Les plantes qui deviennent des drogues

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Dépôt légal en Suisse en avril 2002.

Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par tous procédés, y compris la photocopie est interdite.

ISBN : 2-8289-0686-8

© 2002 by Editions Favre SA, Lausanne

Couverture : JPPiantanida, MGraphic

Photos : toutes les illustrations proviennent d’une collection de photographies de l’auteur.

Prof. K. Hostettmann

Les plantes qui deviennent des drogues


FAVRE


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Avant-propos

Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, l’homme a cherché dans les plantes sa nourriture, mais aussi ses remèdes. Au cours des siècles, il a appris à ses dépens à discerner les plantes toxiques des plantes comestibles et des espèces bénéfiques pour sa santé. Le savoir ainsi accumulé s’est transmis de génération à génération sur tous les continents. Dans sa quête de nouvelles sources d’aliments, l’homme a aussi fait la connaissance d’espèces végétales agissant sur son esprit, son psychisme, lui donnant l’impression d’avoir reçu des forces surnaturelles ou des dons lui permettant d’entrer en communication avec les dieux. Ces plantes qui agissent sur le cerveau et par conséquent sur le psychisme (plantes psychotropes) ont très vite fasciné l’homme. Elles lui permettaient de se surpasser et d’échapper pour un moment à la vie et à la misère quotidienne, mais les rêves sont courts. Et le retour sur terre est d’autant plus brutal ! Alors l’homme a envie de recommencer et de vivre à nouveau cette expérience. Cette envie de recommencer peut devenir irrésistible. On appelle drogues ou stupéfiants les substances psychotropes qui engendrent la dépendance, l’accoutumance et la toxicomanie. Ce dernier terme désigne « un état d’intoxication périodique ou chronique engendré par la consommation répétée d’une drogue qui se manifeste par un invincible désir ou un besoin de continuer à consommer la drogue et de se la procurer par tous les moyens ; une tendance à augmenter les doses ». Ces critères ont été définis en 1957 par un comité d’experts de l’ONU (Pelt, 1983).

La dépendance psychique dépend de la dose et est très différente d’un individu à un autre. Quant à la dépendance physique, elle se manifeste brutalement lorsque l’individu privé de drogue peut mourir.

Heureusement, elle n’est induite que par des dérivés de l’opium, comme par exemple l’héroïne. À cause de l’accoutumance engendrée par la consommation de drogues, de nombreux gouvernements ont fixé une liste des substances classées comme stupéfiants, dont la préparation, la mise sur le marché et la consommation sont interdites.

Dans le présent livre, les plantes et leurs principaux constituants psychotropes interdits par la loi sont traités d’une manière scientifique et historique. Mais pas seulement les plantes, mais aussi les champignons hallucinogènes qui ont un passé fascinant puisqu’ils étaient vénérés par les Aztèques et les Mayas bien avant l’arrivée des conquérants espagnols en Amérique centrale au XVIe siècle. Au milieu de ce siècle, les nouveaux maîtres interdirent aux Indiens l’utilisation de ces champignons. Cette première interdiction n’empêcha pas le culte de ces champignons de perdurer et vers la fin du XXe siècle, le nombre d’adeptes de psilocybes et d’autres espèces hallucinogènes n’a jamais été aussi grand et atteint plusieurs millions dans le monde. Le 24 janvier 2002, en Suisse, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et Swissmedic, Institut suisse des produits thérapeutiques ont fait le communiqué de presse suivant :

Mesures contre les drogues dangereuses pour la santé

« La consommation de certaines drogues telles que le GHB1 et les champignons hallucinogènes représente un grand danger dans les soirées. En conséquence, l’OFSP a complété la liste des substances prohibées ou strictement contrôlées, en y faisant notamment figurer le GHB, les champignons hallucinogènes et le cactus peyotl. La mesure est entrée en vigueur le 31 décembre 2001 ».

Cette nouvelle interdiction montre la grande actualité du sujet à un moment où la presse relate presque quotidiennement des événements liés au cannabis, à sa possible dépénalisation, à l’emprisonnement de ceux qui produisent un chanvre avec une teneur trop élevée en THC. Cette plante, que nos ancêtres les plus éloignés utilisaient pour ses fibres dans la fabrication des cordes, est devenue au début du IIIe millénaire la drogue interdite la plus consommée dans le monde.

Le lecteur qui n’a pas de formation scientifique ou médicale trébuchera parfois sur un terme qu’il ne connaît pas, mais cela ne l’empêchera nullement de comprendre le message contenu dans ce livre, dont la lecture est facilitée par de nombreuses anecdotes historiques. Il est important de mieux connaître les drogues pour évaluer les risques engendrés par leur consommation.

Je tiens à remercier le Dr Christian Terreaux pour l’aide apportée dans la recherche de nombreux documents et pour la lecture critique du manuscrit, ainsi qu’à Chantai Terreaux pour la saisie de ce dernier. Enfin, mes remerciements s’adressent aussi à mon épouse Maryse pour ses encouragements et son aide dans la préparation du manuscrit.

Lausanne, février 2002 Prof. K. Hostettmann

Introduction

Les plantes psychotropes sont très nombreuses et loin d’avoir livré tous leurs secrets. Parmi celles qui sont connues et bien documentées, un certain nombre a été placé par les ministères de la Santé ou autres organismes d’Etat responsables de la Santé publique sur la liste des drogues prohibées. Malgré ces interdictions, la consommation de drogues est en nette augmentation dans le monde. Ainsi, le cannabis reste malgré tout la drogue interdite la plus consommée dans le monde. On estime qu’en Suisse 500 000 personnes consomment occasionnellement ou régulièrement du cannabis. En France, ce chiffre est de l’ordre de 5 à 7 millions de personnes. Les drogues ont suscité depuis toujours et elles continueront à susciter de nombreuses passions pendant les années à venir. Certains considèrent les drogues, qu’elles soient d’origine végétale ou issues de la chimie de synthèse, comme un moyen précieux pour accéder à des niveaux de conscience supérieure, de se surpasser et aussi de fuir la réalité du présent, de rompre le triste déroulement du quotidien et d’oublier, ne fut-ce que pour un instant, la misère de la vie quotidienne. Notre but n’est pas de faire une apologie des drogues et de leurs effets, bien au contraire. Le but n’est pas non plus d’être moralisateur, mais de présenter le cheminement historique d’une plante, de son usage traditionnel à la découverte de ses constituants psychotropes. Le mot drogue fait peur et à juste titre lorsque l’accoutumance est induite par la consommation de plantes ou de ses difficultés et les conditions misérables de leur existence. Des œuvres littéraires, musicales ou picturales ont aussi été réalisées sous l’emprise de drogues. D’autres considèrent les drogues comme des substances magiques conduisant l’être humain à la déchéance, comme des ennemis de l’individu et de la société, comme responsables de l’augmentation de la criminalité et qu’il faut par conséquent les éradiquer de la planète à tout prix. Ni les uns, ni les autres ne détiennent la vérité. La drogue peut devenir un vrai fléau et le nombre de personnes qui ont eu leur vie détruite par sa consommation est immense. Mais il y a des fléaux qui ont engendré autant de dégâts et de souffrances que les drogues prohibées, à savoir l’alcool en premier lieu et aussi le tabac, qui peuvent provoquer eux aussi une dépendance. Il faut encore citer les stimulants d’origine naturelle comme les plantes qui contiennent la caféine, à savoir le café, le thé, la noix de cola, le maté ou encore le guarana. Les accros du café vont jusqu’à siroter une dizaine ou même plus de tasses par jour et les accros du maté ne peuvent plus s’en passer en Uruguay, en Argentine ou dans d’autres pays d’Amérique latine. Pour certains, même le chocolat peut devenir une drogue. Mais le café et le chocolat n’engendrent que des petits problèmes de santé qui ne sont en aucun cas comparables à ceux produits par les stupéfiants.

Dans ce livre, ce sont les drogues prohibées qui ont été traitées avec quelques plantes psychotropes importantes comme par exemple certaines espèces de la famille Solanaceae qui font beaucoup parler d’elles depuis quelques années.

Les stupéfiants (drogues) d’origine naturelle dont la préparation, la mise sur le marché et la consommation sont interdites sont les suivants :

-    le cannabis, sa résine et ses constituants psycho-actifs (THC)

-    le coca, ses feuilles et ses constituants (cocaïne, ecgonine)

-    le pavot, son concentré de paille, l’opium, la morphine, l’héroïne, etc.

-    le khat, ses feuilles et ses constituants (cathinone)

-    le cactus peyotl et le cactus de San Pedro et leur constituant (mescaline)

-    les champignons hallucinogènes des genres Psilocybe, Conocybe, Panaeolus et Stropharia et leurs constituants psychotropes (psilocine et psilocybine)

-    l’ibogaïne, un alcaloïde psychotrope isolé d’espèces africaines du genre Iboga.

Bien que le LSD ou diéthylamide de l’acide lysergique, interdit dans la plupart des pays, ne soit pas un produit naturel, nous l’avons inclus dans ce livre étant donné qu’il dérive d’un constituant de l’ergot de seigle, un champignon qui parasite cette céréale.

Dans cet essai, nous avons voulu montrer le rôle important joué par les plantes psychotropes dans l’histoire des civilisations anciennes jusqu’à notre propre civilisation. La démarche qui a conduit de l’usage traditionnel, des siècles en arrière, jusqu a l’identification des substances actives et de leurs propriétés pharmacologiques est simplement fascinante. Les plantes peuvent tuer ou guérir, tout dépend de la dose, comme l’a si bien dit Teophrastus Bombastus von Hohenheim (1493-1541), alchimiste et médecin suisse, plus connu sous le nom de Paracelse : « Tout remède est un poison, aucun n’en est exempt. Tout est question de dosage ».

Ce principe est plus que jamais de grande actualité à une époque où beaucoup de personnes pensent que tout ce qui est naturel est forcément bon. Ces personnes oublient que les poisons les plus violents et les drogues se trouvent aussi dans la Nature. Ces dernières ont fasciné l’homme depuis le début de son histoire et elles continueront encore de le fasciner pendant des siècles. En effet, sur les quelque 400 000 plantes qui existent sur la Terre, environ 10 % ont été étudiées sur les plans phytochimiques et pharmacologiques. Parions que parmi les espèces qui restent à investiguer, certaines vont dévoiler des propriétés psychotropes puissantes et encore inconnues. Mais cessons de rêver et apprenons à connaître celles qui nous entourent et qui sont accessibles.

Du cannabis au THC

Depuis les temps les plus reculés, l’homme a utilisé les fibres du chanvre pour en faire des cordes et des ficelles. C’est peut-être l’une des premières plantes cultivées par l’homme car des évidences archéologiques montrent que vers 8000 ans avant J.-C., dans le territoire de l’actuelle Turquie, le chanvre faisait partie de l’agriculture primitive de cette époque (Clarke, 2000). On utilisait alors les fibres de cette plante pour en faire des habits, des récipients divers et surtout les cordages indispensables à la navigation. D’autres indices archéologiques font remonter l’utilisation des graines de chanvre dans l’alimentation humaine sous forme d’huile en Chine à environ 6000 ans avant J.-C.

Le nom scientifique du chanvre est Cannabis satiua L. qui appartient à la famille Cannabaceae. Dans cette famille botanique, on trouve une autre plante bien connue, le houblon ou Humulus lupulus L., utilisé non seulement pour aromatiser la bière, mais aussi pour ses propriétés sédatives. De plus, le houblon contient des flavonoïdes aux propriétés œstrogéniques. Sur le plan botanique, les Cannabacées sont assez proches des Urticacées, dont le principal représentant est l’ortie ou Urtica dioica L. A remarquer qu’il n’est donc pas étonnant que les feuilles du chanvre présentent une certaine ressemblance avec celles de l’ortie. La taxonomie du chanvre a été l’objet de nombreux désaccords : certains spécialistes en ont fait diverses espèces, sous-espèces et variétés. Le célèbre botaniste genevois Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841), auteur de la Théorie élémentaire de la botanique publiée en 1813, s’intéressa à la classification du chanvre et distingua une dizaine de sous-espèces et variétés, dont Cannabis sativa ssp. indica et Cannabis sativa var. indica. Pendant longtemps, l’appellation Cannabis sativa fut donnée au chanvre à fibres, pauvre en substance active appelée THC, et l’appellation Cannabis satiua var. indica au chanvre à résine riche en THC. Cette dernière variété est plus connue sous le nom de chanvre indien ou chanvre à drogue. Il est cependant pratiquement impossible de distinguer ces deux types de chanvre par des critères morphologiques. Actuellement, on parle plutôt de races chimiques (en anglais chemotypes) car le seul moyen de les différencier est de déterminer quantitativement la teneur en THC. Cette teneur dépend de facteurs endogènes, mais aussi de facteurs exogènes comme par exemple, la composition du sol, l’ensoleillement, le moment de la récolte. Il est bien connu qu’un chanvre qui pousse dans un pot sur un balcon peu ensoleillé sera nettement moins riche en THC qu’une plante poussant en pleine nature à un endroit bien exposé au soleil. Dans ces conditions, la plante peut atteindre une hauteur de 2 à 4 mètres.

De l’utilisation traditionnelle du chanvre

De nombreux récits historiques attestent de l’utilisation du chanvre en médecine. La plante est probablement originaire de l’Asie centrale, puis a été transportée en Chine et en Inde pour aboutir en Europe. Cependant, des graines de Cannabis sativa furent trouvées dans des tombes de l’époque néolithique en Allemagne, dont l’âge est estimé à 5500 ans avant J.-C. Mais leur rôle exact n’est pas connu. Des textes chinois datant d’environ 1500 ans avant J.-C. mentionnent l’emploi du chanvre dans le traitement des douleurs rhumatismales, des maux de tête et de bien d’autres affections. En Inde, on l’utilisait pour ses propriétés excitantes et des textes en sanscrit écrits entre 2000 et 1400 avant J.-C. le mentionnent sous le nom de bhang considéré comme l’herbe sacrée. Plus tard, dans ce pays, dans le système de médecine ayurvédique, le cannabis fut utilisé pour le traitement des maux de tête d’origine névralgique et de la migraine. Selon l’historien grec Hérodote (484-420 avant J.-C.), ce sont les Scythes qui introduisirent le chanvre dans la région méditerranéenne avant la guerre de Troie au XIIIe siècle avant J.-C.

Cannabis sativa L.

Ces redoutables guerriers qui ravagèrent de nombreux pays du Proche-Orient avaient l’habitude d’inhaler la fumée obtenue en déposant des graines de chanvre sur les cailloux ou ardoises chauffés au rouge vif (Girre, 1997). Selon Mann (1996), peu après l’inhalation, « les Scythes ravis crièrent de joie » et devenaient alors plus aptes au combat. De récentes preuves archéologiques semblent prouver l’existence de cette pratique qui n’a pas disparu de nos jours. En effet, récemment, l’auteur du présent livre a été sollicité par un avocat pour réaliser l’identification de graines et de résidus de feuilles d’une plante. Le client de cet avocat, en instance de divorce, se battait pour obtenir la garde de son enfant âgé de 18 mois. Il avait observé à plusieurs reprises que son épouse, d’origine nord-africaine, mettait les graines et les feuilles de cette plante sur une plaque chauffée au rouge de la cuisinière électrique. L’enfant était maintenu pendant plusieurs minutes au-dessus de la plaque et forcé de respirer la fumée ainsi dégagée. Très rapidement, celui-ci tombait dans une profonde léthargie et sa maman n’avait plus besoin de s’occuper de lui. L’analyse microscopique et phytochimique révéla que la plante n’était rien d’autre que Cannabis sativa L. avec une teneur élevée en THC. La garde de l’enfant fut attribuée au père...

Le chanvre était aussi connu dans l’Egypte ancienne où il était administré aux patients pour diverses indications sous forme orale, par voie anale et vaginale, ainsi que par fumigation (Russo, 2001).

Graines de chanvre

Des résidus de cannabis furent trouvés par exemple dans la tombe du pharaon Ramsès II (1304-1236 avant J.-C.). Dioscoride (Ier siècle après J.-C.), auteur du célèbre traité sur les plantes médicinales De Materia Medica, décrit les propriétés analgésiques du cannabis. Des prescriptions à base de chanvre furent élaborées par Galien (131-201), père de la pharmacie. Les médecins du Moyen Age en Europe se sont inspirés des recettes de Galien. Au XIIe siècle, la célèbre abbesse et guérisseuse allemande Hildegard von Bingen (1098-1179) a écrit dans son livre intitulé Physica : « Celui qui a un cerveau vide et des maux de tête peut manger le cannabis et ses maux de tête seront atténués. Celui qui a une tête saine et un cerveau plein ne sera pas affecté par lui ».

Des textes arabes attestent des propriétés inébriantes des feuilles de chanvre dès le IXe siècle et Avicenne (en arabe Ibn Sina) (980-1037), célèbre médecin et philosophe, écrit que le chanvre agit sur le cerveau et combat les douleurs chroniques. En 1090, un musulman d’origine persane Hassan Ibn Al-Sabbah fonde l’Ordre des Ismaéliens, une sorte de secte secrète où les membres furent soumis à une discipline de fer. Ces derniers furent des combattants voués à des missions de sacrifice (Pelt, 1983 et Russo, 2001). Avant chaque mission, on leur administrait un breuvage très euphorisant formé de résine de cannabis. Les membres de cette secte furent ainsi dopés pour mieux combattre les croisés qui portèrent secours aux chrétiens d’Orient et voulaient reprendre le Saint-Sépulcre aux musulmans. Leur habilité au combat et leur cruauté inspirèrent la terreur aux croisés et bientôt ces guerriers musulmans furent connus sous le nom d’assassins en Europe. Etymologiquement, le mot assassin dérive de l’arabe haschischin qui veut dire mangeur de haschisch. Ce dernier terme désignant la résine obtenue à partir du chanvre (Clarke, 2000). Marco Polo (1254-1324), de retour à Venise en 1295, contribua à répandre en Europe les exploits et les méfaits de la secte des Assassins ou mangeurs de haschisch. Dès lors, les propriétés surprenantes du chanvre furent de mieux en mieux connues en Europe. Ainsi François Rabelais (1494-1553) cite le cannabis dans son livre Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel en donnant une bonne description botanique et l’usage médicinal de la plante. Une description encore plus détaillée est donnée dans Le Tiers Livre publié en 1546 et officiellement condamné dans la même année. Dans ce livre, Rabelais estime que le chanvre doit être nommé roi du royaume végétal et lui attribue le nom de Pantagruélion (Hadengue et al., 1999). Il le recommande pour soigner divers maux :

« Je laisse à vous dire comment le jus d’icelle, exprimé et instillé dedans les aureilles, tue toute espece de vermine... La racine d’icelle, cuicte en eaue, remollist les nerfs retirez, les jointures contractes... Si promptement voulez guérir une bruslure, soit d’eaue, soit de feu, applicquez y du Pantagruelion crud... »

Cependant, il a fallu attendre la campagne d’Egypte de Napoléon (1769-1821) qui eut lieu en 1798-1799 pour rendre la consommation du cannabis très populaire en Europe. Le chanvre poussant en Egypte, pays de soleil, était très riche en résine et la population en était très fervente. Ce qui incita Napoléon à promulguer un décret en 1798, interdisant la consommation du cannabis. Paradoxalement, malgré cette interdiction, ce sont les soldats de Napoléon de retour en France qui propagèrent la consommation du chanvre dans la plupart des pays européens, à l’exception de l’Angleterre. Dans ce pays, ce sont les soldats et « les médecins de retour de mission en Inde qui introduisirent la plante et le vice » (Mann, 1996). La consommation de chanvre et produits dérivés connut une sorte d’apogée culturelle au milieu du XIXe siècle lorsque le peintre Gustave Moreau (1826-1898), l’écrivain Théophile Gautier (1811-1872) et le poète Charles Baudelaire (18211867) fondèrent Le Club des Haschischins. D’autres célébrités en devinrent membres comme par exemple Honoré de Balzac (17991850). Tous ces personnages illustres étaient convaincus que leurs performances artistiques étaient améliorées par la consommation de cannabis. Baudelaire était aussi un grand amateur d’opium et a fait part de ses expériences dans Les fleurs du mal et Les paradis artificiels (voir chapitre consacré au pavot et à l’opium). Au XIXe siècle, la liste des écrivains qui ont goûté au cannabis et qui en vantent les effets est très longue. Nous citerons ici encore Arthur Rimbaud (1854-1891), Gérard de Nerval (1808-1855), Alexandre Dumas père (1802-1870), George Sand (1804-1876) et Alfred Jarry (1873-1907). Le lecteur intéressé trouvera de multiples renseignements dans l’excellent ouvrage publié par Hadengue et al. (1999), intitulé Le livre du Cannabis, qui est une véritable anthologie de textes sur le cannabis depuis les pharmacopées des plus anciennes civilisations jusqu’aux écrits des auteurs de la fin du XXe siècle.

Du haschisch à la découverte du THC

Dans le langage courant, le terme de haschisch est synonyme de résine de cannabis. Cette dernière est obtenue par friction des sommités fleuries de la plante femelle. Sur les petites feuilles de ces sommités (parties inférieures) se trouvent de multiples petites glandes gorgées de résine. Lorsqu’elles sont mûres, ces petites glandes sphériques libèrent par simple pression la résine qui est très gluante. La récolte de la résine peut se faire par simple friction manuelle des sommités de la plante fraîche, geste ressemblant un peu à celui de la traite des vaches. Il est évident que des résidus de résine resteront collés aux mains. D’après certains auteurs, les propriétés psychotropes du cannabis ont été découvertes par hasard lorsque l’homme dans les temps reculés, à la quête de nourriture, récoltait les graines de chanvre manuellement. Il devait fatalement aussi ingérer des restes de résine !

Il est plus facile de récolter manuellement la résine le matin tôt lorsque la plante est encore humide par la rosée. Cette méthode artisanale ne donne guère un bon rendement. Actuellement, il existe d’autres méthodes pour obtenir plus rapidement la résine tant recherchée. La plante séchée est passée sur des tamis de granulométries diverses. Alors qu’il faut compter une heure pour obtenir quelques dizaines de grammes de haschisch par friction manuelle, dans le même laps de temps, la méthode de tamisage fournit plus d’un kg de résine (Râtsch, 1999 ; Clarke, 2000). Il est clair que la substance active du cannabis ne se trouve pas seulement dans les glandes à résine où sa concentration est élevée, mais dans toutes les parties aériennes de la plante. L’herbe séchée est souvent appelée marijuana. C’est le nom que lui donnaient les travailleurs immigrés mexicains qui introduisirent la drogue vers 1920 aux Etats-Unis. Le haschisch, selon le mode de préparation et la façon de le sécher, peut être de couleur jaunâtre, brune ou brun-noir.

Chanvre séché ou marijuana

Une plante avec une histoire aussi longue et tumultueuse suscita l’intérêt des phytochimistes et les publications relatives au contenu chimique du cannabis sont très nombreuses. Disons d’emblée que plusieurs centaines de constituants divers ont déjà été isolés et identifiés dans le chanvre. Il s’agit d’huile essentielle formée de nombreux terpénoïdes volatils, de flavonoïdes, de composés azotés, de sucres, d’acides gras et surtout d’une classe de substances d’un type structural tout à fait particulier : les cannabinoïdes. Ce sont des molécules terpé-niques possédant une fonction phénol. Près de 80 cannabinoïdes différents ont été identifiés jusqu’ici, dont les quatre principaux sont :

-    le tétrahydrocannabinol ou THC

-    l’acide tétrahydrocannabinolique ou acide THC

-    le cannabinol ou CBN

-    le cannabidiol ou CBD.

La substance la plus connue est sans le moindre doute le THC qui est souvent cité par la presse orale ou écrite. L’activité psychotrope du cannabis est liée au seul THC qui est considéré comme le principe actif de la plante. Il n’est pas exclu que des cannabinoïdes présents seulement en traces soient intéressants aussi. Mais ils n’ont pas encore pu être testés, faute de substances en quantité suffisante.

Malgré le fait que le THC possède un groupement phénol, c’est une substance lipophile qui arrive à passer facilement la barrière hématoencéphalique. Ce qui n’est pas le cas pour l’acide tétrahydrocannabinolique (acide THC) qui est beaucoup plus polaire à cause de la présence de la fonction acide carboxylique. Il est important de retenir que l’acide THC (non-actif) peut être transformé par simple chauffage en THC (actif) par une réaction de décarboxylation (perte de CO2). Le chanvre contient du THC, mais aussi de l’acide THC, en proportions très variables. Un échantillon peut contenir beaucoup de THC et très peu d’acide THC.

L’administration orale de cet échantillon induira un effet psychotrope. Au contraire, un autre échantillon sera riche en acide THC et pauvre en THC. La consommation de cet échantillon par voie orale ne provoquera aucun effet. Par contre si l’on fume ce dernier échantillon, la chaleur de la combustion transformera l’acide THC en THC actif qui lui est capable de passer rapidement dans le circuit sanguin et produire l’effet recherché. Cette transformation est représentée dans la figure page précédente.

La transformation chimique susmentionnée explique clairement pourquoi le cannabis est le plus souvent fumé.

Spaghettis à base de chanvre


Cependant, une grande prudence s’impose car lorsqu’on est en présence d’échantillons de haschisch ou de marijuana le rapport THC/acide THC n’est pas connu. Ce dernier ne peut être établi que par une analyse chimique. Les consommateurs de cannabis par voie orale dans le doute prennent la précaution de passer leur drogue préférée au four, en faisant par exemple des biscuits ou autres pâtisseries. La chaleur du four transformera l’acide THC en THC actif ! L’auteur de ce livre connaît personnellement un jeune homme, qui après avoir fumé quelques joints, a préparé une tisane de haschisch en versant de l’eau bouillante sur une barre de drogue. Même en buvant quelques tasses de ce breuvage, aucun effet ne fut remarqué. Ce qui n’est pas surprenant étant donné que le THC et les autres cannabinoïdes ne sont que peu solubles dans l’eau. Le jeune homme trouva au fond de la théière la barre de haschisch, un peu ramollie, mais pratiquement intacte. Il décida alors de la manger. Erreur fatale ! L’échantillon était très riche en THC et la quantité ingérée de l’ordre de 1,5 à 2 grammes. Véritable bombe à retardement. Quelques heures après l’ingestion, l’apprenti-sorcier se réveilla avec des visions atroces et on le retrouva nu dans les rues de sa petite ville en train de se taillader les avant-bras avec un couteau de cuisine. L’effet provoqué ressemblait à celui induit par le fameux LSD et pendant plusieurs mois encore, le jeune homme eut des cauchemars horribles et la tentation de se suicider. Il s’agit ici d’un cas grave d’overdose.

Il est intéressant de noter que le fameux THC et les autres cannabinoïdes sont des terpènes-phénols alors que toutes les autres substances psychotropes d’origine naturelle sont des alcaloïdes (composés basiques contenant de l’azote). La pharmacologie du THC a été le sujet de nombreuses études (Dewey, 1986). On sait que cette substance se lie à des récepteurs spécifiques situés dans le système limbique et interagit aussi avec d’autres récepteurs influençant la concentration de neurotransmetteurs comme l’adrénaline, la noradrénaline et la sérotonine. Le THC est métabolisé au niveau du foie en dérivés hydroxylés, puis carboxylés. Ces métabolites sont excrétés par l’urine où ils peuvent être détectés très facilement, même en concentrations très faibles. La présence des métabolites du THC peut être déterminée encore une semaine après la prise de la drogue. Le consommateur régulier de cannabis (2 à 3 joints par semaine) sera testé positif sans interruption. L’induction de l’état euphorique qui est l’effet principal correspond à l’absorption de 25 à 50 µg (microgrammes) de THC par kilo de poids corporel par voie pulmonaire ou bien de 50 à 200 µg par voie orale (Mann, 1996). Mais la dose dépend avant tout de l’individu. Il n’est pas rare qu’en fumant un haschisch de bonne qualité (qui peut contenir jusqu’à 25 % de THC), l’absorption de 10 mg de THC est atteinte. L’effet recherché, le sentiment d’euphorie ou high survient presque immédiatement et atteint son sommet après une quinzaine de minutes. Cet état peut durer jusqu’à 3-4 heures. Les doses utilisées par voie orale sont généralement plus élevées et correspondent souvent à une vingtaine de mg de THC. La manifestation de l’effet est beaucoup plus lente et le sommet ne sera atteint qu’après 2-3 heures. Chez la plupart des personnes, on observe une sensation de bien-être et une douce euphorie. Chez d’autres, plutôt un effet de sédation. La perception sensorielle, c’est-à-dire la perception des distances, des formes, des couleurs et des sons est modifiée, surtout intensifiée. La perception du temps est également altérée, ainsi que la mémoire à court terme. Ce qui se manifeste par des phrases courtes, la parole lente et des mots complètement hors du propos en cours. Le THC perturbe aussi la coordination motrice et il est fortement recommandé de ne pas prendre le volant après avoir consommé du haschisch ou de la marijuana. D’après certains spécialistes, une diminution de l’aptitude à conduire un véhicule peut être suspectée lorsque les taux sanguins sont supérieurs à 5 mg/l. D’autres placent cette limite encore plus bas. De plus en plus, l’abus de cannabis est rendu responsable d’accidents de la circulation. L’alcool et le cannabis ne font pas bon ménage et il est exclu de conduire si on a consommé les deux produits. Le THC provoque aussi quelques effets physiques comme la sécheresse buccale, l’accélération du rythme cardiaque et l’augmentation de l’appétit. Seules des doses très élevées en THC provoquent des hallucinations accompagnées d’anxiété, de sentiment de panique et de syndromes délirants. Ces hallucinations peuvent induire le besoin de se suicider. Mais tout dépend de la personne. Un individu psychologiquement fragile réagira plus violemment à une dose forte qu’un homme équilibré. Il faut remarquer qu’en cas de surdosage, les phénomènes hallucinatoires peuvent être revécus soudainement et ceci bien longtemps après la prise. On appelle ce phénomène le flash back, bien connu dans le cas du LSD (Bruneton,1999).

L’utilisation, même répétée, de cannabis ne provoque pas de dépendance physique. Une dépendance psychique peut s’installer lors d’un usage répété sur une longue période avec l’irrésistible envie de recommencer. Dans ce cas, généralement, ce ne sont pas les doses qui sont augmentées, mais la fréquence des prises. Cette dépendance est liée aux antécédents du consommateur. Une controverse existe dans la littérature scientifique au sujet du comportement des individus devenus dépendants du cannabis : la drogue provoque-t-elle à long terme l’apathie, la difficulté de concentration et la démotivation ? L’utilisation chronique de hautes doses peut conduire à des problèmes bronchiques, à une diminution de la spermatogenèse et finalement à l’impuissance.

Au vu de l’accoutumance induite par le cannabis chez beaucoup de consommateurs, la production, la mise sur le marché et l’usage du cannabis, de sa résine, du THC et de ses dérivés sont interdits dans de nombreux pays, y compris la France et la Suisse. Cependant, la culture, l’importation et l’exportation de variétés de chanvre dépourvues de propriétés stupéfiantes sont autorisées. Aux yeux du législateur, dépourvu de propriétés stupéfiantes implique un cannabis dont la teneur en THC ne dépasse pas 0,3 %. Cette autorisation concerne le chanvre cultivé pour ses fibres, pour l’alimentation ou comme ingrédient de produits cosmétiques. De plus en plus d’agriculteurs se sont tournés vers la culture du chanvre et le fameux 0,3 % de THC à ne pas dépasser a fait la une de la presse suisse en novembre 2001. En effet, un agriculteur suisse du Valais a été emprisonné et toute sa récolte saisie par les forces de l’ordre parce que le chanvre produit sur son domaine, contenait, paraît-il, 4 % de THC.

Le cannabis est donc une drogue illicite. Pour combien de temps encore ? On n’en sait rien. Mais des débats politiques sont en cours pour changer la loi et dépénaliser l’usage du cannabis. De nombreux scientifiques estiment qu’il est inadmissible de mettre en prison des gens qui cultivent ou qui consomment du cannabis. Nous ne citerons ici que le célèbre professeur français Léon Schwartzenberg qui a lancé une pétition pour la législation du cannabis le 17 juin 1994 à Paris dans laquelle on peut lire2 :

«... constatant les dégâts effarants de sa prohibition en particulier l’absurdité de sa répression qui mène des milliers de personnes en prison, nous tenons à faire savoir calmement, mais solennellement, que nous avons soit consommé du cannabis, soit aidé à en faire usage.

Les données médicales et scientifiques établissent clairement qu’il existe des différences entre les produits inscrits sur la liste des stupéfiants.

L’alcool et le tabac sont sanitairement et socialement plus dangereux : le cannabis et ses dérivés doivent être immédiatement retirés du tableau de stupéfiants.

Leur prohibition tient à l’affirmation jamais prouvée que les drogues douces mènent aux drogues dures... »

2 Texte tiré de l’ouvrage de T. Hadengue, H. Verlomme et Michka intitulé Le livre du Cannabis, Georg Editeur, Genève 1999, p. 195.


Un examen microscopique permet l’identification immédiate du chanvre, mais ne donne aucune indication sur la teneur en THC

Les avis sur le sujet restent partagés et pour le moment, le cannabis reste une drogue illicite. De ce fait, ceux qui en détiennent ou qui en vendent sont pourchassés par la police. Il est très facile d’identifier le cannabis. Un échantillon suspect, par exemple un mégot de cigarette, sera pulvérisé, puis observé au microscope. La recherche de poils caractéristiques appelés poils cystolithiques trahit la présence de chanvre dans n’importe quel mélange. Cependant, cette identification rapide ne donne aucune indication sur la qualité du cannabis et sa teneur en THC. Celle-ci est déterminée par des analyses faisant appel aux techniques chromatographiques. L’un des meilleurs détecteurs de cannabis reste le chien et la plupart des corps de police disposent d’animaux spécialement dressés pour déceler le chanvre. D’une manière générale, le chien possède un odorat plus sensible que l’homme. Cette propriété est mise à contribution depuis longtemps lors de la chasse pour débusquer le gibier, pour rechercher des personnes disparues ou encore pour trouver les truffes. Dans le cas du cannabis, il faut savoir que l’odeur typique de la drogue n’est pas due au fameux THC qui est pratiquement inodore, mais à son huile essentielle qui est très riche en terpènes divers. Parmi ces derniers, c’est le caryophyllène époxyde qui a retenu l’attention des dresseurs de chiens. En effet, cette substance caractéristique du cannabis et de sa résine, le haschisch, semble particulièrement bien convenir aux chiens (Stahl et Kunde, 1973). Un chien dressé est capable de déceler 1 µg (millième de milligramme) de caryophyllène époxyde, ce qui correspond à environ 1 à 2 grammes de haschisch bien camouflé dans une valise de cuir par exemple. Le caryophyllème époxyde n’est pas caractéristique uniquement du chanvre. On le trouve par exemple aussi dans le houblon ou Humulus lupulus L. qui appartient à la même famille botanique que Cannabis sativa L. Des expériences ont montré que les chiens réagiront aussi en présence de houblon.

Pourrait-on utiliser des cochons pour détecter le cannabis ? La question peut se poser étant donné que ces animaux son utilisés, tout comme les chiens, pour trouver les truffes enfouies dans le sol. La réponse est clairement non. Des chercheurs allemands ont mis en évidence dans la truffe noire (Tuber melanosporum Vitt.) une substance volatile de structure chimique proche de celle de la testostérone appelée S-androst-16-én-3a-ol (ou plus simplement androsténol). Cette substance avait été précédemment identifiée dans la salive du cochon mâle ou verrat avec deux autres composés analogues (Claus et al., 1981). Ces substances sont synthétisées dans les testicules et transportées dans la salive du verrat en période précopulative. Leur rôle est d’attirer et d’exciter la femelle ou truie. Ces substances sont donc des phéromones sexuelles ou messagers chimiques doués d’un effet stimulant. On n’utilise pour rechercher la truffe que des cochons femelles. Donc la truie qui détecte la truffe qui peut se trouver jusqu’à un mètre de profondeur dans le sol reconnaît en elle l’odeur attirante du verrat. Elle réagit à son arôme par un comportement d’accouplement. Son impétuosité à creuser le sol sous les chênes truffiers entraîne parfois la détérioration des filaments formant le mycélium (Langley Danysz, 1982). Le chien est sensible à l’arôme des truffes et peut être dressé aisément de manière à la reconnaître. La truffe est réputée depuis l’époque de Jules César (Ier siècle avant J.-C.) pour ses propriétés aphrodisiaques. D’après son contenu chimique, elle est plutôt un aphrodisiaque pour la femme étant donné que l’homme sécrète en état d’excitation sexuelle dans sa transpiration axillaire des phéromones sexuelles proches des constituants volatils de la truffe ! (Hostettmann, 2000).

Des médicaments à base de cannabis ?

De plus en plus de scientifiques pensent que le potentiel thérapeutique du cannabis et de son constituant principal le THC est immense, mais malheureusement inexploité pour le moment. En 2000, une association a été fondée sous le nom de International Association for Cannabis as Medicine, dont le siège est à Cologne, en Allemagne. Cette association de scientifiques de diverses disciplines et de médecins se bat pour la reconnaissance des dérivés du cannabis. En 2001, elle a créé un périodique intitulé Journal of Cannabis Therapeutics. Le Dr C. Râtsch, grand connaisseur et auteur de plusieurs livres très intéressants sur le sujet, est lui aussi un avocat de la cause du cannabis. Il a publié en 1998 un livre intitulé Hanf als Heilmittel2 ou le chanvre comme médicament.

Parmi les nombreuses potentialités thérapeutiques que représentent le chanvre et ses constituants, il faut citer les propriétés antiémétiques du THC qui ont conduit aux Etats-Unis au développement d’un médicament utilisé sous forme orale pour combattre les nausées et les vomissements fréquents occasionnés par la chimiothérapie anticancéreuse. Toujours aux États-Unis, le THC est disponible pour une autre indication, à savoir l’anorexie accompagnée d’une perte pondérable considérable chez les patients sidéens. De nombreuses études ont aussi été réalisées pour évaluer l’activité analgésique du THC et de ses dérivés notamment dans le domaine des douleurs cancéreuses chroniques. Cette activité a pu être confirmée, mais la survenue d’effets secondaires lorsque les doses deviennent plus élevées limite son application thérapeutique dans cette indication (Escher et ai, 1999). Un autre champ d’utilisation pourrait être le traitement de la migraine et des évaluations sont actuellement en cours aux Etats-Unis (Russo, 2001). De nombreux analogues structuraux ont été synthétisés et expérimentés. Parmi ces derniers, la nabilone pourrait alléger sensiblement les souffrances des patients atteints de sclérose en plaques et augmenter leur tonus musculaire. Mais ces observations devront encore être confirmées par des études cliniques. Bien d’autres potentialités thérapeutiques sont encore citées, notamment l’effet bénéfique du THC et du cannabidiol (CBD) sur les séquelles consécutives à une attaque cérébrale (Râtsch, 1998). Le corps médical est parfois encore un peu sceptique et estime que « l’élargissement de toutes ces indications nécessite encore un important travail de recherche permettant de conclure non seulement à l’efficacité du THC et d’autres cannabinoïdes, mais également à un rapport risque/ bénéfice favorable » (Escher et ai, 1999). Cette question importante trouvera sans doute une réponse dans un proche avenir, car les recherches sur les utilisations thérapeutiques potentielles du chanvre sont de plus en plus nombreuses.

La feuille de coca et la cocaïne

La feuille de coca provient du cocaïer, un arbuste originaire de l’Amérique du Sud. Il appartient au genre Erythroxylum (Erythroxyla-ceae) qui compte plus de 300 espèces différentes. Les rameaux de ces arbustes sont généralement de coloration rougeâtre (d’où le nom générique erutros-xulon). D’ailleurs en allemand, la famille s’appelle Rotholzgewàchse. Parmi toutes les espèces du genre Erythroxylum, seules deux exhibent des propriétés hallucinogènes dues à la présence d’un alcaloïde important, la cocaïne. Il s’agit en premier lieu de Erythroxylum coca Lam. fréquent dans les Andes péruviennes, boliviennes et équatoriennes et de Erythroxylum novogranatense (Morris) Hieron que l’on trouve en Colombie, au Venezuela et dans d’autres pays encore. Les autres espèces sont dépourvues de cocaïne ou en contiennent des quantités si faibles qui ne provoquent guère d’effet psychotrope marqué. Une espèce du Brésil, Erythroxylum catuaba A.J. Da Silva, dépourvue de cocaïne, est utilisée depuis très longtemps par les populations indigènes comme aphrodisiaque. Cette plante est à l’heure actuelle investiguée à l’institut de Pharmacognosie et Phytochimie de l’Université de Lausanne. Une affaire à suivre.

La plante sacrée des Incas

Des preuves archéologiques font remonter l’usage des feuilles de coca à environ 3000 ans avant J.-C. (Karch, 1998). En effet, dans plusieurs tombes précolombiennes, des paniers de feuilles de coca étaient rangés autour des squelettes et momies. Il existe aussi des peintures murales et des poteries datant d’environ 1000 ans après J.-C. qui représentent des hommes à la joue distendue, comme celle des Indiens du XXIe siècle quand ils mâchent des feuilles de coca. Cette période correspond à l’apogée de la civilisation inca. De nombreux signes indiquent clairement que les Incas vénéraient la coca qui jouait un rôle fondamental dans les cérémonies religieuses. Ils cultivaient la plante pour la production des feuilles qui étaient mâchées pour lutter contre la faim et la fatigue et surtout pour survivre dans les hauts plateaux andins à l’atmosphère pauvre en oxygène. La coca était aussi utilisée lors de rites sexuels. Les Européens firent leur première rencontre avec la coca en 1533, au Pérou, quand un détachement espagnol sous le commandement du conquistador Francisco Pizzaro (1475-1541) conquit l’empire des Incas et s’empara de sa capitale Cuzco.

Les indigènes, terrorisés par les armes à feu, ne purent résister à l’envahisseur et 160 soldats espagnols massacrèrent plus de 10 000 Incas ! Après l’effondrement de l’empire, quelques chefs indiens se retirèrent dans les montagnes pour fonder, probablement à cette époque, la cité de Machu Picchu. De nombreux touristes du monde entier visitent actuellement les ruines impressionnantes de cette dernière cité inca située dans un cadre grandiose. Ce site archéologique unique peut être atteint à partir de Cuzco par train, puis par bus ou aussi, pour les gens pressés, par hélicoptère.

Dès la prise de Cuzco, le clergé espagnol condamna l’utilisation de la coca, plante jugée démoniaque, nocive et porteuse d’illusions diaboliques. Ceci suggère clairement que les facultés psychotropes de cette plante étaient déjà connues. Le gouvernement de la Nouvelle-Espagne interdit l’utilisation de la coca jusqu’en 1569 (Râtsch, 2001). À cette date, la condamnation fut levée à la demande des militaires qui se rendirent rapidement compte que les Incas, leurs nouveaux sujets, travaillaient plus en mangeant moins sous l’emprise de la coca. Dans les récits de l’époque, on trouve cette phrase rapportée dans l’excellent livre de John Mann intitulé Magie, Meurtre et Médecine (Mann, 1996) : « Cette herbe est tellement nutritive et fortifiante que ces Indiens travaillent des journées entières sans rien d’autre ». Les Espagnols furent les premiers à bénéficier des propriétés remarquables de la feuille de coca en transformant les Incas en esclaves forcés de travailler dans les mines d’argent et les mines d’or, l’esprit anéanti et la faim supprimée par la coca.

Feuilles de coca

La plante divine, dont l’usage était réservé à des cérémonies religieuses et à des classes sociales privilégiées, est ainsi devenue une plante profane. Des chroniqueurs de l’époque ont établi un lien entre la feuille de coca et des pratiques sexuelles, jugées contre nature, très fréquentes chez les habitants de la côte de l’océan Pacifique. Dans le Guide mondial des aphrodisiaques (Müller-Ebeling et Râtsch, 1993), on trouve cette citation de l’époque : « Les femmes se livraient à la sodomie, c’est-à-dire à la copulation anale, avec leur époux et d’autres hommes, même lorsqu’elles allaitaient leurs propres enfants ». Dès lors, dès le début du XVIIe siècle, l’inquisition considéra la vénération de la coca comme un signe de sorcellerie et interdit son usage. Cependant, les indigènes ne respectèrent pas cet interdit et lorsque le Pérou et la Bolivie se séparèrent de l’Espagne pour devenir indépendants, l’usage de la coca se normalisa pour devenir légal.

Signalons enfin une publication parue en 1992 (Balabanova et al., 1992) qui rapporte que dans les cheveux et les os de momies égyptiennes datant d’environ 1000 ans avant J.-C., on a trouvé de la cocaïne, de la nicotine et du tétrahydrocannabinol ou THC (le principe actif du haschisch). La présence de cocaïne semble bien étrange, car les deux espèces du genre Erythroxylum qui contiennent la cocaïne ne poussent que sur le continent américain. Les auteurs de cette publication se sont-ils trompés ou alors existait-il des contacts entre les anciens Egyptiens et les Incas d’Amérique du Sud ?

La coca à la conquête du monde

D’après diverses sources, les feuilles de coca atteignirent en 1580 pour la première fois le sol européen. C’est le médecin espagnol Nicolas Monardes qui en rapporta du Pérou en vantant ses effets. Il en fit goûter aux dignitaires de la cour. Ces derniers firent la grimace et déclarèrent que cette plante n’était bonne que pour des sauvages, et non pas pour des êtres civilisés, des chrétiens (Stein, 1986). Cependant, la réputation de la coca se répandit assez rapidement en Europe. L’écrivain et poète anglais, Abraham Cowley (1618-1667) la rendit célèbre en décrivant ses effets dans son Book of Plants. C’est le botaniste français Joseph de Jussieu (1704-1779) qui introduisit en 1735 le premier cocaïer en France, à son retour d’une expédition au Pérou avec le savant Charles Marie de la Condamine (1701-1774). Dès lors, la plante devint de plus en plus populaire. En 1863, le chimiste d’origine corse Angelo Mariani commercialisa un extrait de feuilles de coca dans du vin doux sous le nom Vin tonique Mariani à la coca du Pérou.

Culture de coca en Bolivie (Photo M. Hamburger)

La publicité pour ce breuvage célèbre mentionnait que le vin tonique « fortifie et rafraîchit corps et cerveau, restaure santé et vitalité ». Les célébrités de l’époque furent de grands consommateurs de cet élixir, en particulier la Reine Victoria d’Angleterre (1819-1901) et le Pape Léon XIII (1810-1903). Les Américains rétorquèrent en mettant sur le marché en 1886 le Coca-Cola, l’une des boissons les plus populaires du monde. Sa formule fut inventée par J.S. Pemberton, pharmacien à Atlanta, dans l’Etat de Georgie. La publicité était basée sur des slogans de ce type « un tonique efficace pour le cerveau et une cure pour toutes les affections nerveuses qui offre les vertus de la coca sans les vices de l’alcool ». La formule exacte du Coca-Cola n’a jamais été divulguée. Cependant, on sait que cette boisson est formée d’un extrait de feuilles de coca et d’un extrait de noix de cola, le tout additionné d’eau gazeuse. D’où le nom de Coca-Cola. Les noix de cola ou fruit de Cola nitida (Vent.) Schott et Endl. (Sterculiaceae) proviennent d’un arbre poussant dans les régions équatoriales de l’Afrique occidentale. Ses noix séchées contiennent jusqu’à 2,5 % de caféine, ainsi que des polyphénols. Lorsqu’on prit conscience de certains dangers liés à la consommation de cocaïne, cette substance principale des feuilles de coca fut éliminée de la formule initiale du Coca-Cola en 1904. À l’heure actuelle, cette boisson ne contient donc plus de cocaïne, mais de la caféine en quantités non-négligeables provenant de l’extrait des noix de cola.

La découverte de la cocaïne et de ses propriétés

La cocaïne pure, l’alcaloïde principal de la feuille de coca, fut isolée pour la première fois en Allemagne en 1860 par Niemann et Wôhlen (Hess, 2000). Mais il a fallu attendre 1898 jusqu’à l’établissement de sa structure correcte par Richard Willstâtter (1872-1942) qui en réalisa aussi dans la même année la synthèse. Signalons que les travaux de ce chimiste allemand furent couronnés par l’attribution du Prix Nobel de Chimie en 1915. La feuille de coca contient de nombreux autres alcaloïdes. La teneur en alcaloïdes totaux varie entre 0,5 et 1,5 % selon l’espèce, la variété et l’origine géographique. La cocaïne (30 à 50 %) est un alcaloïde tropanique (voir chapitre consacré aux psychotropes des Solanaceae) possédant deux fonctions esters (méthyl-benzoyl-ecgonine). A l’état de base libre, la cocaïne est volatile.

La cocaïne a fasciné les hommes depuis sa découverte jusqu’à nos jours. Le célèbre psychiatre autrichien Sigmund Freud (1856-1939) lui consacra une monographie intitulée Über Coca qui rendit la substance très populaire. On peut y lire : « Quelques instants après la prise nasale de cocaïne, on devient hilare et léger. On ressent aussi une certaine insensibilité dans les lèvres et le palais... », Freud écrivit aussi que la cocaïne augmente les ardeurs sexuelles. Par la suite, la réputation de la cocaïne comme drogue de plaisir sexuel s’affirma. Certaines études prétendent que l’homme peut augmenter la durée de l’érection et avoir des orgasmes répétés et que même la femme frigide peut atteindre l’orgasme grâce à la cocaïne (Hostettmann, 2000).

Feuilles séchées de coca

Lorsque des effets secondaires et la dépendance induite par la cocaïne furent connus, Freud prit ses distances avec cet alcaloïde. Ce fut cependant un de ses assistants, Cari Kôller qui fut le premier en 1884 à démontrer l’efficacité de la cocaïne comme anesthésique local. Grâce aux travaux expérimentaux de Kôller sur des animaux et sur lui-même, la cocaïne devint un anesthésique local de premier choix, notamment en chirurgie faciale et oculaire. Il s’agit d’un anesthésique de surface qui bloque les échanges ioniques au travers de la membrane neuronale. Aujourd’hui, la cocaïne a été remplacée par des substances de synthèse auxquelles elle a servi de modèle chimique. Les propriétés anesthésiques locales de la cocaïne étaient certainement connues des indigènes avant l’arrivée des conquérants espagnols. En effet, on a retrouvé des crânes trépanés dans des tombes incas ; or la trépanation est une opération quasi irréalisable sans le secours d’un anesthésique puissant (Stein, 1986). Un autre indice se trouve dans les descriptions, faites par les conquérants, d’orgies sexuelles auxquelles se livraient les Indiens de la côte du Pacifique. Ils utilisaient des objets de forme phallique pour introduire des préparations à base de feuilles de coca dans l’anus des femmes avant de s’adonner à la sodomie. L’action de la cocaïne sur le sphincter anal est connue. L’effet anesthésiant provoquera un relâchement et facilitera la pénétration qui ne sera pas douloureuse. D’après Christian Râtsch (Râtsch, 1998), la cocaïne et les préparations à base de cette substance sont des aphrodisiaques particulièrement appréciés dans les milieux homosexuels et par les adeptes de la sodomie. La cocaïne fut également utilisée en application locale sur le gland du pénis pour lutter contre l’éjaculation précoce.

Au niveau du système nerveux central, la cocaïne induit une stimulation adrénergique en bloquant la recapture des catécholamines (en particulier la dopamine). Elle se manifeste par une sensation d’euphorie avec stimulation intellectuelle, désinhibition et hyperactivité. Elle induit aussi un certain nombre d’effets secondaires comme l’hyperthermie, la mydriase (dilatation de la pupille), et la vasoconstriction qui peut mener à une hausse de la tension et l’augmentation du rythme cardiaque.

De l’utilisation traditionnelle des feuilles au crack

À l’époque précolombienne, la feuille de coca était une drogue masticatoire et elle continue de l’être. Actuellement encore, les Indiens des hauts plateaux andins, les descendants des Incas, mâchent régulièrement des feuilles de coca. Il est fascinant de remarquer que sans connaître la nature chimique de la substance active, les Indiens mastiquent les feuilles en présence de cendres de plantes diverses ou parfois de chaux ou de bicarbonate de sodium. Ces additifs sont basiques et servent à mieux extraire les alcaloïdes de la plante en les transformant en alcaloïdes bases lipophiles. Sous cette forme, les substances actives pourront très rapidement passer dans le circuit sanguin à l’intérieur de la cavité buccale. De plus, sous l’effet de la base et sans doute aussi des enzymes de la salive, une grande partie de la cocaïne sera hydrolysée en ecgonine qui produit un effet similaire à celui des amphétamines. Les Indiens d’aujourd’hui consomment beaucoup de feuilles de coca pour supporter l’altitude, améliorer l’endurance, supprimer la faim et se procurer une sensation de bien-être pour échapper temporairement à la misère de leur existence quotidienne.

La saveur de la feuille de coca est faiblement amère. La mastication entraîne assez rapidement une augmentation de la salivation et une sensation d’anesthésie de la langue et des muqueuses buccales. Les connaisseurs peuvent évaluer la qualité de la coca selon la rapidité avec laquelle cet effet anesthésiant se produit (Râtsch, 2001). L’effet stimulant de la cocaïne est généralement perceptible après 5 à 10 minutes et dure environ 45 minutes. Il disparaît très rapidement. L’effet coupe-faim peut être expliqué en partie par une anesthésie des nerfs de l’estomac inhibant ainsi la sensation de faim. Une étude a montré que la mastication de 20 g de feuilles de coca (soit environ 48 mg de cocaïne) conduit rapidement à un taux plasmatique en alcaloïde de 150 ng/ml. La cocaïne, métabolisée en ecgonine est encore présente dans le sang après 7 heures (Holmstedt, 1991). A signaler que la mastication de la coca en présence d’une base peut à long terme conduire à des lésions de la muqueuse buccale et à une détérioration des dents.

Les feuilles de coca peuvent également être utilisées pour faire des infusions appelées mate de coca en Bolivie et au Pérou. Bien que la cocaïne soit peu soluble dans l’eau, une partie passe néanmoins dans l’infusion. Traditionnellement, le mate de coca est employé lors de diabète, de surcharge pondérale, de troubles de la digestion et lors d’épuisement. L’indication principale est cependant la lutte contre le mal d’altitude. Il semble, d’après certaines études, que la cocaïne favorise l’assimilation de l’oxygène plus rare dans l’air en haute altitude. Cette infusion de coca est particulièrement appréciée des touristes qui débarquent à l’aéroport de La Paz (altitude 4000 mètres) ou de Cuzco (altitude 3500 mètres) et permet de compenser le manque d’oxygène.

Depuis la découverte de la cocaïne en 1860, bien des choses ont changé. L’isolement de cet alcaloïde à l’état pur est relativement aisé. Une extraction acide-base classique permet l’obtention de l’ensemble des nombreux alcaloïdes de la plante, dont la cocaïne (un di-ester de l’ecgonine), d’autres esters de l’ecgonine et de l’ecgonine elle-même. Cet ensemble d’alcaloïdes est alors saponifié (hydrolyse basique), ce qui conduit à un produit majoritaire, l’ecgonine. Par deux estérifications successives, on aboutit à de la cocaïne pratiquement pure, sans avoir recours à des techniques de séparation chromatographique. Ce processus est tout à fait réalisable dans un laboratoire de brousse équipé modestement. Le solvant lipophile utilisé pour l’extraction des alcaloïdes libres sous forme de base est tout simplement l’essence.

La réputation des effets remarquables des feuilles de coca en Europe et aux Etats-Unis incita immédiatement les hommes à consommer sous diverses formes la cocaïne pure dès qu’elle devint disponible. La plante sacrée des Incas, désormais transformée en poudre blanche et cristalline, devint « une drogue de plaisir » au début du XXe siècle et fut consommée surtout dans les milieux aisés en Amérique du Nord et en Europe. D’ailleurs, encore actuellement, la consommation de cocaïne a lieu souvent dans un milieu fermé, privilégié socialement. Mais revenons au début du XXe siècle où la cocaïne fut également massivement utilisée en chirurgie. Les médecins se rendirent rapidement compte de ses effets secondaires et en firent état dans la presse. La presse fustigea bien entendu aussi l’utilisation de la cocaïne comme stimulant, euphorisant et aphrodisiaque et mit en évidence des relations entre l’usage de la cocaïne et certains types de comportements antisociaux. Le coup de grâce fut donné en 1908 par le New York Times qui publia une série d’articles sur tous les crimes dont la source est apparemment l’usage de la cocaïne. Faute de pouvoir enrayer ce nouveau fléau, une loi fut passée en 1914 qui classa la coca et la cocaïne aux côtés de drogues déjà interdites comme l’opium, la morphine et l’héroïne. Cette classification légale, mais guère basée sur des critères scientifiques, dure encore (Stein, 1986). Les pays européens suivirent immédiatement l’exemple américain et interdirent à leur tour l’usage de la coca, de la cocaïne et de ses dérivés en les classant dans la liste des stupéfiants. En France et en Suisse, ils y figurent toujours. Avant la première guerre mondiale (1914-1918), on pouvait se procurer des produits à base de coca (vin Mariani, par exemple) et de la cocaïne librement. De nombreux écrivains et artistes en vantent les bienfaits. Nous citerons ici Marcel Proust (1871-1922) dans son roman À la recherche du temps perdu, Emile Zola (1840-1902) dans Le Docteur Pascal, le sculpteur Auguste Rodin (1840-1917), les compositeurs Charles Gounod (1818-1893), créateur de Faust et d’autres opéras, et Jules Massenet (1842-1912), auteur de Manon et du Jongleur de Notre-Dame, ainsi que le romancier britannique Arthur Conan Doyle (1859-1930), dont les romans policiers ont pour héros Sherlock Holmes. L’écrivain britannique Robert Louis Stevenson (1850-1894) a écrit son très célèbre roman Dr. Jekyll and Mr. Hyde en six jours et six nuits seulement et ceci naturellement avec l’aide de la poudre blanche magique. Le compositeur et chef d’orchestre allemand Richard Strauss (1864-1949) a créé son opéra Arabella sous l’influence de la cocaïne (Râtsch, 2001). La liste des adeptes célèbres de la coca est encore bien longue !

Ainsi, dès la fin de la guerre 1914-1918, la coca et la cocaïne devinrent illicites, ce qui engendra un trafic de drogue sans précédent qui ne cesse d’augmenter encore maintenant.

La cocaïne que l’on trouve dans le marché parallèle est souvent coupée par des produits inertes. En 1999, une dose se négociait entre CHF 30.- et CHF 150.- et le prix d’un kilo de cocaïne variait entre CHF 4 500.- et CHF 80 000.-, selon un communiqué de presse de l’Office Fédéral de la Police (OFP) à Berne. Cette cocaïne se trouve généralement sous forme de chlorhydrate. Elle est habituellement finement pulvérisée et sniffée. L’effet se manifeste dans un délai de quelques minutes et entraîne une sensation d’euphorie, une stimulation intellectuelle, une sensation de puissance, une disparition de la fatigue. L’effet dure entre 30 et 45 minutes, mais après ce délai, on observe souvent des troubles de la perception, une irritabilité, un épuisement physique et parfois une dépression. Chez quelques sujets, la prise de cocaïne provoque des maux de tête, parfois des crises convulsives et des hallucinations. Il faut signaler encore des troubles du rythme cardiaque. La consommation régulière et de longue durée mène à l’hypertension grave et peut provoquer des lésions au niveau des cloisons nasales. Les surdosages se manifestent par un coma convulsif et des troubles cardiaques sévères. Signalons enfin que la cocaïne et l’alcool ne font pas bon ménage et représentent un cocktail explosif (Giroud et al., 1993). En 1979, un groupe de chercheurs a pu mettre en évidence dans l’urine de toxicomanes habitués à consommer conjointement de l’alcool et de la cocaïne, la présence d’homologues éthylés de la cocaïne. Visiblement, les estérases du foie transestérifient la cocaïne en présence d’alcool éthylique en éthylcocaïne, appelée aussi coca-éthylène (benzoyléthylecgonine), substance particulièrement toxique !

La consommation du mélange cocaïne et alcool est avant tout motivée par le désir d’éprouver des sensations nouvelles encore plus fortes et par l’espoir de prolonger les effets ressentis. Mais, elle est vraiment dangereuse et devrait être évitée à tout prix. Signalons aussi qu’il existe des procédés analytiques efficaces et très sensibles pour mettre en évidence la cocaïne et ses métabolites, ainsi que les dérivés éthylés de la cocaïne. Des conducteurs de voiture, qui ont provoqué des accidents ou qui avaient un comportement bizarre au volant, ont vu leurs urines analysées, suite à leur arrestation afin de mettre en évidence la cocaïne et l’éthylcocaïne et leur sang prélevé pour déterminer le taux d’alcool. Avis aux amateurs ! Signalons aussi aux amateurs de cocaïne que récemment des méthodes très efficaces et sensibles ont été développées pour déceler, à des concentrations très faibles, la présence de cette substance interdite dans quelques milligrammes de cheveux (Quintela et ai, 2000).

La cocaïne, sous forme de chlorhydrate, est parfois aussi utilisée par voie intraveineuse. L’effet euphorique est alors très rapide et très marqué, mais la chute est d’autant plus grande. La cocaïne est également fumée. La forme la plus dangereuse de ce mode d’administration est le crack. Cette forme est apparue sur le marché de la drogue en 1980 à New York. En 1986, on comptait plus de 3 millions de consommateurs de crack aux Etats-Unis. Son arrivée massive en Europe est signalée dès 1989. Le crack, c’est de la cocaïne presque pure sous forme de base libre. La cocaïne base est obtenue en mélangeant la forme habituelle qui est le chlorhydrate avec de l’hydrogénocarbonate de sodium. Lorsque l’on fume ce mélange, l’excès de ce sel provoque des craquements lors du chauffage qui sont dus au phénomène de déshydratation. L’origine du mot crack est expliquée par ces bruits. La cocaïne base étant beaucoup plus lipophile que le chlorhydrate, elle est capable de pénétrer extrêmement rapidement dans le circuit sanguin. Fumer de la cocaïne base produit des effets immédiats et tellement intenses que certains toxicomanes les ont décrits comme « un orgasme de toutes les cellules du corps » (Mann, 1996). Lorsqu’elle est sniffée, la cocaïne parvient relativement lentement et surtout progressivement jusqu’au cerveau. Injectée dans les veines, son effet est accru et beaucoup plus rapide. Fumée sous forme de crack, l’effet de la cocaïne est foudroyant et en quelques secondes, le flash est maximal. La concentration plasmatique devient immédiatement très élevée. Le drame, c’est que l’euphorie et le sentiment de puissance ne durent que quelques minutes, un quart d’heure tout au plus, et que la descente ressemble à l’enfer. L’angoisse est insupportable. On ne mange plus, on ne dort plus et d’atroces fourmillements donnent l’impression d’être dévoré par des millions d’insectes (Lestienne, 1996). La vie se résume alors à un violent désir de recommencer et à une recherche compulsive de nouvelles doses. La dépendance psychique est ainsi rapidement installée. Lors de chaque flash, l’organisme est soumis à rude épreuve car la tension artérielle est extrême et le rythme cardiaque trop élevé. Assez vite apparaissent alors des comportements schizophréniques, de véritables désirs paranoïaques avec, à la clef, des tendances suicidaires ou des crises de violence incontrôlées. Malgré cela, les adeptes du crack sont de plus en plus nombreux car il est plus facile de fumer que de s’injecter la cocaïne ou l’héroïne : pas de risque d’infection, pas de veines abîmées et pas de transmission du SIDA. Aujourd’hui, le crack est devenu un des principaux problèmes en matière de drogues, malgré les dangers et les ravages qu’il provoque.

La coca a une très longue histoire et fascine l’homme depuis près de 5000 ans. La plante sacrée des Incas, interdite au XVIe siècle par les conquérants espagnols, puis au début du XXe siècle par les Etats-Unis, puis par de nombreux autres pays, n’a jamais eu autant d’adeptes. On estime actuellement le nombre de consommateurs réguliers aux Etats-Unis à 10 millions ! (Lestienne, 1996). De nombreux artistes, écrivains et compositeurs à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle ont consommé le fameux vin tonique Mariani à la coca du Pérou ou de la cocaïne purifiée. Dans la musique moderne, les effets de la coca et de la cocaïne sont souvent chantés. Par exemple, Marcel Fankhauser a dédié un hymne à la coca intitulé Treasure of the Incas dans son CD Jungle Lo Lo Band et le chanteur reggae Dillinger, originaire de la Jamaïque, a glorifié la cocaïne dans son CD tout simplement intitulé Cocaine. Plusieurs chanteurs rock ont également vanté les effets de la cocaïne (Râtsch, 2001). La coca et la cocaïne continueront de fasciner l’homme, mais il faut impérativement s’abstenir de la consommer sous forme de crack. Essayer une fois le crack, c’est engendrer l’irrésistible envie de recommencer ! Quant à l’injection de la cocaïne par voie intraveineuse qui trouve actuellement de plus en plus d’adeptes, elle est très dangereuse. L’effet recherché est très rapide, mais de courte durée. De ce fait, il n’est pas rare que certains accros de la cocaïne s’injectent jusqu’à 10 ou 20 doses par jour ! Bonjour les dégâts pour les veines et les risques d’infection ! À l’heure actuelle, il n’existe pas de programme de substitution pour la cocaïne...

Le pavot : de l’opium à la morphine et à l’héroïne

Il existe plusieurs espèces différentes de pavots, mais la plante la plus célèbre et la mieux étudiée est sans aucun doute Papaver somniferum L. (Papaveraceae), appelé aussi pavot somnifère. Comme son nom l’indique, ce pavot induit le sommeil et ses propriétés narcotiques furent connues depuis l’Antiquité. On peut distinguer plusieurs sous-espèces et variétés, à savoir Papaver somniferum var. album D.C. ou pavot aux fleurs blanches, Papaver somniferum var. songaricum Basil, Papaver somniferum var. somniferum Basil et Papaver somniferum L. ssp. setigerum (D.C.) Corb. Certains auteurs estiment que cette dernière sous-espèce devrait être classée en espèce car selon eux, elle est la forme ancestrale du pavot somnifère qui est le seul pavot qui contient de la morphine. Papaver bracteatum Lindl. est d’un grand intérêt car cette espèce contient des morphinanes comme la thébaïne, mais pas la morphine. Le célèbre pavot aux pétales d’un rouge éclatant qui pousse dans nos régions ou coquelicot a pour nom scientifique Papaver rhoeas L. Dans les montagnes suisses et françaises, on peut trouver encore Papaver dubium L. qui existe sous forme de deux sous-espèces aux pétales rouges, Papaver occidentale (Mark.) Hess et Landolt aux pétales blanches et le magnifique pavot d’Islande aux fleurs jaunes d’une beauté extraordinaire ou Papaver croceum Ledebour. Cette dernière espèce peut être admirée dans les zones arides au sommet du Mont Ventoux dans le Vaucluse qui culmine à 1909 mètres d’altitude. A signaler encore le pavot de Californie aux pétales de couleur orange ou Eschscholtzia californica Cham., dont on commence à apprécier l’effet sédatif sur le système nerveux central.


Dans la famille des Papavéracées, on peut encore citer la chélidoine ou herbe aux verrues (Chelidonium ma jus L.) au latex jaune très fréquente chez nous (Hostettmann, 2001) et la sanguinaire ou Sanguinaria canadensis L. au latex rouge vif très commune aux Etats-Unis et au Canada.

Champ de coquelicots (Photo A. Marston)


Le pavot velu d’Islande


Le pavot de Californie

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GHB = acide gamma-hydroxybutyrique, un produit de synthèse appelé aussi Liquid Ecstasy.

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Ce livre a été publié chez AT Verlag, Aarau, Suisse.