CHAPITRE 27

Les vacances étaient enfin arrivées ! À la gare Windsor, Alice fumait cigarette sur cigarette en marchant devant son petit sac de voyage posé sur le sol. Elle attendait Marie-Camille, qui était évidemment en retard. Les gens lui jetaient un regard interrogateur quand ils devaient la contourner, alors qu’elle semblait perdue dans ses pensées. C’est qu’à l’idée de se retrouver coincée dans un petit village avec des inconnus, la rousse n’était plus certaine d’avoir pris la bonne décision. Au fond de son bagage, elle avait caché un sachet, dans lequel se trouvaient sa marijuana et ses papiers à rouler. Elle avait besoin de cette cigarette spéciale pour s’endormir tous les soirs et craignait de ne pas pouvoir s’éclipser à Sainte-Cécile pour la fumer en paix.

« Si je me fie à ce que je sais de sa tante Florie, pensait-elle, c’est un pot de colle qui va m’espionner toute la fin de semaine. »

Sous la verrière de la salle des pas perdus, les passagers se pressaient pour se rendre aux différents quais d’embarquement. Alice eut presque envie de reprendre son sac pour sauter dans un train vers une destination inconnue lorsqu’une voix claire retentit derrière elle.

— Youhou, mon amie, me voilà !

Alice se retourna et sourit en voyant la jeune femme s’avancer vers elle en sautillant. Marie-Camille semblait tellement heureuse qu’elle n’eut pas le cœur de la peiner avec ses états d’âme. Dans son beau manteau cintré mauve au col de fourrure de renard, la jeune femme rayonnait de bonheur. Posée sur sa tête avec fierté, une toque de la même blancheur que le col lui permettait d’avoir l’air un peu plus âgée. Dans ses vieux vêtements d’hiver usés, Alice se sentit bien piteuse, mais ne le montra pas. Il faut dire que sa consommation de cannabis ne lui permettait pas de faire des folies vestimentaires. Elle préférait garder son argent pour payer sa drogue.

— Wow, Marie ! T’es bien belle !

— T’es fine toi ! C’était le manteau de maman. Je le porte rarement parce qu’il est trop chic.

— Il est parfait ! Elle était de ta taille alors ?

Marie-Camille hocha la tête. Quand elle contemplait les photographies de sa mère, elle s’apercevait à quel point elle lui ressemblait. Mais sa mère était plus menue, plus courte aussi, et sans être myope comme une taupe, elle ! Alice attendait que son amie s’exprime un peu sur celle qui l’avait mise au monde. Pourtant, Marie-Camille n’en avait pas l’intention. Peut-être une fois qu’elles seraient rendues dans la grande maison grise, au village, le récit des souvenirs se ferait plus facilement. Marie-Camille reprit la poignée de sa valise en cuir dans sa main et demanda avec excitation :

— Alors, tu as hâte de voir mon village ?

— C’est sûr ! Mais j’ai hésité ce matin.

La nouvelle venue fronça les sourcils et arrêta d’avancer devant l’indécision d’Alice.

— Pourquoi donc ?

— T’es certaine que je dérangerai pas, hein ? s’informa Alice. J’ai vraiment l’impression de m’imposer.

— Pas du tout, qu’est-ce que tu racontes ? Je t’ai dit que ma famille avait très hâte de rencontrer enfin ma meilleure amie !

Alice mordilla la peau de son pouce et chuchota :

— Même Florie ? Tu me racontes pas de menterie, toi là ? Elle me fait peur, ta tante !

— Je te le jure !

En professant un si gros mensonge, Marie-Camille sentit sa gorge se nouer. « Mais après tout, pensa-t-elle aussitôt ironiquement, c’est pas le plus gros péché de ma vie actuelle. » De toute manière, elle avait réussi à amadouer Florie en parlant de la solitude de son amie.

— Tout le monde t’attend, inquiète-toi donc pas !

— Si tu le dis, alors tant mieux !

Alice sourit avec un peu plus de légèreté avant de tendre la main à son amie. Bras dessus, bras dessous, les deux jeunes femmes se frayèrent un chemin parmi tous les voyageurs soucieux de quitter la grande ville pour aller festoyer dans les campagnes du Québec. En voyant le soulagement sur le visage d’Alice, Marie-Camille se félicita d’avoir insisté pour l’emmener avec elle. Leur séjour à la ferme ferait le plus grand bien au moral de son amie.

— Bon, comme ça, vous êtes la meilleure amie de ma nièce, vous ?

Ces paroles sortirent promptement de la bouche de Florie dès que les visiteuses mirent le pied dans la cuisine de la maison de deux étages. Édouard, qui était allé chercher sa fille et son amie à la gare de Labelle, secoua ironiquement la tête de gauche à droite pour bien montrer à sa sœur qu’elle n’avait pas d’allure.

— Bonsoir, madame, murmura Alice, tout à coup intimidée par la corpulence et le sans-gêne de la femme.

— Laisse faire les « madame », appelle-moi Florie, répondit celle-ci après quelques secondes de silence pendant lesquelles elle ne se gêna pas pour scruter la silhouette plantureuse de la jolie femme.

— Allô, matante, je suis là moi aussi, au cas où ça t’intéresserait ! ricana Marie-Camille, en délaissant sa valise et en ôtant son manteau.

Un sourire resplendissant éclaircit aussitôt le visage de Florie, qui s’avança de sa démarche chaloupée.

— Si ça m’intéresse ! Viens dans mes bras, ma petite tannante !

Lovée contre sa tante, Marie-Camille poussa un long soupir de soulagement. Quand elle se retrouvait ainsi collée contre le corps de Florie, qui sentait bon la vanille, la jeune avait toujours l’impression qu’elle revenait enfin à la maison. Son père les observait avec tendresse, derrière Alice, qui ne savait pas trop où poser son manteau.

— Donnez-moi-le, je vais l’accrocher ici, dit-il en tendant le bras vers la femme.

Soulagée, Alice fit un sourire au père de son amie, qui remarqua le charme de la jeune femme, malgré son regard trop sérieux. Depuis deux mois, la joie de vivre et l’insouciance de la réceptionniste s’étaient envolées. Rongée par la honte, elle n’était plus que l’ombre de la femme joyeuse qu’elle avait été auparavant. Édouard vint pour rajouter quelque chose lorsque la porte derrière eux s’ouvrit pour laisser entrer le cadet de la famille.

— Maudite marde qu’on gèle !

— Laurent ! Franchement ! grogna Florie, en se détachant de sa nièce à regret.

Surpris par le ton, le costaud blond s’aperçut que la visite était arrivée. Il sourit gentiment à Marie-Camille, qui s’avança pour lui faire la bise.

— Salut, mononcle Laurent. C’est vrai qu’on gèle.

— Allô, Marie-Camille !

— Regarde ça, la belle visite qu’elle nous a amenée, la petite ! s’exclama Florie avant d’éclater d’un rire puissant.

Tout le monde resta stupéfait dans la cuisine, car il était bien rare que Florie se laisse aller depuis la mort de son amie Louisette. Lorsque cette dernière était encore vivante, les fous rires les prenaient et les amies pouvaient éclater à tout moment. Mais depuis le décès de la commerçante, Florie se traînait comme une âme en peine, en se lamentant sur cette perte qui lui avait ravi ses plus grands moments de bonheur. Alors de constater que l’arrivée de Marie-Camille remettait autant de gaieté dans le cœur de leur grande sœur fit sourire Édouard et Laurent.

— Bon, on va pas rester dans l’entrée toute la fin de semaine quand même ! Avancez-vous donc pour que le grand escogriffe ait de la place pour se dégreyer, clama Florie en tirant sa nièce jusqu’à la grosse table de bois. Assoyez-vous, j’ai préparé un petit goûter. Je suis sûre que t’as rien mangé de la journée toi, ma snoraude ! Prends donc exemple sur ton amie ! Regarde-moi si elle a l’air en santé avec ses formes, là !

Ne sachant pas comment prendre cet étrange compliment sur son apparence, Alice ne fit qu’échanger un regard complice avec Marie-Camille. Elle comprenait maintenant ce que voulait dire son amie lorsqu’elle parlait de cette tante charmante, mais très envahissante ! Alice n’avait pu s’empêcher de remarquer que le père de son amie était un très bel homme. Souriant et cultivé, il les avait amusées avec ses histoires sur la route entre Labelle et Sainte-Cécile.

— Ça fait que si le curé Antoine Labelle avait pas décidé d’installer une église ici, à la chute aux Iroquois, bien notre village aurait pas existé ! avait-il expliqué en passant devant le point d’eau, quelques minutes après leur départ de la gare. Vous pouvez pas bien voir, Alice, mais c’est entre Labelle et Sainte-Cécile que se trouvent les plus beaux paysages du Québec ! avait-il continué, sous le regard moqueur de sa fille.

— Mon père est à peu près jamais sorti de notre village, avait rigolé cette dernière.

— Mais assez pour savoir que je dis la vérité, ma fille !

Le trajet d’une quarantaine de minutes s’était déroulé dans la bonne humeur, et Alice avait constaté rapidement que son séjour était bien prometteur.

Quand tout le monde fut enfin installé autour de la table familiale, Florie s’empressa de sortir ses cretons et sa graisse de rôti, et de trancher une grosse miche de pain bien frais. Marie-Camille se leva pour l’aider, mais elle la retourna à sa place en grimaçant :

— Laisse faire, Marie, tu fais toujours tomber des graines partout. Je vais m’en occuper !

Sa nièce éclata de rire en haussant les épaules. Elle fit un clin d’œil à Alice qui ne parlait pas, intimidée. Elle observait, ses yeux clairs suivant avec intérêt la grosse femme qui allait du réfrigérateur au poêle sans cesser de babiller. Dans le coin de la cuisine, avec ses poutres de bois bien visibles, le gros poêle dégageait une chaleur qui la rendait somnolente. Marie-Camille, qui lui jetait de petits coups d’œil, sourit en voyant son amie reculer son corps sur sa chaise dans un geste d’abandon.

Les conversations s’étirèrent tard dans la nuit et lorsque tout le monde s’éclipsa dans les chambres, Alice avait omis de sortir pour fumer sa dernière cigarette. Elle s’endormit aux côtés de Marie-Camille en l’espace de quelques minutes, épuisée par cette journée fort mouvementée.

Assis au restaurant Wilensky* avec Béthanie, Gabriel avait jeté des regards sans équivoque à sa montre dès les premières minutes de leur rencontre. Sa jeune sœur Mazal était assise deux tables plus loin, avec un livre comme unique compagnon. De toute manière, elle servait de chaperon au jeune couple et n’avait pas l’intention d’avancer dans sa lecture. Mazal prenait sa tâche très au sérieux. La discussion était empreinte de non-dits entre Béthanie et Gabriel.

— Vous n’aurez pas congé, alors, si je comprends bien ? s’informa timidement la jeune femme.

— Non. Le salon ne ferme pas pendant le temps des fêtes.

— Ce qui est normal. Après tout, ils ne font pas partie de notre univers.

Ce commentaire émis sur un ton léger fit toutefois réagir Gabriel, qui délaissa momentanément son sandwich au bœuf. Il leva les sourcils et demanda :

— Qui ne fait pas partie de notre univers ?

— Bien les Québécois francophones.

— Ah ! Et pourquoi ?

Le ton sec fit rougir Béthanie, qui jeta un regard inquiet autour d’eux. Dans ce petit restaurant de la rue Fairmount, ne se trouvaient pour l’instant que des membres de la communauté juive. Les hommes portaient tous une kippa, les femmes, de longues jupes foncées. L’endroit privilégié par les Juifs montréalais, avec son plafond en tôle embossée, sa fontaine de boissons gazeuses et ses grils des années 40 offrait un côté chaleureux qui plaisait à tous. Mal à l’aise, la femme se redressa et murmura :

— Je veux dire que nous ne côtoyons pas ces gens et…

— Pourquoi ?

— Hein ?

— Pourquoi ne pouvons-nous pas être amis avec la population majoritaire du Québec ? questionna Gabriel sur un ton brutal.

Il savait qu’il devait s’arrêter, trouver un sujet de conversation moins dangereux, mais il en avait assez de toujours taire ce côté de lui. Il était las de cacher son amitié avec Marie-Camille, ses conversations amusantes avec Alice. Les yeux sérieux de la jolie brune en face de lui ne le quittaient pas. Béthanie remarquait la mâchoire de l’homme qui s’était crispée, les mains que Gabriel frottait l’une contre l’autre, et elle ne savait comment se tirer de ce mauvais pas. Elle regarda Mazal, qui les observait attentivement, puis sourit gentiment au jeune homme :

— Je ne sais pas. C’est ainsi, c’est tout.

Le jeune homme secoua la tête, mais ne répondit rien. Il n’avait pas envie de faire la démonstration ici et maintenant de l’apport de cette large communauté francophone au sein de l’Amérique du Nord. Il aurait espéré que la femme qu’il épouserait aurait cette ouverture, mais devant le visage soucieux de Béthanie, il en doutait. Alors, il décida de passer à un autre sujet, mettant encore une fois ses besoins de côté. Comme il allait s’aventurer sur un thème neutre, la femme se pencha au-dessus de la table et chuchota :

— Par contre, j’ai entendu dire qu’un dénommé René Lévesque a expliqué son point de vue souverainiste aux membres de notre communauté. Mon père en a parlé à un compatriote. Cet homme a une nouvelle façon de faire de la politique, je trouve.

Interloqué devant cet aveu inhabituel pour une femme juive, Gabriel resta sans voix. Il voyait passer différentes inquiétudes sur le visage ovale de sa vis-à-vis. Sans qu’elle soit belle, une certaine harmonie se dégageait des traits réguliers de Béthanie. Sa chevelure sage nouée à la nuque montrait toutefois un front trop large et un cou trop court. Mais pour le moment, le jeune homme ne remarquait pas cela, trop excité à l’idée d’avoir cette discussion sur un sujet aussi important.

— Alors, dites-moi pourquoi nous, Juifs du Québec, ne pourrions pas nous investir dans des relations amicales avec les francophones ? N’est-ce pas là le signe qu’il y a une ouverture de la part de cette population ?

Pourtant, la lueur d’espoir qu’avait ressentie Gabriel s’éteignit bien vite lorsque Béthanie reprit un ton sévère pour répondre :

— Mon père semble penser que c’est utopique de songer à nouer des relations amicales avec les francophones. Depuis si longtemps, ils nous ont interdit leurs écoles, leurs commerces… Pourquoi devrions-nous leur offrir cette branche d’olivier ? Vous comme moi avons été obligés d’étudier en anglais, même si notre langue était le français. Ce sont les protestants et non les catholiques qui ont accepté notre peuple.

Découragé, Gabriel vint pour protester, mais le visage de Béthanie s’était refermé. Elle n’avait pas l’intention de passer outre les enseignements de son père, qui ne voyait pas d’un bon œil un rapprochement avec les catholiques. Pour les affaires, il pouvait être le plus charmant des hommes, mais pas question de côtoyer les francophones de Montréal de manière désinvolte. Déçu de cette conversation qui se terminait de cette façon, Gabriel sortit son portefeuille de la poche de son manteau pour indiquer à la jeune femme que leur sortie tirait à sa fin.

— On se revoit bientôt ? demanda Béthanie lorsque son ami vint la reconduire devant la porte de la maison familiale.

— Oui. Bien sûr.

C’est pourtant la mort dans l’âme que Gabriel tourna les talons et rejoignit sa sœur dans la voiture, qui n’avait pas encore eu le temps de se réchauffer. L’hiver était bien installé, et pour le moment, le jeune Juif avait l’impression qu’il en était de même au fond de son cœur.

— Enfin, ma sœur ! Je commençais à penser que t’arriverais jamais !

Florie se tenait au milieu de la cuisine, les bras croisés sur sa voluptueuse poitrine. Elle portait son éternel tablier à la taille et avait ce petit air crispé qu’elle prenait lorsqu’elle était contrariée. Pour le moment, c’était le retard d’Adèle qui la mettait dans cet état. La quinquagénaire déposa son sac de cuir dans l’entrée et prit le temps d’ôter ses bottes à talon en s’appuyant au bras de Jérôme, qui n’avait pas encore dit un mot.

— Allô, Florie ! Bien comme tu vois, ON est là !

Adèle s’avança vers son aînée en faisant un clin d’œil à Marie-Camille, assise à la table avec Alice. Les amies épluchaient des légumes depuis une heure et voyaient avec soulagement l’arrivée des nouveaux venus. Au moins, elles pourraient prendre une pause. Alice observa avec une curiosité évidente l’homme blond aux tempes grises qui suivait sa sœur. Elle avait appris un jour l’étrange promesse que le père, les tantes et l’oncle de Marie-Camille avaient faite sur le lit de mort de leur mère, en 1922 : ne jamais se marier ; ne jamais avoir d’enfants. Quand son amie lui avait relaté les circonstances de ce serment fait alors qu’ils étaient très jeunes, Alice avait marmonné en riant :

— Clairement, ton père a pas respecté sa promesse !

— En effet, avait répondu sérieusement Marie-Camille. Sans m’embarquer dans les détails, disons que mon père est tombé amoureux de ma maman et a pas résisté. Il l’a épousée malgré les colères de matante Florie. Quant à matante Adèle, bien elle s’est pas mariée, mais elle fréquente son amoureux depuis plus de vingt ans.

— Florie est d’accord ?

Marie-Camille avait souri en haussant les épaules.

— D’accord est un bien grand mot. Disons qu’elle a pas vraiment le choix, parce qu’Adèle l’a bien prévenue que si elle voulait continuer à la voir, il lui fallait accepter sa relation avec Jérôme ! Point à la ligne !

Alors, dans la cuisine chaleureuse de la maison Gélinas, le rédacteur en chef, conjoint informel d’Adèle, s’avança en tendant la main à Florie. Cette dernière grimaça un sourire avant de tendre une joue.

— Bienvenue, Jérôme. Vous allez bien ?

Le ton trop guindé fit rire sous cape Marie-Camille et Adèle. Ne sachant jamais comment réagir à la présence de cet homme dans la vie de sa sœur, Florie ne lui adressait la parole que lorsque c’était nécessaire et sans aucun naturel. Sauf lorsqu’elle avait bu un petit peu trop de vin de cerise ou de rhum. Alors, elle se dégênait et le tutoyait sans aucune pudeur. En la voyant discuter maladroitement avec Jérôme, Adèle se pencha au-dessus de sa nièce et lui chuchota en riant :

— Vivement le petit punch au retour de l’église !

Pour le moment seul homme parmi les femmes de la maison, Jérôme s’offrit pour aider à la cuisine. La réaction de Florie ne se fit pas attendre :

— Pas question de vous avoir dans nos pattes ! Allez donc porter votre valise dans la chambre de Laurent. Il va vous laisser son lit le temps de votre visite.

Jérôme hocha la tête en évitant de regarder Adèle, qui cachait mal son hilarité devant la relation ambiguë entre sa sœur et son amour. Pour la première fois, Marie-Camille réalisa à quel point le couple formé par sa tante et le rédacteur en chef n’avait pas de « statut officiel » et cela l’attrista. Car après tout, si sa relation avec Jean-Luc continuait à s’épanouir ainsi, eux non plus ne pourraient jamais dormir ensemble, se promener main dans la main sans craindre les regards…

Alice remarqua l’air sombre de son amie et lui chuchota :

— Ça va, Marie ?

— Oui, oui. Un petit mal de tête. Florie, tu crois qu’on a assez de légumes ? J’aimerais aller me promener au village avant qu’on se mette belles pour le réveillon.

Florie, qui considérait l’alimentation comme l’élément principal de la vie, jeta un coup d’œil sur la table, au centre de laquelle trônait un large chaudron de fonte rempli de patates, de carottes et de navets coupés. Les jeunes femmes avaient devant elles un énorme tas d’épluchures et Alice se leva pour les jeter à la poubelle.

— NON ! cria Florie en la voyant faire.

Figée sur place avec le journal contenant les pelures entre ses mains, Alice ouvrit grand les yeux en murmurant :

— Quoi ?

— Les cochons !

— Pardon ?

La situation était assez comique, et même Marie-Camille éclata de rire, malgré l’anxiété palpable de son amie. Elle se releva à son tour et expliqua en riant :

— On va aller jeter ça aux cochons ! C’est ce que matante a essayé de te dire avec son cri de mort !

— Franchement ! marmonna Florie en rougissant.

Elle jeta un coup d’œil vers le corridor pour être certaine que Jérôme n’avait pas entendu son exclamation. Un homme cultivé ne devait pas s’attendre à une telle effervescence juste pour des cochons ! Adèle mit sa main sur le bras d’Alice et dit à sa nièce :

— Allez donc vous promener, je vais m’occuper d’aller à la grange.

— Merci, matante.

— En même temps, ronchonna Florie redevenue elle-même, me semble qu’on va assez se promener quand on va aller à l’église tantôt ! C’est quoi l’affaire d’aller marcher pour rien ?

Lorsque Florie prononça ces quelques mots, Alice réalisa alors qu’elle devrait communier pour la première fois depuis son avortement. Une sueur froide glissa le long de sa colonne vertébrale. Comme une automate, elle enfila son manteau, posa son chapeau sur sa tête et sortit au moment où Laurent entrait. Quand la rousse mit les pieds dans la neige fraîchement tombée qui recouvrait la grande galerie ceinturant la maison, elle tenta de calmer sa panique en allumant une cigarette.

Marie-Camille la rejoignit dehors et jeta un coup d’œil vers la maison, certaine que sa tante aurait son petit mot à dire sur le fait que les femmes se mettaient à fumer comme des cheminées. Mais le rideau de la fenêtre de la porte empêchait Florie de voir ce qui se passait sur le balcon. Marie-Camille descendit les quelques marches en écoutant avec plaisir le crissement sous ses grosses bottes.

— Tu viens, Alice ? On va profiter du calme avant la tempête ! rigola-t-elle en pointant la maison où Florie devait continuer à s’épivarder.

— J’arrive.

Sur le chemin des Fondateurs, les deux femmes levèrent la tête vers le ciel couvert en respirant profondément.

— Pour moi il va neiger toute la soirée ! pointa Marie-Camille.

— Hum…

La rue principale du village était assez achalandée, malgré les gros flocons qui virevoltaient dans les airs. À tout moment, Marie-Camille levait la main pour saluer les passagers de voitures qui gravissaient la côte. À ses côtés, Alice restait silencieuse. Au bout d’un moment, la plus jeune cessa de marcher et enleva ses lunettes, tout en rouspétant, pour ensuite les glisser dans la poche de son gros manteau. Elle détestait avoir les verres mouillés et préférait voir un peu moins clairement que d’endurer cette vision humide et brouillée ! De toute manière, peu importe qui la saluait, elle levait la main avec bonne humeur. C’était ainsi au village de Sainte-Cécile. Comme elle relevait la tête pour poursuivre leur promenade, elle s’aperçut avec étonnement que son amie pleurait en silence.

— Voyons donc toi, qu’est-ce qui se passe ?

— Rien.

Marie-Camille pencha sa tête de côté et dit :

— C’est rien qui te rend triste comme ça ? T’en fais pas avec matante Florie, elle est pas méchante, tu sais. Il faut la laisser parler. Mais si tu veux, je vais essayer de lui dire de se tempérer un peu !

Alice serra ses bras contre son torse en secouant vivement la tête. Ses boucles flamboyantes sortaient de sa toque de fourrure et faisaient un éclat de lumière dans cette blancheur hivernale. Son amie s’avança pour la serrer dans ses bras en silence. Au bout de quelques instants, Marie-Camille lui demanda en hésitant :

— C’est ton avortement qui te peine encore autant ?

Comme un déluge, la réaction à cette petite phrase ne se fit pas attendre. Alice hoqueta de tristesse et murmura :

— Si tu savais, Marie ! Si tu savais comme je suis triste, toujours ! Comme j’ai honte ! Je suis jamais retournée à l’église depuis, tu t’imagines ? Alors comment je vais faire ce soir pour communier en toute impunité ? Hein ? Je me sens comme une traîtresse. J’ai l’impression que tout le monde va savoir ce que j’ai fait !

Marie-Camille prit la main de son amie dans la sienne et recommença à marcher sans dire un mot. Elle ne voulait pas mentir à Alice et savait qu’elle devait bien choisir ses paroles avant de la consoler. Au-dessus d’elles, les volutes de fumée qui émanaient des maisons en bordure du chemin se rejoignaient en valsant.

Les guirlandes de pin ornaient les balustrades et certaines villageoises s’attardaient à la décoration de leur porte pour faire honneur à la visite.

— Je pourrai jamais te dire que je suis d’accord avec ton geste, Alice. Mais je le comprends et je te juge pas. Si tu continues de te morfondre comme ça, tu vas mourir de chagrin, ma pauvre amie !

— Je pouvais pas le garder, Marie-Camille.

— Je sais, chuchota cette dernière, les yeux à présent remplis de larmes, elle aussi.

— Mais des fois, je me dis que je suis juste une égoïste et que j’ai commis le pire des crimes.

— Arrête, Alice ! Va pas là, sinon tu vas devenir folle !

Alice plissa son visage avant de le plonger dans ses mains gantées. De longs sanglots secouaient ses épaules et, malgré sa grande taille, Marie-Camille avait l’impression d’avoir une petite fille à ses côtés. La peine de cette dernière était si profonde, son sentiment de culpabilité si intense que la plus jeune chercha comment adoucir cette douleur.

À présent rendue au cœur du village, en bas de la côte du chemin des Fondateurs, elle se plaça face à Alice et enleva les mains qui cachaient son visage.

— Au début, continua celle-ci, j’étais soulagée. Mais peu à peu, une impression de vide s’est installée en moi. Je dors mal, je mange presque pas… Je me sens tellement coupable que je me sens mourir à petit feu.

— Dieu a pardonné ton geste, Alice.

— Je le sais, murmura Marie-Camille, parce que Dieu est bon. Il juge pas, Il condamne pas.

L’autre releva doucement la tête pour fixer son amie, qui lui souriait tendrement, les yeux brillants.

— Si c’était pas le cas, Il aurait pas permis à mon père d’épouser ma mère après le serment qu’il avait fait.

Ce fut au tour de Marie-Camille de laisser les larmes couler sur ses joues rougies par le froid.

— Je sais que ma mère est morte bien trop jeune. Mais même si certaines personnes ont pu croire que c’était la conséquence divine pour ce bris de promesse, j’en ai jamais eu l’impression. Ma maman était malade. Le diabète pardonnait pas, autrefois. Alors je pense que tu peux entrer à l’église ce soir la tête haute. Ce choix que tu as fait est passé. Tu dois maintenant regarder vers l’avenir. Je serai là, à tes côtés, pour t’aider.

Émue jusqu’au plus profond de son cœur, Alice ne put que hocher la tête sans pouvoir arrêter ses larmes de couler. Alors, Marie-Camille lui saisit la main et se dirigea vers la beurrerie d’Édouard, qui se trouvait derrière l’atelier du ferblantier Jeremiah Holland.

— Viens, on va aller voir papa. Juste de goûter à un de ses merveilleux fromages, tu retrouveras un brin de bonheur, je te le jure !

Avant de passer le seuil de la beurrerie, Alice prit son amie dans ses bras et murmura :

— Merci.

Lovées l’une contre l’autre, elles firent sonner la clochette de la porte d’entrée. Dans la pièce aux murs blancs ornés des certificats d’excellence remportés par Édouard au fil des années, les femmes soupirèrent d’aise.

— Je m’étais pas aperçue que c’était si froid, frissonna Marie-Camille, en détachant son manteau de laine. Hum, sens-tu comme ça promet ?

Elle se dirigea vers l’arrière-boutique pour rejoindre son père. Hésitant à la suivre, Alice regarda autour d’elle et s’avança vers une photographie qui montrait le couple formé par les parents de Marie-Camille. Une seule photo personnelle, parmi les articles de journaux, les affiches et autres reconnaissances qui couvraient les murs de la pièce. Elle sourit en voyant encore la ressemblance entre les deux femmes. L’appel de son amie la mena à son tour dans l’arrière-boutique, où se trouvaient les tables de confection, de coupe et de préparation des produits. En voyant le visage bouffi de l’amie de sa fille, Édouard tourna ses yeux vers Marie-Camille, avec une interrogation dans le regard. Celle-ci fit un geste de la main pour l’aviser que tout allait bien. Réservé et discret, l’homme acquiesça avant de proposer à Alice de lui expliquer les ficelles de son métier.

— Oh, mon doux, t’as pas fini de parler fromage, mon amie ! Moi, pendant ce temps-là, je vais en profiter pour goûter à quelques échantillons. D’accord, papa ?

Alice et Édouard éclatèrent de rire en voyant Marie-Camille étirer son bras pour atteindre les tablettes au mur derrière elle et agripper tout ce qui lui tombait sous la main. Alice eut l’impression, pour la première fois depuis longtemps, qu’elle pourrait peut-être commencer à revivre.

Elle sentait l’amour sincère de son amie sans jugement. La douceur de ces moments passés dans cette belle famille originale l’avait comblée. Et puis, l’accueil de Florie et d’Édouard, en particulier, l’avait touchée au plus profond de son être. Oui, elle guérirait.