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Bannon, le retour


Bannon est de retour, selon les dires de sa propre faction. Comme il l’affirme lui-même : « Je suis bon. Je suis bon. Je suis de retour. J’ai dit, ne faites pas ça. On ne limoge pas le directeur du FBI. Les génies du coin pensent le contraire. »

Bannon est-il de retour ? s’inquiète l’autre camp – Jared et Ivanka, Dina Powell, Gary Cohn, Hope Hicks, H. R. McMaster.

S’il l’est, cela signifie qu’il a réussi à braver les principes structurels de la Maison Blanche de Trump : la famille triomphe toujours. Même dans son exil intérieur, Steve Bannon n’a pas cessé ses attaques verbales contre Jared et Ivanka. Ses apartés deviennent de vraies déclarations publiques. Il s’agit de critiques amères – souvent hilarantes – de la perspicacité, de l’intelligence et des mobiles du couple : « Ils pensent le défendre, mais ils ne défendent qu’eux. » À présent, Bannon déclare qu’ils sont finis en tant que clés de voûte du pouvoir – anéantis. Et si ce n’est pas le cas, ils détruiront le Président avec leurs conseils intéressés. Ivanka est pire que Jared. « Elle était un non-événement pendant la campagne. Une fois devenue collaboratrice à la Maison Blanche, les gens ont réalisé qu’elle était bête comme ses pieds. Elle a un peu de bon sens en marketing et de l’allure, mais quand il faut comprendre comment tourne le monde, ce qu’est la politique et ce qu’elle signifie, il n’y a plus personne. Dès lors que vous trahissez cela, vous perdez toute crédibilité. Quant à Jared, il papillonne et s’occupe des affaires arabes. »

Les pro-Jarvanka semblent de plus en plus redouter ce qui arrivera s’ils irritent le camp de Bannon. Ils ont l’air de craindre que les pro-Bannon, soient des assassins.

Dans le vol pour Riyad, Dina Powell consulte Bannon au sujet d’une fuite la concernant sur un site d’informations de droite. Elle lui dit savoir qu’elle vient de Julia Hahn, proche de lui et ancienne journaliste de Breitbart.

« Tu devrais lui en parler, répond Bannon, amusé. Mais elle est féroce. Et elle va t’attaquer. Tiens-moi au courant de la suite. »

Powell est devenue une des cibles régulières de Bannon. Elle est souvent présentée comme conseillère adjointe à la Sécurité nationale, parfois même par le New York Times. En fait, elle est conseillère adjointe à la Sécurité nationale chargée de la stratégie – la différence, souligne Bannon, entre le patron d’une chaîne d’hôtels et le concierge.

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Au retour de son voyage à l’étranger, Powell se met à parler sérieusement à ses amis de son désir de quitter la Maison Blanche et de reprendre un emploi dans le secteur privé. Sheryl Sandberg, dit-elle, est son modèle.

« Oh, merde », dit Bannon.

Le 26 mai, la veille du retour du groupe présidentiel, le Washington Post rapporte que durant la transition, Kushner et Sergueï Kisliak, l’ambassadeur russe, ont, à l’instigation du premier, débattu de la possibilité de laisser les Russes mettre en place un canal de communications secret entre l’équipe temporaire et le Kremlin. Le Post cite « des fonctionnaires américains informés par des rapports de renseignement ». Le camp de Jarvanka croit que Bannon est la source.

La conviction que Bannon et ses équipes sont responsables de plusieurs rapports sur les interactions de Jared et des Russes est à l’origine de la profonde hostilité entre les camps de Jarvanka et de Bannon. Il ne s’agit plus d’une simple guerre de politique interne, mais d’un combat à mort. Pour que Bannon vive, Kushner doit être totalement discrédité – mis au pilori, avant d’être l’objet d’une enquête, voire emprisonné.

Si tout le monde l’a assuré qu’il ne gagnerait pas contre la famille Trump, Bannon ne cache pourtant pas sa conviction qu’il dominera bientôt la partie. Dans le Bureau ovale, Bannon attaque Ivanka ouvertement devant son père. « Toi, dit-il en la désignant du doigt, tu n’es qu’une menteuse. » Les plaintes d’Ivanka à son père, qui dans le passé a dénigré Bannon, sont à présent accueillies avec indifférence par Trump : « Je t’avais dit que cette ville était dure, ma chérie. »

 

Mais si Bannon est de retour, le sens de ce retour n’est pas clair. Trump étant ce qu’il est, s’agit-il d’un retour en grâce ou éprouve-t-il une rancœur plus vive envers Bannon qui a survécu à son intention de le tuer ? Personne ne croit vraiment que Trump oublie – il s’appesentit et rumine, plutôt. « Le pire, c’est quand il croit qu’on a réussi à ses dépens, explique Sam Nunberg, qui fit partie des proches de Trump avant d’être écarté. Si votre victoire peut être perçue comme sa perte, pfff ! »

Pour sa part, Bannon pense qu’il est à nouveau là car, à un moment crucial, ses conseils se sont avérés bien meilleurs que ceux des « génies ». Limoger Comey, solution à tous les problèmes de Jarvanka, a déclenché une série de conséquences dramatiques.

Le camp de Jarvanka croit que Bannon exerce un chantage sur le Président. Là où passe Bannon, se déchaîne la virulence des médias numériques de droite. Malgré son obsession apparente pour les fake news publiées par le New York Times, le Washington Post et CNN, le Président est en fait plus menacé à droite. S’il n’accuse pas Fox, Breitbart et les autres de mentir, ces médias – capables de vomir un méli-mélo de conspirations dans lequel Trump, affaibli, se vend à un establishment puissant – sont potentiellement bien plus dangereux que leurs équivalents de gauche.

Bannon semble aussi corriger une erreur bureaucratique antérieure. Si initialement, il s’est réjoui d’être le cerveau de l’opération – certain d’être bien plus intelligent que les autres (d’ailleurs, ils furent peu à tenter de lui ravir ce titre) – il met à présent bien en place son organisation et ses partisans. Son équipe de communication officieuse – Bossie, Lewandowski, Jason Miller, Sam Nunberg (même s’il est depuis longtemps fâché avec Trump) et Alexandra Preate – forme une belle armée privée d’informateurs et de défenseurs. De plus, si Bannon et Priebus se sont brouillés, ils se sont réconciliés autour de leur haine commune de Jared et d’Ivanka. La Maison Blanche professionnelle est unie contre cette famille d’amateurs.

Outre ce nouvel avantage bureaucratique, Bannon exerce toute son influence pour recruter l’équipe pare-feu d’avocats et de communicants qui, ensemble, deviendront le Lanny Davis de la défense de Trump. Ne pouvant embaucher du personnel prestigieux, Bannon se tourne vers l’un des avocats musclés du Président, Marc Kasowitz. Il s’est rapproché de Kasowitz quand il a dû gérer une série de problèmes épineux durant la campagne, notamment les allégations et menaces de procès d’une liste croissante de femmes accusant Trump de harcèlement.

Le 31 mai, le plan de Bannon entre en vigueur. Dorénavant, toute question en lien avec la Russie, avec les enquêtes de Mueller et du Congrès et d’autres soucis légaux personnels seront traités par l’équipe de Kasowitz. Le Président, alors que Bannon décrit son projet en privé et conseille son patron, n’aura plus à aborder un de ces sujets. C’est le tout dernier des très, très nombreux efforts pour mettre de force Trump en mode présidentiel.

Bannon donne à Mark Corallo, ancien communicant de Karl Rove, le poste de porte-parole. Il compte aussi intégrer Bossie et Lewandowski à l’équipe de gestion de crise. Et à l’instigation de Bannon toujours, Kasowitz tente d’isoler un peu plus le Président en lui donnant un conseil crucial : renvoyez les enfants à la maison.

Bannon est bel et bien de retour. C’est son équipe. Son mur autour du Président. Et il espère qu’il tiendra Jarvanka à l’écart.

Le retour officiel de Bannon est salué par un événement majeur. Le 1er juin, après un âpre et long débat interne, le Président annonce sa décision de se retirer des accords de Paris sur le climat. Bannon est ravi du camouflet infligé par la gauche intègre – Elon Musk et Bob Iger démissionnent aussitôt du conseil économique de Trump – et de la confirmation des vrais penchants pro-Bannon du chef d’État.

En outre, c’est la décision contre laquelle Ivanka avait le plus lutté à la Maison Blanche.

« Gagné, dit Bannon. Cette garce est finie. »

 

Il y a peu de paramètres politiques modernes qui soient plus perturbants qu’un procureur sérieux. C’est le joker ultime.

Par la présence du procureur, le problème au cœur de l’enquête – ou invariablement, une cascade de problèmes – est constamment sous l’œil des médias. Ouvrant leur propre voie, les procureurs sont assurément des informateurs.

C’est pourquoi, tout le monde, dans un cercle de plus en plus large, doit prendre un avocat. Une implication, même lointaine, peut coûter une fortune ; une participation importante s’élève à plusieurs millions.

Au début de l’été, à Washington, tout le monde veut son avocat pénal de premier ordre. Alors que l’enquête de Mueller se poursuit, les conseillers de la Maison Blanche se ruent sur les meilleurs cabinets.

« Je ne peux pas parler de la Russie, je ne peux rien dire », déclare Katie Walsh, trois mois après son départ de la Maison Blanche, sur les conseils de son nouvel avocat.

Toute interview ou déposition délivrée aux enquêteurs risquent de vous compromettre. Chaque jour à la Maison Blanche apporte de nouveaux dangers : n’importe quelle rencontre inopinée peut vous exposer.

Bannon souligne l’importance capitale de ce point – et l’importance stratégique pour lui. Si vous ne voulez pas vous retrouver sur la sellette devant le Congrès, voir votre carrière et vos avoirs mis en péril, faites attention à qui vous parlez. Et surtout : en aucune circonstance, ne parlez à Jared et Ivanka, désormais contaminés par la Russie. Bannon se targue d’avoir cet atout et ce mérite : « Je ne suis jamais allé en Russie. Je ne connais personne là-bas. Je n’ai jamais parlé à un Russe. Et c’est aussi bien que j’évite de parler à quelqu’un qui l’a fait. »

Il observe l’infortuné Pence dans de nombreuses « mauvaises réunions », fait recruter le stratège républicain Nick Ayers comme chef de cabinet de Pence afin de sortir « notre homme de repli » de la Maison Blanche et qu’il « courre le monde en ayant l’air d’un vice-président ».

Aux craintes et aux perturbations présentes, s’ajoute la quasi-certitude qu’un procureur spécial chargé de trouver un crime va en trouver un – et sans doute, beaucoup. Tout le monde devient un agent potentiel dans l’implication des autres. Les dominos vont tomber, les cibles s’inverser.

Paul Manafort, qui gagnait bien sa vie dans les zones grises de la finance internationale, ses calculs de risques se basant sur des probabilités à long terme un peu douteuses, fait à présent l’objet d’un examen minutieux. Son ennemi, Oleg Deripaska – réclamant 17 millions de dollars à Manafort et espérant un traitement favorable des autorités fédérales qui l’empêchent de se rendre aux États-Unis – aurait offert aux plaignants américains les fruits de son enquête poussée dans les affaires de Manafort en Russie et en Ukraine.

Au courant des flux de conscience et de l’histoire financière du Président, Tom Barrack se rend soudain compte de sa propre exposition. En effet, tous les amis milliardaires qui échangent des ragots et divaguent avec Trump sont des témoins potentiels.

Dans le passé, les administrations contraintes de traiter avec un procureur spécial nommé pour enquêter sur le Président, étaient en général très préoccupées par la question. Leur mandat se découpait en un « avant » et un « après » – l’« après » étant désespérément enlisé dans un mauvais feuilleton impliquant le FBI. Désormais, cette situation pourrait bien concerner la totalité de l’administration Trump.

L’idée de collusion et de complot entre Trump et les Russes – espoir ou croyance des médias et des démocrates – semble invraisemblable au sein de la Maison Blanche (la remarque de Bannon disant que la campagne de Trump n’était même pas assez organisée pour s’associer avec les organisations de son propre État devient le sujet de discussion préféré de tous. D’autant que c’est la vérité). Mais personne ne répond des accords parallèles, des opérations indépendantes et de ces choses insignifiantes qui sont le pain quotidien d’un procureur. Et tout le monde pense que si l’enquête s’oriente vers la longue série de transactions financières de Trump, elle atteindra forcément sa famille et la Maison Blanche.

Viennent ensuite les affirmations insistantes du Président sur sa capacité à agir. Je peux le renvoyer, dit-il. C’est, en effet, ce qu’il dit en boucle : je peux le renvoyer. Je peux le renvoyer. Mueller. L’idée d’un duel remporté par le plus fort, le plus déterminé, le plus intransigeant et le plus indifférent aux conséquences, est au cœur de la mythologie personnelle de Trump. Il vit dans un monde d’affrontements où, si la respectabilité et le sentiment de dignité individuelle ne représentent pas un enjeu primordial – si vous n’êtes pas faible au point de vouloir passer pour raisonnable et respectable – vous avez un avantage incroyable. Et si vous pensez que le combat compte au point d’être une affaire de vie ou de mort, vous avez peu de chances de croiser quelqu’un d’aussi motivé que vous à l’ériger en affaire personnelle.

Voilà la vision fondamentale de Bannon à propos de Trump : pour lui, tout est personnel et il n’arrive pas à penser le contraire.

 

Le Président, dissuadé de concentrer sa colère sur Mueller (au moins pour l’instant), se focalise sur Sessions.

Sessions – « Beauregard1 » – est un allié de Bannon, et en mai et juin, les piques quasi quotidiennes du Président contre le Procureur général (plutôt que sa loyauté et sa détermination, Trump critique sa taille, sa voix et sa façon de s’habiller) sont une bouffée d’air frais pour les anti-Bannon. Bannon, se disent-ils, ne peut pas vraiment être au top si l’un de ses alliés est accusé de tout ce qui va mal dans la vie de Trump. Comme toujours, l’estime ou le mépris de Trump sont contagieux. Si vous êtes dans ses bonnes grâces, il en va de même pour vos actions et vos associés. Dans le cas contraire, tout ce qui vous touche de près est toxique.

Le mécontentement de Trump devient plus violent. Sessions, petit homme aux airs de Mr. Magoo2, à l’accent d’un autre temps, fait l’objet des moqueries du Président qui dresse un portrait acerbe de ses faiblesses physiques et mentales. L’onde de choc de l’insulte est palpable quand on passe devant le Bureau ovale.

Les efforts de Bannon pour apaiser le Président – lui rappeler les difficultés qu’ils rencontreraient à la nomination d’un nouveau Procureur général, l’importance de Sessions pour la base conservatrice, sa loyauté durant la campagne de Trump – ont l’effet inverse. Ils entraînent une nouvelle volée de critiques de Trump à l’égard de Bannon – à la satisfaction de ses ennemis.

L’attaque contre Sessions ouvre la voie, du moins dans l’esprit du Président, à une volonté de le remplacer. Mais pour diriger le département de la Justice il n’y a que deux candidats dont Trump pense obtenir une absolue loyauté : Chris Christie et Rudy Giuliani. Il est certain qu’ils pourraient se conduire en kamikazes pour lui – alors que tout le monde sait qu’ils ne seront sans doute jamais confirmés à ce poste.

 

À l’approche du témoignage de Comey devant la commission du Sénat américain chargée de la surveillance du renseignement national – le 8 juin, douze jours après le retour de l’équipe présidentielle du voyage au Moyen-Orient et en Europe – l’état-major commence ouvertement à s’interroger sur les motivations et l’état d’esprit de Trump.

Une question évidente semble la susciter : pourquoi n’a-t-il pas limogé Comey dès sa prise de fonctions, quand ce départ serait passé pour un changement naturel, sans lien avec l’enquête russe ? À ce sujet, plusieurs réponses prêtent à confusion : désorganisation générale, rapidité des événements, innocence et naïveté à propos de l’enquête. Mais il y a désormais une nouvelle explication : Donald Trump croyait avoir plus de pouvoir, d’autorité et de contrôle qu’en réalité, et il pensait que son talent pour manipuler, infléchir et dominer les gens était également bien plus grand. Pour poursuivre ce raisonnement : l’état-major pensait qu’il avait un problème avec la réalité et qu’à présent, elle le dépassait.

Cette notion, si elle est réelle, s’oppose directement au principe de base de soutien à Trump de la part de ses collaborateurs. En un sens, assez peu remis en question, ils croyaient qu’il avait presque des pouvoirs magiques. Puisque sa réussite était inexplicable, il devait avoir des talents qu’ils n’imaginaient pas – son instinct, ses dons de vendeur ou son énergie. Ou le simple fait d’être l’opposé de ce qui était attendu de lui. C’était une politique extraordinaire – une politique de choc – mais qui pouvait fonctionner.

Et si ce n’était pas le cas ? Et s’ils avaient tous profondément tort ?

Le limogeage de Comey et l’enquête de Mueller déclenchent une prise de conscience à retardement qui met fin à des mois de crédulité volontaire. Ces doutes et ces considérations – au plus haut niveau du gouvernement – ne vont pas jusqu’à remettre en cause la capacité du Président à assumer son rôle. Mais, pour la première fois, est évoquée sa tendance à l’auto-sabotage. Cette idée, si effrayante soit-elle, laisse au moins une possibilité : en contrôlant ces éléments d’autodestruction – ses informations, ses contacts, ses remarques publiques, le sentiment qu’il a d’être en danger et menacé – il peut peut-être s’en tirer et réussir.

Assez rapidement cette idée devient la vision dominante de la présidence de Trump et une possibilité toujours séduisante : vous pouvez être sauvé ou abattu par ceux qui vous entourent.

Bannon pense que la présidence Trump échouera de façon plus ou moins apocalyptique si Kushner et sa femme restent ses conseillers les plus influents. Leur inexpérience en politique et dans le monde réel a déjà entravé la présidence, mais depuis la débâcle de Comey, c’est pire : aux yeux de Bannon, c’est la panique qui régit désormais leurs actes.

Le camp de Kushner croit que Bannon, ou le bannonisme, a poussé le Président à une dureté nuisant à sa capacité naturelle à charmer et à tendre la main. Bannon et les siens en ont fait le monstre qu’il semble être devenu.

En attendant, quasiment tout le monde rejette la faute sur Reince Priebus, qui a échoué à créer une Maison Blanche protégeant le Président de lui-même – ou de Bannon, ou de ses enfants. Croire que Priebus est à l’origine de l’échec fait de lui un bouc émissaire facile et presque risible : avec si peu de pouvoir, le chef de cabinet est incapable de diriger Trump ou son entourage. Priebus se contente d’alléguer, pas très obligeamment, que nul ne réalise à quel point tout aurait été pire sans sa médiation stoïque avec les proches du Président, ses talents de manipulateur et ceux, terribles, de Trump. On compte peut-être deux ou trois fiascos par jour, mais sans la détermination de Priebus et les coups de Trump qu’il a encaissés, il pourrait y en avoir une douzaine de plus.

 

Le 8 juin, entre 10 heures du matin et 13 heures, James Comey témoigne en public devant la commission de la surveillance du Sénat. Les déclarations de l’ancien directeur du FBI, vrai tour de force de franchise, de sens moral, d’honneur personnel et de détails accablants, sont un message simple au pays : le Président est sans doute un crétin et certainement un menteur. À l’ère de la langue de bois dans les médias, peu de présidents ont été aussi directement attaqués devant le Congrès.

Tout est là, dans le récit brutal de Comey : le Président estimait que le directeur du FBI travaillait pour lui, qu’il lui devait son poste et par conséquent, il attendait quelque chose en retour. « Mon sentiment, déclare Comey, et je peux me tromper, mais mon sentiment est que s’il accède à ma requête de me laisser à mon poste, il souhaitera obtenir quelque chose en échange. »

Selon Comey, le Président veut que le FBI laisse Michael Flynn tranquille et cesse de poursuivre l’enquête russe. Les choses ne peuvent pas être plus claires : si le Président fait pression sur le directeur de crainte qu’une investigation sur Michael Flynn lui cause du tort, c’est une entrave à la justice.

Le contraste entre Comey et Trump, c’est le fossé qui existe entre un bon gouvernement et Trump lui-même. Comey donne l’impression d’être précis, rationnel, scrupuleux en exposant les détails des faits et la nature de sa responsabilité – il agit selon les règles. Trump, dans le portrait dressé par Comey, est louche, impulsif, malhonnête, indifférent aux règles voire inconscient de celles-ci, et ne pense qu’à ses intérêts.

Le Président affirme qu’il n’a pas regardé l’audition, alors que tout le monde sait qu’il l’a fait. Dans la mesure où il s’agit, dans l’esprit de Trump, d’un combat entre deux hommes, c’est une confrontation aussi directe qu’on peut l’imaginer. Le témoignage de Comey consiste à remanier et à contredire ce que le Président a écrit dans ses tweets enragés et défensifs et dans ses déclarations ; à jeter le soupçon sur ses actes et ses motifs ; et à suggérer qu’il comptait suborner le directeur du FBI.

Même les loyalistes pour qui Comey est un imposteur et l’affaire, un coup monté, pensent que, dans ce jeu mortel, le Président est incapable de se défendre.

 

Cinq jours plus tard, le 13 juin, c’est au tour de Jeff Sessions de témoigner devant la même commission. Il doit tenter d’expliquer les contacts avec l’ambassadeur russe qui l’avaient contraint à se récuser – et à devenir le punching-ball du Président. À l’inverse de Comey, invité au Sénat pour faire valoir sa vertu – et qui avait sauté sur l’occasion –, Sessions est là pour justifier ses paroles équivoques, son erreur, ou sa bêtise.

Au cours d’un échange souvent tendu, le Procureur général livre une vision étrange du privilège de l’exécutif. Bien que le Président n’ait pas évoqué ce privilège, Sessions juge bon de tenter de le protéger malgré tout.

Regardant le témoignage dans la West Wing, Bannon est vite consterné. « Allez, Beauregard ! », dit-il.

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Mal rasé, Bannon se tient au bout d’une longue table de conférence en bois, dans le Bureau du secrétaire général, les yeux rivés sur l’écran plat.

« Ils croyaient que les “cosmopolites” seraient contents si nous limogions Comey, dit-il – ils étant Jared et Ivanka. Les “cosmopolites” nous acclameraient si nous abattions l’homme qui avait fait tomber Hillary. » Si le Président voit Sessions comme la cause du fiasco Comey, pour Bannon, il en est une victime.

Kushner, en costume cintré gris et fine cravate noire, se glisse dans la pièce. (Une blague récente le dépeint comme l’homme le plus élégant de Washington, ce qui est tout sauf un compliment.) Il arrive que la lutte de pouvoir entre Bannon et Kushner semble prendre une forme physique. La conduite de Bannon change rarement, mais Kushner peut être irascible, condescendant et dédaigneux – ou, comme ce jour-là, hésitant, confus et respectueux.

Bannon l’ignore jusqu’à ce que le jeune homme toussote. « Comment ça va ? »

Bannon montre l’écran de télévision, signifiant Vois par toi-même.

Il finit par parler. « Ils ne réalisent pas qu’il ne s’agit pas d’hommes, mais d’institutions. »

« Ils », apparemment, c’est le camp de Jarvanka – voire, au sens plus large, tous ceux qui sont stupidement avec Trump.

« Cette ville repose sur les institutions, poursuit-il. Nous renvoyons le directeur du FBI, c’est tout le FBI qui est renvoyé. Trump est opposé aux institutions et elles le savent. Comment penses-tu que ça va se passer ? »

C’était le refrain favori de Bannon : au cours de la campagne, Donald Trump avait menacé virtuellement toutes les institutions de la vie politique américaine. Il était une version clownesque de James Stewart dans Monsieur Smith au Sénat. Trump croyait, en alimentant la colère et le ressentiment de l’Amérique profonde, qu’un homme pouvait être plus grand que le système. Cette analyse présuppose que les institutions de la vie politique sont aussi réceptives que celles du milieu des affaires dont vient Trump – et qu’elles aspirent à céder aux demandes du marché et de l’air du temps. Mais si ces institutions – médias, magistrature, renseignement, exécutif et le marigot avec ses cabinets d’avocats, ses consultants, ses hommes d’influence et ses informateurs – ne voulaient pas s’adapter ? Si, par nature, elles étaient décidées à subir, alors ce Président accidentel était contre.

Kushner ne paraît pas convaincu. « Je ne le dirais pas comme ça, répond-il.

— Je pense que c’est la leçon des cent premiers jours que certains ici ont apprise, dit Bannon, ignorant Kushner. Ça ne va pas s’arranger. C’est comme ça.

— Je ne sais pas, dit Kushner.

— Je le sais, réplique Bannon.

— Je pense que Sessions s’en sort bien, non ? » conclut Kushner.