Chapitre IV
Le Qatar, « hyper-centre »
de l’islamisme mondial et des Frères
L’émir
Hamad bin Khalifa al-Thani cultive depuis toujours des liens avec des mouvements comme le
Hamas, et plus généralement avec la mouvance des Frères musulmans. Il a donné l’asile politique à Abassi Madani, le leader historique du Front islamique du salut (FIS) algérien. Sa référence en matière de religion, c’est un téléprédicateur égyptien, cheikh Youssef al-
Qardaoui, une des figures emblématiques des Frères musulmans. En entretenant des relations étroites avec ces personnalités et ces mouvements radicaux, l’émir espère se mettre l’abri contre toute poussée terroriste sur son territoire, notamment celle d’Al-
Qaïda.
Christian
Chesnot et
Georges Malbrunot
Depuis des décennies, le Qatar – à la fois allié de Riyad au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et
rival dans la promotion du fanatisme islamiste (le Qatar appuie les Frères musulmans et l’Arabie le « salafisme-wahhabite officiel ») – est un pôle majeur de l’islamisme mondial malgré sa petite taille, cela grâce à ses énormes moyens financiers, à sa diplomatie offensive et à son
soft power
médiatique. Presqu’île située en bordure du golfe Persique qui partage une frontière terrestre avec l’
Arabie saoudite et des frontières maritimes avec le Bahreïn, les
Émirats arabes unis et l’Iran, l’émirat est devenu le point de passage obligatoire de tous les VIP des Frères musulmans. Depuis quinze ans, le Qatar défraye la chronique en raison des investissements extravagants mais aussi de l’obtention de la coupe du monde 2022, qui lui a été attribuée dans des conditions assez opaques. Entre
show off, bling bling
et
soft power
parfois irrationnels, ce petit émirat à peine plus grand qu’un département français fait figure de nouvelle puissance financière mondiale, voire d’Eldorado. C’est oublier que dans ce pays on asservit les employés venus du Pakistan ou des Philippines – souvent traités comme des esclaves – que l’on y emprisonne les homosexuels, et que l’on place la
charià
(wahhabite) au-dessus de toute autre forme de justice. Peu importe, car pour la plupart des dirigeants occidentaux, l’émirat est devenu incontournable tant sur le plan diplomatique qu’économique, puisque la majeure partie des grandes entreprises européennes y font des investissements juteux. Il figure sur la liste des quatre premiers pays producteurs de gaz naturel après les États-Unis, la Russie et l’Iran. Doha, sa capitale, a jailli du désert sans plan d’urbanisation cohérent. Depuis 1971, année de son indépendance, immeubles, hôtels de luxe
et grands magasins ont poussé comme des champignons, n’importe où et n’importe comment, les rues ayant été construites le plus souvent sans trottoir. Un contexte de développement qui est à l’image de la politique internationale du pays. Autrement dit, le Qatar veut tout et très vite, misant souvent sur des options politiques incertaines qui lui permettent de rayonner et d’apparaître comme une puissance incontournable.
Nain politico-militaire mais géant économique :
le Qatar Investment Authority
Le Qatar, monarchie wahhabite comme l'Arabie saoudite, mais à l’image plus moderne, est dirigé depuis 150 ans par la dynastie des Al-Thani, forte de 3 000 membres et tiraillée par d’âpres rivalités entre tendances « modernistes » pro-Occidentaux (concept relatif dans ce pays) et wahhabites ou pro-Frères musulmans. Peuplé de 3 millions d’habitants, dont seulement 300 000 qataris (80 % de la population est étrangère), le Qatar est un tout petit pays de 11 400 km² dont la puissance, sans commune mesure avec la taille de son territoire, vient du fait qu’il est le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL) devant la Russie et l’Iran. Par ailleurs, le Qatar héberge l’une des plus grandes bases militaires américaines dans la région en vertu d’un traité conclu avec les États-Unis en 1995. Afin de préparer l’après-hydrocarbures, les Al-Thani ont investi dans
une cinquantaine de pays dans les domaines suivants : finance, industrie, énergie, hôtellerie, produits de luxe, médias, mode, immobilier, etc. En Occident, le Qatar est implanté notamment à Paris, Barcelone, Milan, et bien sûr Londres (il possède les magasins Harrods, le Hyde Park, le complexe résidentiel le plus cher de Londres, ou encore le Shard, l’immeuble le plus haut de la ville). En échange d’avantages fiscaux exceptionnels
1
, il a particulièrement visé ces dernières années la France, notamment sous les présidences de Jacques Chirac et de
Nicolas Sarkozy. Ce processus s’est poursuivi sous François
Hollande, bien que celui-ci ait un fort prisme pro-saoudien, et même sous Emmanuel
Macron, bien que ce dernier ait une préférence pour les
Émirats arabes unis, où la France entretient une base militaire. On se rappelle notamment que sous la présidence de François Hollande, le phénomène trop souvent attribué au seul Nicolas Sarkozy s’est poursuivi : un fond d’investissement commun avait été créé en juillet 2014 par la Caisse des dépôts et la Qatar Holding LLC afin de constituer un fonds de 300 millions d’euros destiné à investir dans des PME françaises
2
.
Dans le cadre de cette stratégie de diversification économique vers l’étranger, l’outil principal a été le Qatar Investment Authority (QIA), le fond souverain officiel
qatari. Présidé par
Ahmad Mohammed Al-Sayed, le QIA fut créé en 2005 par l’ancien émir du Qatar, Hamad ben
Khalifa Al-Thani, pour placer l’excédent budgétaire issu de l’exploitation de réserves de gaz et de pétrole. Il détiendrait selon
Hussein al-Abdallah (membre du conseil d’administration du Qatar Investment Authority) « beaucoup plus » que 100 milliards de dollars d’actifs. Le fonds investit surtout à l’international, en particulier aux États-Unis, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie. La Qatar Investment Authority est l’actionnaire de Qatari Diar, du Qatar Holding LLC ; de
Qatar Sport Investments
(QSI), etc. QIA détient 16,67 % des parts de la banque
Qatar Islamic Bank
, la première institution financière islamique du Qatar qui propose des services financiers en «
conformité avec la Charià
».
Dans l’industrie, le QIA contrôle 7,5 % du capital d’EADS, 10,3 % des actions du London Stock Exchange ; 17 % de Volkwagen ou encore de 3 % de Total, de 12,83 % du Groupe Lagardère, 6 % de Vinci, 5 % de Veolia, Veolia Environnement (5 %), Suez Environnement, de Vivendi (2 %). Le QIA est présent au sein de Porsche et il est aujourd’hui le plus grand détenteur d’actions privilégiées du constructeur automobile allemand. Depuis septembre 2018, le QIA investit en Allemagne dans les technologies de l’information, l’intelligence artificielle, la santé, la High-Tech, le gaz naturel liquéfié et le secteur financier et bancaire (notamment 6,1 % de la Deutsche Bank). Ailleurs dans le monde, le QIA a des participations dans le Banco Santander Brasil ; la Barclays ; le Bulgarian-Qatari Company, le Crédit Suisse ; Dragon Capital ; le QIA Malaysia fund ;
le Vietnam-Qatar Fund ; Qatar-Britain Clean Energy Investment Fund, le Qatar-Sri Lanka Investment Fund ; Commercialbank, le Philippines and Qatar fund ; TFI-Gazprombank fund ; Qatar-Britain Clean Energy Investment Fund ; Qatar Holding Indonesia ; ou encore la London Stock Echange. En 2016, la filiale médias de la QIA, BeIN Media, a racheté les célèbres studios de cinéma Miramax. Les Qataris ont également d’importantes participations dans la plus grosse banque maltaise (de capital britannique). En France, le QIA a beaucoup investi dans l’hôtellerie de luxe, le luxe en général et le sport
3
. Il arrive en dixième position au niveau mondial, possède outre le Virgin et 35 000 mètres carrés sur les Champs-Élysées, 27 % de la Société des casinos de Cannes (Barrière Croisette et Les Princes, hôtel Majestic et Gray d’Albion), 13 % du groupe 1 % de LVMH, sans parler du
soft power
que constitue l’achat du PSG.
La « Qatar Charity »
Comme le rappelle
Stefano Piazza,
« l’autre côté de la médaille est qu’en contrepartie de ces investissements généreux, les émirs du Qatar financent en même temps des dizaines et des dizaines de mosquées et de centres culturels
islamiques en France et en Europe »
4
,
notamment à travers la Qatar Charity Organization. Rappelons que l’un des objectifs de la « Qatar Charity », exprimé en particulier dans le « programme Al-Baith », dirigé par le cheikh Ahmad Al-
Hamadi, est de garantir la «
propagation de l’identité islamique en Europe et dans le monde
». Il s’agit ainsi, conformément au fameux « Projet » des
Ikhwan
, et en particulier de la stratégie « territoriale » du «
Tawtine
», de construire des mosquées conçues comme des centres vitaux avec, si possible, des écoles, des centres commerciaux, des crèches, des centres funéraires, des services médicaux, sociaux et résidentiels, de sorte que «
l’individu musulman soit accompagné de la naissance à la mort dans le cadre de l’islam global prôné par les Frères musulmans. Nul doute que ce sont des contre-sociétés qui favorisent le communautarisme
», conclut Stefano Piazza. Dans leur livre-enquête
Qatar Papers
, les journalistes français
Christian Chesnot et
Georges Malbrunot, estiment que le financement du Qatar alloué aux mosquées et centres islamiques en Europe, entre 2014 et 2017, s’élèverait à 72 millions d’euros
5
. Dans le cadre du « programme Al Baith », la Qatar Charity aurait ainsi financé 138 écoles et mosquées en Europe, de la Norvège à l’Italie, en passant par l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Suisse, la Belgique, les Balkans ou la France. Le mécénat
prosélyte du Qatar est particulièrement visible en France à travers les projets récents grandes mosquées et centres islamiques à Mulhouse, Nantes, Marseille, Lille, Poitiers, au Havre, ou en Île-de-France. Le budget évalué par les deux auteurs serait de 30 millions d’euros, soit le double des estimations officielles, tant les circuits de financements qataris, certes récemment assainis sous contrainte internationale, demeurent opaques et souvent indirects. La mosquée de Mulhouse a par exemple reçu la somme d’un million d’euros de la part de l’émirat
6
.
La Qatar Charity a également contribué au financement du lycée
Averroès à Lille
7
(trois millions d’euros selon Malbrunot et Chesnais) et Al Kindy de Decines
8
. Dans la confédération helvétique, «
la QCO aurait investi plus de 4 millions de francs suisses entre 2011 et 2014 rien que dans cinq projets d’organisations musulmanes à Prilly (canton de Vaud), Bienne (Berne), La Chaux-de-Fonds (Neuchâtel) et Lugano
», estime Stefano Piazza, qui rappelle le rôle central joué par Mohamed
et
Nadia Karmous, responsables de l’impressionnant musée des civilisations de l’IslamLink (La Chaux-de-Fonds), grâce à l’entremise desquels le centre a reçu du Qatar au moins sept virements de fonds totalisant près de 1,4 million de francs suisses.
L’objectif des Frères et de leurs alliés qataris serait de récupérer et de formater la jeunesse diasporique via ces lycées islamiques (fréristes ou turcs) et à travers l’éducation en général. Fondée en mars 2012, la branche britannique de Qatar Charity, ou « Charity UK » (QCUK), nommée Nectar Trust
9
jusqu’en octobre 2017, aurait ainsi fait don de 1,5 million de livres sterling en 2015/16 à la Human Relief Foundation, une ONG islamiste interdite par Israël en raison de son soutien au
Hamas
10
. Les médias britanniques ont par ailleurs accusé le responsable qatari de Charity UK d’avoir créé un site internet antisémite
11
. Charity UK aurait également soutenu en Italie la puissante association frériste UCOII (voir
supra
, chapitre I) et, en France, le fonds de dotation Passerelles
12
. Ce dernier a notamment contribué à la création de centres islamiques, mosquées et écoles coraniques en France, et autres associations communautaires, notamment Confluences, à Mulhouse.
En 2015, le Qatar a fait don d’un nouveau bâtiment de 12,76 millions d’euros au St Antony’s College d’Oxford, là-même où
Ramadan a eu une chaire universitaire grâce au Qatar. Rappelons en passant que l’ONG qatarie a un temps salarié Tariq Ramadan à raison de 35 000 euros mensuels en tant que « consultant »… La Qatar Foundation verse de la sorte des dizaines de millions de dollars à des écoles, universités et autres établissements d’enseignement en Europe et en Amérique du Nord, au point que l’émirat est devenu le plus grand donateur étranger des universités américaines. Les fonds versés servent à financer des programmes dont certains portent sans fard une marque idéologique, comme ce cours destiné aux écoles américaines intitulé : « Exprimez votre loyauté envers le Qatar ». L’émirat «
exerce une influence directe sur les décideurs et le public occidentaux… Ses médias en langue anglaise diffusent une propagande subtile sous couvert de rhétorique libérale occidentale… Le Qatar est le plus grand donateur étranger des universités américaines »
13
,
explique l’islamologue américain Daniel Pipes, président du Forum du Moyen-Orient. La Suisse n’est bien sûr pas en reste : le complexe culturel musulman de Lausanne a reçu 1,6 million de dollars.
L’Italie, nouvelle cible du Qatar et de ses gazo-dollars
Selon les estimations du ministère italien du Développement économique, le commerce entre le Qatar et l’Italie a atteint une valeur d’environ 1,7 milliards d’euros en septembre 2015, soit un bond de 10 % par rapport à 2014. Dans le domaine de l’immobilier, les émirs «
ont financé une gigantesque opération commerciale à Milan, dans le quartier de la Porta Nuova, et acheté le Grand Hôtel Gallia. Ils ont également acquis des hôtels de luxe à Costa Smeralda et aux Quatre Saisons à Florence, puis le fonds d’investissement Mayhoola for Investment à Doha, devenu le premier actionnaire de la marque de mode italienne Valentino (acquise en 2012 pour 700 millions d’euros). Dans le secteur du tourisme, le Qatar Luxury Group de la Qatar Foundation a réalisé des investissements massifs en acheté 49 % d’Alitalia, en reprenant l’ancienne clinique San Raffaele à Olbia (Sardaigne), et en annonçant un investissement de 1,2 milliard d’euros »
, rapporte
Stefano Piazza
.
L’Italie compterait le plus grand nombre de projets (50) soutenus par le Qatar Charity. Le seul centre Al Houda de Rome, aurait reçu 4 millions d’euros.
Christian Chesnot et
Georges Malbrunot ont démontré qu’en Italie, le Qatar aurait consacré 22 millions d’euros à divers projets islamiques au profit de l’Union des communautés et organisations islamiques d’Italie (UCOII), branche italienne officielle des Frères.
Elzir Izzedin, imam de Florence et président de l’UCOII, a admis que son organisation avait bénéficié
de «
25 millions d’euros en provenance du Qatar
». Piazza rappelle qu’un plan encore plus large a été développé dans le cadre de l’opération « Heavy Rain » lancée en 2015 par la Fondation qatarie, véritable «
plan Marshall pour l’Islam en Europe
» qui implique 23 pays, dont la France, la Belgique, le Kosovo et la Bosnie.
Le 24 mai 2016, le prince Hamad Bin Nasser al-Thani, membre de la famille royale du Qatar, s’est rendu à Piacenza pour inaugurer avec les principales autorités de la ville un nouveau centre islamique ; à Brescia pour couper le ruban pour l’agrandissement de la mosquée locale ; puis deux jours plus tard à Mirandola, dans la province de Modène, pour inaugurer un nouveau centre de prière endommagé par le tremblement de terre de 2012 et rénové. Piazza rappelle pour information que l’église paroissiale locale, moins chanceuse en termes d’aide financière, demeure quant à elle, inutilisable. Le 28 mai suivant, le
cheikh
très actif était à Vicenza pour l’ouverture d’un nouveau centre islamique et, le 5 juin, à Saronno (Varèse) pour inaugurer cette fois-ci un nouveau complexe islamique avec une mosquée et une école coranique. Ainsi, le site de Qatar Charity Organization indique que chaque année, six millions d’euros sont consacrés à la «
diffusion de l’Islam en Italie »
. Le site informe également le public de la planification des futurs investissements d’infrastructures islamiques dans la péninsule et en particulier en Sicile
14
. Près de 2,5 millions d’euros doivent ainsi être dépensés par les
Qataris pour diffuser l’Islam dans « l’Al-Andalous » italien que les islamistes-fréristes du monde entier rêvent de « restituer à l’islam », comme l’Espagne arabo-islamique passée tant mythifiée. Le Qatar a ainsi investi en Sicile, où il finance déjà plus d’une mosquée sur quatre. Il est également à l’origine d’une université islamique pouvant accueillir 5 000 étudiants dans la petite ville de Lecce, dans les Pouilles. L’arrivée de l’argent frais qatari dans le sud – pauvre – de l’Italie a inévitablement suscité des appétits de la part des politiques : c’est ainsi que Rosario Crocetta, l’ex-président de la Région Sicile, a exhorté, dans un entretien avec Qatari TV Al-
Jazeera, la fondation à investir pour la construction d’un centre islamique pour les « réfugiés » de Lampedusa. Et la
Regione Siciliana
, pour marquer son estime à l’endroit des émirs du Golfe arabo-persique, a décerné en 2013 au président de la Qatar Charity,
Ahmed al-Kawari, le prix « Hommes et société ». Piazza rappelle également que, «
rien que par l’intermédiaire de la Qatar Charity, entre 2013 et 2017, 25 millions d’euros sont arrivés pour multiplier le nombre de mosquées qui, dans de nombreux cas, restent illégales
».
Al-Jazeera : arme de guerre médiatique des Frères-musulmans
Parallèlement à leur activisme associatif, politique et cultuel, les Frères musulmans peuvent compter sur l’extraordinaire outil de propagande multilingue et planétaire qu’est le groupe de médias Al-Jazeera. Celui-ci compte en son sein la plus populaire des chaînes d’informations en continu du monde arabe, laquelle a été co-créée de toutes pièces en 1996 par le Cheikh du Qatar Hamad Ben
Khalifa Al-Thani et n’a jamais cessé d’apporter son soutien à La Confrérie, en particulier ses branches nationales diverses comme Ennahda en Tunisie, le parti de la Justice et de la Liberté (PJL) en Égypte, le parti de la Justice et du Développement (PJD) au Maroc, sans oublier al-Islah au Yémen, le
Hamas à Gaza ou encore l’opposition et la rébellion anti-
Assad en Syrie ou les
Ikhwan
anti-
Haftar en Libye, etc. Depuis le début des révolutions arabes, Al-Jazeera a mis l’islam politique au centre du jeu, sous couvert de « pluralisme » et de dénonciation des « régimes autoritaires ». Dans son entreprise de diffusion du message « démocratique islamique », Al-Jazeera est parvenue de la sorte à apparaître comme un média moderne, « neutre » et « objectif », qui donne la parole à tout le monde, mais toujours en gardant le cap frériste et demeurant l’outil majeur – avec le sport – du
soft-power
qatari.
Certes, la volonté de libéralisation de l’ex-émir, père de l’actuel souverain
Tamim, l’a conduit à laisser beaucoup d’autonomie à Al-Jazeera, qui est devenue une
chaîne de référence. Le média a également développé une identité particulière : «
Al-Jazeera ouvre son antenne à toutes les oppositions, la chaîne de toutes les contestations, de défense des marginalisés, le porte-voix des peuples
», sauf des opprimés et des opposants au Qatar… La chaîne et ses déclinaisons web comme
AJ+ bénéficient en effet d’une apparente pleine liberté éditoriale. Un des auteurs de cet ouvrage,
Alexandre del Valle, y a d’ailleurs été invité dans des
talk-show,
et des opposants laïques très anti-Frères musulmans, comme la Syrienne athée – « islamophobe » Wafa Sultan, y ont exprimé librement leurs idées. Mais parmi les « opposants » dans le monde arabe, ceux qui ont le plus souvent la parole sont clairement les Frères musulmans et les islamistes, vus «
comme des acteurs politiques ordinaires
». Et si à l’international, les discours « progressistes » et démocratiques sont permis, la ligne éditoriale et les alliés « progressistes » sollicités doivent avoir de près ou de loin une utilité pour la légitimation de l’islam politique. Le but de ce «
soft power
» est de donner une image moderniste, tolérante et multiculturaliste d’une monarchie héréditaire qui promeut partout dans le monde l’islamisme politique conquérant et anti-occidental…
L’indéfectible soutien qatari aux Ikhwan
Pour parvenir à se maintenir en tant que puissance régionale et préserver un lien entre islam et modernité, mais aussi pour tenir une jeunesse en quête d’ouverture
sur le monde et en demande de plus de libertés, les Al-Thani ont misé sur un islam politique en tous points hérité de la doctrine et de la structure des Frères musulmans égyptiens, à leurs yeux plus souple que le wahhabisme originel strict, qu’ils appliquent d’ailleurs avec plus de souplesse que les grands-frères ennemis saoudiens. Les Al-Thani ont en réalité fait le pari qu’en rompant avec un schéma religieux trop archaïque – le wahhabisme saoudien – ils rassurent leurs interlocuteurs et partenaires occidentaux et évitent toute forme de contestation sur le plan intérieur, à un moment charnière de l’histoire du monde arabe, traversé par les révolutions. Ils pensent aussi s’assurer la sympathie des populations qui, depuis 2010 et le début des printemps arabes, aspirent à plus de libertés individuelles et sont en demande d’une rupture politique. Les
Ikhwan
ont parfaitement compris cet enjeu, et ils sont devenus pour cela les chantres d’un combat pour « la démocratie islamique », tout en se gardant bien d’expliquer que celle-ci, une fois obtenue, doit déboucher sur un Califat… Les Frères considèrent que le déclin du monde musulman est le fait des anciennes puissances coloniales, telles la France et l’Angleterre, mais qu’il est également le résultat d’une désaffection des croyants pour la religion et d’une dépendance étroite des pouvoirs politiques arabes à l’Occident. Suivant les préceptes de
Sayyid Qutb, leur aile dure est partisane d’un jihad qui doit conduire au rétablissement du
Califat, tandis que ses adeptes modérés parlent d’instauration d’États islamiques plus compatibles avec le progrès et la modernité. Cette seconde posture plus souple (mais poursuivant le même objectif final d’islamisation
planétaire) séduit d’autant plus le pouvoir qatari que l’Organisation frériste rayonne à travers le monde via son système de filiales plus ou moins officielles.
Interdits en Égypte, proches du pouvoir en Turquie, politiquement établis en Tunisie avec le parti Ennahda, hégémoniques à Gaza, puis dans l’ouest de la Libye et jadis maîtres du Soudan, les Frères musulmans ont développé une position extrêmement solide à Doha et ont su pénétrer les rouages des institutions financières et médiatiques locales, régionales et internationales de l’émirat. La capitale qatarie est en fait devenue une sorte de sanctuaire pour nombre de Frères exilés, dont certains se sont d’ailleurs retrouvés à la direction générale ou à la rédaction en chef de la chaine de télévision Al-
Jazeera. Alors même que leur branche locale a été dissoute en 1999 – car une partie de ses membres ne voulait plus avoir de liens structurels avec La Confrérie en Égypte – les Frères bénéficient de l’appui presque sans faille de la monarchie et d’une visibilité privilégiée grâce à Al-Jazeera. Le Qatar héberge ainsi de nombreux leaders et propagandistes islamistes et surtout l’élite des
Ikhwan
.
Dans un mémo préparé pour une conférence sur la sécurité du Golfe, David B. Roberts émet l’hypothèse que la bienveillance qatarie envers les Frères musulmans reposerait sur la difficulté du petit royaume à faire valoir sa position en tant qu’État wahhabite sans tomber sous la coupe de l’
Arabie saoudite, gardienne des deux lieux saints. Les Frères permettraient ainsi de faire jouer une organisation autre que celle des clercs et érudits saoudiens, au profit du système purement qatari, «
évitant de dépendre d’académiques ou de juristes saoudiens pour
concevoir et fournir en personnel les systèmes qataris à l’image wahhabite penchant inévitablement vers Riyad »
15
. De plus, l’attitude accueillante de Doha a permis au Qatar d’instrumentaliser la nébuleuse frériste qui «
allait se montrer utile dans le Printemps arabe
». C’est notamment cette « utilité » qui a posé un problème aux pays du Conseil de coopération du Golfe (GCC = Égypte, Arabie saoudite, Bahreïn,
Émirats arabes unis entre autres), lorsque, lors de la révolte de 2011 en Égypte, le Qatar a apporté son soutien aux
Ikhwan
. Après le coup d’État militaire perpétré par la maréchal Al-
Sissi en Égypte en 2013, le Qatar avait en effet accueilli des leaders des Frères musulmans ayant fui le pays, et Al-Jazeera s’était fait fort de les héberger dans un hôtel cinq étoiles, puis de leur donner du temps d’antenne de façon récurrente pour qu’ils promeuvent leur cause.
Doha estime avoir beaucoup à gagner de la relation étroite avec les Frères, car cela lui permet tout d’abord de garantir qu’ils ne tenteront pas de faire de la politique dans ce pays tout en contribuant à élargir à l’extérieur la « profondeur » stratégique de l’émirat à travers de futurs pouvoirs fréristes susceptibles d’être « reconnaissants » envers leur riche parrain. Durant le printemps arabe, les autorités du Qatar escomptaient ainsi se positionner dans plusieurs pays arabes sur le plan économique et politique à la faveur d’une alternance démocratique islamiste. C’est dans ce contexte général que l’émirat a hébergé, depuis des décennies, nombre d’activistes et de fanatiques, leur fournissant refuge, sponsoring, travail et
soutien logistique et médiatique. À cet égard, le cas de Youssef Al-
Qardaoui est plus que révélateur… Un autre exemple de liens personnels entre des éminences fréristes et le Qatar est représenté par le cas de Rafiq Abdulsalaam, ex-ministre tunisien des Affaires étrangères, gendre de Rachid
Ghannouchi (le leader de Ennahda, version locale des Frères), qui a été le responsable de la section des études et de la recherche au centre d’Al-Jazeera à Doha. On peut également citer Ali Sallabi, l’un des leaders des Frères musulmans en Libye, lié aux autorités du Qatar.
Jassim
Sultan, la nouvelle tête pensante et médiatique des Frères musulmans
Autre illustration de soutien à La Confrérie, le Qatar accueille Jassim Sultan, l’une des figures des
Ikhwan
dans le monde arabe, médecin qatari formé en Égypte, fondateur de la maison d’édition Takin et de l’Institut Ennahda. Depuis son « autodissolution » officielle en 1999 au Qatar, La Confrérie doit à ce spécialiste des médias et des réseaux sociaux (Sultan a conseillé la direction éditoriale d’Al-Jazeera) le remplacement de l’ancien organigramme pyramidal par une nébuleuse multipolaire en « étoile de mer », bien plus difficile à identifier. À sa manière, il a révolutionné son fonctionnement en dissolvant la structure originelle de l’organisation à Doha, considérant qu’elle serait beaucoup plus efficace sans cadre formaliste et sans lien opérationnel direct avec
celle du Caire. En clair, il a préféré miser sur l’action et la technologie plutôt que de continuer à évoluer dans le cadre d’un schéma organisationnel classique. Il préconise notamment d’utiliser Twittter et Facebook pour répandre les idées de La Confrérie, mais aussi d’affaiblir des multinationales occidentales dont les dirigeants sont souvent suspectés de faire le jeu de régimes très contestés. Cette nouvelle organisation, qui ne possède pas de structure de commandement officielle, concentre son action sur la formation dans le cadre de la stratégie du
Tamkine
exposée plus haut.
Jassim Sultan invite ainsi à Doha chaque année des jeunes du monde entier pour y être formés à la planification stratégique et à l’influence. À la manière des séminaires d’Open Society de Georges
Soros
16
, les jeunes Européens fréquentant l’enseignement privé musulman (35 établissements en France) sont sélectionnés pour participer aux séminaires. Doha appuie cette stratégie mondiale des Frères musulmans et soutient son organe clef, l’Institut Ennahda, dans la mise en œuvre du « Projet » subversif de La Confrérie fondé sur l’entrisme et la conquête par « étapes », via des structures cloisonnées et autonomes (voir
infra
, pôle des Frères musulmans)
17
.
Le paradis qatari des « jeunes fréristes » égyptiens
L’anecdote qui suit mérite qu’on s’y arrête, car elle montre d’une certaine manière comment les Frères musulmans ont fait du Qatar leur base arrière. En cette soirée du mois de janvier 2014, nous avons rendez-vous avec un jeune égyptien aux abords du
souk
de Doha. Il s’appelle Karim, il est ingénieur et travaille dans le domaine des télécommunications. Ce trentenaire a quitté le Caire où il vivait en raison d’un chômage endémique, mais aussi du fait de ses positions politico-religieuses. En clair, c’est un opposant au régime, proche des Frères musulmans. Doté d’une solide culture générale, très élégant, Karim se dit « fin connaisseur des grands textes arabes et islamiques », parmi lesquels ceux de Hassan al-Banna. « Fiancé » à une française travaillant pour un grand groupe industriel implanté dans le Golfe, il est apparemment peu pratiquant, mais se dit « adepte d’une lecture respectueuse du Coran ». Il condamne farouchement la musique « Rock’n’roll », est favorable au voile islamique, et il considère al-Banna comme un « intellectuel visionnaire ». En fait, Karim est un Frère musulman de la « nouvelle génération » : tout en ambiguïté. Il faut savoir que près de 300 000 égyptiens résident à Doha. Ils sont donc presqu’aussi nombreux
que les Qataris, et ils représentent de ce fait la plus importante communauté arabe du pays après les sujets « de souche ».
Les relations diplomatiques entre l’émirat et l’Égypte sont certes très tendues, puisque ces deux pays se livrent à un véritable bras de fer – le Caire accuse Doha de financer le terrorisme islamiste et de soutenir les Frères musulmans –, mais les Égyptiens n’en sont pas moins bien intégrés au Qatar, notamment à la vie des entreprises : ils exercent leurs activités professionnelles dans le secteur des services, et il n’est pas surprenant qu’on retrouve un certain nombre de leurs compatriotes dans les médias, notamment au sein du groupe Al-
Jazeera, où ils travaillent dans les domaines du journalisme et de la post-production. Karim nous explique sa vision d’un « islam sage », qui devrait être accepté de tous, notamment en France. Il veut aussi nous parler de la « dictature égyptienne » qui l’a contraint à s’exiler. Évoluant dans l’univers du groupe Al-Jazeera où il compte plusieurs amis, il ne manque jamais une occasion de sensibiliser les journalistes occidentaux de passage « aux réalités du monde arabe ». Quand nous lui demandons pourquoi il a choisi le Qatar comme terre d’accueil, comment il entrevoit l’avenir de l’Égypte et ce qu’il pense de la France, voilà ce qu’il répond :
«
Au Caire, je n’avais pas d’avenir. J’ai pourtant fait de longues études. Il y avait aussi beaucoup de surveillance exercée sur moi par la police secrète. Pourtant, je ne suis pas activiste. Je pense juste que le régime égyptien est corrompu, comme tout le monde, et que nous devons avoir le droit à une véritable démocratie. Je pense que cette
démocratie est incarnée par La Confrérie, qui construit des écoles, des hôpitaux, vient en aide aux plus démunis alors qu’elle est elle-même persécutée depuis des décennies. Face à cette réalité, des milliards de dollars sont alloués au gouvernement chaque année, notamment par les États-Unis, mais le peuple n’en voit jamais la couleur. Le régime préfère acheter des armes et faire profiter ses amis plutôt que construire des écoles ou injecter cet argent dans le secteur économique. Je suis donc venu ici pour travailler dans les télécoms, alors que je devrais le faire dans mon pays, qui en a besoin. J’ai trouvé du travail par l’ami d’un ami, une personne très sage et très pieuse, qui est toujours solidaire des exilés égyptiens. Il s’agit d’un Frère, mais il ne veut pas qu’on dise son nom, car il a de la famille pas loin du Caire (…). Ici, les Égyptiens sont reconnus pour leur niveau d’éducation. Et puis on me laisse étudier l’islam sans que cela suscite de méfiance. Je prends des cours auprès d’un cheikh, car il y a plusieurs centres de formation près du souk (…). Ce cheikh ne porte pas de longue barbe, il est très ouvert et très moderne, très au courant des affaires du monde. Il nous encourage à étudier, à voyager, à suivre ce qui se passe dans les médias, à parler aux gens, notamment aux intellectuels et aux journalistes (…). Avec lui, je travaille beaucoup sur les textes religieux, j’apprends à comprendre le monde et à diffuser le message d’un islam qui doit être mieux accepté. En France par exemple, vous ne comprenez pas l’islam tel qu’il est (…). On ne veut pas vivre comme au temps du prophète. On est connecté au monde moderne, mais vous voyez les musulmans comme des gens peu évolués, alors que vous, vous ne respectez pas les femmes, vous écoutez du Rock qui est une musique perverse,
vous pratiquez le sexe librement et vous buvez de l’alcool, ce qui est interdit (…). Le Qatar m’a donné les moyens de travailler, de fréquenter des gens comme moi, qui ont la même vision de l’islam dans la société (…). Doha est en fait la seule ville du monde ou vous pouvez toucher du doigt la réussite de l’alliance entre la modernité et l’islam. Ici, nous sommes libres. Il y a la charià bien sûr, mais elle n’empiète pas sur nos libertés personnelles si on la respecte (…). En fait, les Frères musulmans ne veulent pas autre chose que le respect de la charià dans la modernité. C’est ce qui fait qu’ici, ils peuvent vivre leurs convictions en toute tranquillité, avec la bienveillance du gouvernement. Le Qatar est en effet le seul pays arabe où les sympathisants des Frères sont considérés, où ils peuvent travailler dans des grandes entreprises en obtenant de bons jobs, et où ils ne sont pas persécutés. Je suis très reconnaissant à l’émir et à son père avant lui, de les accueillir (…). Je ne peux pas vous dire que le Qatar est la capitale des Frères musulmans, parce qu’être Frère musulman, c’est davantage être en phase avec des idées qu’appartenir à une organisation, et que La Confrérie est née en Égypte, qui est son vrai berceau. Mais il est vrai que le Qatar nous protège. Doha est une plateforme, en même temps qu’un sanctuaire. Ici, j’ai appris à comprendre les idées de La Confrérie et l’importance de les diffuser. Pour moi, les pensées d’Hassan al-Banna sont les bonnes, et le Qatar leur permet de continuer à vivre, car la famille royale, je crois, a compris que c’était un visionnaire politique (…). Vous savez, on a pas mal de Français qui viennent nous voir pour apprendre l’Islam. Il y a même des femmes. Vous comprendrez alors le travail formidable que les Frères font ici
».
Le Qatar pro-Ikhwan
et ses frères ennemis saoudiens et émiratis
La stratégie qatarie de soutien à la puissante Confrérie a fini par irriter passablement plusieurs États arabes, en premier lieu l'
Arabie saoudite, qui craint que la « démocratie musulmane » – et donc la soif de pouvoir prônée par les Frères – se retourne un jour contre leurs régimes bédouin-féodaux. C’est pourquoi, après l’avoir appuyée pendant des décennies, l’Arabie combat chez elle La Confrérie depuis les années 1990, date à laquelle le Qatar, le Soudan, et plus discrètement le Koweït, ont pris le relais, direct ou indirect. De leur côté, l’Égypte du Maréchal Al-
Sissi et son allié des
Émirats arabes unis, excédés par la diplomatie intrusive pro-frériste du Qatar, sont entrés en guerre contre l’islam politique des
Ikhwan
, tant en Égypte, dans le Golfe qu’en Libye notamment.
En juin 2017, plusieurs pays du Golfe ont instauré un embargo commercial et diplomatique sur le Qatar. Deux semaines après le blocus, les mêmes pays lui présentaient une liste en treize points à respecter si la monarchie voulait mettre fin à son isolement. Si leurs griefs n’avaient rien de nouveau, on note que la grande majorité des demandes avait trait aux rapports que la monarchie qatarie entretient avec les Frères et son attitude complaisante à l’égard de nombre d’organisations et personnalités terroristes
18
. Ainsi, parmi ces requêtes, il était demandé que Doha «
arrête tout moyen de financement
des individus, groupes ou organisations classées terroristes par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Bahreïn, les États-Unis et d’autres pays »
19
, et que le Qatar remette certaines figures terroristes à leurs pays d’origine – demande assortie d’une liste de noms comprenant des cadres des Frères musulmans.
À l’heure où le golfe Persique est en proie à des tensions d’une extrême intensité, il est utile de décrypter la stratégie politique du Qatar, mais aussi de ses alliés turcs et des iraniens dans la région, ainsi que le positionnement clé des Frères dans leur dispositif géopolitique, dont l’épicentre se trouve à Doha. Mis à l’index par ses anciens alliés du Conseil de coopération du Golfe
20
(CCG), l’émirat s’est donc rapproché, non sans logique, de l’Iran et de la Turquie, créant de la sorte une rupture géopolitique sans précédent dans la région.
Alors que les États-Unis n’ont cessé, ces dernières années, de mettre la pression sur le régime des mollahs, leurs alliés saoudiens et émiratis ont isolé leur voisin qatari, l’accusant notamment de soutenir l’expansion de
l’islam politique et de s’être trop rapprochés de l’Iran chiite, ennemi de toujours. La Turquie néo-ottomane quant à elle, s’est positionnée en tant que soutien indéfectible du régime qatari. La raison de ce positionnement se trouve dans le fait qu’Ankara joue sa propre carte face au régime saoudien afin d’imposer sa vision de l’islam politique au Moyen-Orient,
Erdogan, ardent soutient de La Confrérie, voulant apparaître comme le nouveau calife ottoman « protecteur des musulmans » face aux Occidentaux et leurs alliés. Au cœur de ce jeu de relations internationales particulièrement complexe, les Frères musulmans, on l’aura compris, jouent un rôle essentiel. En fait, le petit émirat, la Turquie du président Erdogan et la République islamique d’Iran ont en commun de s’être appuyés, à des degrés différents, sur les Frères musulmans comme élément de leur diplomatie, de leur doctrine d’expansion et de leur activisme politique. C’est donc dans ce contexte qu’il convient de replacer l’évènement sordide qui a violemment opposé l'Arabie saoudite à la Turquie et au Qatar, autrement dit l’ « affaire Khashoggi
».
L’Affaire Khashoggi, dommage collatéral de la lutte entre Saoudiens et Qataro-turcs autour des Ikhwan
Depuis plusieurs années, et surtout depuis le « Printemps arabe », une guerre terrible, sur fond de meurtres (dont celui du journaliste saoudien frériste Jamal
Khashoggi), d’embargos et de stratégies d’influence se joue entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar, trois États qui se livrent à une guerre d’influence pour imposer leur vision de l’Islam aux pays du Moyen-Orient. Les Frères musulmans en sont l’un des principaux acteurs et l’une des principales raisons. Si depuis le printemps 2017, l’Arabie saoudite a isolé géopolitiquement le Qatar, elle a aussi soutenu des opposants à l’émir qatari, membres de sa famille, en prévision d’un coup d’État. À l’heure où nous écrivons ces pages, un certain nombre sont incarcérés à la prison centrale de Doha, d’après le témoignage d’un ancien détenu français injustement condamné,
Jean-Pierre Marongiu
21
. Voici ce que ce dernier nous expliqué lors d’un entretien : «
Lors de mes 5 années de détention, 4 ans et 9 mois pour être exact, j’ai rencontré en prison une vingtaine de membres de la famille royale incarcérés pour des raisons diverses. Problèmes financiers, drogues, rixes, meurtres… Tous appartenaient à la branche bin Ali de la famille régnante Al-Thani.
Sheikh Talal bin Abdulaziz al-Thani avec lequel j’ai eu des relations que l’on peut qualifier d’amicales durant 2 ans, est le cousin direct de Sheikh
Tamim et dans l’ordre généalogique de succession au même rang que l’émir du Qatar. Au même rang sur l’arbre généalogique, mais sur une branche différente. Sheikh Talal
peut prétendre au trône en cas de renversement par l'Arabie saoudite de la branche régnant actuellement (…) ».
Ces opposants incarnent une tendance favorable à un rapprochement avec Riyad et avec le jeune prince héritier Ben Salmane
qui ne manque pas de susciter une certaine fascination en dépit de ses excès. Ils ne représentent peut-être pas une majorité de Qataris, mais dans tous les cas ils incarnent un danger pour le jeune émir Tamim et ses protégés de La Confrérie, qu’ils veulent éliminer. Le 14 septembre 2017 s’est d’ailleurs tenu à Londres un rassemblement d’opposants à l’émir du Qatar. Il était organisé par un dénommé Khalid Al-Hail, homme d’affaires qui réclame un changement de régime à Doha. Fondateur d’une organisation appelée Parti national démocratique du Qatar, il militait à l’époque pour que le Qatari Ben
Abdallah ben Jassem Al-Thani, soutenu par le prince-héritier saoudien Ben Salmane, prenne le pouvoir au Qatar. Ce projet est extrêmement subversif pour Tamim, car il signifierait une sorte de vassalisation du Qatar par les Saoudiens et un renversement de la donne actuelle, sachant que le Qatar est accusé de ne pas être solidaire de Riyad et de ses alliés – l’Arabie saoudite, les
Émirats et l’Égypte d’Al-
Sissi – dans leur lutte contre la double menace qu’incarnent les Frères musulmans et l’Iran
22
.
C’est dans ce contexte que, le 2 octobre 2018, une affaire défraie ainsi la chronique internationale et fait, les jours suivants, la
Une
de tous les journaux de la planète : l’assassinat, dans les locaux du consulat saoudien d’Istanbul, de
Jamal Khashoggi, journaliste saoudien de 59 ans. Ce dernier a été assassiné puis son corps découpé en morceaux par les membres du commando saoudien venu le tuer à l’intérieur même du consulat. En fait, ce rejeton d’une riche famille saoudienne, devenu un chroniqueur prisé du
Washington Post,
était une pièce-maîtresse de la nouvelle configuration des Frères aux côtés de la Turquie et du Qatar, rivaux du royaume saoudien dans la course au leadership panislamiste. Son assassinat a considérablement nui à l’image du nouveau dirigeant « réformateur » saoudien, le prince-héritier Mohamed ben Salmane (MBS). Pour rappel, Khashoggi, né le 13 octobre 1958 à Médine en Arabie saoudite, avait notamment été rédacteur en chef à
Al-Watan
et à
Al-Arab News
, avant de devenir chroniqueur au
Washington Post
. Connu pour ses critiques envers le prince héritier saoudien Mohamed ben Salmane, il estimait que les réseaux sociaux et Internet donnent un espace de liberté d’expression qui peut permettre d’affaiblir, puis à terme, de renverser les dictateurs du Moyen-Orient.
Said
Salmi, journaliste et chercheur en géopolitique très respecté dans le monde arabe, qui collabore avec Al-
Jazeera et connaissait personnellement le journaliste assassiné, nous a expliqué à son sujet : «
On tente de mythifier et de lisser l’image de Jamal Khashoggi dans tout le monde arabe. La vérité, c’est qu’il appartenait à la mouvance des Frères musulmans. Cette mythification s’inscrit
dans un contexte de rivalités géopolitiques entre le Qatar, la Turquie et l’Arabie saoudite (…). Se venger de Khashoggi, c’était se venger du Qatar
». C’est un fait. Khashoggi défendait les idées de l’organisation islamo-politique des
Ikhwan
, et il ne s’en cachait pas. Mais pourquoi se venger ? De quoi ? Khashoggi a en effet, durant un temps, soutenu le régime wahhabite saoudien, conseillant au plus près celui qui fut le très redouté chef des services secrets du royaume entre 1977 et 2001,
Turki al-Fayçal, devenu par la suite ambassadeur d’Arabie saoudite au Royaume-Uni et aux États-Unis. C’est visiblement lors de l’arrivée au pouvoir du prince héritier MBS, dont il dénonçait les méthodes brutales et le « despotisme », que tout a changé. Il a alors décidé de se ranger de façon plus significative du côté des Frères, qu’il jugeait plus « progressistes », et dont il fréquentait les dirigeants depuis toujours. Il est par ailleurs important de noter que Khashoggi, qui avait séjourné en Afghanistan, connaissait aussi
Oussama ben Laden, qu’il appelait « son ami »…
Ainsi, lorsque le dissident saoudien fustigeait l’Arabie saoudite, ce n’était pas l’islam politique qu’il dénonçait, mais le pro-occidentalisme et le despotisme de MBS, le prince maudit qui a soutenu le pire ennemi des Frères en Égypte : Al-
Sissi ; puis qui a abandonné les jihadistes fréristes syriens qui luttaient contre
Bachar al-Assad sans oublier les islamistes libyens qui luttent en ce moment même contre les troupes du général anti-islamiste
Khalifa Haftar appuyé par les
Émirats, l’Égypte et la Russie notamment. Khashoggi soutenait en fait corps et âmes les Frères musulmans et il s’était retourné depuis quelques années contre l’Arabie saoudite parce qu’il
pensait à raison que les Frères musulmans poursuivent plus efficacement l’objectif panislamiste d’instaurer dans tous les pays musulmans la
charià
puis d’y rétablir à terme le «
Califat ».
Entre les deux géants régionaux perse et saoudien…
Au début de l’année 2011, nous avions traversé le détroit d’Ormuz – dont le contrôle est partagé par le sultanat d’Oman et l’Iran, qui donne accès depuis l’océan Indien au golfe Persique – à bord d’un bâtiment de la marine Française, le BPC Mistral. À l’époque déjà, nous avions assisté à une provocation des Pasdarans – les gardiens de la révolution iranienne et force paramilitaire du régime de Téhéran –, dont trois vedettes étaient venues harceler le navire sur lequel nous nous trouvions. En fait, ouvrir le feu aurait été la dernière idée des Pasdarans. Comme nous l’avait confié un officier du bord, «
les Iraniens jouent les cow-boys, mais veulent juste nous montrer qu’ils sont les maîtres de l’espace maritime
». Long d’une soixantaine de kilomètres, large d’environ trente à quarante, et d’une profondeur de 70 mètres, ce détroit revêt une importance économique et géostratégique particulière, puisqu’il demeure une voie commerciale importante du trafic international des hydrocarbures. Près de 2 500 navires l’empruntent chaque année, y faisant transiter plus de 20 % du commerce mondial du pétrole. Le détroit permet en fait l’accès des pays
producteurs d’hydrocarbures tels l'
Arabie saoudite, le Koweït, Bahreïn, l’Irak et le Qatar. C’est dire si le moindre accroc dans cette partie du Moyen-Orient peut avoir un impact important pour les économies mondiales, la stabilité de la planète et, bien sûr pour les pays du Golfe. Chacun des régimes de la région vit ainsi dans un climat d’extrême instabilité, ne devant sa survie qu’à des jeux d’alliances avec diverses puissances, à commencer par les États-Unis, qui y maintiennent leur Ve flotte, basée à Bahreïn.
L’émirat du Qatar partage en fait le plus important champ de gaz naturel
off-shore
avec l’Iran – appelé North Dome ou South Pars – situé à cheval sur les eaux territoriales des deux pays. Il suffit d’avoir vécu à Doha pour savoir que l’on s’y méfie de la puissance iranienne,
a fortiori
de son impérialisme religieux. Et si de nombreuses familles qataries ont des ascendances persanes, la population de l’émirat, comme son gouvernement, glorifie une forme d’islamo-nationalisme que l’on peut qualifier d’extrême. Les services secrets qataris se défient en permanence des Pasdarans, à leurs yeux les véritables maîtres de l’Iran. Ces derniers détiennent des pans entiers de l’économie iranienne ainsi qu’une milice armée de 125 000 hommes et de redoutables services de renseignement à l’origine des vagues d’attentats survenus en Occident et au Proche-Orient dans les années 1980. Tenants d’une politique étrangère extrêmement dure, ils ont la mainmise sur une partie de l’industrie gazière et pétrochimique de leur pays, et ils perçoivent de leur côté le Qatar comme un État artificiel, en même temps qu’ils convoitent ses ressources gazières sous-marines. Si
depuis juin 2017, l’isolement de Doha par ses voisins émiriens et saoudiens a poussé l’émirat à se rapprocher de l’Iran, leur relation reste malgré tout très complexe.
Comme nous l’avons évoqué, le Qatar entretient aussi des relations conflictuelles et ambiguës avec le Royaume d’Arabie saoudite, pourtant wahhabite comme lui. Les Saoudiens considèrent leur petit voisin comme un État vassal, et ils ont même envisagé à plusieurs reprises de l’annexer. Géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient,
Roland Lombardi analyse la situation : «
Il faut bien comprendre que la fameuse rivalité sunnites/chiites est en train de devenir secondaire et que dans le monde arabe, on assiste à un affrontement entre deux axes. Il y a celui du bloc Qatar/Turquie, thuriféraires de l’islam politique, face au bloc Égypte/
Émirats arabes unis/Arabie saoudite de
Mohamed ben Salmane, clairement anti-Frères musulmans. Ne perdons pas de vue que ce dernier bloc a le soutien total et assumé de la Russie, le nouveau Juge de paix incontournable dans la région, mais également de
Donald Trump, qui a maintes fois déclaré son aversion envers l’idéologie frériste et qui a surtout mis fin à la politique bienveillante des anciennes administrations américaines vis-à-vis des Frères musulmans
».
Afin de se protéger de ses voisins, le Qatar a donc construit une stratégie d’influence qui lui assure des alliances à l’extérieur du Golfe persique. Il a multiplié les investissements en Europe et aux États-Unis et s’est surtout positionné comme un soutien indéfectible des organisations révolutionnaires et de certains mouvements jihadistes, l’idée étant toutefois d’apparaître comme une État moderne combattant les dictatures corrompues en place.
Du chaos libyen aux tensions qui règnent aujourd’hui dans le golfe Persique, en passant par un soutien financier généreux au
Hamas, à Gaza, le Qatar a en fait tissé une véritable toile diplomatique, médiatique et paramilitaire via l’organisation des Frères musulmans. Le
cheikh
Tamim voit La Confrérie comme la tenante d’un islam politique réformateur et progressiste dont la doctrine répondrait aux attentes de populations arabes en mal de démocratie. Il est vrai que lorsque l’on a connu la rigueur du wahhabisme, on peut comprendre que les Qataris perçoivent l’islam des Frères musulmans comme « moderniste ». C’est en tout cas ce qui est expliqué à Doha. Cela permet à l’émirat de se positionner aux yeux du monde comme un pays « modéré » – alors même qu’il reste dans les faits une dictature – et de ne pas se mettre à dos ces Frères qui sont en train de lancer un jihad politico-culturel global à travers tout le Moyen-Orient et qui incarnent l’alternative aux régimes en place. Un membre de son entourage nous confiait lors d’un entretien : «
l’émir Tamim veut en réalité faire de Doha une nouvelle Médine »
23
, à savoir le centre international de l’islam politique, certes « modernisé ».
Si la famille Al-Thani a ainsi permis le développement d’entreprises internationales et d’institutions politiques plus ou moins solides, la réalité est qu’à tous les étages
du système, l’on retrouve des
Ikhwan
. En clair, Doha est tenue par ces derniers, puisque ses membres sont représentés dans tous les
boards
de ses grandes entreprises. À tel point qu’il est aujourd’hui quasi impossible, pour Tamim, de s’en débarrasser sans que cela n’impacte toute la vie politique, économique et sociale de l’émirat. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la capitale qatarie a accueilli depuis des décennies des théoriciens majeurs des Frères, tels Youssef al-
Qardaoui ou
Jassim Sultan, dont nous avons parlé précédemment.
Nous l’avons vu, au début des années 2000, ce dernier a notamment repensé tout le schéma organisationnel de l’organisation depuis le Qatar, interconnectant toutes les sphères décisionnelles de la société qatarie les unes aux autres, tout en veillant à avoir la mainmise sur Al-
Jazeera, centre névralgique de l’information et de la communication opérationnelle des Frères à travers le monde. Jassim Sultan a misé sur le progrès et a « rénové » le discours frériste, le teintant de modernisme. Il a donné un visage plus fréquentable à La Confrérie, la dotant de nouveaux éléments de langage et misant davantage sur la jeunesse, plus en phase avec la modernité. Elle est ainsi devenue un élément de
soft power
du régime, ce qui déplaît aux Saoudiens et aux Émiriens, qui la perçoivent comme une menace pour la stabilité de leurs régimes. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui a poussé les deux pays à interdire sur leur territoire les ressortissants qataris, leurs services secrets étant bien placés pour savoir, comme nous l’a confié un officiel émirien, «
qu’il y avait parmi eux des éléments de l’organisation espionnant pour le compte de Doha, et bien sûr de l’organisation islamiste
». Ainsi isolé
par ses anciens alliés arabes, le Qatar a donc joué ces deux dernières années la carte du rapprochement avec la république islamique d’Iran et surtout avec la Turquie.
Les Frères, traits d’union entre Istanbul et Doha
L’idéologie frériste a d’ailleurs joué un rôle essentiel dans la relation que le Qatar a construite avec la Turquie. Le président turc
Recep Taiyp Erdogan, nous l’avons déjà dit, s’est en effet appuyé sur les
Ikhwan
lors de sa conquête du pouvoir en 2002 et plus encore depuis 2013 et sa rupture avec l’aile islamique modérée du mouvement de Fetullah Gülen. Il n’a eu ensuite de cesse de soutenir son développement au Moyen-Orient, comme en Europe. Il ne manque d’ailleurs jamais de faire le signe de ralliement des Frères – la
Rabia*
– en public, Frères qu’il utilise clairement comme un « outil d’influence » pour freiner l’expansion du wahhabisme saoudien au Moyen-Orient et conquérir les masses arabo-musulmanes dans le cadre de sa stratégie d’expansion néo-ottomane. Comme au Qatar avec Al-Jazeera, les chaines de télévision turques sont également plus que complaisantes avec les têtes pensantes de l’organisation, régulièrement interviewées. Notons enfin que le président turc est considéré par le cheikh qatari Youssouf al-Qardaoui, basé à Doha et protégé de la famille Al-Thani, comme le « prochain Calife de l’Islam »… Doha et Ankara ont enfin en commun de financer les projets de médias ou
de centres culturels de plusieurs activistes fréristes à travers le monde, notamment en Europe. Ces derniers – à l’instar de personnalités comme Azam
Tamimi, font souvent la navette entre les deux pays, tout en entretenant des liens avec l’Iran
via
leurs relations avec des organisations islamistes comme le Hezbollah ou le
Hamas. Ce rapprochement turco-qatari est à la fois une alliance stratégico-militaire – puisque l’armée turque est présente à Doha, qu’elle « protège » contre l’
Arabie saoudite et les
Émirats – et économique. Le Qatar soutient en effet la Turquie à coups de milliards de dollars, au moment où ses banques et son économie sont à la peine.
Comme dans toute alliance stratégique entre États, chacun de ces trois pays, Iran, Qatar, Turquie, a bien entendu des intérêts particuliers à défendre. Si le Qatar est le plus riche des trois, il est le plus petit et le moins puissant. Avec une armée de 12 000 hommes composée pour l’essentiel de soldats étrangers – en dehors de ses cadres – il ne dispose d’aucun moyen coercitif. Il est donc totalement dépendant de ses alliés et, dans les faits, sous contrôle des Américains qui disposent à Al Udeid
24
de leur base la plus importante au Moyen-Orient avec 10 000 hommes. La Turquie, elle, vit un moment difficile de son histoire politique. Si bien sûr R.T. Erdogan conserve ses ambitions néo-califales au Moyen-Orient, il est fragilisé sur le plan intérieur par la défaite de son parti – l’AKP – aux élections municipales d’Istanbul de 2019 et par la crise économique.
L’Iran, qui soutient quant à lui le Qatar depuis le Printemps 2017, vit une situation extrêmement préoccupante. Compte tenu de l’embargo américain, ses exportations de pétrole ont chuté de moitié, passant de 1 million de barils à moins de 500 000 par jour et, avec une inflation de 40 %, sa monnaie a perdu près de 50 % de sa valeur au marché noir. En outre, son territoire fait face à un stress hydrique sans précédent : des millions d’Iraniens n’ont plus d’accès direct à l’eau potable. La population, dans son ensemble, se montre donc critique envers un gouvernement qui se préoccupe trop des affaires extérieures, quand l’urgence sociale et économique se trouve à l’intérieur du pays.
Le régime qatari, bien qu’il semble à priori stable et peu enclin à céder aux pressions américaines, devra ainsi, tôt ou tard, faire des concessions face à un
Donald Trump qui ne veut pas entendre parler, à l’instar de son protégé saoudien, d’alliance entre Téhéran et Doha. Comme l’explique
Roland Lombardi, «
Trump est un businessman et un réaliste, notamment vis à vis de l’Iran. S’il s’est aligné sur l’ancienne politique néo-conservatrice américaine et qu’il fait appel à des faucons comme Bolton, ce n’est que pour des raisons de politique interne et pour donner des gages à Israël. À terme, il fera en sorte que la pression qu’il met sur l’Iran, de plus en plus isolé et très affaibli, l’oblige à revenir à la table des négociations
». Plus largement, il faut rappeler que malgré leur rapprochement, la Turquie, l’Iran et le Qatar n’ont pas été alignés concernant les Printemps arabes. En Syrie notamment, l’Iran a soutenu le plan de
Bachar al-Assad aux côtés de la Russie, quand le Qatar a financé les jihadistes
d’Al-
Nosra notamment. Enfin, Ankara et Doha doivent se méfier d’une Confrérie qui a toujours fait passer ses intérêts avant ceux de ses soutiens. Cela sans compter que l’
Arabie saoudite, comme les
Émirats arabes unis qui l’ont classé sur leurs listes des organisations terroristes, n’entend rien céder au Qatar. Un diplomate émirien, interrogé au mois de juin 2019, nous confiait, sous couvert d’anonymat : «
Nous ne pouvons tolérer une organisation qui adhère à une idéologie archaïque et déstabilisatrice. Le fait que La Confrérie, soutenue par le Qatar, entretienne depuis longtemps des liens avec des organisations terroristes n’est pas acceptable. La politique de l’émirat représente une menace non seulement pour la sécurité et la stabilité des États arabes, mais également pour la sécurité des autres pays du monde. Le boycott du Qatar se poursuivra donc tant que ses dirigeants continueront à saper la sécurité et la stabilité de la région. Le soutien du Qatar, y compris financier, aux organisations extrémistes et terroristes, et son ingérence dans les affaires intérieures d’autres États, restent donc au cœur des préoccupations de la crise actuelle (…)».
Quelle issue pour les Frères ?
Les Frères musulmans ont tissé une toile gigantesque depuis Doha. Ils s’appuient surtout sur les financements de l’émirat et ses moyens illimités. Pour eux, le Qatar est à la fois un sponsor et un sanctuaire. Une source proche du palais nous expliquait, en mai 2019, que «
l’émir a bien pensé, un temps, rompre avec La Confrérie. Lorsqu’il
a pris la succession de son père en 2013, il y a eu de nombreuses pressions des milieux qataris wahhabites les plus conservateurs, lesquels ne veulent pas d’affrontement avec l’Arabie saoudite. Puis il est revenu sur sa position (…). Aujourd’hui, il voit surtout que les Américains ne tiennent plus la même ligne face à La Confrérie.
Donald Trump a été clair, il ne veut plus en entendre parler, et la considère très dangereuse pour la stabilité de la région et du monde. En même temps, les Américains ont besoin du Qatar pour des raisons militaires et diplomatiques, et n’ont pas vraiment intérêt à fragiliser davantage le régime. De fait,
Tamim essaye de maintenir de bons rapports avec chacun, ce qui est sans aucun doute difficile, mais c’est ce qui fait aussi sa force. Il s’agit là d’un calcul très diplomatique de sa part, même si sur le fond, il sait que l’islam politique est une voie à conserver. Pour lui, les Frères ne sont pas le sujet et, de façon générale, les Qataris ne veulent pas en entendre parler. Il s’agit plutôt de miser sur la voie politique qui peut apparaître comme une option politique de moyen terme pour plusieurs pays de la région en proie à des crises politiques graves, car les gens aspirent à autre chose qu’à des dictatures qui ne répondent plus au besoin des populations arabes. On ne peut dire ce qu’il en sortira, mais si une chose est certaine, c’est qu’ils ont un discours qui redonne de l’espoir aux Arabes, car ils parlent de changement. L’Émir sait que le monde arabe, dans sa globalité, aspire à de profonds changements (…)
». Notre interlocuteur ne croit pas si bien dire. En effet, le Cheikh Tamim continue de miser sur les Frères car il les considère comme une alternative possible à de nombreux régimes et comme
moyen de pression face à l’Arabie saoudite et aux
Émirats arabes unis.
Le Qatar : « honest broker
» entre « mécréants » occidentaux et jihadistes…
Il serait erroné de croire que le Qatar n’aide que les islamistes « de gouvernement », car l’émirat a une main dans « l’islamisme soft » et l’autre dans le jihadisme. Le Qatar, pays fragile, veut en fait être l’ami de tous. Il a en fait toujours entretenu des relations étroites avec toute sorte de mouvances islamistes radicales, des plus politiques aux plus violentes. Le
Hamas, groupe terroriste sunnite frériste le plus célèbre qui reçoit depuis longtemps un soutien de Doha, dont le leader,
Khaled Meshaal – récemment remplacé comme leader politique du Hamas – est d’ailleurs « hébergé » par l’émirat. Rappelons tout de même que le Hamas, bien qu’ayant une façade politique qui a remporté des élections à Gaza, figure sur la liste des organisations terroristes. À ce titre, le Qatar est normalement sommé d’expulser ou d’extrader ses figures comme Khaled Meshaal et d’autres jihadistes ayant bénéficié de « l’hospitalité qataro-bédouine »
25
. Selon le Consortium Against Terrorist
Finance (CATF), la banque qatarie Qatar Islamic Bank
liée au Qatar Investment Authority (voir
supra
), entretiendrait des relations bancaires avec des institutions en lien avec des groupes terroristes ou extrémistes
26
. Ces informations ont été corroborées par de nombreuses analyses du Trésor américain notamment.
Tout comme la Turquie, l’émirat se positionne comme un intermédiaire incontournable entre les islamistes et leurs ennemis. Exemple parmi tant d’autres : c’est au Qatar que les États-Unis négocient actuellement avec les Talibans – qui y ont une représentation – l’avenir politique de l’Afghanistan. On croise aussi dans la capitale qatarie des agents financiers de Daech. Doha a été également accusé de soutenir financièrement, certes de façon non officielle, via des riches qataris ou des « ONG d’Allah », d’autres organisations islamo-terroristes : Al-
Qaïda, ou Al-
Nosra en Syrie (ex-branche d’Al-Qaïda locale fondue depuis, sur demande de Doha, dans la « coalition
Hayat Tahrir al-Sham »). L’émirat dément clairement, certes, mais les doutes persistent. En 2012, le Qatar s’était par exemple engagé à verser 250 millions de dollars au Hamas puis aurait également versé 175 millions de dollars à des groupes affiliés aux Frères musulmans au Danemark, en France, en Italie, et au Royaume-Uni
27
. Dans une interview que nous avons faite de lui le 9 avril 2019,
Jean-Pierre Maronjiu
28
,
le Français qui fut détenu arbitrairement au Qatar durant 1744 jours dont nous avons déjà évoqué le nom, a d’ailleurs raconté qu’il a été au contact, durant sa captivité, de plusieurs membres de fils de grandes familles qataries ayant rejoint l’État Islamique, lesquels bénéficiaient d’un traitement VIP, avant d’être libérés.
D’Al-Nosra et Daech en Syrie,
au Hamas palestinien et aux
Shabbab somaliens
Le Qatar serait ainsi – avec le Koweït, la Turquie, l’Iran, l'
Arabie saoudite – l’une des principales sources de financement et de parrainage des islamistes dans le monde, des Frères musulmans « modérés » aux jihadistes terroristes. Selon les autorités américaines et les services de renseignements occidentaux, la Qatar Charity (QCO) précédemment citée aurait joué un rôle majeur dans le soutien au jihadisme
29
. Les chercheurs Daveed Gartenstein-Ross et Aaron Y. Zelin, du
think tank
américain Washington Institute for Near East Policy, estiment que la QCO aurait co-financé des mouvements islamistes sous couvert d’aide humanitaire
30
, et, avec d’autres associations caritatives qataries des groupes agissant dans le Sahel comme le Mouvement national de libération
de l’Azawad (MNLA), Ansar Dine, ainsi qu’
Aqmi et le Mujao. Ces accusations ont été corroborées par le maire de la ville malienne, Sadou Diallo. Le Qatar a d’ailleurs critiqué l’opération anti-terroriste française dans le Sahel, dite « Serval »
31
. Selon le gouvernement américain, la Qatar Charity aurait été citée par
Oussama ben Laden en 1993 comme l’une des associations caritatives finançant les opérations d’Al-
Qaïda au niveau international
32
.
Jamal Ahmed al-Fadl, ancien membre d’Al-Qaïda et de la Qatar Charitable Society (l’entité prédécesseur de la QCO), a confirmé la relation entre les deux organisations
33
. Dans le cadre d’un témoignage auprès de la justice américaine en février 2001, il a révélé que l’ex-président de la Qatar Charity,
Abdullah Mohamed Youssef, était un membre d’Al-Qaïda et du groupe islamiste soudanais Front Natioal Islamique de
Hassan al-Tourabi. Un document émanant du ministère de la Justice américain ainsi que le rapport précité de Gartenstein – Ross et Zelin
34
, ont d’ailleurs montré que le Front Islamique syrien (groupe de six organisations jihadistes anti-
Assad) a bénéficié de financements de la QCO pour l’achat de matériel, ce que le groupe jihadiste a d’ailleurs reconnu dans une vidéo montrant des
combattants en train de distribuer des vivres aux civils syriens provenant de boîtes portant le logo de Qatar Charity.
En février 2015,
Yahia Sadam, un responsable de l’aide humanitaire dans le mouvement de libération soudanais
Minni Minnawi, a quant à lui accusé Qatar Charity
35
d’avoir assisté les troupes soudanaises dans leurs raids meurtriers contre la population civile via le « blanchissement » de fonds issus de l’industrie pétrolière soudanaise. En Israël, la QCO figure sur une liste noire de 163 organismes de bienfaisance entretenant des liens avec le terrorisme
36
, notamment le Jihad islamique et le
Hamas. De façon publique, le Qatar a salué, par la voix de
Khalid al-Attiyah, le ministre des Affaires étrangères qatari, le groupe jihadiste « rebelle » syrien Ahrar al-Sham, qui a confisqué la rébellion anti-Assad aux modérés et participé à la dérive sectaire et barbare de l’opposition en coopération avec Al-
Nosra/
Hayat Tahrir al-Sham, noms paravents d’Al-Qaïda en Syrie. Ahrar al-Sham a notamment prêté main forte à Daech à Raqqa. Selon les mêmes sources, quatre ministères régaliens du gouvernement qatari auraient eu des relations avec des groupes armés en Syrie et en Libye : les Affaires étrangères, la Défense, les services secrets, le Country’s intelligence agency, puis le Bureau de l’émir
Tamim bin Hamad al-Thani. En Syrie, le Qatar aurait apporté une aide financière et militaire aux rebelles islamistes via des transferts de fonds à
des intermédiaires financiers en Turquie qui achetaient ensuite des armes en Europe de l’Est pour les acheminer en Syrie. Dans le cadre d’un témoignage auprès de la justice américaine en février 2001, il été a révélé que le président à cette époque de la Qatar Charitable Society,
Abdullah Mohamed Yousef, aurait été un membre d’Al-Qaïda et du groupe islamiste soudanais National Islamic Front, qui avait accueilli
Oussama ben Laden dans les années 1990
37
.
Si en 2011, le Qatar a été loué par de nombreuses chancelleries occidentales pour le rôle dans «
la création d’un environnement propice au Printemps arabe
», il aurait dans le même temps soutenu, d’après le Trésor américain et les services de renseignements occidentaux, les islamistes radicaux qui allaient remplacer les dictateurs laïques en Tunisie, en Libye et en Égypte, au Yémen, en Syrie ou ailleurs. Le général Jonathan Shaw, ancien chef d’état-major adjoint de la Défense britannique, a d’ailleurs accusé le Qatar et l'
Arabie saoudite de contribuer à la propagation de l’islam radical : «
sous prétexte d’éducation religieuse, le salafisme wahhabite a allumé la mèche d’une authentique bombe à retardement mondiale. L’argent saoudien et qatari est à la manœuvre et cela doit cesser
», a-t-il déclaré. C’est ainsi qu’un rapport publié par le Center on Sanctions and Illicit Finances
38
a identifié Doha comme la place financière concentrant le plus
de dons privés alloués à des groupes terroristes islamistes. Le Qatar abriterait en effet les bailleurs de fonds des groupes djihadistes comme le Front Al-
Nosra (syrien), Al-Shabaab
, Al-Qaïda au
Maghreb islamique (Afrique du Nord). Les experts de l’antiterrorisme rejettent l’argument selon lequel l’État qatari serait « incapable » de tarir ce flux et de contrôler son territoire, ses institutions et ses princes et riches donateurs, car sa population est dérisoire alors que ses moyens financiers sont immenses. En réalité, Doha a longtemps refusé de poursuivre efficacement les financiers des groupes islamistes et jihadistes, car du point de vue de la raison d’État qatarie, ces groupes apparaissaient comme des outils d’une vaste stratégie d’influence
.
Rappelons qu’après l’inauguration par Doha – sous pression de l’Occident et des Nations Unies – de la Financial Intelligence Unit en 2004, puis du Comité de lutte contre le terrorisme, en 2010 (qui auraient pu contribuer à tarir les financements du jihadisme), une seule transaction financière « suspecte » fut identifiée par ces entités…
Mieux, d’après un rapport du Trésor américain rendu public fin septembre 2014, le Qatar aurait financé un moment les jihadistes de l’État Islamique
39
. Certes, c’est depuis la base Al-Udai, à Doha, que s’envolent les avions américains partis bombarder les jihadistes afghans ou syriens, mais le Trésor américain nomme un certain
Tariq al-Harzi, alors en charge de l’accueil des jihadistes étrangers à la frontière turco-syrienne.
Al-Harzi a avoué avoir levé à lui seul au Qatar au moins deux millions de dollars via des intermédiaires financiers du pays, dans le but de les reverser à l’armée du
Califat islamique
40
. D’après des agences spécialisées dans le financement du terrorisme, des milliards de dollars auraient été ainsi collectés au Qatar de façon si publique que certains ont parlé de « Téléthon du jihad »… Doha ne fit preuve alors d’aucune vigilance, les autorités qataries ayant beau jeu de répondre que l’on ne peut empêcher les riches Qataris de pratiquer l’aumône légale de façon privée…
Peu satisfait de cette version, l’ex-vice-président américain Joe Biden a déclaré publiquement, en octobre 2014, lors d’une conférence du Forum John F. Kennedy à l’Université d’Harvard, que
« les alliés sunnites de l’Amérique sont responsables du financement d’Al-
Qaïda et Daech, notamment la Turquie, l'
Arabie saoudite, le Qatar et le Koweït
». Quant à
David Cohen, ex-sous-secrétaire américain pour le terrorisme et le renseignement financier au Trésor US, il a affirmé qu'«
il y a au Qatar des financiers du terrorisme désignés comme tels par les États-Unis et les Nations Unies et qui ont bénéficié de la protection de la loi qatarie
»
41
, notamment deux figures proches
de la dynastie Al-Thani que sont
Khalifa al-Subaiy et Abd Al-Rahman ben Umayr al-
Nuaimi. Ces derniers figurent sur les listes noires du terrorisme jihadiste dressées par Washington en décembre 2013 et par l’ONU en août 2014. Pour ce qui est d’Al-Nuaimi, universitaire et homme d’affaires qatari visé par des sanctions américaines depuis décembre 2014, cofondateur de la fondation suisse Alkarama
42
, il figure sur la liste noire terroriste de l’Union européenne, des États-Unis et des Nations Unies pour avoir fondé le groupe islamiste libanais Asbat al-Ansar puis des cellules irakiennes d’Al-Qaïda depuis 2003 et d’Al-Shabaab
en Somalie, via des paiements mensuels s’élevant à deux millions de dollars. Il ne fut toutefois pas arrêté par les autorités du Qatar et il put même bénéficier d’une protection garantie par ses liens avec les élites du pays
43
. Al-Nuaimi était en fait une figure de premier plan de l’Université du Qatar – fondée par la famille royale en 1973, où il fut même élu, en 2004, président du Centre arabe pour la recherche et les études politiques. Il occupa par ailleurs des postes importants au sein de l’Association de bienfaisance
Mohammed Ben Eid al-Thani, de la
Banque islamique du Qatar et de la Qatar Football Association, qui donna naissance à l’ONG « Coalition mondiale anti-agression ». Celle-ci
soutint pendant des années la « résistance » en Irak, en Somalie et à Gaza, en fait des groupes jihadistes-salafistes
44
. Quant à Khalifa Al-Subaiy, cet ancien employé de la Banque Centrale qatarie a été identifié comme «
un financier du terrorisme basé au Qatar et un négociateur qui a agi au nom de la haute direction d’Al-Qaïda dont l’un de ses hauts dirigeants Khalid Sheikh Mohammed lui-même
» (cerveau des attaques du 11 septembre capturé en mars 2003)
45
. Rappelons qu’Al-Subaiy vivait librement au Qatar alors qu’il était recherché par les États-Unis pour terrorisme. Al-Subaiy et Al-Nuaimi ont pu maintenir des relations étroites avec des dirigeants qataris, y compris au sein de la dynastie Al-Thani, ce qui leur a permis d’échapper aux demandes d’extradition. En Libye, la coalition islamiste (Salafistes et Frères musulmans) – appelée « Aube libyenne » (Fajr Libya), aurait été l’un des principaux bénéficiaires de ces aides. Les services occidentaux suspectent également l’émirat du Qatar d’avoir livré des armements en Syrie, au Mali ou en Libye, en violation des embargos sur les armes, notamment en direction de Misrata, près de Tripoli, non loin des bases de Fajr Libya et de la coalition des milices islamistes.
D’après les conclusions du rapport du Center on Sanctions and Illicit Finance, reprises par le Trésor américain, ces deux cas illustreraient le double jeu du Qatar. Depuis 2012, le Trésor américain a également identifié un autre prédicateur, koweitien, celui-là, qui se rendait régulièrement au Qatar, Hajjaj Al-Ajmi, qui déclare sur des vidéos ou devant des publics qataris respectables que l’aide humanitaire en Syrie est importante mais que la priorité est de soutenir les jihadistes
46
. Dans le cadre de l’enquête des services de renseignements britanniques sur le cas du jihadiste anglais Djihad John, l’un des bourreaux officiels de l’État islamique
47
, on a également découvert qu’un certain
Mohamed Al-Arifi, ex-recruteur des volontaires jihadistes britanniques, séjournait régulièrement en toute tranquillité à Doha
.
Aujourd’hui interdit de séjour au Royaume-Uni pour avoir préparé deux Britanniques au jihad, Al-Arifi ne semble pas avoir été expulsé du Qatar malgré son action de recruteur de jihadistes.
Certes, au Qatar, des lois récemment adoptées répriment le blanchiment d’argent et le financement des
organisations terroristes, mais leur mise en application aurait fait preuve de « graves carences »
48
. Face aux accusations du Trésor américain selon laquelle Doha aurait permis à des ONG d’Allah de récolter des fonds privés pour des motifs « humanitaires », via la
zakat
, afin de les acheminer au profit de groupes jihadistes (cautionnant ainsi un vaste trafic d’armes incluant des missiles anti-aériens envoyés en Syrie), le Qatar rappelle que l’armée américaine dispose sur son territoire d’un centre de commandement pour tout le Moyen-Orient, le
Centcom
et qu’il est « hélas » impossible de contrôler tous les dons caritatifs effectués par les sujets qataris ou autres. Et à ceux qui accusent ce drôle « d’ami » de l’Occident d’avoir été le bailleur de fonds numéro 1 de la rébellion islamiste syrienne, avec 3 milliards de dollars dépensés rien que de 2011 à 2013, notamment au profit du « Front Al-
Nosra », le Qatar répond qu’il ne s’agissait point d’une politique d’État, mais d’initiatives privées. Alors qu’il a une main dans les affaires au sein de l’économie mondiale et des démocraties occidentales, ainsi qu’une image de pays « pacifique » dont la seule arme serait le
soft power,
les médias et le foot (« religion de l’Occident » qui permet d’endormir la méfiance des « mécréants »), le Qatar aurait donc « une autre main » dans la promotion de l’islamisme sous toutes ses formes.
La « tradition bédouine d’accueil »
L’un des deux auteurs du présent ouvrage (
Alexandre del Valle) se souvient d’une rencontre orwellienne avec un haut diplomate qatari, cultivé et courtois, qui lui expliquait – assez franchement d’ailleurs – que «
le Qatar n’accueille pas des terroristes, mais entretient des bonnes relations avec tout le monde dans un soucis de dialogue entre l’Orient et l’Occident, en tant que pont entre les Nations
». Il expliquait par ailleurs que la politique du Qatar consiste à prendre acte du fait que l’islam politique des Frères musulmans, qui joue le jeu des élections libres, est préférable aux coups d’État et aux dictatures sanguinaires et corrompues qui nient les aspirations des peuples. À la question suivante : «
mais vous reconnaissez officiellement les Talibans, aidez des jihadistes somaliens, financez le
Hamas palestiniens et nombre de jihadistes en Syrie, et vous avez même donné l’asile à des recruteurs terroristes islamistes qui collectent des fonds sur votre sol de façon publique et officielle !
», le diplomate répondit calmement : «
Notre pays n’a jamais accueilli des terroristes ou des financiers du jihadisme sur son sol, mais la tradition bédouine, sacrée chez nous, veut que lorsque l’on accueille des personnes en les estimant honnêtes, si l’on se rend compte après coup qu’ils ont des liens des activités douteuses, nous pouvons difficilement leur retirer d’un coup notre hospitalité, surtout s’ils se conduisent correctement chez nous et si nous manquons de preuves contre eux (…). Je vous rappellerai qu’au Qatar, société tribale, très traditionnelle encore très peu urbanisée il y a quelques décennies,
persiste une antique tradition bédouine qui consiste à ne pas retirer une hospitalité offerte, et le fait de maintenir des liens avec des rébellions et des groupes radicaux ailleurs, sans en cautionner bien sûr les actes violents, sauf pour les résistances en Syrie et à Gaza, nous permet d’aider nos amis occidentaux ou autres d’obtenir des libérations d’otages, de rechercher des solutions et négocier avec toutes les parties comme intermédiaire en faveur de la paix…
».
En fait, le diplomate, au demeurant ouvert, mais conscient que l’ «
on ne peut pas demander à des sociétés islamiques traditionnelles de devenir modernes d’un coup, et qu’il faut de la patience »,
a nié que son pays ait hébergé des terroristes ou laissé libre d’action des récolteurs de fonds pro-jihadistes dans l’émirat. Mais après que nous ayons mentionné les noms des figures jihadistes précitées, qui ont apparemment agi sur le sol qatari de façon publique, il a finalement eu cette réponse au demeurant assez franche : «
nombre de pays arabes étant des dictatures qui empêchent l’islam politique de s’exprimer par les urnes, il ne fallait pas s’étonner de la radicalisation des islamistes, l’émirat ayant vocation finalement à favoriser partout une représentation » démocratique » et libre de l’islam politique, meilleur moyen de juguler la « réaction » jihadiste ».
Par contre, il demeura plus silencieux face à notre allusion au fait que le Qatar est favorable au système de représentation démocratique des islamistes, à condition que l’émirat en soit exempté et donc que les
Ikhwan
qui y sont hébergés n’y entreprennent aucune action subversive.
Le Koweit, l’autre financier des Ikhwan
en Europe
Comme le Qatar ou la Turquie, le Koweït, dirigé par une famille régnante indéboulonnable, les Al-
Sabah (forte de 12 000 membres, dont dix forment le Haut Conseil) protégée par l’Occident et dont l’émir-souverain actuel est
Sabah Al-Ahmed Al-Jaber, est l’un des principaux sponsors des Frères musulmans en Europe et en Occident. C’est en fait en réaction à l’idéologie nationaliste arabe gauchisante et laïque que, dans les années 1970, un courant de pensée néo-islamiste s’est renforcé au Koweït, avec notamment l’accueil des Frères musulmans égyptiens qui fuyaient les persécutions sous
Nasser. Officiellement reconnus par les pouvoirs publics, ceux-ci opèrent en toute légalité dans ce pays sunnite, de rite malékite orthodoxe, mais miné par l’influence d’oulémas wahhabites venus du Najd (
Arabie saoudite) dès le
XVIII
e
siècle.
Comme nous l’avons vu plus haut (
chapitre II
), c’est aux Pays-Bas que les Frères musulmans ont bénéficié des financements koweitiens dans le cadre de leur plus important projet de Grande Mosquée et centre islamique, ladite « Mosquée Bleue », située en banlieue d’Amsterdam (Sloterdjik). Le ministre des Affaires religieuses du Koweït a fourni les 2 millions d’euros nécessaires et paie les salaires de l’imam de la grande mosquée d’Amsterdam dont le Koweït est propriétaire. Ces financements koweïtiens passent par le Europe Trust Nederland, présidé par le ministre koweïtien des Affaires religieuses
(al-‘Awkâf), Mou
t
la
k
al-Qaraoui. D’après la revue américaine
Middle East Quaterly
, le Europe Trust, basé en Grande Bretagne – grand allié du Koweït – canaliserait «
l’argent provenant du golfe Persique vers des groupes bien disposés à l’égard des Frères musulmans en Europe, principalement pour la construction de mosquées
»
49
. Codirigé par
Ahmad al-Râwi, cadre des Frères au Royaume-Uni et
Nooh al-Kaddo, un Irakien qui dirige le Centre culturel islamique d’Irlande (ICCI), le Europe Trust est lié au Conseil européen de la Fatwa et de la Recherche, longtemps dirigé par Al-
Qardaoui. Al-Kaddo est par ailleurs mandataire du Human Appeal International, association caritative liée au
Hamas qui tient la plus grande mosquée de l’Union européenne, la Mosquée al-Salâm à Rotterdam, aux minarets de 50 mètres de haut, point le plus élevé de la ville
50
. Aux États-Unis, le célèbre Centre culturel islamique de New-York, lié aux Frères et fondé par
Muhammad ‘Abdul Ra’ouf, père de l’ancien imam de la mosquée Ground Zero/Park 51,
Faisal Ra’ouf, est également financé par le gouvernement koweïtien
51
.
Le Europe Trust et sa Fondation NEFA ont en outre acheté des propriétés en France, en Grèce, en Roumanie et en Allemagne.
Les Pays-Bas ne sont pas les seuls bénéficiaires des largesses du Koweït. En juin 2019, l’helvéto-tunisien Mohamed
Karmous, dont nous avions évoqué l’action prosélyte en Suisse (voir
chapitre II
), créateur d’une dizaine d’associations islamistes, a reçu un chèque de 140 000 dollars des mains mêmes de l’ambassadeur du Koweït en Suisse, Bader Al-Tunaib, pour son projet de « centre culturel islamique » et son « Musée des civilisations de l’islam », initié dans les années 2000. En Suisse, le Koweït entend officiellement contribuer à «
renforcer la conscience à propos de l’islam
». Mohamed Karmous a également animé, à Genève, une fondation où siégeait Youssef Al-Qardaoui : l’International Islamic Charitable Organization, Sharq Koweit
,
créée en 1987. Ses buts officiels sont d’«
aider les nécessiteux, les malades, les orphelins, les victimes de catastrophes et de famines, diffuser la culture islamique et faire connaître les principes de l’éthique de la religion islamique
». Quelques mois plus tôt au début de l’année 2019, l’ambassadeur du Koweit au Canada a offert à
Samer Majzoub, un leader de La Confrérie des
Ikhwan
au Québec, 76 000 dollars pour l’école musulmane fondée à Pierrefonds, dans un quartier de Montréal.
Comme souvent, la frontière entre d’une par les Frères « présentables », adeptes du « Projet »
d’islamisation pacifique de l’Occident par la
Da’w
à, et, d’autre part, les mouvances jihadistes, est poreuse. C’est fort de ce constat que lors d’une déclaration de 2003, un ancien coordinateur de la Sécurité Nationale et du contre-terrorisme,
Richard Clarke, avait dénoncé devant le Comité du système bancaire du Sénat des États-Unis le fait que «
plusieurs opérations d’Al-
Qaïda auraient été associées aux Frères musulmans koweïtiens
», ce qui qui a même inclut la tête pensante de l’attentat du 11 septembre 2001, Khalid Sheikh Mohammad, puis
Ramzi Yousef, maître d’œuvre de la première attaque du Word Trade Center en 1993. Clarke a également affirmé que «
le gouvernement koweïtien a fourni un financement substantiel aux associations caritatives contrôlées par les Frères du Koweït, comme la Lajnat al-Da’wa, désignée par le département du Trésor des États-Unis et le Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 9 janvier 2003, comme soutien d’Al-Qaïda. »
Malgré cela, Lajnat al-Da’wa possède toujours une représentation dans le Michigan, le Colorado et en Virginie du Nord. D’après des télégrammes publiés par Wikileaks concernant le financement du terrorisme et diffusés par le New York Times, le Koweït serait
« le seul pays du Golfe où le financement du terrorisme n’a jamais pu être criminalisé, un point-clé du transit
»
52
. Le rapport précité du Département d’État publié en 2013 dépeint le Koweït comme «
l’épicentre du financement des groupes terroristes en Syrie
», sachant que nombre de légion islamistes anti-
Assad sont liées
aux Frères et ont souvent été alliées à Al-Qaïda, notamment dans le Nord-Ouest du Pays, Idlib, que le régime d'Assad et ses alliés russes essaient de reprendre non sans difficulté. Pour arriver à leurs fins puis faire des transactions, les terroristes de nombreux pays ont bénéficié des larges capacités de recyclage des systèmes financiers du pays, souvent
via
des banques peu regardantes, des « d’ONG d’Allah », des princes ou riches hommes d’affaires privés. Certes, comme pour le Qatar, le Koweït ne finance ni ne soutient officiellement le terrorisme, qu’il dénonce et combat par ailleurs avec ses alliés occidentaux, mais l’appui aux jihadistes et aux groupes terroristes s’effectue via des organismes charitables et des comptes bancaires privés peu ou mal contrôlés. C’est ainsi qu’en février 2014, l’ancien Premier ministre irakien chiite, Nouri al-Maliki, avait accusé le Koweït, le Qatar et l'
Arabie saoudite d’avoir indirectement « attaqué » la Syrie et l’Irak à travers l’envoi de moujahidines et de fonds privés prélevés dans ces pays et destinés à des groupes jihadistes divers. Les services occidentaux, russes et indiens sont aujourd’hui convaincus que pratiquement tous les groupes salafistes-jihadistes, de l’EI à Al-
Nosra, en passant par les jihadistes maliens anti-Français,
AQMI, Boko Haram ou les
Shabbab somaliens, ont bénéficié à un moment ou à un autre de ces « dons privés » en provenance du Koweït, pays de « transit » favori de la finance terroriste. D’après un rapport du Brookings Institute
53
, le Koweït serait même devenu un temps «
une
plaque tournante du financement de la myriade de groupes rebelles en Syrie
», à hauteur de centaines de millions de dollars, chaque brigade pouvant collecter jusqu’à trois millions de dollars par an. Selon des experts de la direction du Renseignement militaire français (DRM), chaque groupe aurait reçu en moyenne de 840 000 à 3 400 000 de dollars par an. Grâce à une législation particulièrement laxiste au Koweït, des hommes d’affaire auraient fait transiter des sommes colossales via la Turquie ou la Jordanie pour financer la rébellion syrienne jihadiste tandis que des membres de la minorité chiite au Koweït soutiendraient, quant à eux, le régime d'Assad. Ce paradoxe apparent, en réalité dû au fait que ces pays gérés de façon clanique ne contrôlent pas grand-chose, explique d’ailleurs en partie les attentats anti-chiites très meurtriers qui ont été perpétrés dans le pays en « représailles ». Il est vrai que le système bancaire du pays est dépourvu de normes de lutte contre le blanchiment d’argent et favorise
l’hawala,
système islamique traditionnel non traçable informatiquement de transferts de fonds de personnes à personnes, donc qui corrobore en partie la thèse des Koweitiens et des Qataris selon laquelle il est presque impossible de contrôler les flux privés.
Certes, les choses ont un peu changé depuis que les États-Unis et d’autres pays occidentaux mais aussi Moscou ont exercé des pressions afin que le Koweït, le Qatar mais aussi l'Arabie saoudite prennent des mesures
claires contre le financement du jihadisme. Conscients de ce problème majeur, les pays occidentaux ont tenté de lutter contre cette opacité du système bancaire et de la société koweitiennes lorsque, fin 2013,
David S. Cohen, le sous-secrétaire du Trésor américain chargé du terrorisme et du renseignement financier, a reconnu officiellement que ce pays « ami » n’avait jamais aboli des lois permissives qui ont permis de blanchir ou faire transiter en toute impunité l’argent du terrorisme. C’est dans ce contexte que les autorités koweïtiennes ont fini par adopter, pour la première fois, en juin 2013, une loi créant l’infraction de « financement du terrorisme », puis mis sur pied un groupe de travail chargé de dresser une liste noire des bénéficiaires des paiements s’élevant à plus de 10 500 dollars. Toutefois, si les circuits bancaires officiels sont moins ouvertement empruntés par les mécènes des jihadistes, les circuits plus opaques comme l’
hawala
permettent toujours à de riches koweïtiens – comme à de riches qataris et saoudiens – de faire des dons à des groupes terroristes via l’aumône légale (
zakat
) et des « ONG d’Allah », rompues aux systèmes de transferts non traçables.
1
. Depuis 2008, les Qataris sont exonérés de taxe sur les plus-values immobilières et ils ne paient pas d’impôt sur la fortune (ISF) pendant les cinq premières années de résidence en France.
2
. « La France signe un accord stratégique avec le fonds souverain du Qatar »,
Le Figaro
, 13 février 2014.
3
. Martinez à Cannes, Palais de la Méditerranée à Nice, Concorde Lafayette et l’hôtel du Louvre à Paris ; hôtel Raffles (ex-Royal Monceau) et Peninsula ; l’hôtel d’Évreux sur la Place Vendôme, hôtel Lambert sur l’île Saint-Louis à Paris ; le Carlton de Cannes, etc.
4
. Entretiens avec l’auteur lors du colloque Sécurité et Société civile de juin 2018 à Lugano.
5
. Christian Chesnot, Georges Malbrunot,
Qatar Papers. Comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe
, Michel Lafont, 2019.
7
. Lycée musulman privé, sous contrat avec l’État, et proche de l’UOIF.
9
. Les comptes de Nectar Trust pour 2017 indiquent qu’elle entretient un partenariat avec le Emaan Trust de Sheffield, un organisme de bienfaisance au sein duquel Ahmed Al-Rawi, ancien président de la FIOE et membre éminent des Frères, est administrateur. Cf « Student rent payments covertly funding Islamist projects – report »,
RT International,
10 juillet 2015.
10
. Andrew Norfolk, « A shadowy web traced back to Bradford »,
The Times
,ý 17 août 2015 ; Camilla Turner, « Government donation to Muslim Charities Forum denounced as “madness” »,
The Telegraph
, 23 septembre 2014.
12
. « NECTART TRUST – Filing history (free information from Companies House », sur
beta.companieshouse.gov.uk
13
. « Analyse de l’influence du Qatar », Daniel Pipes, «
Qatar : U.S. Ally or Global Menace ? »
, 29 janvier 2019.
14
. Le centre islamique d’Ispica recevra 256 956 euros, celui de Catane 428 260 euros, celui de Messine 879 000 euros et enfin 809 839 euros iront à Comiso, un lieu bien connu pour la présence de la base des missiles OTAN.
16
. Le
néo-containment
et les révolutions de couleurs contre la Russie.
17
. Des membres d’Al-Jazeera sont liés aux Frères musulmans : Yasser Abu Hillaleh, présentateur égyptien Ahmad Mansur ou Wadah Khanfar ; l’ancien DG de la chaîne, membre de l’organisation en Jordanie et l’un des proches collaborateurs de l’émir du Qatar ; Youssef Al-Qardaoui et sa femme, qui siège au conseil d’administration ; etc. Des cadres des Frères ont utilisé Al-Jazeera comme tremplin pour diffuser leur idéologie, notamment le guide suprême des Frères, Mahdi Akef, ainsi qu’un membre du Conseil général d’orientation de confrérie, Al-Abdul Munim Abdul Al-Futuh.
20
. Créé en 1981, le Conseil de coopération du Golfe est une organisation régionale regroupant six monarchies arabes du golfe Persique : l'Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Qatar. Le 6 juin 2017, plusieurs pays du CCG ont rompu leurs relations diplomatiques avec Doha, qu’ils accusent notamment de financer les Frères musulmans, considérés comme organisation terroriste par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.
21
. Jean-Pierre Marongiu est un homme d’affaire français expatrié au Qatar, qui fut dépouillé de son entreprise par un membre de la famille royale qatarie, puis ensuite incarcéré durant près de 5 ans pour ne s’être pas laissé faire. Il est auteur du livre
InQarcéré (éditions Les Nouveaux Auteurs 2019),
dans lequel il raconte notamment ses années de détention aux côtés d’un membre éminent de l’opposition qatarienne, Talal ben Abdulaziz al-Tani.
22
. Bien que chiite, l’Iran a toujours soutenu La Confrérie. Il existe une organisation chiite iranienne liée aux Frères musulmans appelée Fedayin-é-islam. Le conseil de la guidance suprême iranien a été calqué sur le conseil de la guidance de l’organisation des Frères musulmans.
23
. Médine est la deuxième ville sainte de l’islam après la Mecque. Mahomet s’y est installé après son départ de la Mecque en 622, regroupant autour de lui des communautés tribales assez hétéroclites. C’est depuis cette cité que les musulmans ont commencé à rayonner.
24
. La base d’Al Udeid au Qatar abrite notamment l’état-major de la coalition anti-jihadiste dirigée par les États-Unis.
25
. Nawaf Obaid, « Trump will regret changing his mind about Qatar », 15 août 2018,
Foreign Policy
, httpa ://foreign policy.com/2018/08/15/trump-will-regret-changing-his-mind-about-qatar/.
26
. Cf « US Tracks Saudi Bank Favored by Extremists »,
Wall Street Journal
27 juillet 2007, « Bin Laden-linked bank not on U.S.terror list »,
Chicago Tribune
, 3 novembre 2001.
28
. Lire à ce sujet :
InQarcéré
, de Jean-Pierre Marongiu, (éditions les nouveaux auteurs, 2019)
29
. « Qatar Commits Usd 40 Million for Un Operations in Gaza »,
Wikileaks,
Qatar Doha, n
o
09DOHA314_a, 24 mai 2009.
40
. Par Colin P. Clarke,
Terrorism, Inc. : The Financing of Terrorism, Insurgency, and Irregular warfare, Praeger Security international, Santa Barbara,
2015, p. 169.
41
. Cf, Center on Sanctions and Illicit Finance, « New FDD Report Reveals Depth of Qatar’s Terror Financing », David Andrew Weinberg, FDD Press Release, 10 December 2014.
43
. Le Trésor américain l’accuse d’avoir envoyé 500 000 euros à Abu Khalid al-Suri, membre d’Al-Qaïda en Syrie et 250 000 dollars au groupe terroriste somalien Al-Shabaab.
44
. Cette dernière a même organisé, en 2007, des conférences avec l’Union des tribunaux islamiques somaliens. Selon le Trésor américain, Abdulrahman al-Nuaimi aurait versé 600 000 dollars à Al-Qaida en Syrie alors qu’il était conseiller du gouvernement qatari. Il cofonda une organisation caritative liée à la famille royale, la Fondation du
cheik
Eid ben Mohammed Al-Thani.
45
. Cf Rapport par un rapport officiel « Qatar and Terror Finance »,
op. Cit.
46
. Andrew Gilligan, « Qatar, le club Med des terroristes »,
Courrier International,
4 septembre 2014.
47
. Abdel-Majid Abdel Bary ou Jihad John devint célèbre en Syrie en rejoignant le groupe de bourreaux chargé des prisonniers occidentaux. Il décapita les otages James Foley, Steven Sotloff, David Haines, Alan Henning, Peter Kassig, Haruna Yukawa and Kenji Goto. Né en 1990 à Londres, il grandit dans le quartier chic de Maida Vale. Au départ versé dans le rap, ses tubes ont été diffusés par la BBC. Nommé alors L. Jinny, il fit des concerts avec des grands noms. Il fut fanatisé par le prédicateur londonien Anjem Choudary qui vantait Da’ech et qualifia les caricatures de
Charlie Hebdo
d' « acte de guerre ».
48
. David Andrew Weinberg « Analysis : Qatar still negligent on terror finance »,
Long War Journal,
19 août 2015.
49
. Leslie Lebl,
Middle East Quarterly, n
o
d’été, « The islamist threat to European Security »,
Middle East Quartely,
2014.
50
. La Mosquée Bleue reçut 2 millions d’euros de la part du Koweït, propriétaire du bâtiment. Le Koweït finance l’ETN et a fait nommer le ministre koweïtien des Affaires Religieuses, Moutlak al-Qardaoui à la tête de l’European Trust Nederland. L’une des organisations musulmanes les plus actives des Pays-Bas est dirigée par le ministère des Affaires religieuses du Koweït dont l’objectif officiel est de propager l’islam aux non-croyants.
51
. Cf, Abigail R. Esman,
Radical State : How Jihad Is Winning Over Democracy in the West
(État radical : Comment le jihad est en train de gagner sur la démocratie en Occident), Praeger, New York, 2010.
53
. Elizabeth Dickinson, « Playing with Fire : Why Private Gulf Financing for Syria’s Extremist Rebels Risks Igniting Sectarian Conflict at Home », T
he Saban Center for Middle East Policy
,
Analysis Paper,
n
o
16, décembre 2013.