CHAPITRE 26

Adèle était restée songeuse pendant quelques jours après sa rencontre avec Jean-Luc Buisseau sur le palier de l’appartement de sa nièce. Elle en avait glissé un mot à Jérôme, qui avait levé un sourcil curieux.

— Un amoureux ? Tu en es certaine ?

— Hum, oui. Leur trouble était trop évident. Et puis pourquoi Marie-Camille m’aurait-elle menti sur ses projets de la soirée ?

— Alors pourquoi ne pas te le présenter comme tel, au contraire ?

Adèle avait murmuré :

— Disons qu’il ne serait pas le gendre idéal pour Florie !

— Ah bon, pourquoi ?

— Il est plus âgé qu’elle.

Jérôme, qui ne s’offusquait pas facilement, avait répliqué :

— Et alors ?

— Vraiment plus âgé, Jérôme. Il doit avoir au moins vingt ans de plus que Marie-Camille.

— Oh, je vois. Mais d’un autre côté, si elle est heureuse avec lui, tu y vois un problème ?

Adèle avait pris le temps de réfléchir avant de secouer la tête. Son amoureux l’avait attirée près de lui pour lui baiser le cou.

— Si Marie-Camille est amoureuse, pourquoi ne pas les inviter à souper, elle et lui ? On pourrait faire sa connaissance en bonne et due forme et tu serais rassurée du même coup, non ?

— Hum…

La femme avait essayé de réfléchir, mais les frissons qui parcouraient son corps l’avaient fait sourire. Même après tant d’années passées auprès de Jérôme, leur passion ne s’était jamais dissipée. Elle avait donc laissé tomber les amours de sa nièce pour se concentrer sur les siennes.

Quelques jours plus tard, le 4 novembre au matin, elle décida en se réveillant de téléphoner à Marie-Camille. Remerciant intérieurement son amoureux d’avoir insisté pour faire installer une ligne dans sa chambre, elle ne fit qu’étirer le bras pour composer le numéro.

— Allô ! Oh allô, matante Adèle !

Les parentes échangèrent des banalités, puis la plus âgée aborda le sujet qui la tracassait.

— Dis donc, Marie-Camille, j’aimerais bien qu’on parle de ton ami.

— Mon ami ?

— L’homme qui est venu chez toi l’autre soir.

— Ah bon.

Marie-Camille réfléchissait à toute vitesse, les yeux fixés sur l’affiche de Charlie Chaplin, un acteur qui l’avait toujours fait rire, posée sur le mur de sa chambre. Jean-Luc, qui connaissait sa fascination pour l’Anglais était arrivé, un soir, avec cette grande image roulée sous le bras. Pour l’instant, elle avait envie de se dandiner comme l’acteur, lorsqu’il se déplaçait avec sa démarche de pingouin.

— Pourquoi ? marmonna-t-elle, confuse et incapable de fournir une explication à cette présence chez elle.

— J’ai l’impression que c’est plus qu’un ami, je me trompe ?

Marie-Camille était à présent bien assise contre sa tête de lit et grimaçait sans savoir quoi dire. Elle tira sa jaquette sur ses genoux et tortilla le fil de téléphone autour de son doigt sans répondre.

— Écoute, ma cocotte, j’aimerais juste rencontrer ton amoureux.

— Mon amoureux ?

La jeune femme se sentait de plus en plus idiote et réussit à retarder la discussion en marmonnant :

— On peut en reparler une autre fois, matante ? Je dois sortir.

— D’accord. Mais j’aimerais en parler avant notre visite à Sainte-Cécile. Je ne pense pas que tu aies envie de mêler Florie à tout ça, n’est-ce pas ?

Le cou de la jeune femme devint aussitôt moite à l’idée que sa tante de Sainte-Cécile soit informée de sa situation amoureuse. Le cœur battant à tout rompre, la pauvre Marie-Camille marmonna une réponse confuse avant de raccrocher. À l’autre bout de la ligne, Adèle fronça les sourcils en murmurant :

— Veux-tu bien me dire ce qu’elle a à cacher, cette enfant-là ? Ce n’est quand même pas la fin du monde qu’il soit plus vieux qu’elle. À moins que je me trompe et qu’ils ne soient pas ensemble ?

La femme réfléchit pendant un moment avant de hausser les épaules. Elle avait la correction de son roman à poursuivre et un article à pondre. De toute manière, même si elle avançait toutes sortes d’hypothèses, seule Marie-Camille pourrait lui confirmer l’état de sa relation avec cet homme élégant.

Depuis son avortement, Alice avait maigri et tentait de retrouver le courage d’aller à l’église. À quelques reprises, elle s’était rendue jusqu’au parvis, mais quand son regard se levait vers la croix et le clocher, une lourdeur l’envahissait et l’amenait à fuir les lieux. Le temps des fêtes qui approchait ne faisait rien pour alléger sa peine. À Josh qui se plaignait de l’air bête qu’elle affichait depuis quelque temps, elle avait répondu :

— Laisse-moi tranquille !

Elle s’engourdissait encore plus qu’avant dans la drogue, en respectant toutefois la limite qu’elle s’était imposée : seulement de l’herbe. Finis, les comprimés de toutes sortes. Marie-Camille et elle n’avaient plus reparlé de la situation qui était survenue après sa visite et qui avait écourté la soirée entre Gabriel et Marie-Camille, à la fin d’octobre. La rousse avait décrit l’opération à son amie en pleurant.

— Oh ! Alice, avait chuchoté Marie-Camille en dirigeant son amie dans son petit salon.

— Je pouvais pas le garder, Marie. Je… pouvais pas. Je suis désolée.

Elle avait relaté la dureté des gestes, la souffrance de son corps sous le regard désolé de son amie. Marie-Camille n’avait pas su comment atténuer cette peine et avait aussi dû accepter ce choix, qui allait à l’encontre de toutes ses croyances. Comme si Alice avait été une enfant, elle l’avait dévêtue et bordée dans son lit pendant qu’elle était allée réfléchir et tenter de faire la paix avec la situation. Depuis, les deux amies avaient renoué leur lien et se voyaient plus assidûment. La blonde avait avoué à Alice qu’elle fréquentait Jean-Luc. Sachant maintenant que sa copine ne jugerait pas cette relation illégale, Marie-Camille avait enfin ressenti un intense soulagement de pouvoir partager son secret.

— Ah bon ? avait seulement répondu Alice.

— Oui. Je sais que tu m’as dit que c’était une mauvaise idée.

— De toute manière, je suis qui, hein, pour te dire quoi faire ?

Alice avait eu un rictus avant de mettre sa tête sur l’épaule de son amie. Puis elle avait murmuré :

— S’il te rend heureuse !

— Tellement ! Si tu savais, Alice ! Quand il est avec moi, j’ai l’impression d’être complète. Je sais pas si tu peux comprendre ?

Alice avait hoché la tête. Pourtant, jamais elle n’avait été amoureuse de cette manière. Depuis son adolescence, elle avait eu plusieurs fréquentations, mais jamais de coup de cœur. Son côté frondeur et fanfaron ne plaisait pas aux hommes qui voulaient prendre une épouse.

Le froid était bien installé sur la métropole, même si l’hiver n’était pas encore commencé. En cette fin de novembre, les deux amies marchaient bras dessus bras dessous dans les sentiers du mont Royal. La neige avait commencé à tomber pendant la nuit et n’avait pas cessé depuis. Marie-Camille arrêta soudainement d’avancer et son amie la regarda avec surprise :

— Je pense à ça, Alice. Pourquoi tu viendrais pas avec moi à Sainte-Cécile pour les vacances de Noël ?

— Hein ? Quand ça ?

Marie-Camille pointa un banc enneigé sous un gros arbre dénudé et s’y dirigea. Les amies ôtèrent une bonne couche de flocons qui s’y étaient accumulés avant de poser les fesses sur le bois humide. Les marcheurs déambulaient lentement devant elles sans leur accorder d’attention. La température clémente, malgré la neige qui tombait, égayait les Montréalais. Des enfants couraient et d’autres se faisaient tirer dans une traîne sauvage par des pères heureux d’être en congé. Marie-Camille replaça son gros bonnet sur sa tête et se tourna vers son amie :

— Tu m’as dit que ton frère Raoul s’en allait dans la famille de sa femme pour Noël. T’es pas pour rester toute seule à Montréal ! Ça fait que je vais dire à Florie que tu viens passer quelques jours chez nous !

— Voyons donc, je peux pas faire ça ! Je les connais même pas.

Pour la première fois depuis le mois d’octobre, Alice eut toutefois un soupçon d’espoir au fond du cœur. Alors qu’elle anticipait les fêtes à venir avec une grande tristesse, se pouvait-il qu’elle ne reste pas seule dans son appartement, alors que les autres allaient festoyer auprès des leurs ? Marie-Camille tapota ses grosses mitaines de laine l’une contre l’autre.

— Pourquoi pas ? Tu as d’autres plans ?

— Non.

— Alors voilà, c’est réglé !

— Heu…

— Alice, depuis le temps que je te parle de matante Florie, viens pas me dire que t’as pas le goût de rencontrer cette drôle de bibitte-là ?

Marie-Camille éclata de rire et, dans le silence du mont Royal, celui-ci résonna comme en écho. Un jeune homme qui passait devant elles lui lança un regard appréciateur, mais la femme n’en avait cure. Depuis que son amoureux et elle vivaient à fond leur passion, pas une semaine ne passait sans qu’ils fassent l’amour sans pudeur. Tous ses sens en éveil, elle attendait avec impatience le soir, en espérant que Jean-Luc puisse se libérer de ses obligations. Même s’ils ne se fréquentaient que depuis quelques mois, Marie-Camille était passionnément amoureuse de cet homme cultivé. Tout la chavirait chez lui : son odeur, sa démarche un peu voûtée, cette étincelle qu’il avait dans le regard lorsqu’il le posait sur elle… À l’occasion, ils rigolaient en se remémorant leurs premiers échanges, au Collège des embaumeurs.

— Je te trouvais tellement impertinente ! lui avait avoué Jean-Luc un soir.

— Et moi rétrograde ! avait riposté Marie-Camille.

Cet échange s’était terminé au lit, qui n’était plus interdit depuis cette première fois qu’ils avaient vécue sur le divan inconfortable.

Quand les deux amies reprirent leur marche dans le sentier, Marie-Camille fut surprise de voir une larme rouler sur la joue pâle d’Alice.

— Voyons, mon amie, qu’est-ce qui se passe ?

— Rien. Merci, Marie. Merci.

Marie-Camille prit la main de sa complice dans la sienne, et elles continuèrent à se promener en silence, chacune songeant à un avenir qu’elles espéraient meilleur pour la nouvelle année à venir.

— C’est quand même ordinaire, tu sauras, Marie-Camille ! T’aurais pu m’avertir avant !

La jeune repoussa ses lunettes sur son nez froncé et tira la langue de manière enfantine. Assise sur le divan, les pieds sur Jean-Luc, elle haussa les épaules lorsqu’il lui proposa silencieusement deux choix de biscuits. Taquin, l’homme lui tendit le moins gros avant de glisser l’autre dans sa bouche. La voix de Florie parvenait jusqu’à lui et il devina que la femme à l’autre bout de la ligne n’était pas contente ! Entre le travail et ses amours, Marie-Camille avait oublié d’aviser sa tante Florie de l’invitation qu’elle avait faite à Alice pour le temps des fêtes.

— Quand on reçoit du monde, je veux qu’on les accueille comme il faut. Ça fait que si ton amie trouve que c’est pas correct, ce sera pas de ma faute !

— Arrête, matante, Alice est pas compliquée, tu vas voir. Je te l’annonce quand même une semaine avant notre arrivée ! Elle a juste un frère, puis il va être dans la famille de sa femme. Je veux pas qu’elle reste toute seule à Noël. Me semble que tu devrais comprendre ça, avec ton grand cœur ?

Jean-Luc retint un éclat de rire et fit mine de jouer du violon, avant de se lever pour aller chercher deux verres de lait. Il voulait aussi cacher à sa jeune maîtresse la tristesse qui l’envahissait à l’idée de ne pas la voir pendant les vacances des fêtes. Marie-Camille ignorait qu’il devait accompagner sa femme Micheline chez ses parents. Il ne voulait pas la peiner avec ses projets.

En se retournant pour rejoindre Marie-Camille, il l’observa pendant qu’elle tentait d’amadouer cette drôle de tante. Les cheveux légèrement gonflés à l’arrière, la moue butée sur son visage pâle et sa poitrine qui se soulevait avec passion lui vrillèrent le cœur. Il aimait cette femme comme personne d’autre avant elle. Jean-Luc n’arrivait pas à concevoir qu’il serait pris dans un mariage sans amour pour le reste de ses jours. Quand sa femme et lui s’assoyaient pour le souper, toute leur attention se fixait sur leur fils, afin d’éviter de devoir converser l’un avec l’autre. Parfois, dans les bonnes journées de Micheline, l’enseignant pouvait lui relater des évènements survenus à l’université sans qu’elle lui fasse part de son ennui. Mais le plus souvent, la femme avait le visage fermé, sauf lorsqu’elle s’adressait à Mathieu.

Sentant son regard fixé sur elle, Marie-Camille tourna la tête et rougit devant le désir qu’elle lisait dans les yeux de son amoureux. Elle se pressa de clore la discussion avec Florie en précisant :

— On va arriver par le train du vendredi soir. Je partagerai ma chambre avec elle. De toute manière, ma tante Adèle sera là juste le dimanche matin.

— J’ai pas trop le choix, ça a l’air !

— Bien c’est ça, matante ! Je dois te laisser, j’ai quelque chose sur le feu.

Marie-Camille raccrocha en riant, puis tourna sa tête vers son amant. Jean-Luc déposa les verres sur le comptoir. La collation attendrait.

Autant Marie-Camille était enchantée à l’idée d’amener son amie à Sainte-Cécile, autant Gabriel voyait cette période arriver avec soulagement. Assis à leur table, dans leur restaurant préféré, les deux amis partageaient un repas avant le congé des fêtes. La semaine avait été très occupée pour les embaumeurs, comme si les malades s’étaient donné le mot d’ordre pour mourir avant d’acheter des cadeaux !

— Je suis crevée ! clama Marie-Camille en s’écroulant sur la banquette, un mercredi soir.

— Enfin un peu de répit ! approuva Gabriel en levant la main pour saluer une connaissance. Moi, au moins, j’ai fini de fêter, se moqua-t-il gentiment.

Hanouka* s’était déroulée au début du mois de décembre dans la communauté juive. Ces huit jours de festivités avaient succédé au mariage de Kayla, et la famille Joseph espérait profiter du ralentissement du temps des fêtes pour recharger ses batteries. Chaque année, les Juifs séfarades célébraient la fête des Lumières en allumant une ménorah le soir, en faisant des prières particulières et en consommant des aliments frits.

— Ce qui aidera pas ta petite bedaine, ironisa Marie-Camille, quand son ami lui fit part des traditions liées à Hanouka. Mais sérieusement, je suis contente que tu t’investisses dans ta religion. J’avais l’impression que tu étais un peu perdu l’année dernière…

La jeune femme laissa sa phrase en suspens, alors que Gabriel essayait de cacher sa honte. Il préférait ne pas s’aventurer sur le chemin de ce sujet hasardeux. Marie-Camille n’était même pas au courant que son père lui avait trouvé une épouse ! Il poursuivit donc son discours, sans trop s’attarder sur l’intervention de son amie.

— Dans ma famille, Hanouka est synonyme de résilience. Je ne pourrais jamais l’ignorer, peu importe mes questionnements.

— Ah ? Pourquoi cette fête en particulier ?

Le Juif hésita avant de relater l’histoire de cet oncle, enfermé à Auschwitz en 1944 pendant la Deuxième Guerre mondiale. Désireux de montrer aux autres prisonniers qu’ils devaient garder la foi, malgré l’horreur de ce qu’ils vivaient tous, cet oncle paternel, aujourd’hui décédé, avait réussi à trouver une petite quantité de graisse de machine et il avait confectionné des mèches à partir d’un vieux morceau de tissu.

— Dans ces baraquements inhumains, raconta Gabriel avec une note de fierté dans la voix, mon oncle a réussi à allumer ces guenilles pour donner de l’espoir à tous ces hommes et femmes qui mouraient dans des souffrances atroces. Il a prié cette nuit-là pour que la fin du conflit ne soit pas loin.

— Oh, je savais pas !

Marie-Camille serra la main de son ami sans ajouter un mot. Les terribles préjudices vécus par le peuple de Gabriel ne lui étaient pas inconnus. Mais de savoir que des êtres proches de lui avaient été enfermés dans ces prisons européennes avait amené une autre dimension à leur relation.

— Vous célébrez juste en famille où vous avez reçu des amis ? s’informa Marie-Camille, en savourant son café brûlant comme elle l’aimait.

Le malaise évident de Gabriel ne lui échappa pas lorsqu’il répondit :

— Mon père a invité un collègue de travail et sa famille pour une soirée. Sinon, nous étions seuls. Mais on a reçu beaucoup de visite après le mariage de Kayla. Disons qu’on est tous bien contents de retrouver notre routine.

Gabriel tenta de mettre de côté sa colère de voir son destin lui échapper. Quand Béthanie et ses parents s’étaient présentés à leur porte, le vendredi soir précédent, il avait tout de suite su que les choses se corseraient pour tous les deux. Son père avait en effet insisté pour que le jeune couple passe un moment seul au salon, en laissant les portes bien grandes ouvertes, évidemment. Gabriel avait eu envie de piocher sur le sol tant il se sentait piégé. Quand la visiteuse avait murmuré :

— Vous aimez toujours votre travail ?

Il n’avait que hoché la tête comme un enfant buté. En réalisant rapidement que la pauvre était dans la même situation que lui, il avait fait contre mauvaise fortune bon cœur et s’était informé à son tour de ses activités quotidiennes. Quand la famille Chelli avait quitté leur maison, son père l’avait retenu par le bras pour lui pointer son bureau. Un nœud lui enserrant le fond du cœur, Gabriel avait su où cette discussion qu’Edmond voulait avoir les mènerait.

— Prends place mon fils, avait ordonné le patriarche.

Edmond avait fait semblant de ne pas remarquer l’air renfrogné de son vis-à-vis avant de questionner Gabriel :

— Je pense que tu conviendras avec moi que la jeune Béthanie ferait une épouse remarquable, n’est-ce pas ?

— Hum…

— Son père et moi croyons qu’une union entre vous deux serait envisageable. Qu’en penses-tu ?

Gabriel avait fermé les yeux longtemps. Les paroles qu’il avait prononcées étaient bien loin de ce qu’il avait eu envie de hurler : pourquoi ne puis-je choisir la femme que je veux marier ?

— Je la connais bien peu.

— Mais quand même, peut-on officialiser les choses entre vous ?

— Tu veux dire que tu voudrais que je la fiance ?

Le jeune homme avait senti un étau prendre sa gorge et il s’était levé pour marcher dans la pièce aux murs de bois. Les yeux fixés sur les énormes portraits accrochés près de la porte, il avait tourné le dos à son père pour préciser sa pensée :

— Me fiancer avec une femme que je ne connais pas, père ?

— Quand même, tu la fréquentes depuis quelques mois.

C’en avait été trop pour Gabriel, qui s’était retourné, les joues empourprées de rage. Il s’était avancé jusqu’au large bureau de travail d’Edmond et y avait posé ses mains.

— Je ne la fréquente pas, père, je l’ai vue quelques fois seulement parce que tu m’y as obligé. Mais si tu me poses la question à savoir si je veux l’épouser, je te répondrai non.

— Pourtant, monsieur Chelli et moi avons tout de même bon espoir que cette union se concrétise, Gabriel. Béthanie sera une parfaite épouse. Pratiquante, réservée, cultivée, je ne vois pas ce que tu désires de plus.

L’homme avait ancré son regard foncé dans les yeux de son fils en croisant ses mains sur le devant de son corps. Sachant qu’il ne pourrait lui tenir tête bien longtemps, Gabriel avait seulement répondu :

— J’aimerais ressentir de l’amour, père. Voilà tout !

— Ça viendra avec le temps. Regarde ta mère et moi : nous nous sommes mariés après nous être vus trois fois seulement. Nous avons réussi à créer une très belle famille, tu en conviendras ? Cinq enfants, une belle grande maison remplie de bonheur… Je suis certain que la jeune Chelli et toi pourrez accomplir la même chose, mon fils.

N’ayant pas de réponse à répliquer à ces arguments, Gabriel avait murmuré :

— C’est tout ?

— Oui. J’annoncerai donc la bonne nouvelle à mon cher ami.

Dans sa chambre à l’étage, le jeune Juif avait arraché sa kippa, après avoir fermé la porte avec rudesse. La colère avait grondé au fond de son âme et il s’était senti près de l’explosion. Pour s’apaiser, il avait enfilé son voile de prière, en espérant trouver un peu de paix dans les paroles sacrées.

Sous le regard curieux de Marie-Camille qui l’observait, alors qu’il était perdu dans ses pensées, il tenta de cacher son inconfort quand elle le questionna :

— Admettons que tu essaierais de me présenter à tes parents comme une amie d’école, tu es certain qu’ils seraient fâchés ? Après tout, tu as vingt-six ans, Gabriel. Me semble que tu peux quand même choisir tes amis, non ?

L’homme passa une main lasse sur sa barbe, puis la laissa tomber sur sa cuisse. Ce n’était pas la première fois qu’ils avaient cette discussion. Comment faire pour expliquer ce qui lui semblait à lui aussi de plus en plus une aberration ? Il ne pouvait même pas choisir son épouse !

— Hum, c’est difficile à comprendre, Marie-Camille. Papa travaille avec des Québécois, mais quand vient le temps de mêler nos vies privées, il n’en est pas friand. Ne pense pas que mes parents soient sauvages, mais ils n’aiment pas qu’on fréquente des goys. Nous avons un groupe d’amis que nous rencontrons à l’Alliance du B’nai Brith ou au bal de l’Alliance française le samedi soir.

— B’nai quoi ? rigola la jeune femme.

— B’nai Brith, sourit Gabriel, qui n’avait pas envie de poursuivre cette discussion, mais ne savait pas de quelle manière y mettre fin.

— C’est quoi, ça ?

— Une organisation juive qu’on trouve partout dans le monde.

— Ah.

Marie-Camille laissa passer quelques secondes avant de poursuivre son interrogation.

— Mais quand tu vas au bal, tu vois des jeunes femmes ? Il y en a aucune à ton goût ? se moqua-t-elle gentiment.

— Sais-tu Marie, je n’ai pas envie de parler de ça. Si je te présentais officiellement à ma famille, je ne serais plus capable de sortir de chez moi sans avoir à donner un itinéraire précis de mes déplacements. Arrêtons ça là, OK ?

Embêtée par la dureté du ton, Marie-Camille fronça les sourcils. Dans ce petit restaurant chaleureux, les gens auraient pu croire qu’ils formaient un couple. Mais quand les regards se posaient sur la kippa très représentative du barbu, les questionnements se lisaient sur les visages des inconnus. Gabriel se retenait souvent pour arracher le chapeau de sa tête pour le cacher de nouveau. Il changea de sujet, en demandant à Marie-Camille :

— Dis donc, Alice va mieux ? Elle semblait tellement triste quand je l’ai vue la dernière fois.

— Oui, je l’ai convaincue de m’accompagner à Sainte-Cécile pour les vacances. Ça va lui faire du bien de se changer les idées.

Marie-Camille ne trahirait jamais le secret de son amie et, de toute manière, elle savait que Gabriel ne comprendrait pas. Si elle éprouvait un malaise avec le geste qu’avait posé Alice, ce serait encore pire pour lui. La blonde commençait à trouver que les discussions qu’elle avait avec son copain étaient de plus en plus vaines. Si elle ne pouvait parler des épreuves de la vie, ou juste de l’amour qu’elle vivait maintenant, comment pouvaient-ils se considérer si proches l’un de l’autre ?

La femme le regarda par-dessus ses lunettes et remarqua les cernes foncés sous les yeux de Gabriel. En jouant dans ce qui restait de son gros biscuit à l’avoine, Marie-Camille murmura :

— J’aimerais te dire quelque chose.

— Oui ?

— Heu, tu… je…

Gabriel sourit devant l’hésitation de son amie.

— Tu as perdu tes mots ?

— C’est juste que je sais pas si tu vas comprendre.

— Tu peux essayer.

Mais à l’idée de voir le dégoût ou la colère apparaître sur les traits de son ami si elle lui dévoilait sa relation interdite, Marie-Camille secoua doucement la tête.

— Laisse faire. C’est niaiseux, de toute manière. Une lubie qui m’est passée par la tête.

— Voyons, Marie ! Tu peux tout me dire, tu le sais bien.

Pourtant, malgré l’affection qu’il y avait entre les deux, la jeune femme se doutait qu’un tel aveu serait de trop. Comment pourrait-elle confier à Gabriel qu’elle fréquentait un homme marié, père de famille, qui avait le double de son âge ? Qu’elle avait un amant, qui était leur ancien enseignant ? Alors elle laissa entendre son rire cristallin et posa sa main sur celle de Gabriel.

— Laisse faire, je te dis ! J’ai pas le goût de parler de travail ! Et c’était juste une idée par rapport à notre profession.

— Ah bon.

Le jeune homme gratta le fond de sa tasse avec sa cuillère pour récolter le sucre qui s’y était déposé et l’engloutit avec gourmandise. Quand ils se quittèrent en se souhaitant bonnes vacances, les deux amis s’en retournèrent chacun de son côté, avec chacun son secret encore bien enfoui.