Art ingrat

123.

Traduire, c’est se vouer au métier le plus ingrat et le moins estimé qui fut oncques. (François René de Chateaubriand, « Avertissement », Essai sur la littérature angloise [c1804], 1863, VI : 4)

124.

Si c’est un métier que de faire un livre, le métier est bien ingrat quand le livre est une traduction. (Abraham-Henri Becker, 1969 [c1896] : 73)

125.

Où que vous soyez, « journaliste » est un titre plus prestigieux que « traducteur ». (David Bellos, 2012 : 261. Traduction : David Loaysa)

126.

Car à tourner d’une langue étrangère

La peine est grande et la gloire est légère.

(Estienne de La Boétie, dans Bonnefon, 1967 : LXVI)

127.

Il faut avoir traduit, pour bien sentir tout le poids d’un si dur travail. Quel tourment de ne prendre la plume, que pour la conduire au gré d’une imagination étrangere ? C’est s’asservir à ne rien penser, à ne rien dire de son chef ; & s’anéantir en quelque façon, pour se reproduire sous la forme d’autrui. (Jacques de Tourreil, « Préface », 1721, II : 7)

128.

Malgré l’œuvre éminemment civilisatrice du traducteur, la société s’est montrée plutôt avare en gestes de reconnaissance et d’estime à son égard. Un personnage secondaire ! Voilà ce qu’il est sur la scène des lettres. On lui confie les rôles de soutien : il apporte les plateaux et ouvre les portes. (Jean Delisle, 1983 : 8)

129.

À Monsieur de Saint Gelais :

……………………………en translatant

Y a grand’peine, et de l’honneur pas tant :

(Car du profit, je suis sans en mentir,

Jusques icy encor’a m’en sentir)

(Jacques Peletier du Mans, « Sonnet introductif à la traduction… » [c1547], 1970 : 135)

130.

Si quelque chose me rend odieuse la Traduction, c’est la double ingratitude qui en revient à ceux qui s’en mêlent, tant par la severité des Censeurs du temps où nous sommes, que par le mespris qu’on fait aujourd’huy des sciences. (Jean Baudoin, « Lettres » [c1635], dans Zuber, 1968 : 36)

131.

Je commence desja de voir mes ouvrages avec le mesme œil que je regarde un sac de procez, tant j’ay de regret de m’estre consumé pour autruy. (Jean Baudoin, « Lettres » [c1635], dans Zuber, 1968 : 36)

132.

Métier de dupe, affreux casse-tête, partie d’échecs jouée entre deux langues et entre deux esprits, toute traduction est une œuvre ingrate, difficile, à peu près impossible. (Jules Barbey d’Aurevilly, Littérature étrangère [c1890], dans Uzanne, 1908 : 336)

133.

Si le poète original trouve grâce devant la postérité, rarement le traducteur. (Philippe de Rothschild, 1969 : 36)

134.

Il n’y a rien que j’abhorre tant que le mestier de Traducteur ; […] je n’en estime aucun plus penible, & plus ingrat que celuy-cy. (Estienne Pasquier, « A Monsieur Tournebu », 1723, II : 293)

135.

Les traducteurs sèment en terre ingrate ; le sol le plus fertile s’appauvrit sous leurs mains ; et après de longs et pénibles efforts, loin de moissonner la gloire, ils ne recueillent souvent que les dédains et l’oubli. (Étienne-Augustin de Wailly, « Mercure de France, 1803 », dans D’hulst, 1990 : 188)

136.

Pourquoi donc pour d’étrangères paroles

Ai-je donné mes meilleures années ?

Ah, sous ces traductions orientales

Quelle douleur le crâne m’a pénétré

(Andrei A. Tarkovski, dans Etkind, 1977 : 182-183. Traduction : Monique Slodzian)

137.

Car quoy que face ung parfaict traducteur,

Tousjours l’honeur retourne à l’inventeur.

(Hugues Salel, « Epistre de Dame Poésie » [c1545], dans Weinberg, 1970 : 128)

138.

Traduire est une besongne de plus grand travalh que de louange. Car si vous randèz bien e fidelemant […], le plus de l’honneur an demeure a l’original. Si vous exprimèz mal, le bláme en chèt tout sus vous. (Jacques Peletier du Mans, Art poëtique [c1555], 1930 : 106)

139.

Le traducteur ne donne à son ouvrage

Rien qui soit sien que le simple langage :

Que mainte nuict dessus le livre il songe,

Que depité les ongles il s’en ronge ;

Qu’un vers rebelle il ait cent fois changé

Et en trassant, le papier oultragé ;

Qu’il perde après mainte bonne journée,

C’est mesme corps, mais la robe est tournée :

Toujours vers soy l’autheur la gloire ameine,

Et le tourneur n’en retient que la peine.

(Estienne de La Boétie, dans Bonnefon, 1967 : LXVI)

140.

La version déplaist à qui peut inventer ;

Je suis plus amoureux d’un Vers que je compose,

Que des Livres entiers que j’ay traduits en Prose.

(Guillaume Colletet, Contre la Traduction [c1637], dans Zuber, 1968 : 58)

141.

Rendre de ses erreurs tous les Doctes tesmoins,

Et vouloir bien souvent par un caprice extrême

Entendre qui jamais ne s’entendit soy-mesme ;

Certes, c’est un travail dont je suis si lassé,

Que j’en ay le corps foible, et l’esprit émoussé.

(Guillaume Colletet, Contre la Traduction [c1637], dans Zuber, 1968 : 58)

142.

Tout vrai traducteur est une victime qui se sait condamnée. (Jean Guitton, dans Traduire, 1984, 121 : 1)

143.

Si la correction de copies est la punition des professeurs, l’ingratitude est celle des traducteurs. (Jean Delisle, 1983 : 150)

144.

Aujourd’hui encore, on parle de la traduction surtout quand celle-ci est déficiente, mais beaucoup plus rarement pour en faire l’éloge quand elle est réussie… (Jean-Claude Capèle, 1999 : n. p. En ligne)

145.

Le travail du traducteur est vraiment un travail de Sisyphe – la métaphore est juste. Quand Camus dit qu’il faut imaginer Sisyphe heureux, il exagère peut-être si on pense au travail du traducteur. (Nedim Gürsel, dans Dixièmes Assises…, 1994 : 133)

146.

On le considérait comme un bon traducteur ; mais qui lui reconnaissait une formation, une sensibilité et un talent littéraires ? (Francesca Duranti, 1988 [c1984] : 36. Traduction : Gisèle Toulouzan et Élisabeth Lesne)

147.

Les fautes de l’auteur ne lui appartiennent-elles pas aussi bien que ses qualités ? Pourquoi ne traduirait-on pas les unes et les autres ? N’est-ce pas être fidèle que ne pas écrire mieux que l’auteur que l’on traduit ? Mais toutes les qualités, on les attribue à l’auteur ; et toutes les fautes, au traducteur. (Pierre Baillargeon, 1942 : 15)

148.

Dans le cas où seul compte le respect des délais, le traducteur sert d’expédient, est corvéable à merci et passe aux yeux du client comme un tâcheron, un soutier. (André Senécal, 2016 : 138)