvait trop sérieuse. Elle mangeait un biscuit du bout des lèvres en posant ses yeux sur les autres convives, sans s’y attarder. Au bout d’une quinzaine de minutes, Edmond se tourna vers son fils et lui demanda sur un ton ferme :
— Tu pourrais montrer à Béthanie notre collection de toiles, mon garçon.
— Bien sûr, Myriam vous accompagnera, compléta Maria, en faisant ainsi comprendre à tous que le jeune couple ne serait pas seul.
À ce moment, Gabriel jeta un regard vers son père et comprit ses intentions. Béthanie Chelli était chez lui ce soir dans le but de créer un premier contact avec un homme en âge de se marier. Ce n’était pas la première fois que ses parents tentaient de le diriger vers une jeune femme afin de les réunir. À chacune des autres occasions, il avait déjoué les tentatives en prétextant ne pas avoir le temps de se consacrer aux jeunes filles, avec ses études de médecine. Quant à Béthanie, ni son père ni sa mère ne l’avaient avisée de leur souhait. Furieux, Gabriel se leva de table en repoussant brusquement sa chaise, qui percuta le mur. Tous les yeux se tournèrent vers lui.
— Je m’excuse, marmonna-t-il, je reviens.
Sans un autre mot, il sortit de la salle à manger et grimpa l’escalier deux marches à la fois. Il se pressa dans sa chambre et inspira profondément à plusieurs reprises pour retrouver ses esprits. Même s’il savait que ses parents voulaient qu’il épouse une jeune Juive de bonne famille, il ne pouvait empêcher cette colère de gronder en lui. Un regard jeté par la fenêtre, où une pluie forte venait de débuter, lui donna envie de s’enfuir. S’il avait pu se rendre au salon en toute discrétion, Gabriel aurait téléphoné à Marie-Camille pour lui demander conseil. Mais ce n’était pas une possibilité. Alors, il reprit le contrôle de son corps, releva sa tête, y replaça sa kippa grise et alla retrouver les deux familles. Il ferait ce qu’il pourrait pour passer à travers cette soirée sans être trop désagréable. Après tout, Béthanie Chelli ne devait pas faire les frais des projets de leurs parents respectifs.
— Le jour où je me marierai, murmura le jeune homme en descendant l’escalier, c’est parce que j’aurai trouvé la femme qu’il me faut. Juive ou non !
Gabriel aurait voulu avoir le courage d’affronter ses parents sur ce sujet, mais il savait que ce n’était pas le moment. Alors, il releva ses épaules, replaça sa chemise dans son pantalon et prit un air neutre. Il rejoignit le groupe dans le salon et évita le regard inquiet de sa mère. Au fond de lui, Gabriel savait que la tradition des mariages arrangés par les parents ne passerait pas tout droit devant lui. Il ne pourrait y échapper encore très longtemps…
Malgré ses études et son travail, Marie-Camille décida de tenter une nouvelle réconciliation avec Alice au début du mois d’avril. Sa tante Adèle, à qui elle avait brièvement raconté ses derniers échanges avec son amie, l’avait fortement encouragée à mettre cartes sur table :
— Vous avez été trop complices pour que votre amitié finisse ainsi, il me semble, Mimi, non ?
— Hum. Je sais bien, mais si elle veut pas me parler, qu’est-ce que je peux faire, matante ?
Adèle avait regardé sa nièce, avant de faire un clin d’œil et de répondre :
— Insister ! D’habitude, tu laisses pas ta place quand tu veux obtenir quelque chose. Je te dis ça comme ça, mais moi, je lui donnerais une autre chance.
Heureuse de voir les jours rallonger, en ce début de printemps, Marie-Camille décida de passer outre le malaise qu’elle ressentait devant cette « nouvelle » Alice. Même si elle l’avait appelée à deux reprises au cours des dernières semaines, la grande rousse ne semblait jamais disponible pour une rencontre.
— Mais là, j’accepterai pas un refus ! grogna Marie-Camille en s’habillant. J’ai l’excuse parfaite : je vais aller lui demander franchement si elle veut venir s’inscrire au softball pour cet été. Si elle veut pas, je vais insister au moins pour lui parler. Il faut que je comprenne ce qui se passe avec elle. Même Jacques est inquiet !
En effet, le mois précédent, leur patron avait cherché à savoir pourquoi Alice n’était plus aussi disponible qu’avant. Il avait aussi mentionné le changement de comportement de la serveuse d’expérience. Avec retenue et sans émettre de reproches, le gros cuisinier avait tenté de tirer les vers du nez de Marie-Camille. Celle-ci s’était retenue de lui dire qu’elle ne côtoyait plus vraiment Alice.
Assise sur son lit pour enfiler ses bas, la blonde parlait toute seule :
— Je vais lui demander de me parler de son Josh. Si c’est lui qui a pris tant de place dans sa vie, elle pourrait me le présenter.
Marie-Camille revêtit son nouveau pantalon qui lui tombait à la cheville et un chandail bien ajusté gris au col montant. Glissant ses pieds dans ses espadrilles blanches, elle descendit les marches en courant, bien déterminée à attraper Alice avant qu’elle ne sorte. Elle cogna quelques coups à la porte de l’appartement du dessous. Après quelques essais, l’étudiante fit la moue.
— Mautadine ! marmonna Marie-Camille en tirant sur son foulard rouge, elle est encore pas là. Veux-tu bien me dire où elle disparaît tout le temps ? Je sais qu’elle travaille pas, Jacques me l’a dit hier soir. C’est moi qui la remplace ce soir.
Piteuse, la jeune femme descendit l’escalier jusqu’à la rue.
— Tant pis ! Je vais quand même profiter de mon après-midi. Il fait si bon aujourd’hui. J’ai bien le droit de prendre une pause de mon étude ! Je vais marcher un peu et peut-être me rendre sur la Plaza.
Levant le nez vers le ciel, Marie-Camille inspira pour emplir ses poumons d’air frais. La neige avait fondu sur la plupart des trottoirs et, s’il restait des amas sur les terrains, la population montréalaise espérait de tout cœur que les tempêtes étaient maintenant choses du passé. Quand un couple d’amoureux la croisa, la blonde se retourna pour regarder les jeunes gens s’éloigner en se serrant l’un contre l’autre.
« Je me demande quand j’aurai le temps de rencontrer quelqu’un… » songea-t-elle.
Depuis sa dernière relation avec Marcel le comptable, la vie sentimentale de Marie-Camille était inexistante, faute de temps et de prétendants intéressants. Ce qui l’amena étrangement à repenser à Jean-Luc Buisseau et à cette femme aperçue un jour dans la voiture du professeur. Même si elle ne les avait jamais revus ensemble, à deux reprises, Marie-Camille avait croisé la grande blonde, qui était secrétaire au département d’optométrie de l’université. Curieuse, elle avait tenté de connaître la situation matrimoniale de son enseignant lors d’une discussion avec Gabriel.
— Juste pour savoir, s’était-elle justifiée quand elle lui avait demandé s’il savait qui était la femme de monsieur Buisseau.
— J’ai entendu les autres parler d’une secrétaire. Mais peut-être que je me trompe.
— Elle travaille à l’université ?
Gabriel avait regardé son amie d’un air étrange, avant de pousser une légère exclamation.
— Pfff, aucune idée. Tu peux toujours demander à Philémon, il semble tout savoir à propos de tout un chacun.
— Bien oui, compte sur moi ! Avant que je discute de quelque chose avec cet innocent-là, les poules vont avoir des dents ! De toute manière, ça a pas d’importance. Je faisais juste une Florie de moi ! avait rigolé Marie-Camille.
Son ami avait ri à son tour, en comprenant l’allusion. Il aurait bien aimé connaître la tante de sa complice, mais l’occasion ne s’était pas encore présentée. De toute manière, comme lui avait dit son amie, il devrait se préparer à répondre à un long questionnaire sur son drôle de chapeau et son étrange religion. Alors, pour l’instant, Gabriel n’en avait pas trop envie ! Les tourments qui l’envahissaient souvent à cause de son judaïsme ne résisteraient pas à un assaut d’interrogations. De toute manière, il avait de la difficulté à justifier une absence de la maison de quelques heures, il lui serait impossible de partir dans les Laurentides en catimini. Et il savait que jamais son père n’accepterait qu’il accompagne son amie dans son village natal. Surtout que, pour l’instant, il ne l’avait toujours pas présentée à sa famille.
Marie-Camille laissa glisser son doigt le long des murs de briques des édifices. Elle évitait les lignes sur les trottoirs, sans même s’en rendre compte.
« Ouf, ça fait du bien. Tout ce que je fais, depuis le mois de janvier, c’est étudier. Je vais marcher jusqu’au parc, m’asseoir un peu, puis je vais rentrer. Il faut que j’appelle Gabriel pour qu’il m’explique l’origine de la sépulture. Je comprends même pas mes notes ! » pensa-t-elle.
Au coin de la rue de Bellechasse, la jeune femme se pressa de traverser et repéra un banc libre dans le parc Père-Marquette. Elle s’y effondra en évitant un dégât canin, étalé à quelques pas de l’endroit.
« Yark ! songea Marie-Camille en plissant son nez. Il y a des propriétaires qui manquent de savoir-vivre. C’est eux autres que la Ville devrait embarquer pour la fourrière. »
Elle se tassa complètement au bout du banc pour éviter des effluves malodorants et déposa ses gants à ses côtés.
— Ah qu’on est bien ! murmura-t-elle, en souriant devant les enfants qui couraient en ce vendredi après-midi qui annonçait le début de la fin de semaine.
Les écoliers, heureux de ne plus avoir à s’engoncer dans leur gros habit de neige depuis quelques jours et, l’espéraient-ils pour longtemps, criaient et jouaient avec leurs cartables sur le dos. Quand l’un d’eux passa trop près de Marie-Camille, il mit le pied dans un trou d’eau et éclaboussa le bas du pantalon de la femme.
— Oh pardon m’dame ! hurla le gamin sans s’arrêter.
La blonde haussa les épaules. De toute manière, elle n’allait nulle part. Après une vingtaine de minutes, l’étudiante, peu pressée de rentrer, décida de faire le tour du parc. Elle pourrait peut-être même s’arrêter chez le maître glacier de l’autre côté de l’espace vert, ou se rendre jusqu’à la Plaza Saint-Hubert, à une quinzaine de minutes de marche. Il faisait si doux en ce début d’avril qu’elle n’avait guère envie de rentrer pour étudier. Avec ses espadrilles un peu mouillées, elle évitait d’empirer la situation et accomplissait toutes sortes de simagrées pour ne pas marcher dans la neige et les trous d’eau. Elle se dit qu’elle aurait peut-être dû porter ses bottes de pluie au lieu de faire sa coquette. C’est un rire bien reconnaissable qui lui fit lever la tête.
« Tiens, tiens, j’ai retrouvé mon amie, on dirait ! » sourit Marie-Camille en se dirigeant vers le centre du parc, où était assise Alice sur la bordure de ciment de la fontaine vidée pour l’hiver.
Heureuse de pouvoir avoir un peu de compagnie, la blonde partit d’un bon pas dans cette direction, puis hésita lorsqu’elle s’aperçut, rendue à une dizaine de pieds de son amie, que celle-ci était avec un groupe de gens qu’elle ne connaissait pas. Intimidée, Marie-Camille décida de tourner les talons, mais le cri d’Alice l’arrêta :
— MARIE ! MARIE ! Viens donc nous voir !
Surprise par l’enthousiasme contenu dans l’exclamation, Marie-Camille revint vers le groupe. Deux hommes, dont ce Josh qu’elle avait vu au Mocambo, quelques mois plus tôt, avaient le pied posé sur le rebord de la fontaine. L’autre femme, une brunette maquillée comme pour sortir, était installée près d’Alice, avec qui elle partageait une cigarette.
— Je vous présente ma meilleure amie, Marie-Camille, s’exclama Alice, avant d’éclater de rire.
La nouvelle venue fronça les sourcils devant l’hilarité générale provoquée par les quelques mots prononcés par sa voisine. Surtout qu’elle n’avait pas l’impression qu’Alice la considérait encore comme telle. Elle sourit timidement, puis attendit la suite.
— Je te présente Violaine, Josh, que tu connais déjà…
— Heu, connais, c’est un bien grand mot ! coupa Marie-Camille en hochant la tête pour saluer le costaud, qui l’observait d’un air goguenard.
— Et lui, bien c’est… Comment tu t’appelles déjà ?
De nouveau, un éclat de rire général rendit la blonde mal à l’aise. Elle regarda au sol, gênée, car elle avait l’impression qu’Alice n’était pas dans son état normal. Pourtant, aucune bouteille ne traînait près d’eux.
— Viens t’asseoir, Marie-Camille. Mon amie ici est la personne la plus savante que vous allez rencontrer de toute votre vie, commença Alice en posant des yeux légèrement rougis sur Marie-Camille. Elle est déjà garde-malade et là, elle étudie encore pour devenir…
Cette dernière voulut l’interrompre, mais l’autre ne lui laissa pas le temps.
— Oui, messieurs et madame, elle étudie pour devenir un embaumeur… heu une embaumeuse… Coudonc, on dit ça comment pour une femme ? rigola Alice sans s’apercevoir du malaise grandissant de Marie-Camille.
— Embaumeur. Pour l’instant.
La jeune voulut se lever pour repartir, mais le quatrième membre du groupe, qui ne lui avait pas été présenté, la retint par le bras en s’exclamant :
— Embaumeur ! Voyons donc ! Ça s’occupe des morts, ce monde-là ! C’est pas une affaire de fille.
— Bien non, répliqua sèchement Marie-Camille, parce que tout le monde sait qu’il y a juste les hommes qui meurent. Bon, sais-tu Alice, je dois rentrer. Il faut que j’aille appeler Gabriel, puis ce soir, je te remplace au restaurant parce que tu es occupée, ça a l’air. À bientôt.
Sans attendre la réponse de son amie, Marie-Camille se releva et se dirigea vers la sortie du parc. Elle n’avait plus envie d’aller marcher sur la Plaza Saint-Hubert. Pourtant, depuis que Réal Giguère avait vanté l’endroit durant son émission de télévision, pas une semaine ne passait sans que Marie-Camille aille y faire un tour. Les vedettes comme Claude Blanchard, Fernand Gignac et Suzanne Lapointe s’y produisaient régulièrement, et la jeune femme s’était promis d’assister au spectacle de Michèle Richard, qui devait avoir lieu au courant du mois de mai.
« Tant pis, pensa-t-elle avec tristesse, je vais aller étudier. Peut-être que Gabriel pourrait venir faire un tour. »
Cette drôle de rencontre avec Alice lui laissait un goût amer. Quelque chose n’allait pas avec son amie et elle se sentait dépassée par la situation.
Comble de malheur, lorsque Marie-Camille mit les pieds sur son palier, trente minutes plus tard, mademoiselle Vadeboncœur l’entendit. Sa clé était même insérée dans sa porte lorsque celle à droite s’ouvrit en vitesse.
— Oh, ma chère Marie-Camille, que je suis contente de te voir !
— Ah bon ?
La jeune femme retint un soupir de découragement, avant de se retourner. La pauvre vieille ne passait pourtant pas une journée sans attraper un ou l’autre des locataires de l’immeuble pour une longue jasette. Préférablement, sa jeune voisine, qui réussissait rarement à rentrer chez elle sans qu’Albertine l’accroche au passage. La plupart du temps, Marie-Camille était compatissante et se prêtait à la discussion avec l’octogénaire. Mais en cet instant précis, la blonde n’avait guère le cœur à la conversation futile :
— Oui, souffla Albertine Vadeboncœur d’un ton de conspiration. Je dois te parler. C’est TRÈS important.
— Maintenant ?
La femme trottina vitement jusqu’à la jeune, qui sourit faiblement. Albertine portait un maquillage bien élaboré, en cette fin d’après-midi. Sur le seuil de son appartement, l’étudiante n’avait guère envie de discuter de cinéma ou de maquillage avec l’aînée. Alors elle chuchota :
— Je peux aller vous voir demain ? Parce que là, j’allais étudier avant de me rendre au travail.
— Non, non. Ça presse. C’est très urgent ! Vite !
Sans attendre, Albertine prit la main de la jeune et la tira dans son appartement en jetant un regard dans l’escalier, comme si un danger s’y trouvait. Ne voulant pas être impolie, Marie-Camille la suivit donc et se résigna à écouter le discours de sa voisine sur le manque de respect des enfants du bloc d’à côté et sur les rénovations que le propriétaire devait faire, mais négligeait depuis un an.
— Il faut que tu parles avec ton amie.
— Mon amie ?
Albertine pointa son menton rond vers la porte de son logement. Elle prit un air entendu en tapotant le divan fleuri, pour que Marie-Camille vienne s’y installer. Elle déposa son manteau sur le dossier de la chaise berçante et retint une légère grimace d’inconfort en remarquant que la quantité de fleurs en plastique avait encore augmenté dans l’appartement. Sa voisine était absolument convaincue qu’elle trompait ses quelques visiteurs avec ses imitations de roses et de fougères. Mais à part un surplus de poussière qui s’accumulait sur les fausses feuilles, ces ajouts n’apportaient rien au décor surchargé de la femme, qui n’avait probablement rien jeté depuis cinquante ans !
— Je pense que la petite Thibault a un problème, murmura la vieille en se penchant pour être bien certaine de n’être entendue par personne d’autre.
Ce qui aurait bien fait rire Marie-Camille, si son inquiétude n’avait pas de nouveau monté en flèche.
— Pourquoi vous me dites ça ? s’informa-t-elle plutôt.
— Prends un bonbon. Gêne-toi pas, sont là pour mes visiteurs. J’ai lu dans mon Téléradio Monde que Billie aussi avait toujours un plat de gâteries pour ses invités.
La vieille femme se plaisait à répéter que dans son jeune temps, on la comparait souvent à Billie Burke, cette actrice américaine dont elle conservait quelques photos sur les murs de son appartement.
— Qui ? avait questionné distraitement Marie-Camille, la première fois que l’aînée lui avait fait part de cette grande révélation.
Un silence avait suivi son interrogation et, lorsque la jeune avait relevé la tête de sa tasse de thé, elle avait vu l’air estomaqué sur le visage ridé d’Albertine Vadeboncœur.
— Ma fille, il va falloir que tu laisses tes livres et ton football un petit peu.
— Softball, avait murmuré Marie-Camille sans grand espoir.
— Parce que si tu sais pas qui est Billie Burke, avait continué l’autre sans se préoccuper du sport en jeu, bien laisse-moi te dire que ta culture générale est loin d’être complète !
La femme s’était alors lancée dans un long monologue sur cette vedette « internationale » qui avait tous les hommes à ses pieds, mais qui avait choisi d’épouser l’amour de sa vie.
— J’avais les cheveux de la même couleur qu’elle, puis tu sauras que c’était pas mal rare, un rouge comme ça, en 1920 !
Marie-Camille avait voulu répliquer qu’à moins de l’avoir vue en vrai, il était bien difficile de savoir si sa chevelure était aussi flamboyante qu’on le mentionnait. Mais elle s’était retenue de commenter, préférant sourire innocemment en hochant la tête.
La jeune femme aurait préféré éviter de toucher à l’un de ces roudoudous qui devaient être dans leur coquille depuis sa naissance. Mais Albertine insista, en déposant dans sa main deux sucreries rouges et en lui faisant signe de les manger. Alors, souhaitant ne pas avaler trop de poussière, Marie-Camille acquiesça et mit le bout de sa langue sur le sucre en gelée.
— Vous disiez, madame Vadeboncœur ?
— Tu sais que je veux pas faire ma commère, mais depuis quelques semaines, je vois souvent ton amie arriver au milieu de la nuit. Je te rassure, je surveille pas le monde dans le bloc, mais je dors peu la nuit, alors je regarde par la fenêtre pour passer le temps. Puis, avant-hier, j’avais l’impression que mademoiselle Thibault tenait à peine sur ses jambes.
Un nœud se forma dans la poitrine de Marie-Camille. Elle savait que son amie lui cachait des choses. Elle en avait maintenant la confirmation, avec les dires de sa voisine.
— Heu, elle devait travailler tard, j’imagine, tenta la blonde, en cherchant où déposer la coquille de son bonbon.
— Mets-le sur la table. À moins que votre restaurant ferme à 3 heures du matin, je dirais que non.
Ne sachant trop quoi répondre, Marie-Camille hocha la tête, en souhaitant s’éclipser au plus vite pour aller réfléchir tranquillement. Elle s’avança donc sur le bout des fesses, mais l’autre mit sa main sur son genou.
— Je pense qu’elle a peut-être un problème de boisson.
Albertine chuchota le dernier mot en mettant sa main sur le côté de sa bouche. Pour le moment, Marie-Camille devait faire semblant que tout était correct si elle ne voulait pas que la réputation d’Alice ne vole en éclats. Car si madame Vadeboncœur n’était pas méchante volontairement, il lui était impossible de ne pas partager ses pensées avec tous ceux qui avaient le malheur d’arriver à sa porte : livreur, propriétaire, vendeur… Se penchant vers l’avant, Marie-Camille plaqua donc un large sourire sur son visage et lança :
— Faites-vous-en pas, chère Albertine, je pense que notre patron a fait des changements dans les heures de fermeture du restaurant. Elle a de plus grandes responsabilités et s’occupe maintenant de la comptabilité. Vous voyez, soyez pas inquiète !
— Mais elle avait de la misère à marcher ! rétorqua la femme avec une petite mine déçue.
Car Albertine avait vraiment cru dévoiler un grand secret. Marie-Camille se leva et prit son manteau pour s’éloigner vers la porte.
— Je pense qu’elle devait être très fatiguée. C’est épuisant, tous ces nouveaux apprentissages. Bon, je dois vous quitter. Mais je vais m’assurer qu’Alice va bien, soyez sans crainte.
— Ah bon.
Albertine Vadeboncœur vint pour émettre une nouvelle opinion, mais la porte se referma en vitesse sur les couettes blondes de sa jeune voisine. Piteuse, la femme plongea la main dans le plat de roudoudous.
— La comptabilité. Me semble que c’est pas si fatigant !