Lorsque le téléphone sonna chez Marie-Camille, le dimanche matin, elle jeta un coup d’œil à son réveil.
— Huit heures et quart ! Veux-tu bien me dire ! J’espère que c’est pas une mauvaise nouvelle du village, murmura-t-elle en se pressant de courir au salon. Allô ?
— Marie ? C’est moi.
— Alice ?
— Oui.
Le silence s’étira entre les deux amies. Puis, Marie-Camille se remit de sa surprise.
— Tu vas bien ? J’ai su que…
— Ouin… je suis déménagée. Mais je suis passée pour te voir avant de partir ce jour-là, se justifia Alice. T’étais à Sainte-Cécile.
— Hum…
« Ça t’a pas tenté de m’en parler avant ou de revenir me voir ? » eut envie de ronchonner Marie-Camille. Mais elle se retint. Pour le moment, elle avait envie d’entendre une voix amicale. S’il y avait quelqu’un dans son entourage qui n’avait pas le jugement facile, c’était bien son ancienne voisine.
— Alors, dis-moi, tu habites où ?
— Je me suis installée chez Josh.
— Oh !
Dans la tête de la blonde, le visage de Florie surgit furtivement. Durant les mois qui avaient suivi son arrivée à Montréal, sa tante n’avait cessé de lui marteler à chaque appel de ne pas laisser des hommes entrer chez elle. Que les Montréalais ne pensaient qu’à une chose… que dans les grandes villes « de même », les filles étaient toutes devenues des dévergondées…
— Alors tu sors avec lui ? C’est ton chum ?
— Bien non, voyons !
— Je comprends pas, d’abord…
Alice soupira en coinçant le combiné entre son oreille et son épaule pour finir de gratter le vernis à ongles qu’elle avait sur les pouces.
— C’est juste que ça me coûte pas mal moins cher de même. Comme ça, on partage tous les frais, puis je peux me payer un peu de luxe.
— Vous avez chacun votre chambre ? demanda Marie-Camille en hésitant.
— Oui, qu’est-ce que tu penses ? Bon, puis toi, comment ça va, la job avec les morts ?
— Ça va. Dis donc, à la place de parler au téléphone, tu veux pas qu’on aille déjeuner ? Me semble qu’on a beaucoup de temps à rattraper.
Alice plissa le nez de dépit. Elle regrettait déjà d’avoir décroché le téléphone pour appeler Marie-Camille. Elle savait que son amie lui reprocherait sûrement son nouvel arrangement. Elle chercha rapidement une excuse.
— En fait, je peux pas vraiment.
— Allez, Alice, s’il te plaît. J’ai vraiment besoin de te parler de quelque chose.
Marie-Camille secoua la tête en prononçant ses paroles. Comment pourrait-elle avouer qu’elle était tombée sous le charme d’un homme de quarante-deux ans, marié et père d’un enfant ? Même à son amie ouverte d’esprit ! La curiosité d’Alice piquée au vif, elle accepta de la rejoindre au petit Café Cherrier sur la rue Saint-Denis, en face du carré Saint-Louis.
Quand Alice pénétra dans le café, toutes les têtes se tournèrent dans sa direction. Il faut dire que le soleil faisait rayonner ses cheveux comme une couronne féline. Elle avait les pommettes rougies par la marche et la chaleur, et ses jambes musclées dépassaient du court short en coton vichy blanc et vert. Le haut de son corps bien enrobé affichait heureusement une allure plus pudique, avec un chemisier blanc noué au-dessus du nombril. Elle releva ses grosses lunettes noires sur le dessus de sa tête et s’empressa de lever la main :
— Salut toi !
— Allô !
Les anciennes confidentes s’installèrent le long de la grande fenêtre, un peu gênées. Marie-Camille aurait voulu dire à l’autre à quel point elle était contente de la voir. Les amies, qui avaient passé des soirées à parler de tout et de rien pendant des années, se retrouvaient face à face et intimidées comme des inconnues. Ce fut Alice qui cassa la glace en posant sa main sur celle de son amie. Son ton était sincère lorsqu’elle dit :
— Je veux m’excuser, Marie-Camille. Je sais que j’ai pas été évidente dans les derniers mois. Mais, je te promets que ça va changer.
Derrière ses lunettes, la vue de la jeune blonde se brouilla. Elle fit un sourire tremblotant et serra à son tour les doigts d’Alice. Celle-ci se pencha un peu pour chuchoter :
— Alors, c’est quoi ton secret ? Je suis curieuse !
Mal à l’aise à l’idée d’avouer le tout, Marie-Camille fit un signe de la main pour montrer que ce n’était guère important. Elle questionna plutôt son amie.
— Hein ? Heu, avant, parle-moi donc de ton nouveau travail. Tu es secrétaire ?
— Pas vraiment. Plus réceptionniste. Tu sais bien que j’ai de la misère à écrire comme du monde ! Ça fait que je peux pas vraiment obtenir un poste de secrétaire.
Alice fit la moue en consultant le menu. Le serveur se glissa jusqu’à elles et, pendant que son amie commandait, Marie-Camille réfléchissait à toute vitesse à ce qu’elle lui avouerait. Il faisait déjà chaud, et les fenêtres ouvertes laissaient passer un air humide. Les boucles de la jeune femme ne mettraient pas beaucoup de temps à frisotter. D’ailleurs, à ses tempes, des couettes indociles s’enroulaient déjà autour des branches de ses lunettes. La voix un peu rauque d’Alice la ramena au présent :
— Josh m’a trouvé ce travail. J’étais vraiment tannée d’être serveuse à temps plein. Tu le sais qu’être debout huit heures par jour pour 0,75 $ de l’heure, c’est pas une vie !
Marie-Camille hocha la tête. Elle ne pouvait lui donner tort.
— Ça fait que quand il m’a dit que l’autre réceptionniste venait de donner sa démission parce qu’elle était enceinte, bien, je me suis décidée. C’est pour ça que j’ai pas pu donner un préavis à Jacques.
— Quand même, reprocha Marie-Camille, ça l’a mis dans le trouble !
Le visage souriant d’Alice se referma aussitôt. Sa mâchoire se contracta et elle garda les yeux baissés pour éviter de dire ce qu’elle pensait des commentaires de Marie-Camille. À la place, elle prit une gorgée du café que le serveur venait d’apporter. Marie-Camille s’en voulut de sa maladresse et posa une main apaisante sur le bras de l’autre.
— Je m’excuse, Alice. Il a trouvé une autre serveuse assez rapidement, quand même. Pas vite, vite, par contre, mais elle s’améliore !
— Bon, tu vois ! Pas besoin de me culpabiliser de même ! De toute manière, toi aussi, tu es partie du resto !
« En le prévenant deux semaines à l’avance » eut envie de répliquer Marie-Camille. Mais elle n’en fit rien, ne voulant pas envenimer les choses. Délaissant sa boisson chaude, Alice alluma une longue cigarette, en se laissant aller contre le dossier de la chaise. Le café était rempli, comme c’était souvent le cas les belles matinées d’été. Le brouhaha des conversations et les rires qui éclataient à tout moment dénotaient la bonne humeur.
— Tu aimes ça, répondre au téléphone et faire le café ?
Alice sourit en soufflant la fumée de sa cigarette sur le côté.
— Oui, quand même. L’ambiance est ordinaire, mais je m’en fais pas trop. Je me pratique à écrire sur la dactylo. Je me dis qu’un moment donné, je pourrais peut-être obtenir un poste de secrétaire. Je sais bien qu’il faut savoir écrire, mais je vois pas pourquoi je m’améliorerais pas ! Puis c’est à ça que sert un dictionnaire, non ?
— Certain ! Je suis sûre que tu vas être capable. Continue à pratiquer, mon amie !
Les deux copines se sourirent avec affection. Un soulagement envahit Marie-Camille. Peut-être qu’après tout, leur relation pourrait être réparée. Alice déposa sa cigarette avant de poursuivre :
— Je te dis que juste de pouvoir avoir une pause pour mes pieds, c’est assez pour me faire adorer ce changement. Bon, assez parlé de moi. Vas-y, raconte comment c’est, d’être entourée de morts toute la journée. Me semble que ça doit être morbide, ton affaire !
Pourtant, lorsque Marie-Camille se mit à parler de la paix ressentie chaque fois qu’elle finissait de travailler auprès d’un défunt, de la satisfaction de redonner aux visages une allure respectable afin que leurs aimés puissent les retrouver une dernière fois avant la mise en terre, de son incompréhension, parfois, devant des décès inexplicables, Alice comprit que son amie avait trouvé sa voie.
— Tu resplendis lorsque tu parles de ton travail, murmura-t-elle sur un ton envieux. J’aimerais ça, avoir une telle passion.
Marie-Camille lui sourit et mit sa main sur la sienne. Elle proposa avec conviction :
— Pourquoi tu retournerais pas aux études, Alice ? Il est jamais trop tard !
L’autre éclata d’un rire désabusé. Comment pourrait-elle avouer à son amie que sa consommation de drogues exigeait des entrées d’argent régulières ? Elle secoua seulement la tête.
— Non. J’ai toujours haï ça, l’école. J’étais pas bonne. Sinon, tout va bien dans ta vie ? L’équipe de softball gagne sans mon talent ? Gabriel est aussi heureux que toi auprès des morts ?
— Bof, l’équipe va couci-couça ! On a perdu nos trois premières parties et c’est certain que tu nous manques. Pour Gabriel, son travail va bien, mais pour le reste, je sais pas trop !
— Ah ?
Marie-Camille se racla la gorge pour se donner une contenance. Elle fit mine de chercher un mouchoir au fond de son sac à main pour éviter de croiser le regard curieux de sa vis-à-vis. Elle hésitait : jusqu’où pouvait-elle aller dans ses confidences sans trahir son ami ?
— Je sens que quelque chose le tracasse depuis la fin de nos études. Remarque que je l’ai vu juste deux fois, et une de ces fois-là a été désolante.
Marie-Camille, maintenant prête à tout pour éviter de parler de sa relation avec Jean-Luc, se mit à raconter la rencontre entre Philémon, Stéphane et eux. Au début, Alice sourit devant les propos, avant de prendre un air horrifié lorsque son amie répéta les insultes proférées par les deux jeunes hommes.
— Voyons donc ! J’espère que Gabriel leur a dit sa façon de penser !
— Justement, non ! Il bougeait pas, c’est moi qui ai dû me lever pour le défendre. Il faisait tellement pitié, Alice. C’est peut-être pour ça qu’il est mal à l’aise de me voir. Il a peut-être honte.
Les deux femmes échangèrent un regard entendu. Lorsque le serveur apporta leurs assiettes, elles se mirent à discuter de sujets moins lourds pendant une quinzaine de minutes. Puis, Marie-Camille ferma les yeux un moment pour se donner le courage de se confier. Le secret de sa relation naissante avec Jean-Luc la minait, surtout qu’elle savait que son père n’accepterait jamais celle-ci.
— Je fréquente quelqu’un, chuchota-t-elle, en lissant le devant de sa camisole rose.
— Oh la la ! Raconte.
— Tu promets de pas juger ?
Alice s’avança comme une louve aux aguets.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Promets, Alice !
— Oui, oui. Tu sais bien que je suis pas du genre mère supérieure, éclata de rire la réceptionniste, sans s’offusquer des regards qui se posèrent sur elle.
Une grosse boule s’était formée dans l’estomac de Marie-Camille et elle repoussa son pain à peine entamé. Elle sortit un billet de deux dollars de son portefeuille et murmura :
— On va marcher un peu ?
— Que tu es mystérieuse ! D’accord.
Les deux femmes sortirent sur le trottoir, où les touristes et les Montréalais commençaient à affluer. Il était maintenant près de 11 heures et même si les commerces étaient tous fermés en ce jour du Seigneur*, les curieux s’approchaient des vitrines, et y collaient le nez. Les amies traversèrent l’intersection en courant et en riant, heureuses de s’être retrouvées. Elles déambulèrent parmi les passants, avant d’aller s’installer sur un banc au carré Saint-Louis.
— Alors, c’est qui, ce chum ? s’informa aussitôt Alice.
— Un homme que j’ai rencontré au collège.
— Oh oh, un autre croque-mort ? Ça promet pour vos discussions ! se moqua gentiment la rousse. Sérieusement, c’est très bien. Il est beau ? Blond et fougueux ? Noir et ténébreux ?
— Noir, blanc et… vieux.
— Hein ?
Alice se tourna brusquement vers son amie qui fixait ses pieds.
— Qu’est-ce que tu veux dire par vieux ?
— Il a quarante-deux ans.
— Wô Marie !
— Tu as dit que tu jugerais pas.
Alice retint des paroles acerbes avant d’acquiescer. Parce que chaque fois qu’elle voyait son amie depuis six mois, elle avait l’impression de sentir un jugement sous-jacent à chacune de ses interventions. Elle ne ferait pas la même chose. Alors, elle posa sa main sur le bras dénudé de Marie-Camille.
— Dis-moi-z’en plus.
— C’était mon professeur au collège. Tu l’as vu une fois au restaurant.
De plus en plus désarçonnée, Alice resta sans mots durant quelques secondes. Puis, son visage s’illumina :
— Le beau monsieur du printemps ?
— Hum, oui.
— Et il a le droit de faire ça ?
— Il s’est rien passé pendant que j’étais son étudiante, si c’est ce que tu te demandes.
— Alors, tu as couché avec ton enseignant ?
Marie-Camille sauta sur ses pieds en serrant sa petite sacoche contre son ventre.
— Non ! Voyons donc ! Pour qui tu me prends ? On s’est juste embrassés.
— Hum, mais c’est certain qu’il s’attend à plus, Marie-Camille. Es-tu prête à ça ? Je le sais que tu coucheras pas avec un homme avant le mariage. Oh, assis-toi donc ! Tu me donnes le torticolis !
Alice tira le bras de son amie pour la forcer à reprendre place à ses côtés.
— En tout cas, si tu l’aimes, j’imagine que son âge a pas d’importance.
— Honnêtement, chuchota Marie-Camille, son âge m’importe peu maintenant. Il y a un problème plus grave que ça.
Alors, Marie-Camille se mit à pleurer, sous le regard ébahi de son amie, qui lui prit la main. Alice avait souvent le cœur dur, mais devant la détresse évidente des quelques personnes qu’elle aimait, la trentenaire fondait à son tour.
— Il est marié.
Alice tenta de cacher sa grimace de dégoût. Elle détestait ces hommes qui cherchaient des proies fragiles. Elle en avait connu, de ces profiteurs, mais avait toujours su comment les remettre à leur place. Son amie n’aurait jamais la force de résister à un tel vautour.
— Pas ça, Marie-Camille. Il va te faire souffrir !
— Je sais.
— Arrête de le voir.
Marie-Camille secouait sa tête de gauche à droite en pleurant à chaudes larmes. À la pensée de ne plus toucher cet homme, elle ressentait un manque qui ne pourrait jamais être comblé, elle en était convaincue. Chacune de leurs rencontres secrètes la faisait se consumer de désir.
— Je peux pas, Alice. C’est comme…
— Une drogue ?
La blonde repoussa sa frange et ôta ses lunettes. Fermant les paupières, elle pencha la tête dans un signe d’assentiment.
— Oui, murmura Marie-Camille.
— Alors fie-toi sur moi, ma belle, laisse-le tout de suite. Car si cette drogue t’envahit, tu pourras plus jamais t’en défaire. Et là, tu vas crever, ma chérie. Crever de désespoir.