À 36 ans, Jared Kushner s’enorgueillit de bien s’entendre avec des hommes plus âgés que lui. Avec l’investiture de Donald Trump, il devient l’intermédiaire officiel entre son beau-père et l’establishment. Pouvoir contacter Kushner sécurise cette élite déstabilisée par les événements.
Plusieurs membres du cercle des confidents de son beau-père avouent souvent à Kushner leurs inquiétudes à l’égard de leur ami, le Président élu.
« Je lui donne de bons conseils sur ce qu’il doit faire et le lendemain il les suit pendant trois heures, puis les oublie complètement », se plaint l’un d’entre eux. Kushner a pour principe d’écouter sans répondre sur le fond. Il rassure ses interlocuteurs en leur disant qu’il comprend leurs frustrations.
Ces gens importants tentent de transmettre à Donald Trump un sens de la réalité du monde politique qu’ils prétendent bien mieux connaître que lui. Ils ont tous peur qu’il ne comprenne pas ce qui l’attend. Et qu’il n’existe pas de mode d’emploi pour gérer sa folie.
Chacun de ses interlocuteurs donne à Kushner une sorte de cours sur les limites du pouvoir présidentiel, et sur le fait que Washington est aussi bien conçue pour saper que pour servir ce pouvoir.
« Ne le laissez pas emmerder la presse, ni le Parti républicain, ne menacez pas les membres du Congrès car ils vous baiseront à la fin. Et par-dessus tout, ne le laissez pas faire chier le monde du renseignement, recommande un républicain éminent à Kushner. Si vous déconnez avec le renseignement, ces gens sauront vous le faire payer, et vous vous retrouverez avec une enquête de deux ou trois ans sur la Russie, avec chaque jour une nouvelle fuite. »
On dresse devant Kushner, dont le calme confine au surnaturel, un tableau précis du monde des espions et de leur pouvoir, la façon dont les secrets circulent entre ces espions et leurs prédécesseurs ou leurs alliés au Congrès, voire même jusqu’aux membres de l’exécutif, puis enfin à la presse.
L’un des hommes avisés qui appellent souvent Kushner est Henry Kissinger, témoin privilégié de la révolte de l’administration et du renseignement contre Richard Nixon. Il lui signale toutes les intrigues, et bien pire encore, que la nouvelle administration pourrait avoir à affronter.
Le deep state1, cette notion, utilisée aussi bien par la droite que par la gauche, désigne un réseau secret et décisionnel rassemblant espions et technocrates. Cette expression du bréviaire lexical de Breitbart News devient le terme de prédilection de l’équipe Trump : le nouveau Président bouscule ce vieil ours qu’est le deep state. Un ours aux multiples noms : John Brennan, directeur de la CIA, James Clapper, directeur du renseignement national, Susan Rice, la conseillère à la sécurité nationale d’Obama, sur le départ, et Ben Rhodes, adjoint de Rice et soutien d’Obama.
Des scénarios de films sont imaginés : la cabale d’une clique de sbires du renseignement disposant des preuves les plus accablantes de l’imprudence de Trump et de ses transactions douteuses ferait en sorte, par une série de fuites compromettantes suivant un calendrier précis, qu’il soit impossible pour Trump de gérer la Maison Blanche.
Ce que Kushner entend, encore et encore, c’est que le Président doit s’amender, tendre la main, se calmer. Il existe des forces qu’on ne doit pas traiter à la légère, lui dit-on avec la plus grande gravité.
Pendant la campagne et plus encore après l’élection, Trump a pris pour cible la communauté américaine du renseignement – la CIA, le FBI, la NSC, au total dix-sept agences – qu’il trouve incompétente et mythomane. Parmi ses messages multiples et variés allant à l’encontre de l’orthodoxie conservatrice, Trump pourfend les informations erronées des services de renseignement sur les armes de destruction massive qui ont conduit à la guerre en Irak. Il évoque la longue liste des échecs de l’administration Obama dans les guerres d’Afghanistan-Irak-Syrie-Libye, et enfin, cerise sur la gâteau, il dénonce les fuites sur ses relations et manigances supposées avec la Russie.
Par ses critiques sur le renseignement, Trump semble s’aligner sur la gauche qui, depuis un demi-siècle, accuse ces croque-mitaines des services secrets. Mais en réalité, la gauche et les espions se retrouvent unis dans leur détestation de Donald Trump. L’essentiel de la gauche (qui avait rejeté avec fracas le portrait d’Edward Snowden dressé sans nuance par les services secrets comme celui d’un traître plutôt que d’un lanceur d’alerte bien intentionné) accepte maintenant les soupçons des mêmes services selon lesquels Trump entretiendrait d’infâmes relations avec les Russes.
Trump se retrouve dangereusement isolé.
C’est pourquoi Kushner pense qu’il serait judicieux d’inclure un geste envers la CIA parmi les premiers actes à la nouvelle administration.
Trump n’a pas apprécié son investiture. Il avait espéré un énorme gala avec Tom Barrack en maître de cérémonie. En plus du Neverland de Michael Jackson, Barrack possède désormais Miramax, racheté à Disney avec l’acteur Rob Lowe. Lui qui avait refusé le poste de chef de cabinet, a proposé de lever des fonds pour l’investiture de son ami. Il veut créer un événement « au rythme poétique » et « plein de douce sensualité », apparemment en décalage avec la personnalité du nouveau Président et du désir de Bannon d’une investiture populaire et sans chichis. Trump, quant à lui, implore ses amis d’user de leur influence pour faire venir quelques grandes stars hollywoodiennes. Mais celles-ci snobent la soirée, ce qui l’embarrasse et le blesse ; il est furieux. Bannon, voix apaisante mais aussi agitateur professionnel, tente de convaincre Trump de la nature dialectique (sans utiliser ce mot) de son succès, qui dépasse toute mesure, et est au-delà de toute attente. Tout ce que la gauche et les médias peuvent faire, maintenant, c’est de justifier leur échec.
Au cours des heures précédant l’investiture, Washington semble retenir son souffle. La veille au soir, Bob Corker, sénateur républicain du Tennessee et président du Comité des affaires étrangères du Sénat, a commencé son discours à l’hôtel Jefferson avec cette question existentielle : « Où allons-nous ? » Il s’est arrêté un instant puis a répondu, d’un ton de profonde perplexité : « Je n’en ai aucune idée. »
Plus tard ce même soir, un concert au Lincoln Memorial (nouvel exemple de l’effort, toujours maladroit, d’importer la culture pop à Washington) s’est terminé, faute de grandes vedettes, avec Trump sur la scène, furibond, insistant lourdement sur le fait qu’il pouvait éclipser toutes les stars du pays.
Son équipe l’a dissuadé de descendre au Trump International Hotel de Washington, et il regrette d’avoir suivi ce conseil. Le matin de son investiture, il s’est levé du mauvais pied dans une suite de Blair House, la résidence officielle des invités de la Maison Blanche. Trop chaud. Faible pression d’eau. Mauvais lit.
En ce 20 janvier 2017, jour d’investiture, son humeur ne va pas s’améliorer. Tout au long de la matinée, il s’est manifestement disputé avec sa femme qui semble au bord des larmes et repartira le lendemain à New York. Chaque mot qu’il lui adresse est dur et péremptoire. Kellyanne Conway avait choisi Melania pour une opération de relations publiques. Elle voulait promouvoir la nouvelle première dame comme élément essentiel du soutien au Président, voix singulière et utile. Elle a même essayé de convaincre Trump que sa femme pourrait jouer un rôle important à la Maison Blanche. Mais les relations entre Trump et Melania résistent à tout questionnement et constituent une variable mystérieuse de l’humeur présidentielle.
Lors de la rencontre officielle à la Maison Blanche entre le Président sortant et le nouveau, qui a lieu juste avant l’assermentation, Trump estime que les Obama ont été dédaigneux – « très arrogants » – envers lui et sa femme. Au lieu de sortir le grand jeu en se rendant à la cérémonie, le Président élu montre ce que son entourage appelle sa tête de golfeur : fâché, énervé, les épaules voûtées, les bras ballants, le front plissé, les lèvres pincées. Cette tête est devenue son masque public – Trump le féroce.
Une cérémonie d’investiture est supposée être un moment de bonheur. Une histoire neuve et joyeuse commence pour les médias. Pour la nouvelle majorité, des temps heureux s’annoncent. Pour les membres de l’administration – le marigot –, c’est l’occasion de s’attirer les faveurs des arrivants et d’en tirer avantage. Pour le pays, c’est un couronnement. Mais Bannon a trois messages qu’il tente, encore et encore, d’imposer à son patron : sa présidence sera différente – plus différente qu’aucune autre depuis celle d’Andrew Jackson2 (il a fourni au Président élu, qui n’a jamais lu grand-chose, des livres et des citations sur Jackson) ; ils savent qui sont leurs ennemis et ne doivent pas tomber dans le piège de vouloir en faire des amis, car ils ne le seront jamais ; donc, dès le premier jour, il leur faut se considérer en guerre. Cette approche convient au Trump combattif et bagarreur, mais pas au Trump qui veut être aimé. Bannon tente de concilier ces deux inclinations en mettant l’accent sur la première et en expliquant à son patron qu’avoir des ennemis ici implique de se faire de nouveaux amis ailleurs.
En fait, l’humeur contrariée de Trump s’accorde bien avec le discours hargneux qu’il prononce lors de l’investiture, et qui a été écrit par Bannon. La plus grande partie de cette allocution de seize minutes reflète les propos quotidiens de Bannon : l’Amérique d’abord, rendons l’Amérique aux Américains, signons la fin du carnage général dans le pays. Mais ce discours devient plus sombre et son impact plus grand une fois prononcé par un Trump au visage des mauvais jours. Cette administration adopte délibérément pour ses premiers pas un ton menaçant, en relayant un message adressé par Bannon à tous ses adversaires : le pays va connaître un profond changement. La blessure ressentie par Trump – son sentiment d’être rejeté et mal aimé dès le premier jour de sa présidence – donne plus de force à ses mots. Lorsqu’il quitte le pupitre une fois son allocution terminée, il déclare à plusieurs reprises : « Personne n’oubliera ce discours. »
Sur l’estrade, George W. Bush murmure alors ce premier commentaire : « Quel truc merdique ! »
Malgré sa déception devant l’incapacité de Washington à l’accueillir et à le célébrer, Trump, comme tout bon vendeur, reste optimiste. Les commerçants, pour continuer de vendre, recréent un monde plus positif que le vrai. Là où tous les autres voient un sujet de découragement, les vendeurs voient simplement une réalité à enjoliver.
Le lendemain matin, Trump cherche quelqu’un qui lui confirmerait que l’investiture a été un grand succès. « C’est toute une foule qui est venue. Il y avait plus d’un million de personnes, n’est-ce pas ? » Il appelle de nombreux amis qui lui donnent des réponses allant toutes dans son sens. Kushner lui confirme qu’il y avait beaucoup de monde. Conway ne fait rien pour le détromper. Priebus est d’accord. Bannon s’en sort avec une blague.
L’une des premières décisions de Trump en tant que Président est de remplacer les photos édifiantes de la West Wing par une série d’images des foules rassemblées lors de sa cérémonie d’investiture.
Bannon rationalise la tendance de Trump à arranger la réalité. Ses hyperboles, ses exagérations, ses envolées fantaisistes, ses improvisations, et la liberté qu’il prend avec les faits, tout cela découle d’une forme d’arrogance, d’un manque total de finesse et de contrôle de ses impulsions. Comportements qui lui ont pourtant permis de créer ce sentiment de proximité et de spontanéité qui ont si bien réussi à convaincre les indécis lors de la campagne – et qui en ont horrifié tant d’autres.
Pour Bannon, Obama est la réserve personnifiée. « La politique, avance-t-il avec une autorité qui fait oublier qu’il a débuté dans le métier six mois plus tôt, est un jeu trop intuitif pour lui. » Trump, selon Bannon, est un William Jennings Bryan des temps modernes (Bannon soutient depuis longtemps qu’il manque à la droite un nouveau Bryan – selon ses amis, quand il dit cela, Bannon pense à lui-même). Au tournant du XXe siècle, Bryan avait captivé le monde rural par sa capacité à parler pendant des heures de façon impromptue et passionnée. Trump compense – selon quelques proches, dont Bannon – ses difficultés à lire, à écrire et à se concentrer, par une aptitude à l’improvisation qui produit, sinon le même effet que Bryan autrefois, du moins un effet opposé à celui d’Obama.
Mélange d’exhortation, de témoignage personnel, de fanfaronnades de pilier de bar, l’approche de Trump est décousue, incohérente, je-m’en-foutiste. Il tient de l’animateur télé, du prêcheur, du comique troupier, du coach et du youtubeur. Dans la politique américaine, certains êtres charismatiques ont défini une forme de charme, d’esprit, de style que l’on a qualifié de « cool ». Mais un autre type de charisme américain existe, qui relève plus de l’évangélisme chrétien et d’un spectacle émotionnel et expérientiel.
La stratégie centrale de la campagne de Trump a été construite autour de grands meetings rassemblant régulièrement des dizaines de milliers de personnes, phénomène que les démocrates ont ignoré ou perçu comme le signe d’un attrait limité pour le candidat républicain. Pour l’équipe de Trump, ce style, cette relation directe – ses discours, ses tweets, ses coups de fil spontanés aux émissions de radio et de télévision, et souvent à qui veut bien l’écouter – est l’annonce d’une politique nouvelle, personnelle et charismatique. De leur côté, les démocrates y ont vu des clowneries inspirées par une démagogie autoritaire et brutale, depuis longtemps dénoncée et discréditée par l’histoire. Sur la scène politique américaine, une telle démagogie a toujours échoué.
Aux yeux de l’équipe de Trump, les avantages de ce style sont très clairs. Le problème est qu’un tel comportement outrancier génère souvent – en fait régulièrement – des affirmations n’ayant qu’un lien ténu avec la réalité.
Tout ceci a progressivement débouché sur la théorie des deux réalités de la politique de Trump. Selon la première, qui concerne la plupart de ses supporters, il est compris et apprécié. Il est l’anti-bûcheur, le contre-expert, l’instinctif, monsieur Tout-le-monde. Il est le jazz – certains, à l’écouter, disent même le rap – quand tous les autres font de la musique traditionnelle. Selon la seconde réalité, qui rassemble presque tous ses adversaires, il présente des défauts graves, voire des troubles mentaux, ou même des pulsions criminelles. Dans cette réalité se trouvent les journalistes qui, convaincus d’une présidence illégitime et bâtarde, estiment qu’il faut affaiblir Trump, le blesser, le rendre dingue, lui enlever toute crédibilité en pointant inlassablement ses erreurs factuelles.
Prétendant être perpétuellement choqués, les médias ne peuvent pas comprendre qu’avoir tort n’est pas la fin de tout. Comment Trump peut-il ne pas avoir honte ? Comment son entourage peut-il le défendre ? Les faits sont les faits ! Les braver, les ignorer ou les modifier, c’est mentir, tromper, produire un faux témoignage. (Une controverse passagère se fait même jour dans la presse pour savoir si les contrevérités sont des inexactitudes ou des mensonges).
Aux yeux de Bannon : 1. Trump ne changera jamais ; 2. tenter de le faire changer le priverait de tous ses moyens ; 3. pour les supporters de Trump, cela n’a aucune importance ; 4. de toute façon, les médias ne l’aimeront jamais ; 5. mieux vaut jouer contre les médias qu’avec eux ; 6. la prétention des médias de garantir la réalité et l’exactitude des faits est une imposture ; 7. la révolution Trump est un combat contre les hypothèses et les expertises conventionnelles, donc mieux vaut accepter la conduite de Trump que de tenter de la modifier ou de la guérir.
Trump ne veut jamais suivre de scénario (« Son esprit ne fonctionne pas de cette façon », explique-t-on dans son entourage). Le problème, c’est qu’il meurt d’envie d’obtenir l’approbation des médias. Mais, comme Bannon le souligne, il ne respectera jamais les faits, ne reconnaîtra jamais qu’il s’est trompé, donc il n’obtiendra jamais cette approbation. Ce qui veut dire, et c’est un élément crucial, qu’il doit se défendre avec agressivité contre les objurgations des journalistes.
Mais plus la défense est véhémente – notamment concernant des affirmations dont la fausseté peut facilement être prouvée – plus les accusations des médias se renforcent. De surcroît, Trump affronte aussi les critiques de son entourage. Les appels qu’il reçoit ne sont pas seulement ceux de ses amis qui s’inquiètent pour lui. Des membres de la Maison Blanche appellent des proches pour qu’ils lui téléphonent et lui demandent de se calmer.
« Qui avez-vous autour de vous ? l’interroge un jour Joe Scarborough sur un ton très inquiet. En qui avez-vous confiance ? Jared ? Qui peut vous aider à analyser cette question avant que vous ne décidiez d’agir ?
— Eh bien, répond le Président, vous n’allez pas aimer ma réponse, mais c’est moi. Je me parle. »
D’où l’invention par le Président, vingt-quatre heures après l’investiture, de ce million de personnes qui n’existent pas. Il envoie son nouveau porte-parole, Sean Spicer – dont la litanie personnelle va vite devenir « Vous ne pouvez pas raconter de pareilles conneries » – le défendre devant la presse. Ce qui transforme aussitôt Spicer, un professionnel de la politique tout à fait coincé, en une farce nationale. Il semble qu’il ne s’en remettra jamais. Le comble est que Spicer a ensuite subi les foudres de Trump, furieux parce qu’il n’avait pas réussi à transformer son million de fantômes en réalité.
Cet épisode montre que le Président, comme jadis le candidat, n’en a rien à foutre, dixit Spicer. On peut lui dire tout ce qu’on veut, il sait ce qu’il sait. Et si vous cherchez à le contredire, c’est très simple, il ne vous croit pas.
Le jour suivant, Kellyanne Conway, versant de plus en plus dans l’exubérance et l’auto-compassion, revendique le droit du nouveau Président à présenter ce qu’elle appelle des « faits alternatifs ». En l’occurrence, Conway a voulu dire des « informations alternatives », ce qui suppose la communication de données supplémentaires. Mais formulé ainsi, la nouvelle administration semble réclamer le droit de redéfinir la réalité. Au fond, c’est ce qu’elle fait. Mais pour Conway, ce sont les médias qui procèdent à la refonte de la réalité, en faisant une montagne – « Fake news ! » – d’une honnête et légère exagération.
Par ailleurs, la question récurrente est de savoir si Trump va continuer à envoyer sans supervision ses tweets, souvent inexplicables, alors qu’il est officiellement à la Maison Blanche et président des États-Unis. Une question aussi souvent posée à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’administration, et dont la réponse est : oui, il va continuer.
Il s’agit sans doute de son innovation la plus fondamentale dans l’art de gouverner : des explosions incontrôlées de rage et de mauvaise humeur.
Néanmoins, dans l’immédiat, la mission du Président est de se réconcilier avec la CIA.
Le samedi 21 janvier, au cours d’un événement organisé par Kushner, le Président effectue son premier déplacement officiel pour aller à Langley3. Selon le commentaire optimiste de Bannon, Trump y va pour « faire un peu de politique ». Entre deux remarques soigneusement préparées pour cet acte officiel, le Président glisse quelques-unes des flatteries dont il a le secret, non seulement à la CIA mais aussi au reste du monde – tentaculaire et coutumier des fuites – du renseignement américain.
Sans enlever son grand manteau sombre qui lui donne l’air d’un gangster patibulaire, il fait les cent pas devant le mur des étoiles érigé en l’honneur des agents décédés, devant une foule d’environ trois cents membres de la CIA et quelques responsables de la Maison Blanche. Soudain, faisant preuve d’une audace imputable au manque de sommeil mais aussi à la joie d’avoir un auditoire captif, Trump, sans un regard pour son texte, se lance dans ce que l’on peut considérer comme l’une des interventions les plus curieuses jamais prononcées par un président américain.
« Je sais beaucoup de choses sur West Point. Je crois beaucoup aux études universitaires. Je dis toujours que j’avais un oncle qui a été pendant trente-cinq ans un professeur formidable au MIT, il a fait un travail fantastique dans de nombreux domaines académiques – c’était un universitaire génial – et puis on me dit, est-ce que Donald Trump est un intellectuel ? Croyez-moi, je suis comme une personne intelligente. »
Il s’agit sans doute d’une sorte de compliment adressé au nouveau directeur de la CIA, Mike Pompeo, qui a fait des études à West Point et que Trump a amené avec lui. Pompeo est maintenant aussi perplexe que tous les autres.
« Vous savez, quand j’étais jeune… Bien sûr, je me sens jeune – j’ai l’impression d’avoir 30… 35… 39… Quelqu’un me demande : êtes-vous jeune ? Je réponds je pense être jeune. Pendant les derniers mois de la campagne, je m’arrêtais quatre fois, cinq fois, sept fois – des discours, des discours devant vingt-cinq, trente mille personnes… quinze, dix-neuf mille. Je me sens jeune – je pense que nous sommes tous si jeunes. Quand j’étais jeune, on gagnait toujours des choses dans ce pays. On gagnait commercialement, on gagnait militairement – à un certain âge, je me souviens avoir entendu l’un de mes professeurs dire que les États-Unis n’avaient jamais perdu une guerre. Et puis, après ça, c’est comme si on n’avait rien gagné. Vous connaissez la vieille expression “Au vainqueur, le pactole” ? Vous vous souvenez, je dis toujours gardez le pétrole. »
« Qui doit garder le pétrole ? » demande un employé médusé de la CIA, se penchant vers un collègue au fond de la salle.
« Je n’étais pas un fan de l’Irak, je ne voulais pas qu’on aille en Irak. Mais je vais vous dire, une fois là-bas, on n’en est pas bien sortis et j’ai toujours dit en plus de ça : gardez le pétrole. Maintenant, je le dis pour des raisons économiques, mais si vous y pensez, Mike (il s’adresse au directeur de la CIA dans la salle), si on avait gardé le pétrole, on n’aurait pas eu Daech, car c’est comme ça qu’il se font de l’argent, donc c’est pour ça qu’on aurait dû garder le pétrole. OK, peut-être que vous aurez une autre chance, mais le fait est que nous aurions dû garder le pétrole. »
Le Président fait une pause et sourit, visiblement satisfait.
« La raison pour laquelle je vous ai réservé mon premier déplacement, comme vous le savez j’ai une guerre en cours avec les médias, ce sont les êtres humains les plus malhonnêtes de la planète, et ils font comme si j’avais de mauvais rapports avec le monde du renseignement et je veux vous dire que la raison pour laquelle je suis d’abord venu vous voir c’est juste le contraire, précisément, et ils comprennent ça. Je vous parlais des chiffres. On a fait, on a fait quelque chose hier, lors du discours. Est-ce que tout le monde a aimé ce discours ? Il fallait l’aimer. Mais il y avait une foule énorme. Vous les avez vus. C’était bondé. En me levant ce matin, j’allume la télévision et je vois qu’ils montrent une pelouse vide et je me dis attendez une minute, j’ai fait un discours. J’ai regardé au loin – l’esplanade était – ça semblait un million, un million et demi de personnes. Ils ont montré une pelouse où il n’y avait presque personne. Et ils ont dit Donald Trump n’a pas réuni grand monde et j’ai dit il pleuvait presque, la pluie aurait dû leur faire peur, mais Dieu a regardé la scène et dit Nous ne ferons pas pleuvoir sur ton discours et en fait quand j’ai commencé je me suis dit oooh non, à la première ligne j’ai reçu quelques gouttes, et j’ai dit oh c’est dommage mais on y arrivera, et la vérité c’est que la pluie s’est arrêtée tout de suite… »
« Non, c’est pas vrai », chuchote machinalement une employée de la Maison Blanche venue avec lui. Se reprenant tout à coup, elle regarde autour d’elle d’un air inquiet pour voir si personne ne l’a entendue.
« … puis le soleil est arrivé et je suis parti, et des trombes d’eau sont tombées juste après mon départ. Il a plu mais il s’est passé quelque chose d’amusant car – honnêtement, il semblait y avoir un million, un million et demi de personnes, le chiffre importe peu, mais la foule s’étendait jusqu’au Washington Monument et par erreur j’ai regardé cette chaîne qui montrait une esplanade vide et qui racontait qu’on avait attiré deux cent cinquante mille personnes. Bon, c’est pas grave, mais c’est un mensonge… Et on en a eu encore un hier qui était intéressant. Dans le Bureau ovale il y a une belle statue de Martin Luther King et il se trouve que j’aime aussi Churchill – Winston Churchill – je pense que la plupart d’entre nous aiment Churchill, il ne vient pas de notre pays mais on eu pas mal affaire avec lui, il nous a aidés, un allié véritable, et comme vous le savez la statue de Churchill a été retirée… Donc un reporter de Time et moi avons été sur la couverture quatorze ou quinze fois. Je pense que j’ai le record historique du nombre de couvertures de Time. Si Tom Brady est sur la couverture c’est seulement une fois, parce qu’il a gagné le Super Bowl ou quelque chose comme ça. On m’y a mis quinze fois cette année. Je ne pense pas, Mike, que ce record puisse être battu, vous êtes d’accord avec ça… Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Non, répond Pompeo d’une voix accablée.
— Mais je dirai qu’ils ont dit que c’était très intéressant que “Donald Trump a enlevé le buste, la statue de Martin Luther King” alors qu’elle était juste là, il y avait un photographe en face d’elle. Donc Zeke… Zeke… du Time… écrit dans un article que je l’ai enlevée. Jamais je n’aurais fait ça. J’ai beaucoup de respect pour Martin Luther King. Mais voilà l’étendue de la malhonnêteté des médias. Une grosse histoire, mais la rétractation est passée comme ça (avec ses doigts il fait un signe pour signifier qu’elle était minuscule). En une ligne ou alors ils ne s’embêtent même pas avec ça. Je veux simplement dire que j’aime l’honnêteté, j’aime les reportages honnêtes. Je vais vous dire, la dernière fois, même si je le dis quand vous laissez entrer des milliers d’autres personnes qui ont cherché à entrer, parce que je reviens, on aura peut-être besoin de vous trouver une pièce plus grande, on aura peut-être besoin de vous trouver une pièce plus grande et peut-être, peut-être, elle sera construite par quelqu’un qui s’y connaît en construction et on n’aura plus de colonnes. Vous comprenez ça ? On supprime les colonnes mais vous savez, je voulais juste vous dire que je vous aime, que je vous respecte, que je ne respecte personne plus que vous. Vous faites un travail fantastique et on va commencer à gagner de nouveau, et vous allez mener la charge, donc merci beaucoup à tous. »
Illustrant parfaitement l’effet Rashomon4 chez Trump (ses discours qui inspirent aussi bien la joie que l’horreur), des témoins, décrivant l’accueil qui fut réservé ce jour-là aux propos du Président, parlent soit d’un torrent d’émotions digne de la Beatlemania, soit d’une intervention si confuse et consternante que, dans les secondes qui suivirent, on aurait pu entendre une mouche voler.