— Bon, ce matin Marie-Camille, tu prends le taureau par les cornes ! Ça va faire. T’es pas pour faire la serveuse toute ta vie ! Hein, Israël ?
Allongé sur le lit de sa maîtresse, le chat caramel n’avait guère d’opinion sur le sujet. Marie-Camille se coucha contre son animal et enfouit son nez dans sa douce fourrure. Les yeux tournés vers la fenêtre, elle appréciait la légère brise qui faisait valser ses rideaux à pois. Depuis la fin de ses études, elle avait travaillé tous les jours au restaurant. Elle n’avait pas croisé une seule fois Alice dans l’immeuble et n’avait pas été surprise lorsque madame Vadeboncœur lui avait dit, la veille :
— Il y a longtemps que j’ai pas vu la petite Thibault. Pour moi, elle travaille trop fort.
— En effet.
— Donc elle travaille beaucoup ?
Marie-Camille avait soupiré et n’avait pas répondu. Qu’aurait-elle pu dire sans choquer la voisine ?
« Je pense que mon amie fait des mauvais choix. »
« Je pense qu’elle doit vivre chez son amoureux la plupart du temps ! »
Des plans pour qu’Albertine fasse une syncope sur le palier ! Marie-Camille avait donc haussé les épaules et prétexté un appel important à passer. Chaque jour, la femme se promettait de téléphoner au salon funéraire Gouin ; chaque soir, elle se couchait en se reprochant de ne pas l’avoir fait. Elle ignorait le lien qui existait entre son ancien enseignant et cette maison. Et si ce dernier y travaillait de temps en temps ? Si elle risquait de le revoir trop souvent ? Sachant que la confusion qu’elle ressentait en sa présence n’était pas saine, Marie-Camille aurait préféré éviter tout contact avec lui. Mais elle allait le faire pour vrai, cet appel. Sans plus attendre, en ce matin de mai, la blonde plaça deux peignes pour retenir sa frange, mit ses lunettes noires sur le bout de son nez et se dirigea vers le salon. La carte donnée par Jean-Luc Buisseau était posée à côté de l’appareil depuis trois semaines.
— C’est pas comme si on se bousculait pour m’offrir un emploi de directrice funéraire ! marmonna-t-elle pour se donner du courage.
Prenant le carton dans sa main, elle jeta un coup d’œil au mur : 9 h 05. Elle composa le numéro. Quelques secondes passèrent avant qu’une voix féminine ne réponde.
— Bonjour, j’aimerais parler à monsieur Guy Pépin s’il vous plaît.
— De la part de qui ?
— Marie-Camille Gélinas. Dites-lui que je suis recommandée par monsieur Jean-Luc Buisseau, je vous prie.
Après quelques instants, une autre voix retentit dans le combiné. Une voix plus âgée que celle de son enseignant, supposa Marie-Camille. Le ton était froid, mais respectueux lorsque le propriétaire lui donna un rendez-vous pour l’après-midi même, à 15 heures.
— J’y serai sans faute.
— Je l’espère, mademoiselle, car je ne tolère pas les retards.
Marie-Camille raccrocha en grimaçant. Elle devrait donc s’assurer que son pire défaut ne vienne nuire à l’obtention de ce futur emploi. Comme la matinée était peu avancée, elle décida d’aller à la pépinière sur le boulevard Rosemont pour acheter quelques semences. Ce qui lui manquait le plus, depuis qu’elle vivait à Montréal, était le travail dans le jardin, qu’elle adorait faire autrefois avec sa tante Florie. Sautant dans son vieux pantalon gris et enfilant une blouse défraîchie, Marie-Camille se hâta vers la porte. Arrivée au premier étage, elle fit un arrêt devant l’appartement d’Alice. Prise d’une impulsion subite, elle frappa avant même d’avoir réfléchi. Elle regrettait déjà son geste, mais au bout d’un moment, elle supposa que celle-ci n’était pas chez elle.
— C’est aussi bien ! murmura-t-elle en mettant le pied dans l’escalier pour continuer sa descente.
Toutefois, la porte s’ouvrit et son amie marmonna :
— Oh, Marie ! Coudonc, il est quelle heure ?
— Neuf heures et demie.
— Déjà ?
Alice avait les cheveux dénoués et tellement ébouriffés qu’elle semblait avoir une crinière de lion. Ses yeux cernés ne lui donnaient pas très bonne mine et Marie-Camille sentit un pincement au fond de son cœur.
— Tu veux entrer ? demanda à contrecœur la femme encore en jaquette.
— Heu non, non. Je voulais juste te demander si tu avais envie de venir à la pépinière avec moi, comme l’année dernière. On pourrait en profiter pour jaser. Il y a tellement de changement dans nos vies en ce moment !
En prononçant ces paroles, Marie-Camille réalisa à quel point la dernière année avait modifié leur relation. Sans qu’elle sache précisément pourquoi, une distance inimaginable semblait s’être créée entre les deux amies d’autrefois. L’ennui apparut sur le visage rousselé d’Alice et la visiteuse haussa les épaules pour se détourner.
— C’est juste que c’est ma première journée de congé depuis un bout. Tu sais, mon nouveau travail est pas mal demandant.
— Non justement, je sais pas… répondit doucement Marie-Camille. Tu m’as rien dit pour cet emploi. J’ignorais que tu voulais quitter le restaurant.
« En fait, aurait-elle voulu ajouter, j’ignore tout de toi. Qui tu vois ? Où tu travailles ? Où tu sors ? » Ressentant une immense lassitude devant cette relation qui tirait à sa fin, Marie-Camille poussa ses lunettes sur son visage pour se donner une contenance et se détourna.
— Retourne te coucher, dit-elle.
— OK, mais on soupe ensemble bientôt, d’accord ?
Marie-Camille hocha la tête, tout en sachant fort bien qu’elles n’en feraient rien. Alice ne lui avait même pas demandé comment s’étaient déroulés ses examens et la fin de sa formation. La jeune femme se retrouva dans la rue avec une profonde peine d’amitié au fond du cœur.
— Je peux plus continuer à être déçue comme ça, murmura tout bas Marie-Camille, en marchant sous un soleil radieux.
Peut-être qu’un jour, Alice et elle pourraient se retrouver, mais pour le moment, elles étaient à des années-lumière l’une de l’autre.
Quand Adèle Gélinas ouvrit la porte de son appartement, sa nièce lui sauta dans les bras. Tout échevelée après sa course sur la rue, Marie-Camille avait tellement hâte de narrer sa rencontre qu’elle s’était tout de suite dirigée chez Adèle. Son premier choix aurait peut-être été Alice, mais après la rencontre du matin, elle n’y avait même pas pensé.
— Je l’ai eu, matante Adèle ! Je suis maintenant une vraie embaumeuse.
— Embaumeuse ?
— J’ai décidé que je féminiserais le titre. En tout cas, en privé, avec les gens que j’aime. Parce que je suis peut-être la première, mais sûrement pas la dernière ! En tout cas, je l’espère !
Adèle ouvrit grand la porte de son appartement en riant. Elle mit son manuscrit de côté pour participer à la joie de sa nièce.
— Entre, ma chérie, et raconte !
— Je vais commencer à travailler trois jours par semaine, à partir de la semaine prochaine. Monsieur Pépin a dit que si je fais l’affaire, il y aurait du travail pour moi à temps plein cet été.
— Et il est comment, ce monsieur Pépin ?
Marie-Camille réfléchit les yeux à demi fermés à l’homme austère qui l’avait accueillie au salon du boulevard Gouin, près de la rivière des Prairies.
— Comme on imagine un embaumeur ! éclata-t-elle de rire.
— Ah bon. Il sera un bon guide alors.
— Il a ouvert ce salon il y a dix ans, mais déjà, c’est un des plus occupés de l’île. Monsieur Buisseau m’avait pas mentionné ce détail en me donnant sa carte.
— Monsieur Buisseau ?
— Mon enseignant. Celui qui m’a recommandée.
Adèle fronça les sourcils en remarquant une légère rougeur apparaître sur les joues de sa nièce à cette évocation. Elle la tira vers le petit salon aux murs tapissés de fleurs et demanda :
— Tu te sens bien ?
— Oui, oui. Il fait chaud dehors et j’ai couru.
— Alors, tu crois que tu te sentiras bien dans cet endroit ?
Marie-Camille hocha la tête avec fierté.
— Et le salaire est intéressant quand même, c’est plus que le salaire minimum. Je vais recevoir 1,25 $ l’heure, tu t’imagines ?
La nouvelle employée du salon funéraire Gouin continua à s’extasier sur cet emploi qui lui permettrait enfin de s’épanouir. Sa tante l’écoutait en souhaitant de tout son cœur que sa route soit moins parsemée d’embûches que la sienne ne l’avait été.
Pourtant, la pauvre Marie-Camille s’aperçut assez vite que le travail qu’on lui offrait ne correspondait pas tout à fait à ses attentes.
— J’espère que vous avez bien compris, mademoiselle ? s’informa monsieur Pépin le premier matin.
Dans la pièce sans fenêtre au sous-sol du salon funéraire, Marie-Camille écoutait religieusement les consignes de son employeur.
— Pour l’utilisation du formaldéhyde4, serez-vous à mes côtés ? Car même si les enseignements ont été fort adéquats au collège, il en demeure pas moins que je préfère pas être seule lorsque j’inciserai mes premiers défunts.
Dans la vaste pièce blanche éclairée par des lumières vibrantes au plafond, tous les instruments servant au travail de l’embaumeur étaient bien ordonnés. Au mur, des tablettes sur lesquelles reposaient des dizaines de bouteilles contenant différents liquides. Au centre, deux tables de travail semblables à d’étroits lits d’hôpital sur lesquels reposaient les défunts. Au-dessus de ces tables blanches en porcelaine, une hotte d’aspiration pour chasser les émanations des produits toxiques utilisés dans la salle. C’est tout près d’un de ces lits que la nouvelle employée et son patron discutaient des tâches que Marie-Camille accomplirait. Le vieil homme jeta un regard surpris à la jeune femme, qui se tenait bien droite dans son long sarrau blanc.
— Incisions ? Un instant, jeune fille ! Pour le moment, vous vous contenterez de maquiller et de coiffer les morts. Je pense qu’en qualité de femme, vous pourrez réussir cette tâche adéquatement.
— Ben voyons !
Les yeux de Marie-Camille allaient des liquides dans les bocaux au mur au vieil embaumeur qui lui faisait face. Lors de son entrevue d’embauche, Guy Pépin lui avait pourtant paru sympathique :
— Moi, mademoiselle, j’approche de soixante-quinze ans et ma femme commence à trouver que je me fais vieux pour travailler aussi fort ! Avant d’être directeur funéraire, j’ai été laitier pendant quarante ans.
— Ah bon ?
Marie-Camille avait été étonnée : comment passait-on du lait aux morts ? Devant son regard interrogateur, l’homme avait poursuivi :
— À soixante ans, j’ai hérité de cette grande maison sur le bord de la rivière des Prairies. Comme ma femme et moi vivions désormais seuls, j’ai eu envie d’utiliser l’endroit à des fins commerciales. C’est mon fils Antoine qui m’a proposé d’ouvrir un salon funéraire. Je lui ai dit que je connaissais rien dans les morts, mais mon gars a la fibre de l’entrepreneur, je vous le dis !
La nouvelle ressource apprit qu’Antoine Pépin avait en effet pris en charge tout le côté public du salon. Il avait convaincu son père d’aller se former, ce que Guy avait fait auprès d’un embaumeur de la région de l’Ontario. Sa femme Gisèle, un peu découragée à l’idée de vivre au-dessus d’une telle entreprise, n’avait finalement accepté qu’à une condition :
— Arrangez-vous pour que les morts passent pas par la même porte que moi !
Quelques ajustements avaient été apportés à l’immense maison et, en 1953, les Pépin avaient ouvert le premier salon funéraire du nord de l’île de Montréal. Antoine ne descendait jamais dans la salle de préparation des corps. Il s’occupait de rencontrer les familles et de leur proposer différents arrangements respectant leur budget. À présent marié et père de jumeaux de six ans, l’entrepreneur travaillait d’arrache-pied pour s’assurer qu’un jour, il léguerait à ses enfants une entreprise en santé. C’était un homme honnête et, comme l’avait compris Marie-Camille lors de leur première rencontre, un bon ami de Jean-Luc Buisseau. D’où la recommandation.
Devant le choix de paroles de Guy Pépin concernant son rôle dans la salle d’embaumement, Marie-Camille eut un léger rictus, puis elle insista :
— Mais vous savez que j’ai appris toutes les étapes de l’embaumement au collège, n’est-ce pas ? Vous pourriez vérifier auprès de monsieur Buisseau. Je peux même vous les expliquer pour vous rassurer.
Sans lui laisser le temps de répliquer, la femme inspira profondément, puis se lança :
— Il faut d’abord désinfecter le corps soigneusement. Puis, pour éviter l’écoulement de fluides non désirés, on aspire les liquides corporels. On ferme la bouche, on fait les incisions afin d’injecter le liquide par la carotide. Ensuite, on draine la jugulaire et à la fin, on colle les orifices du visage et on ferme les incisions. On hydrate la peau afin de conserver son aspect naturel le plus longtemps possible sans qu’elle se dessèche.
— Mademoiselle Gélinas…
Sans s’arrêter, Marie-Camille poursuivit, en mimant les gestes à poser.
— Par la suite, on injecte un liquide de conservation dans le corps à partir de l’artère carotide, située près de la clavicule. Le sang se trouve repoussé par ce liquide et est évacué par la veine jugulaire qui a été incisée. Voilà ! Je pense que je peux faire plus que juste maquiller les défunts, vous croyez pas ?
Le vieil homme hésitait entre l’exaspération et l’amusement. Il avait beaucoup tergiversé lorsque son fils lui avait fait cette étrange proposition :
— Je pense que tu devrais engager quelqu’un pour t’aider dans la salle d’embaumement. Les demandes augmentent et tu pourrais prendre un peu plus de temps pour te reposer. Tu rajeunis pas, papa !
— J’ai pas besoin de me reposer.
— Je pense que maman aimerait bien que tu diminues un peu le rythme. De toute manière, il faut penser à former une relève.
— On a les jumeaux.
— Papa, les jumeaux seront encore à l’école pour quinze ans. Non, Jean-Luc m’a parlé d’un étudiant…
Antoine Pépin avait déformé la vérité, sachant que son paternel aurait d’abord refusé s’il avait précisé le genre de l’étudiant en question. Pas qu’il était contre l’emploi d’une femme au salon funéraire. Mais comme réceptionniste, comme secrétaire… dans un travail taillé pour elle. Alors quand il avait finalement accepté la proposition et que son fils lui avait transmis le nom du « candidat », le vieil homme avait sursauté.
— Tu m’as jamais parlé d’une femme, Antoine ! avait-il grogné.
Mais son fils avait été très convaincant et monsieur Pépin avait accepté de la rencontrer. Il avait quand même précisé à Antoine qu’une femme dans une salle d’embaumement n’arriverait pas à contrôler ses émotions, il en était persuadé. Toutefois, en fixant sévèrement la jeune femme qui se tenait debout, les mains sur les hanches, il avait presque envie de changer d’avis.
— J’ai fini première de ma cohorte, monsieur Pépin. Donnez-moi une chance et vous verrez que vous le regretterez pas, insista Marie-Camille, en faisant tout pour que son ton ne soit pas trop larmoyant.
Pourtant, elle commençait à se demander si elle avait fait le bon choix ! L’homme qui lui faisait face ne semblait pas très avant-gardiste. Elle avait pensé que Jean-Luc Buisseau avait préparé le terrain. Mais elle devait se rendre à l’évidence : le vieil embaumeur ne voyait pas d’un si bon œil l’arrivée d’une femme dans son monde souterrain !
— Je veux pas juste maquiller des morts, moi, monsieur Pépin. Je veux apprendre et on m’a dit que vous étiez un des meilleurs à Montréal.
— N’essayez pas la flatterie, jeune femme, grogna l’aîné en reculant jusqu’à une chaise droite installée près du mur.
Il devait avouer que la rigueur et le professionnalisme de Marie-Camille le surprenaient. De prime abord, il avait décidé de l’engager surtout pour faire plaisir à sa femme Gisèle et à son fils. Mais s’il avait espéré que sa nouvelle employée ne soit pas trop dérangeante, les paroles de la jeune femme lui donnaient envie de lui faire confiance. Dans le fond, peut-être que l’idée qu’il puisse se retirer de la pratique d’ici un an ou deux n’était pas si folle ? Marie-Camille rongeait son frein, en se balançant d’avant en arrière. Elle avait envie de quitter la pièce en arrachant sa blouse de travail. Si monsieur Pépin lui opposait un refus, elle y songerait à deux fois avant de revenir le lendemain. Finalement, alors qu’elle commençait à croire que l’homme s’était endormi, il se releva lentement, une main sur la hanche.
— C’est d’accord, jeune fille. Mais vous allez d’abord me regarder faire, puis si vous êtes capable d’observer sans parler…
Monsieur Pépin laissa passer quelques secondes pour bien montrer son doute. Marie-Camille hocha la tête.
— Aujourd’hui, nous avons deux défunts. Un mort d’une maladie grave et l’autre, de vieillesse ! Nous allons débuter avec l’homme. Venez, vous allez m’aider à l’installer sur la table de travail.
Enfilant des gants de plastique, le duo prit ensuite le défunt sur la civière pour le glisser sur la surface de porcelaine émaillée. Le nom, l’âge et la cause du décès étaient notés sur la feuille que tendit monsieur Pépin à sa jeune employée. Habituée à la rigidité des cadavres, Marie-Camille manipula fermement le corps. Même si elle connaissait les gestes à poser, la jeune embaumeuse tremblait, car elle se sentait observée par son employeur. Empreinte de sollicitude pour cette première dépouille, la femme répondit à la perfection aux demandes de monsieur Pépin.
— Vous pouvez me passer le savon désinfectant ?
— Sauriez-vous raser le défunt, mademoiselle ?
— Nous allons coller les mâchoires. Évitons que les lèvres soient trop serrées.
Si monsieur Pépin passa les premiers moments à regarder Marie-Camille par-dessus ses lunettes, il s’aperçut bien vite que la jeune ne s’émouvait pas à l’idée de pomper le liquide d’embaumement dans la carotide afin de faire circuler le sang par les veines pour qu’il s’élimine par la jugulaire. Très attentive à ses tâches, Marie-Camille ne vit pas la journée passer et, lorsqu’elle ressortit du salon, à 18 heures, c’est avec un grand sourire qu’elle se mit en marche vers son arrêt d’autobus. Ce travail la passionnerait, elle en était convaincue.
— Tu aurais dû voir la tête de mon père quand le rabbin a loué mon choix de métier. Je pense qu’il aurait préféré que Yossef Rambam ne m’encourage pas trop dans cette voie. Il m’a gentiment offert de me présenter le propriétaire du salon Paperman & fils* dans Côte-des-Neiges. Je te le dis, Marie-Camille, on dirait un collège ou une université tellement l’édifice est grand !
La jeune femme écouta son ami, enthousiaste comme elle ne l’avait pas vu depuis longtemps, lui narrer, sa première rencontre avec Lazar Paperman, le fondateur de l’entreprise.
Gabriel et Marie-Camille s’étaient retrouvés pour dîner. Ce qu’ils aimaient tous les deux de leur travail était aussi l’horaire, qui pouvait varier. Ils ne devaient retourner à leur salon funéraire respectif que vers 14 heures, ce qui leur laissait amplement le temps pour partager un léger repas. Les rayons de soleil de la fin de mai permettaient aux amis de s’installer à une petite table ronde sur le trottoir devant la Bakery Muffet, sur la rue Saint-Urbain. Au-dessus de leur tête était installé un gigantesque panneau réclame pour les cigarettes Export A, « les préférées des vrais fumeurs ! » De l’autre côté, sur Saint-Denis, c’était la marque Sweet Caporal qui était en vedette, se vantant d’être la plus vendue au pays. Les deux amis partageaient des confidences sur leur nouveau travail, leurs deux têtes appuyées l’une contre l’autre.
— En tout cas, ricana Marie-Camille, on est loin des cours soporifiques de monsieur Delamontagne.
— Par contre, tu dois admettre qu’il ne mentait pas en parlant des bruits que faisaient les défunts.
La blonde éclata d’un rire franc en se reculant sur la chaise de métal. Elle était heureuse comme jamais auparavant, étonnamment satisfaite au milieu des dépouilles.
— Tu aurais dû me voir sursauter la première fois ! approuva-t-elle. J’avais la tête tournée pour prendre un pinceau et le mort a fait un si gros pet que j’ai vraiment cru qu’il était vivant. Même monsieur Pépin est resté étonné.
Les amis se mirent à comparer les sons émis par les cadavres lorsqu’ils se trouvaient sur la table d’embaumement. Cela allait du petit soupir au râle qui s’étirait en longueur. Même si leurs enseignants les avaient avisés de ces sons, aucun des deux ne s’attendait à autant de bruits dans une salle silencieuse. Gabriel allait faire part d’un fait inusité qui lui était arrivé la semaine précédente lorsqu’il vit Marie-Camille se figer. Les lèvres de son amie se fermèrent l’une contre l’autre jusqu’à devenir blanches et il mit sa main sur la sienne.
— Ça va, Marie-Camille ? Tu es pâle comme la mort, rigola-t-il.
— Hum, oui, oui, chuchota la jeune femme en tentant de se fondre contre le mur de briques.
Derrière Gabriel arrivait un duo qu’elle n’avait pas envie de voir. Mais encore moins le jeune Juif, qui figea en entendant la voix tant détestée de Philémon Trudeau.
— Tiens, tiens, de belles retrouvailles ! ricana le grand roux en s’approchant d’eux lentement.
À quelques pas dans le dos de Gabriel, l’homme donna un coup de coude à Stéphane Gagné et leurs yeux méchants ne quittèrent pas la kippa brodée sur la tête du Juif. Ils continuèrent d’avancer, alors que Marie-Camille empilait leur vaisselle pour rentrer.
— Bonjour vous deux. Bon, tu viens Gabriel ? C’est venteux, on va rentrer.
— Attendez, mademoiselle Gélinas, vous avez oublié un napperon !
Et avant que quiconque ne puisse réagir, Stéphane avait arraché la kippa des boucles noires de Gabriel, qui blêmit de honte, de rage et de colère. Leurs anciens collègues de classe se mirent à se lancer le chapeau du jeune homme. Impuissante, leur victime restait assise, tournant le dos aux deux abrutis qui utilisaient l’objet comme un Frisbee. Ils se passaient la kippa sans aucun respect et c’est Marie-Camille qui déposa bruyamment les assiettes sur la table pour tenter de la récupérer.
— Ça va faire, maudits innocents !
— Mademoiselle Gélinas, votre langage ! ricana Stéphane, non sans jeter un regard d’appréciation sur les jambes dénudées par la robe bicolore noire et rose de la jeune femme.
— Alors comme ça, vous nous avez menti ? questionna méchamment Philémon. Vous êtes bien un de ces sales chiens bâtards ! On le savait tellement !
Tressaillant sous l’insulte, Gabriel fixait ses doigts sans parler. Il ne s’était même pas retourné pour voir ce que faisaient les deux jeunes hommes. Autour d’eux, les regards avaient commencé à se poser sur le quatuor.
— Imbéciles ! cracha Marie-Camille. Pourquoi être aussi méchants ?
La blonde aurait voulu sauter sur le dos de ces intimidateurs et ne savait comment réagir devant le stoïcisme de son ami. Elle lui poussa l’épaule :
— Gabriel, dis quelque chose !
— Oui, le Juif, répéta Philémon sur un ton encore plus cruel que dans les souvenirs de Marie-Camille et Gabriel, dites quelque chose, ne laissez pas une fille vous défendre. Remarquez que j’imagine que c’est comme ça que vous faites, ceux de votre race ! Des lâches qui viennent voler les jobs des Québécois, ça doit manquer de courage !
Figé, Gabriel était incapable de bouger. Il avait l’impression que ses pieds s’étaient enfoncés dans le ciment et que son torse s’était soudé à la chaise. Marie-Camille posait ses yeux humides sur lui, puis sur les nouveaux venus, qui continuaient de lancer la kippa.
— Ça fait que non seulement tu nous as menti toute l’année, le Jew, continua Philémon en se mettant à tutoyer Gabriel, mais en plus, tu as fait pire ! Tu as renié ta religion en cachant ton petit capot, puis en te rasant la barbe. Faut le faire !
— Plus lâche que ça, c’est rare ! enchaîna Gagné.
Plus les intimidateurs parlaient, plus Gabriel avait l’impression d’étouffer. Il sentait les battements de son cœur augmenter de cadence et il pensait sérieusement être sur le point de perdre connaissance. Il tenta de parler, mais sa bouche était tellement sèche que le son qui en sortit fut à peine inaudible :
— Mar… rie…
— Marie, Marie, sauve-moi ! ironisa Philémon.
Puis, comme ils avaient commencé, les idiots se lassèrent. « Quel plaisir y avait-il à humilier un être qui ne tentait même pas de se défendre ? » semblèrent-ils se dire. Ils étaient juste contents de savoir qu’après tous les soupçons qu’ils avaient entretenus, ils avaient vraiment raison. Gabriel Joseph était un sale Juif ! C’est avec jubilation qu’ils partageraient cette nouvelle avec leurs anciens camarades du Collège des embaumeurs. Philémon avait même l’intention de se plaindre officiellement auprès de l’institution, qui avait laissé Gabriel voler la place d’un « vrai Québécois ». Las de leur petit jeu, Stéphane tendit la kippa vers Marie-Camille, qui s’avança avec rage.
— Tiens, prends le p’tit chapeau de ton amoureux ! Oups, il est tombé dans l’eau !
En ricanant, le jeune Gagné le lança plutôt dans la rue, où une voiture ne put l’éviter. Rouge de colère, Marie-Camille voulut pousser l’homme, mais il se tassa et elle se retrouva sur les genoux devant lui.
— Vous voyez, ma chère, vous avez enfin compris que votre place est à nos pieds, non pas à nos côtés. Bon, c’était bien agréable, mais nous devons retourner au travail. À bientôt, jeune Juif ! Vous avez bien fait de vous tenir ensemble. C’est ainsi que doivent le faire les êtres inférieurs.
Sans un autre mot, ils dépassèrent la table où Gabriel était toujours assis sans bouger et, chacun leur tour, ils accrochèrent l’épaule du barbu. Après plusieurs semaines le bas de son visage était de nouveau recouvert de poils comme avant son rasage. Marie-Camille sentit les larmes couler sur son visage devant l’impuissance qu’elle ressentait. Elle s’approcha derrière son ami et l’enlaça par le cou pour se serrer contre lui.
— Je suis désolé, Gabriel.
— Laisse-moi ! siffla enfin le jeune homme.
Avant qu’elle ne puisse réagir, il sauta sur ses pieds, prit son sac sur le sol et partit en courant vers la rue Saint-Urbain. Gabriel n’avait jamais eu aussi honte de toute sa vie.
— GABRIEL ! cria Marie-Camille. GABRIEL !
Mais le jeune ne s’arrêta pas avant d’être tout en sueur et à bout de souffle. Il en voulait à la Terre entière.
4 Couramment appelée formol, cette solution sert à la conservation des corps.