Alice se pressa de fourrer les derniers vêtements dans un grand sac. Josh se tenait contre le mur, une cigarette éteinte au coin de la bouche.
— Achèves-tu ? Me semble que tu m’avais dit que t’avais besoin de rien d’autre !
— Bien oui, mais quand même, je suis pas pour laisser toutes mes affaires personnelles. Déjà que je pars sans mes meubles.
La femme jeta un regard désolé vers sa petite table ronde qu’elle avait depuis l’enfance. Elle la pointa en disant :
— Tu pourrais la porter à ta voiture ?
— Pourquoi ça ? J’en ai en masse, des tables !
— Oui, mais celle-là, c’est ma préférée, puis je l’avais dans ma chambre quand j’étais petite.
Le déménageur grimaça en sortant sa blague à tabac pour ranger la cigarette dedans. Il s’avança et prit le petit meuble.
— Je suis en congé, moi, aujourd’hui. Pas le goût de me mettre à déménager toutes tes affaires.
— Je te demande juste ça ! Tu vas pas mourir !
Alice et Josh avaient déjà fait trois allers-retours depuis la veille. Ils avaient convenu qu’étant donné qu’elle passait toutes ses soirées chez son ami, elle était aussi bien d’emménager chez lui. Cela lui coûterait pas mal moins cher de partager les frais et plus pratique lorsqu’elle était à court de sa drogue favorite.
— Mais oublie pas, on est juste des amis, hein ? avait-elle précisé quand il lui avait proposé cet arrangement.
L’homme avait hoché la tête, même s’il appréciait les courbes généreuses de la trentenaire. Il travaillait depuis dix ans au même endroit, la compagnie Transport JVL. Quand la date du 1er mai était passée, les conducteurs comme lui pouvaient respirer un peu mieux. C’est que depuis longtemps, les Québécois avaient coutume de déménager en ce jour de printemps*. Comme les camions étaient réservés d’avance, Josh et ses comparses se retrouvaient à travailler trois semaines comme des forcenés, afin d’accommoder tous les clients désireux de changer de logis. Ensuite, pendant le reste de l’année, ils s’occupaient surtout de gros morceaux : piano, réfrigérateur, lit… ou ils se déplaçaient à l’intérieur de la province au gré des livraisons. Depuis qu’Alice avait été engagée comme réceptionniste, les deux amis passaient presque tous leurs moments libres ensemble.
— Je t’ai dit que je voulais pas de blonde, avait répliqué Josh, face aux inquiétudes de la femme. C’est trop de trouble !
Mais en la regardant se pencher pour vérifier sous le divan si rien n’y traînait, le costaud moustachu sentit qu’il ne dirait pas non à une petite visite dans son mini-short. La femme avait des jambes bien dodues, une poitrine voluptueuse et une taille légèrement enrobée. Ce qui ne déplaisait pas à Josh.
— Qu’est-ce que tu regardes ? persifla Alice en sentant le regard de l’homme sur elle.
— Rien, rien. Bon, as-tu fini ?
— Oui. Descends mon sac à l’auto, je vais monter voir Marie-Camille pour l’avertir.
L’homme acquiesça. Son t-shirt noir était marqué de traces blanchâtres sous les bras et ses jeans très serrés avaient pâli avec les années. Il portait ses éternelles espadrilles Converse noires, à présent trouées sur la pointe. Il ferma la porte de l’appartement, le sac de vêtements sur l’épaule et une patte de la table dans sa main.
— Grouille-toi, par exemple !
— Oui, oui.
Alice grimaça en se retournant pour monter l’escalier, car s’il y avait un geste qu’elle n’avait pas envie de poser en ce moment, c’était celui-ci. Depuis plusieurs semaines, les deux amies ne s’étaient croisées qu’à quelques reprises, quand l’une ou l’autre sortait de l’immeuble. Elles jasaient peu, sauf quand Alice s’était enfin informée du travail de Marie-Camille. Ce jour-là, elles étaient restées une trentaine de minutes sur le trottoir, devant la porte, en papotant comme autrefois. Puis, Alice avait jeté un coup d’œil à sa montre et s’était empressée de partir. Marie-Camille avait juste eu le temps de lui crier :
— Demain, on a une partie de softball. Tu vas être là ?
— Je pense bien que oui.
Marie-Camille n’avait pas insisté. Alice n’était pas venue jouer une seule fois depuis le début de leur saison. Les choix qu’elle faisait ne plaisaient guère à Marie-Camille et, de toute manière, cette dernière n’allait pas forcer quelqu’un à participer à une activité contre son gré. C’est donc avec une certaine gêne que la rousse cogna à la porte de son amie. Une fois, deux fois… et alors qu’elle allait réitérer le geste, celle d’Albertine Vadeboncœur s’ouvrit lentement.
— Elle est pas là, ton amie.
— Ah.
La vieille laissa son regard glisser de haut en bas sur la femme qui se tenait sur le palier : des boucles flamboyantes à moitié cachées sous un bandana rose aux sandales multicolores, en passant par le mini-short jaune.
— Vous pourrez lui dire que je suis passée, s’il vous plaît ?
— Oui.
— Et que…
Alice hésitait. Ne serait-elle pas mieux d’appeler son amie durant de la semaine pour lui expliquer son déménagement ? La réceptionniste en avait assez de se faire faire la morale par Marie-Camille. Pourtant, qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire si elle avait envie de s’éclater, de s’amuser ? Les substances illégales qu’elle avait découvertes auprès de Josh et sa bande la faisaient se sentir vivante et gaie pour la première fois depuis si longtemps. Le mal de vivre qui la hantait parfois disparaissait lorsqu’elle planait au son de la musique de son chanteur préféré, Elvis Presley. Madame Vadeboncœur mit la main au col de sa blouse fleurie et trottina jusqu’à Alice.
— Vous voulez que je lui dise d’aller vous voir à son retour de son village ? demanda-t-elle.
Alice eut un léger pincement au cœur en se rappelant que son amie lui avait promis l’année dernière de l’amener voir sa tante Florie cet été. Elles avaient prévu d’y aller au printemps, mais Marie-Camille avait reporté son séjour et ne lui en avait plus reparlé. Alice secoua la tête, un pied dans l’escalier.
— Non, je déménage, alors je repasserai.
— Quoi ?
Si Alice ne regrettait pas les paroles sorties de sa bouche, elle aurait éclaté de rire devant le visage désemparé de la pauvre vieille.
— Mais voyons donc, vous pouvez pas faire ça à la petite ! se choqua Albertine.
— La petite a vingt-sept ans, madame. Bon, si vous la voyez, dites-lui que je la rappellerai. À bientôt.
Avant que l’aînée ne puisse réagir, Alice avait descendu les marches en les survolant quasiment. Elle sortit de l’immeuble de la rue de la Roche et les larmes roulaient sur ses joues rousselées. Marie-Camille ne lui parlerait plus jamais après un tel affront. D’abord le restaurant, ensuite leur équipe de softball et puis maintenant l’appartement.
— Enfin ! murmura Marie-Camille quand sa tante Florie disparut dans sa chambre sous l’escalier.
Il allait bientôt être 9 heures du soir et la jeune femme avait espéré toute la soirée pouvoir parler avec son père. Mais trop heureuse d’avoir sa nièce pour le souper, Florie avait invité son amie Louisette et l’ami de Laurent, le pharmacien François-Louis. D’abord contrariée de ne pas avoir sa famille juste pour elle, Marie-Camille avait quand même passé un beau moment à revivre des souvenirs et à entendre son père et son oncle narrer comment ils avaient fait damner Florie à quelques reprises dans leur jeune temps. Louisette et Florie pouvaient parler des heures sans interruption et, quand le pharmacien et l’ancienne commerçante quittèrent la demeure des Gélinas, Édouard et sa fille retinrent tous les deux un éclat de rire en entendant Florie s’exclamer :
— Oh, mon doux, qu’elle parle, mon amie ! C’est pas croyable, un vrai moulin à paroles. Je suis épuisée ! Je vais aller me coucher.
Alors enfin, le père et sa fille purent profiter d’une période juste à eux, puisque Laurent avait aussi grimpé à sa chambre, à peine la porte refermée derrière leurs invités. Édouard prit sa fille contre lui et la dirigea vers le salon.
— Enfin un peu de temps pour nous, ma chérie. J’ai hâte que tu me dises ce qui te tracasse.
— Hein ?
Marie-Camille rougit comme toujours et ragea intérieurement contre son corps qui n’arrivait pas à mieux contrôler les manifestations physiques de ses inconforts. Son père secoua la tête en lui faisant un clin d’œil affectueux :
— Je vois bien que quelque chose te dérange, Mimi. Tu sais que tu peux tout me dire.
— Oui.
Le murmure de Marie-Camille inquiéta son père, qui prit place dans sa chaise berçante près de la fenêtre ouverte pour laisser entrer un peu d’air. Car les journées d’été chaudes faisaient des nuits difficiles à supporter dans la grande maison en haut de la côte. Ils ouvraient toutes les fenêtres et tentaient d’aérer les pièces, surtout lorsque Florie s’entêtait pour cuisiner au four, comme pour le souper du soir. Quand Laurent avait suggéré :
— On pourrait manger des hot dogs et des hamburgers me semble, Florie !
Sa sœur avait failli avoir une syncope. La femme avait pris un ton persifleur pour répliquer :
— Avant que je reçoive un notable aux hot dogs mon gars, il va pleuvoir des raisins.
— Hein ?
— Laisse faire.
Laurent avait donc compris que la cuisson d’un gros jambon n’était pas discutable. Ils avaient heureusement soupé dans la cuisine d’été, mais la chaleur dégagée par le four tout l’après-midi avait tout de même envahi les autres pièces. Édouard détacha sa chemise blanche, laissant voir une camisole de coton.
— Alors, Marie ?
— Oh papa, je sais pas comment te parler de ça.
— Comme ça vient, ma chérie.
Marie-Camille revit le baiser de Jean-Luc et, sans lever les yeux de ses doigts aux ongles bien taillés, elle murmura :
— Je crois que je suis tombée amoureuse.
— Mais c’est très bien, ma chérie.
— Pas vraiment.
Édouard sentit tellement de peine dans le ton de sa fille qu’il cessa de se bercer pour se pencher et soulever son menton :
— Marie-Camille, tu sais que la promesse que NOUS avons faite à notre mère de pas nous marier t’a jamais concernée, hein ? Dis-moi pas que Florie t’a laissée croire que tu devais vivre une vie sans amour parce que je vais aller lui parler tout de suite !
— Non, non papa. C’est pas ça. C’est juste que je pense pas que ce soit un homme pour moi.
Édouard regarda sa fille mettre son visage dans ses mains délicates et revit la détresse de sa mère Clémentine lorsqu’elle avait appris qu’elle serait malade jusqu’à la fin de ses jours. Quand sa flamme de l’époque avait été diagnostiquée du diabète, la douleur qu’elle avait ressentie l’avait presque anéantie. Seuls l’amour d’Édouard et la naissance de Marie-Camille lui avaient permis de retrouver sa joie de vivre.
— Et pourquoi donc ? s’informa Édouard avec inquiétude.
— Bien, il est différent.
— Différent ? questionna le père de Marie-Camille. Différent comment ? Pas malade, toujours ?
— Non.
— Aide-moi un peu, Mimi. Qu’est-ce qui fait que l’homme que tu penses aimer convient pas ?
Marie-Camille eut un léger rictus en murmurant :
— Il est vieux.
Édouard ne put s’empêcher de sourire, car sa fille avait toujours eu tendance à exagérer.
— Quoi, il a trente ans ?
— Non, plus.
L’homme retint un soupir en se disant que s’il lui fallait tirer les vers du nez de sa fille à ce rythme-là, ils en auraient pour toute la nuit. Aussi bien allumer une pipe. Il se pencha donc vers le petit meuble près du mur et entreprit de bourrer de tabac le fourneau de bois blond.
— Il a au moins quarante ans, murmura Marie-Camille.
— Ah bon ! C’est vrai que c’est vieux pour toi. Mais tu sais que pour moi, l’amour a pas d’âge, pas de couleur. S’il prend soin de toi et si tu l’aimes, c’est qu’il doit être bon.
— C’était mon professeur au collège, poursuivit courageusement Marie-Camille, et c’est grâce à lui que j’ai eu mon travail.
Édouard commençait à trouver la situation un peu moins adéquate. Il tira quelques bouffées de sa pipe avant de la déposer dans le cendrier sur pied. Hochant la tête, il s’informa en tentant de rester objectif :
— Marie-Camille, il t’a pas forcée à… je veux dire t’as pas été obligée de…
— Non ! Bien sûr que non, papa. Je ferais jamais ça voyons ! répondit Marie-Camille avec gêne.
Édouard retint un soupir de soulagement. Il savait que dans les grandes villes, les jeunes gens n’attendaient plus le mariage pour consommer leur amour. On parlait même de relations éphémères centrées sur le sexe. À la pensée qu’un homme puisse profiter de sa fille de cette façon, le maître-beurrier se sentait devenir méchant. Mais en regardant le visage franc de Marie-Camille, il sut qu’elle ne mentait pas.
— Bon. Tu sais que le jour où j’ai rencontré ta mère, j’ai tout fait pour m’en éloigner. Je savais que si j’étais trop proche d’elle, j’allais me brûler. Mais la tentation d’être à ses côtés était si puissante, Marie, que j’ai osé défier ta tante, et j’ai brisé une promesse faite sur un lit de mort pour être son époux. Ce fut l’amour de ma vie et même si on a passé seulement quelques années ensemble avant que le destin nous l’enlève, bien ces années-là ont été les plus belles de ma vie. J’ai jamais regretté de l’avoir épousée.
La voix sereine d’Édouard était comme un doux murmure dans le salon de la maison. La brise qui pénétrait faisait voler le voile à la fenêtre et le duo entendait à intervalles réguliers des voitures qui roulaient sur le chemin des Fondateurs. Édouard se leva pour aller s’asseoir près de sa fille. Il la serra contre lui.
— Si tu penses que cet homme est pour toi, je vois pas pourquoi tu mettrais un frein à votre relation, Marie-Camille. Si tu penses l’aimer, permets pas aux autres de juger, puis laisse-toi guider par l’amour. Tu sais, au départ, ta mère et moi, on a tout fait pour pas se rapprocher l’un de l’autre. Mais quand on aime vraiment, la souffrance de l’éloignement est invivable.
Édouard cessa de parler pour laisser ses yeux glisser sur la rue éclairée par la lune. Pourrait-il dire à sa fille que l’absence de Clémentine était encore, à ce jour, une souffrance, malgré les années qui avaient passé depuis son décès ? Son rire éclatant, sa joie de vivre, sa douceur et sa sensualité, tout lui manquait. Parfois, il se plaisait à imaginer ce qu’aurait été leur vie à deux si son épouse était encore vivante. Il se plaisait à croire que Florie l’aurait acceptée et aimée, et qu’un autre enfant serait venu compléter leur famille. Évidemment, le temps avait adouci la douleur.
— Tu as une bonne tête sur les épaules, Mimi, et si tu aimes cet homme, il devrait faire ton bonheur, conclut Édouard, avec une fierté dans le regard.
Marie-Camille attendait, les yeux remplis de larmes. Elle savait que le plus dur était à venir.
— Il y a autre chose, papa, murmura la jeune femme en mordillant sa lèvre.
Édouard lui sourit avec tendresse. Elle avait le même visage que Clémentine, un ovale parfait, avec une bouche un peu trop grande.
— Je… il… est marié.
Voilà. Elle l’avait dit. À présent, Marie-Camille n’osait plus regarder son père.
— Pardon ?
Toute la compréhension qu’elle avait lue sur le visage d’Édouard depuis le début de leur conversation s’évanouit au son des paroles de Marie-Camille.
— Ça, non, par exemple ! Marie ! Comment peux-tu même penser briser une famille ? C’est pas comme ça que je t’ai élevée, voyons donc !
Heurté, le père se leva et se mit à marcher dans le salon de long en large, alors que sa fille pleurait toutes les larmes de son corps. Marie-Camille savait que sa relation avec Jean-Luc était impossible. Son paternel venait de le lui confirmer. Si lui ne pouvait comprendre, elle serait méprisée par tous les gens qu’elle rencontrerait. Elle serait LA femme qui aurait détruit un mariage. Quand Édouard eut le dos tourné vers la fenêtre, sa fille glissa ses pieds dans ses pantoufles et sortit du salon sans un bruit. Son amour n’avait aucun avenir.
Dans le train de retour, le lendemain matin, Marie-Camille songeait avec tristesse aux derniers mots qu’Édouard lui avait glissés à l’oreille avant de lui remettre un grand sac de papier contenant quelques morceaux de fromage pour Adèle et elle.
— Réfléchis à ce que tu fais, Marie-Camille. Il y a des choix, dans la vie, qui déterminent notre chemin. Si tu prends celui-ci, ta route sera sinueuse et cahoteuse, j’en reste persuadé. Je t’aimerai toujours, tu le sais bien. Toutefois, il me sera difficile de te défendre.
Alors, la blonde regardait les champs jaunis par le soleil torride du dernier mois en sachant qu’elle ne poursuivrait pas sa relation avec Jean-Luc. Malgré les frémissements, malgré les émotions vécues. Elle ne pouvait vivre dans la honte. Elle tenta de fermer les yeux pour s’endormir, car sa nuit avait été entrecoupée de longues périodes d’éveil. Inconsciente du regard qu’un homme posait sur elle, de l’autre côté de l’allée, la jeune femme retira ses ballerines pour glisser ses pieds sous son corps. Heureusement, elle n’avait pas écouté Florie, qui avait insisté pour qu’elle mette une jupe digne pour voyager.
— Tu sais ce que j’en pense, moi, de tes pantalons trop serrés ! avait grogné la femme d’âge mûr.
Marie-Camille n’avait pas suivi ses conseils et portait un pantalon noir qui se terminait sous le genou, avec des franges rouges. Quand Florie l’avait vue sortir de sa chambre, elle avait eu un hoquet de surprise :
— Bien voyons donc, où tu t’en vas avec ton rideau ? s’était-elle exclamée.
Malgré sa tristesse, la jeune avait souri affectueusement.
— C’est la mode, matante.
— La mode, la mode. Veux-tu bien me dire où le monde trouve ces idées-là !
Marie-Camille l’avait embrassée avant de demander :
— Mais aimes-tu ma camisole au moins ? C’est moi qui l’ai faite chez Adèle.
Florie avait plissé ses yeux noirs et penché sa tête poivre et sel de gauche à droite.
— Bof, je trouve que c’est un peu trop décolleté.
La jeune femme avait éclaté de rire, car le vêtement rouge couvrait pudiquement le haut de sa poitrine jusqu’à la base du cou. Elle avait embrassé sa tante et suivi son père dans la voiture.
Quand le train arriva à la gare de Montréal, Marie-Camille ramassa ses fromages et son sac de transport, et se prépara à descendre. Pour la première fois, elle remarqua le regard admirateur de l’homme blond posté en face d’elle. Il lui sourit et leva le bras pour la laisser passer.
— Mademoiselle, après vous.
— Merci.
Le pauvre ne put retenir un mouvement de dépit en s’apercevant que son charme n’avait eu aucun effet sur la jolie femme à lunettes. Cette dernière semblait préoccupée et bien peu disposée à se laisser séduire. Ce n’est qu’en arrivant au coin de la rue de la Roche que Marie-Camille se permit de penser à Jean-Luc. Après leur rapprochement au salon funéraire, il lui avait bien dit qu’ils se reverraient. Déterminée à mettre fin à cette relation avant même qu’elle ne commence réellement, la femme se pressa jusqu’à son immeuble.
« Dans d’autres circonstances, je me serais confiée à Alice, pensa Marie-Camille. Elle a toujours réussi à me faire rire et puis, il me semble qu’elle porterait pas de jugement sur ma relation avec lui. Mais cette amie-là, elle est disparue, malheureusement. »
Au moment où Marie-Camille songeait à elle, Alice ouvrait les yeux dans la petite chambre qu’elle occupait maintenant dans l’appartement de Josh depuis deux jours. La bouche pâteuse, les idées emmêlées, la jeune femme jeta un coup d’œil à ses côtés.
— Oh… murmura-t-elle, en se glissant subrepticement jusque sur le bord de son matelas.
S’apercevant de sa nudité, Alice chercha du regard sa robe de chambre et s’empressa de l’enfiler. Dans son lit se trouvait un homme qu’elle se rappelait vaguement avoir rencontré la veille au soir. Le ronflement du géant brun qui dormait la bouche ouverte ne fit qu’augmenter son inconfort. Comment se débarrasser de l’importun ? Jamais auparavant n’avait-elle passé la nuit avec un inconnu.
Ouvrant la porte de la pièce avec délicatesse, la rousse se dirigea vers la cuisine en désordre. Josh n’était pas le plus à son affaire et la vaisselle des derniers jours traînait encore.
— On peut dire qu’on a bien fêté ton déménagement, ma fille !
La voix ironique du camionneur-déménageur se fit entendre du salon, situé juste à côté. Couché sur le divan de cuirette, Josh suivit son amie des yeux, alors qu’elle faisait bouillir de l’eau.
— Veux-tu bien me dire ce que tu m’as donné hier, maudit ?
Josh ricana et se redressa pour aller fermer le poste de télévision. Il avait l’habitude de s’endormir devant l’écran et il se réveillait souvent au milieu de la nuit, alors qu’un écran blanc et un son lancinant avaient remplacé l’émission Les Couche-Tard, diffusée en fin de soirée en raison de son contenu sulfureux. En caleçon, comme d’habitude, le moustachu s’alluma une cigarette pour commencer sa journée. Puis, il s’étira et vint rejoindre Alice dans la petite cuisine.
— C’était l’fun ? demanda-t-il avec un clin d’œil grivois.
— Arrête ! grogna Alice en se massant le côté de la tempe. C’était quoi la pilule que tu m’as fait prendre ?
Le cœur au bord des lèvres, elle but une gorgée de café, puis demanda de nouveau à Josh, sur un ton insistant :
— C’était quoi, la pilule ?
— Quelque chose que la convention unique aime pas tellement ! répondit encore le costaud.
— De quoi tu parles ?
Alice glissa sa main dans son visage aux sourcils froncés. Elle voulait juste savoir quelle drogue elle avait bien pu consommer la veille pour se retrouver dans un tel état. Josh se servit à son tour un café avant de s’approcher de sa colocataire.
— Je t’en ai déjà parlé de ce contrat international pour limiter la production et le commerce de certaines drogues. Comme tu vois, ça m’empêche pas de trouver ce que je veux !
La rousse passa la langue sur ses dents, ne sachant quoi répondre. Depuis qu’elle avait rencontré le déménageur, elle réalisait qu’elle s’enlisait dans une spirale et qu’il lui serait difficile d’en sortir. Mais le plaisir et le bien-être ressentis lorsque les drogues endormaient son esprit étaient plus intéressants que les ennuis qu’elle s’attirait du fait d’agir dans l’illégalité. Quand elle planait, Alice ne pensait plus à ses problèmes, ses interrogations, ses doutes… Lorsque les drogues envahissaient son être, la femme mettait derrière elle sa culpabilité de ne pas être une bonne amie, une sœur aimante. Mais en ce dimanche midi de juillet, la pauvre avait l’impression d’être allée trop loin.
— C’est juste parce que tu as mélangé, Alice ! LSD, mari et bières, t’as peut-être exagéré !
Josh s’était assis sur un tabouret de bois et se moquait de la rousse.
— La pilule, c’était du LSD ?
— Oui.
Alice hocha imperceptiblement la tête en se détournant vers le réfrigérateur. Comment en était-elle venue à prendre une telle substance, elle qui, autrefois, s’était même crue incapable d’accepter de fumer un joint ? Consciente qu’elle était allée trop loin, la veille, la femme mit ses mains sur le comptoir.
— Fais-moi plus ça, Josh !
— Je t’ai rien fait, moi ! Je t’ai toujours pas mis la pilule de force dans la bouche !
Alice allait répliquer lorsque le géant brun sortit de sa chambre. Honteuse, elle s’aperçut que non seulement elle avait couché avec un inconnu, mais que celui-ci était trop poilu et bien trop gros à son goût. Son ventre disgracieux pendait au-dessus de son caleçon blanc trop tendu. Il s’approcha pour l’embrasser dans le cou et elle se détourna en vitesse. La pauvre jeta son café dans l’évier et se pressa dans sa chambre en intimant à Josh :
— Fais-le partir !
L’éclat de rire de son ami la suivit, même après qu’elle eut fermé la porte de sa chambre. Heureusement, par la fenêtre ouverte, le vent qui précédait l’orage prévu avait chassé les odeurs de la pièce. Alice s’assit sur son lit, face au grand miroir au-dessus de son bureau. En observant son visage aux traits tirés et au teint brouillé, elle laissa les larmes couler sur ses joues rousselées : sa vie allait-elle vraiment dans la direction qu’elle voulait ?