Marie-Camille retourna au travail, envahie par la peine. Si elle en voulait à Philémon et Stéphane, elle ne comprenait pas davantage la réaction de son ami. Pourquoi ne pouvait-il pas répliquer, se défendre contre ses attaquants ? Tout l’après-midi, elle réfléchit en posant les gestes sur le défunt devant elle de manière automatique. Pour la première fois, son esprit était ailleurs. À 18 heures, monsieur Pépin descendit dans la salle d’embaumement pour constater le résultat de son œuvre.
— Parfait mademoiselle.
Satisfait, l’homme salua sa jeune employée, qui retourna chez elle sans avoir de réponses à ses questionnements concernant Gabriel. Une fois son souper terminé, assise par terre, la tête posée sur son divan, Marie-Camille sirotait un café, songeuse. Elle cherchait à qui confier son chagrin quand elle songea à son père, qui avait vécu la même chose avec son ami James. Elle se dit qu’Édouard saurait peut-être l’aider à trouver comment agir avec Gabriel.
Chaque fois qu’elle téléphonait à la maison de Sainte-Cécile, c’était Florie qui monopolisait la conversation avec sa nièce. Alors si Marie-Camille voulait parler seulement à son père, il était préférable qu’elle appelle de jour, à son travail. Se relevant à moitié, elle agrippa le téléphone et composa le numéro de la beurrerie.
— Beurrerie Gélinas, bonjour !
— Papa, allô, c’est Marie !
— Oh ! Marie-Camille, tout va bien ?
Le ton inquiet de son père pressa la jeune femme à le rassurer.
— Oui, oui, tout va bien, t’en fais pas. J’avais juste besoin d’un conseil. Tu as un peu de temps pour me parler ?
Édouard regarda les meules de fromage qu’il devait emballer pour une commande urgente, mais hocha tout de même la tête.
— Absolument. Alors, comment se déroule ton nouveau travail ?
— Bien. J’aime beaucoup ça.
— Pourquoi ta voix a pas l’air de le savoir ? s’informa le maître-beurrier avec une légère suspicion.
— C’est pas mon emploi qui me cause des soucis.
Hésitante, Marie-Camille décida de relater l’évènement survenu une heure plus tôt. Elle se souvenait d’une situation semblable qui avait eu lieu au village de Sainte-Cécile lorsque James s’y était installé. Des villageois racistes lui avaient mené la vie dure jusqu’à le blesser et le forcer à quitter l’endroit. Depuis, le grand Jamaïcain vivait au sud de l’île de Montréal. La jeune femme avait soupé avec lui et sa famille avec plaisir à quelques reprises au cours des dernières années. Marie-Camille savait que son père avait épaulé son ami durant tout le temps qu’avait duré son calvaire.
— Qu’en penses-tu, papa ? Je dois lui parler ou je le laisse seul gérer cette situation ?
— Qu’est-ce que Gabriel a dit après leur départ ? demanda Édouard, soucieux.
— Rien. Il est parti sans me parler. Et je sais pas quoi faire pour l’aider.
— Hum, c’est pas évident. En même temps, ces deux jeunes-là, vous risquez de les croiser souvent ?
— Eux non. Mais ce qui me tracasse, c’est la réaction de Gabriel devant ces intimidateurs. On dirait qu’il remet en question sa religion, sa culture… Dès le début de notre formation, moi je pensais qu’il devait rester lui-même. Mais il a préféré cacher ses origines. Alors, il s’est retrouvé honteux de ça et malheureux quand même.
Édouard se souvenait trop bien de la période pendant laquelle Alcide Constantin et ses garçons avaient harcelé James à cause de la couleur de sa peau. Il avait eu beau tenter de limiter les dégâts, lui dire de ne pas se préoccuper du fermier, son ami lui avait fait comprendre que jamais il ne pourrait réaliser à quel point cette discrimination basée sur la race pouvait miner un homme. Édouard était peiné pour le jeune Gabriel, qu’il n’avait pas eu la chance de rencontrer. Soudain, il eut une idée :
— Peut-être que tu pourrais organiser une rencontre entre James et lui ? Un souper un peu impromptu où notre ami pourrait lui faire part de son expérience.
— Hum…
Marie-Camille hésitait. Elle ignorait même si Gabriel voudrait reparler de cet évènement après sa fuite de la journée. La douleur et la honte qu’elle avait lues dans ses yeux lui faisaient craindre le pire. Mais les paroles, la voix de son père apaisèrent un peu son tourment, et elle l’en remercia.
— À bientôt, papa. Je t’aime.
— Moi aussi, ma fille. Tiens-moi au courant.
— Promis. J’ai prévu d’aller passer une fin de semaine à Sainte-Cécile d’ici la fin de juillet. Je le ferai savoir à Florie. Dis-lui pas que tu m’as parlé aujourd’hui, hein ?
Après quelques paroles affectueuses, le père et la fille raccrochèrent et Marie-Camille fixa le mur.
— Entre Alice qui est disparue de ma vie et Gabriel qui va peut-être se cacher dans un trou, il va bientôt me rester juste madame Vadeboncœur comme amie ! ronchonna-t-elle, en laissant tomber sa tête sur le sofa derrière elle.
L’été s’était faufilé comme à la sauvette, après quelques jours de mauvais temps. Marie-Camille s’était promis de parler à monsieur Pépin avant la fin de la journée du 22 juin. Elle désirait prendre une journée de congé pour se rendre à Sainte-Cécile. Malgré sa gêne face à cet homme austère, elle le savait juste et pensait qu’il accéderait à sa demande sans qu’elle ait à déployer trop d’efforts. La tête penchée sur la revue qu’elle feuilletait en grignotant son sandwich, dans un coin de la petite cuisine réservée aux employés du salon, Marie-Camille ne réagit pas en entendant la porte de côté s’ouvrir. Il lui arrivait à l’occasion de croiser madame Pépin, une charmante vieille dame qui sillonnait les rues de la ville pour venir en aide aux personnes dans le besoin. Sachant qu’elle viendrait la saluer, la blonde tritura un morceau de pain en s’étonnant de l’insipidité de l’article qu’elle lisait à mi-voix :
— Le désir d’être belle ; les petits ennuis de l’été…
Elle en était rendue à s’informer de comment la journaliste, Rollande St-Germain*, expliquait l’importance de ne plus avoir un poil sur la peau des jambes en cette saison de baignade qui débutait. Marie-Camille soupira en s’apercevant qu’elle n’était sûrement pas à jour concernant les nouvelles techniques pour enlever toute pilosité déplaisante sur son corps.
— C’est un article intéressant ?
La voix la fit sursauter et elle referma La Revue Moderne brusquement. Marie-Camille se leva en vitesse.
— Monsieur Buisseau, que… qu’est-ce que vous faites ici ?
— Je suis venu voir mon ami. Et en passant, je voulais vérifier comment vous vous acclimatiez au travail. Alors, cet article ?
L’homme pointa en souriant le magazine qui brûlait la main de la jeune femme. Elle le replaça dans le porte-journaux en secouant ses cheveux. Comme chaque fois qu’elle était en sa présence, Marie-Camille ne savait comment se tenir et avait l’impression d’être une enfant idiote. Elle ne l’avait pas vu depuis la fin de ses études et pourtant, la même émotion intense l’envahit. Elle éprouvait une envie irrésistible de lui toucher, de sentir son odeur.
— Vous vous plaisez ici ? s’informa gentiment l’homme, en s’avançant vers elle.
— Hum, hum.
Se rendant compte que les semaines qui s’étaient écoulées depuis leur dernière rencontre n’avaient pas fait partir le malaise qu’elle ressentait en sa présence, Marie-Camille reboutonna son sarrau et lui décocha un sourire incertain.
— Bon, je dois retourner au travail.
— Attendez donc ! Venez faire un petit tour au jardin avec moi. J’ai bien hâte de savoir comment mon ancienne étudiante se débrouille dans ce cadre austère. Après tout, vous êtes la première femme au Québec à accomplir cette tâche.
— C’est que j’ai pas vraiment le temps !
— Mais si. Sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, je pense que votre client au sous-sol peut attendre.
Jean-Luc lui fit un clin d’œil rieur et Marie-Camille sentit son cœur battre de manière affolée. Un regard de côté lui apprit que monsieur Pépin n’était pas encore descendu de ses appartements, puisque sa blouse de travail était toujours accrochée au mur, près de l’escalier qui menait au sous-sol. Elle n’avait guère d’excuse plausible pour refuser de sortir discuter avec monsieur Buisseau, alors elle haussa les épaules dans un signe d’assentiment.
— D’accord, mais pas trop longtemps. J’ai beaucoup de travail.
L’homme la laissa passer devant lui et, encore une fois, l’odeur musquée qu’il dégageait chavira la jeune femme, qui se reprocha son idiotie. L’homme était beaucoup plus vieux qu’elle, marié et surtout pas du tout intéressé par une banale étudiante. Lorsqu’il mit la main à la base de son dos pour la diriger, un long frisson parcourut l’échine de Marie-Camille, qui sentit ses jambes ramollir.
Derrière l’édifice, une fois qu’ils eurent dépassé les places réservées aux deux corbillards du salon, ils se retrouvèrent dans l’énorme jardin qui descendait jusqu’à la rivière des Prairies. L’embaumeuse s’y était rendue à quelques reprises lors de ses pauses pour contempler cette nature qui s’épanouissait chaque jour un peu plus. Les canards revenus du sud avaient élu domicile sur les berges et ne se gênaient pas pour criailler à la vue des humains qui osaient s’approcher. Un long banc de bois installé dans l’herbe invitait à la détente.
— Venez, dit Jean-Luc Buisseau. Allons nous asseoir quelques instants, vous pourrez terminer votre pomme.
La blonde jeta un regard au fruit qu’elle tenait. Juste à la pensée de manger devant son ancien enseignant, elle sentit sa gorge se nouer. Assise bien droite sur le banc, elle attendit sagement les questions, qui ne tardèrent pas.
— Donc, parlez-moi de votre apprentissage. Vous ne regrettez pas votre choix ?
— Non.
— Mais encore ?
— Je… c’est…
Marie-Camille secoua faiblement la tête en remerciant le Ciel d’avoir fait couper ses boucles enfantines au début du mois. Au moins, avec sa nouvelle tête à la mode, elle n’avait d’enfant que le comportement ! Sa frange blonde lui cachait un peu les yeux et le reste de sa chevelure frisottait joliment. Prenant sur elle, la jeune inspira profondément et tourna son regard franchement vers Jean-Luc.
— Ça me plaît beaucoup. Monsieur Pépin est très conciliant. Je vous remercie pour cette opportunité. Sans vous, je serais probablement encore serveuse au restaurant.
— Je dois vous dire que j’ai hésité, commença l’homme. Il m’a fallu convaincre Antoine que vous étiez la meilleure praticienne que j’avais vue depuis longtemps. Mais dites-moi, vous n’avez pas eu de mauvaises expériences, j’espère ?
Marie-Camille eut une image en tête et pouffa dans sa main.
— À part un dentier trop bien accroché, je m’en sors assez bien, je crois. Mais vous me posez toutes ces questions, est-ce que mon employeur s’est plaint de mon travail ? demanda-t-elle en redevenant sérieuse.
L’homme posa une main rassurante sur le genou de Marie-Camille, qui frémit. Emportée par le désir qu’elle ressentait au contact de ce toucher, elle posa ses doigts fins sur ceux de Jean-Luc Buisseau. Avant même de réaliser ce qu’elle faisait, sous le coup d’une impulsion qui lui était venue devant le regard chaud posé sur ses lèvres, elle prit les doigts dans les siens et les porta à sa bouche. Puis, horrifiée par son geste, elle se releva et partit en courant vers la maison de briques. Elle pénétra en vitesse dans le salon, traversa la salle d’exposition et se réfugia au sous-sol, où elle ferma la porte en s’y adossant pour permettre à son cœur de reprendre un rythme régulier.
Jamais elle n’avait eu aussi honte de sa vie !
— Mais qu’est-ce qui t’est passé par la tête ! se dit-elle pour elle-même en jetant un coup d’œil vers la table, où se trouvait une vieille femme décédée l’avant-veille.
Tentant de mettre de côté le geste posé dans un moment d’inconscience, Marie-Camille enfila des gants, mit un masque de papier sur sa bouche et s’avança vers le corps frêle de la dame. Elle posa sa main sur le front ridé et laissa glisser ses doigts le long de la joue trop creuse.
— Laissez-moi prendre soin de vous, chère dame.
Comme chaque fois qu’elle préparait un corps pour l’exposition, la jeune mettait toute son attention dans les détails. Elle traitait les défunts comme des êtres chers, s’attardait aux cheveux, aux traits du visage. Elle prit la photo de la dame vivante dans sa main pour observer attentivement chaque parcelle de sa physionomie. Marie-Camille s’assurait de créer une attitude naturelle, la plus ressemblante possible à la personne vivante. Même si elle avait insisté auprès de monsieur Pépin dans ses débuts au salon pour s’occuper de l’embaumement complet des défunts, il n’en demeurait pas moins que la partie qu’elle préférait était de redonner un visage paisible à ces dépouilles. Avec sa palette de couleurs posée sur une petite table près d’elle, l’embaumeuse se prépara à poudrer la vieille femme lorsque la porte s’ouvrit derrière elle.
— J’ai commencé, monsieur Pépin. J’espère que vous ne m’en… oh…
Même si elle n’attendait que cela, qu’elle n’espérait que cela, Marie-Camille sursauta lorsque le corps de Jean-Luc Buisseau se lova contre le sien et que ses bras la serrèrent fortement.
— Mais… vous… pouvez pas… être ici !
— Chut…
L’homme retourna la jeune femme, leva son menton, baissa son masque et plongea ses lèvres contre les siennes. Marie-Camille n’était pas prude, loin de là, mais jamais elle n’était allée bien loin dans l’échange de caresses avec ses anciennes fréquentations. Elle s’empressa d’enlever ses gants pour les jeter sur le sol. La langue qui cherchait la sienne, les mains qui attiraient ses hanches la chaviraient et l’empêchaient de réfléchir. Délaissant le pinceau qu’elle tenait, Marie-Camille se hissa sur la pointe des pieds pour entourer le cou de Jean-Luc Buisseau et l’embrasser passionnément. L’homme et la femme ne prononcèrent pas un mot, alors que leurs mains se caressaient, se cherchaient à l’aveuglette. Puis, réalisant où ils se trouvaient, la blonde repoussa difficilement son ancien professeur. Elle avait les lèvres écarlates d’avoir été ainsi baisées, les joues brûlantes, comme le reste de son corps.
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes marié, non ?
— C’est compliqué… Mon épouse…
Et au moment où les paroles franchirent sa bouche, Marie-Camille réalisa l’ampleur de l’erreur qu’elle avait commise.
— Vous êtes marié ! répéta-t-elle avec colère. Allez-vous-en, je vous en prie ! Monsieur Pépin doit arriver sous peu. Partez.
Jean-Luc passa une main tremblante dans ses cheveux foncés. Sa petite cicatrice au coin de sa bouche semblait encore plus visible. Son regard fiévreux se posa sur la jeune femme, qui s’était reculée jusqu’au comptoir où se trouvait une grande cuve. Elle avait mis la défunte entre eux, comme un rempart contre la folie qu’ils venaient de faire.
— Vous n’avez pas le droit de faire ça. C’est défendu par l’Église et moi, je…
Incapable de poursuivre, Marie-Camille se tourna et ouvrit les robinets pour se donner une contenance. Elle prit un verre qu’elle remplit et, comme une assoiffée, le vida en espérant que l’homme aurait quitté la pièce lorsqu’elle se retournerait. Mais à son grand désespoir, le quadragénaire n’avait pas bougé.
— Peut-on se retrouver pour parler un peu plus tard ce soir ? demanda Jean-Luc en mettant une main devant lui, comme pour l’inciter à accepter.
Mais la jeune femme, tremblante sous son long sarrau blanc, ne fit que murmurer :
— C’est inutile. C’est une erreur. Vous êtes marié, martela-t-elle pour la troisième fois.
L’image de cette grande secrétaire blonde qui partageait la vie de l’enseignant s’insinua dans son esprit, et elle secoua la tête pour redire fermement :
— Partez !
Jean-Luc s’avança vers elle. Il était grand et très mince, le dos un peu voûté. Sans être un homme d’une grande beauté, il avait une prestance indéniable. Marie-Camille s’appuya fortement contre le comptoir, alors qu’il levait la main vers son visage. Il glissa ses doigts sur la joue de la femme et murmura affectueusement :
— Nous devrons nous revoir… À bientôt.
En cette soirée du 8 juillet, Béthanie Chelli et les membres de sa famille étaient attendus chez les Joseph pour la troisième fois en moins d’un mois. Quand sa mère l’avait avisé de leur venue, Gabriel avait retenu un geste de dépit. Il avait tout de même dit :
— Je suis censé aller prendre un café avec un collègue de travail.
— Je suis désolée, mon chéri. Papa a décidé.
Ce qui voulait dire « décommande ta soirée », le jeune homme le savait très bien. Il savait que les visites rapprochées de la timide noiraude n’avaient qu’un but : l’amener à fréquenter le fils de la famille Joseph. Il s’agissait de l’étape suivante dans l’évolution de cette relation. Même s’il trouvait Béthanie jolie, Gabriel n’avait pour l’instant pas du tout envie de s’embarquer dans une relation amoureuse, encore moins avec une femme qui avait de la difficulté à aligner trois mots sans bafouiller de gêne. Pourtant, il connaissait les traditions, savait que ses parents commenceraient à insister pour qu’il se case avec une gentille Juive d’ici peu. Gabriel savait que son père craignait qu’il ne se mette à fréquenter une goy, comme certains fils de leurs compatriotes. Edmond en avait parlé à plusieurs reprises, lui qui considérait inadmissible que l’un de ses enfants se marie avec une personne qui ne pratiquait pas la religion juive. Depuis sa rencontre avec Philémon et Stéphane, Gabriel n’avait pas reparlé à Marie-Camille. Elle avait bien téléphoné deux fois, mais il avait fait dire à sa jeune sœur qu’il était absent.
— C’est une certaine Miss Gill, avait dit Kayla, en le regardant avec curiosité.
— Oh oui ! C’est une secrétaire du collège. Je dois aller chercher un document.
Mal à l’aise, Gabriel avait jeté les messages à la poubelle avec une grande tristesse. Comment pouvait-il expliquer les sentiments qui l’habitaient lorsqu’il songeait à toute cette situation ? Marie-Camille ne pourrait jamais comprendre à quel point il s’était senti lâche et impuissant devant les insultes de ses deux anciens collègues de classe. Alors, il préférait attendre un peu avant de revoir son amie. Laisser retomber la poussière pour comprendre de quelle manière il pouvait retrouver sa fierté. Assis sur une chaise dans sa chambre, il lisait un passage de la Torah, même si cette lecture avait été faite pas plus tard que ce matin-là, en famille, comme tous les samedis.
— Gabriel, la visite est là, dit doucement sa mère en cognant contre la porte de la chambre.
— J’arrive.
Le jeune homme se positionna devant le miroir et replaça sa kippa noire sur le dessus de sa tête. Son pantalon de toile bleu et son chandail à manches courtes blanc auraient dû laisser place à un habit plus sobre, comme son père l’aurait souhaité. Il s’agissait d’un geste enfantin, Gabriel en était bien conscient, pour montrer sa dissidence face au choix de promise que ses parents avaient fait, mais il était déterminé à ne pas se laisser complètement dominer par son père. Il referma la Torah, la glissa dans le tiroir de la table de chevet et sortit dans le couloir. Sa sœur Mazal était à quelques pas devant lui et elle se retourna en souriant.
— Je pense que nos parents ont trouvé ton épouse.
Les yeux foncés de son frère se posèrent sur le visage rond de la cadette. Celle-ci, tout comme sa sœur, n’avait jamais pensé à se rebiffer contre les choix parentaux. Ibrahim et Norbert, bien qu’ils avaient choisi de s’établir dans l’État de New York, n’en demeuraient pas moins de bons Juifs, qui fréquentaient assidûment la synagogue. Ils avaient tous les deux attendu la bénédiction de leur père avant de proposer le mariage à leurs fréquentations. Gabriel sentait au fond de sa poitrine la lourdeur de devoir à son tour se conformer à toutes les obligations de sa religion, et il n’eut pas l’énergie pour répondre à sa sœur. Il pénétra dans le salon, la mine sérieuse, et salua les invités sans s’attarder sur la jeune femme, vêtue d’une longue jupe noire et d’une blouse blanche.
— Bonsoir à vous tous, énonça-t-il sur un ton détaché, avant d’aller prendre place près de sa mère dans une causeuse.
Il aperçut le regard que s’échangèrent les deux pères. Les hommes étaient satisfaits et considéraient qu’une union entre leurs familles était un excellent partenariat, tant d’un point de vue religieux que professionnel. S’ils avaient pu lire les pensées qui défilaient dans le cerveau de Gabriel, les aînés auraient assurément déchanté. Car le jeune homme n’avait aucune envie de discuter avec Béthanie, même si celle-ci entreprit de le questionner de manière douce :
— Vous aimez toujours votre travail, Gabriel ?
En soupirant discrètement, ce dernier confirma son intérêt pour sa nouvelle profession et se résigna à passer le reste de la soirée à discuter de manière polie et respectueuse. Il était loin de la relation enjouée qu’il entretenait avec Marie-Camille ou même Alice, avant qu’elle ne s’éloigne d’eux.
Installée sur une chaise de bois derrière un petit bureau, Alice, elle, regrettait parfois les matins où elle pouvait dormir sans régler le réveil. Car malgré la hausse de salaire que son emploi de réceptionniste lui procurait, elle s’ennuyait de ses matinées passées en jaquette et pantoufles. La secrétaire du patron lui fit signe de répondre au téléphone qui sonnait, alors qu’elle bayait aux corneilles.
— Transport JVL bonjour ! Je suis désolée, il est absent. Puis-je prendre le message ?
Coinçant l’appareil entre son oreille et son épaule, la femme nota le nom de son interlocuteur, sous le regard hautain des deux autres employées, qui travaillaient depuis longtemps à la compagnie. Alice savait bien que ces commères lui en voulaient d’avoir obtenu ce poste juste parce que Josh était son ami et le neveu du patron. Au début, elle avait été très gentille et sociable avec les deux dames dans la cinquantaine. Puis, quand Alice s’était aperçue qu’elles la traitaient comme une moins que rien, elle s’était mise à les ignorer, même si, en vérité, elle aurait bien aimé tisser des liens amicaux avec ses collègues.
— Fais-toi-z’en pas avec ça, lui avait dit Josh, lorsqu’elle s’était plainte du traitement glacial que lui imposaient les employées. Elles sont jalouses de ta beauté.
— Arrête de dire des niaiseries !
Dans les faits, l’arrivée de cette rousse plantureuse au sein de la compagnie de transport avait bien sûr amené les hommes à réagir positivement et à la complimenter. Alice adorait plaire, et elle s’amusait encore plus devant la mine revêche que faisaient les secrétaires en entendant les commentaires élogieux des déménageurs et des autres travailleurs.
— Il faudrait que je raconte ça à Marie-Camille, avait-elle pensé les premiers jours.
Mais en songeant à leurs dernières rencontres malaisantes dans les escaliers de leur édifice, Alice avait laissé tomber. Surtout qu’en définitive, malgré son inscription, la femme ne s’était jamais présentée à un seul entraînement de leur équipe de softball.
« Elle va me faire plein de reproches », avait donc pensé Alice, en chassant l’idée de se confier à Marie-Camille.
Après quelques jours passés à craindre le retour de Jean-Luc au salon funéraire, Marie-Camille comprit que l’homme avait sûrement retrouvé la raison. Elle avait tant pleuré depuis leur dernière rencontre qu’elle était certaine que son patron lui mentionnerait sa mauvaise mine. Mais l’un des avantages à travailler quotidiennement à redonner un visage paisible à des défunts était que la femme était de plus en plus habile avec le maquillage. Alors, tous les matins, depuis qu’elle avait embrassé Jean-Luc, Marie-Camille se levait une demi-heure plus tôt qu’auparavant pour cacher les signes de son insomnie à l’aide de poudre et de crème.
Ne sachant pas à qui confier sa peine, la jeune femme décida d’aller passer une fin de semaine à Sainte-Cécile, afin de prendre du recul sur sa situation. Elle se dit qu’elle pourrait peut-être s’épancher auprès de son père Édouard. Ce dernier avait tant souffert au moment du bris de la promesse faite à sa mère, le jour de son décès, qu’il serait peut-être en mesure de comprendre la situation dans laquelle se trouvait sa fille. Comme Adèle n’avait pas le loisir de l’accompagner, Marie-Camille prit le train à la gare Windsor le vendredi 14 juillet. Épuisée par ses longues semaines, maintenant qu’elle travaillait à temps plein au salon, elle s’endormit dès que le roulement sur les rails devint régulier. À sa descente, elle sourit de joie en voyant son père qui l’attendait à la gare.
— Papa !
— Bonsoir, ma chérie !
Édouard serra sa fille dans ses bras en se passant la réflexion que Florie la trouverait bien maigre. Marie-Camille lui semblait plus mince qu’avant. La tête appuyée contre le torse de son père, la jeune femme sentit une tension disparaître de ses épaules. Cet homme serait comme toujours de bons conseils, elle en était convaincue.
— Alors, raconte ton nouveau travail, ma belle Marie !
Intarissable sur ce sujet, elle agrippa son sac de cuir et suivit son père à la voiture. Autour d’eux, des gens saluaient le maître-beurrier. Depuis toujours, l’homme avait vécu au petit village, situé à une trentaine de minutes de Labelle. Malgré la distance, les fromages d’Édouard Gélinas avaient une excellente renommée partout dans les Hautes-Laurentides. Quand ils arrivèrent à la vaste maison grise en haut du chemin des Fondateurs, Marie-Camille soupira de contentement. Elle était de retour chez elle. Sa tante sortit sur le balcon en entendant les portières de la voiture.
— Te voilà enfin ! Mautadine que je m’ennuie de toi, ma petite !
— Bien je suis là, matante.
Elle se lova contre le corps bien enrobé de Florie, qui lui baisa le dessus de la tête. En montant l’escalier, la maîtresse de maison reprit ses habitudes en marmonnant :
— C’est bien étrange cette nouvelle coupe de cheveux-là ! T’es rendue avec les couettes courtes comme un petit gars ! Et tes lunettes, c’est la mode ça, des grosses affaires de même ? En tout cas ! En plus, t’as juste la peau puis les os ! Je m’en vais te remplumer moi, ma fille !
Marie-Camille éclata de rire, malgré le reproche.
— Hé que je t’aime, matante Florie ! Si tu savais comme tu me fais du bien.
— Bien moi aussi, ma belle, je t’aime, même si t’as un drôle de métier puis une tête bien curieuse !
Édouard suivit les deux femmes en levant les yeux vers le ciel étoilé. Sa sœur Florie n’aurait jamais la répartie délicate et diplomate !