459. WITTGENSTEIN À MALCOLM

460. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Trinity College, Cambridge

29.05.1940

Mon cher Malcolm,

Merci pour les magazines. Ils sont grandioses, mais évidemment moins que ceux de Detective Story. Je me demande pourquoi vous avez essayé de faire montre d’originalité plutôt que d’en rester aux bons vieux matériaux déjà mis à l’épreuve. — Mes cours ne se sont pas trop mal passés ce trimestre ; la semaine dernière, j’en ai donné un « à la maison », et j’ai l’intention de le faire régulièrement désormais, car j’estime que ceux qui y assistent pourraient trouver quelque apaisement s’ils en tiraient une sorte de pensée décente en dépit de l’intranquillité qu’ils ressentent. Certes, s’ils cessaient d’y venir, il en serait tout simplement ainsi ! Smythies est encore à Cambridge, et j’en suis heureux, pour mon propre compte. Moore ne semble pas être vraiment bien ces temps-ci. Je l’ai vu ce matin, et il était tout aussi agréable que d’ordinaire.

Bonne chance !

Affectueusement

Ludwig Wittgenstein

— L’agitation qu’ils ressentent : En raison du tour pris par la guerre.

461. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Trinity College, Cambridge

22.06.1940

Mon cher Malcolm,

Merci pour votre lettre du 31 mai et pour le colis. Son contenu sera bien utile. Toutes mes félicitations pour votre Ph. D. ! Et puissiez-vous en faire bon usage ! Je veux dire : puissiez-vous ne pas vous abuser vous-même ni abuser vos étudiants. Car, sauf erreur de ma part, c’est cela qu’on attendra de vous. Et il vous sera très difficile de ne pas vous abuser, peut-être même impossible. S’il en est ainsi, puissiez-vous avoir la force de renoncer.

Cela met fin au sermon d’aujourd’hui. — J’ai récemment eu bien des tracas, car Skinner a attrapé, il y a un mois, une maladie nommée « fièvre glandulaire » dont il se remet maintenant lentement. — J’ai vu Moore l’autre jour, il est en bonne santé et dans de bonnes dispositions d’esprit. — Il m’a été pratiquement impossible de travailler pendant de nombreuses semaines, et je me suis arrangé pour discuter des fondements des mathématiques et de sujets du même genre avec Lewy, une ou deux heures par jour. Cela ne lui fait pas de mal, cela m’aide aussi et semble être la seule manière dont je puisse en ce moment faire un peu fonctionner mon cerveau. C’est une honte — mais c’est ainsi. — Smythies est reparti, je ne sais pas où il est exactement, mais j’espère avoir prochainement de ses nouvelles.

Puissé-je ne pas me révéler être un muffle quand je serai mis à l’épreuve.

Je vous souhaite de bonnes pensées, mais pas nécessairement subtiles, et une décence qui ne disparaisse pas au lavage.

Ludwig Wittgenstein

462. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Trinity College, Cambridge

03.10.1940

Cher Malcolm,

Merci pour votre lettre du 9 septembre. Avoir de vos nouvelles m’a fait plaisir. Et ce serait une bonne chose de recevoir des magazines de détectives de vous. Ils font maintenant cruellement défaut. Mon esprit se sent vraiment sous-alimenté. — En fait, je me suis senti vraiment pourri pendant presque tout l’été. En partie parce que je n’étais pas en bonne santé, en partie parce que mon cerveau fonctionnait fichtrement mal, et que je n’arrivais pas à travailler. En ce moment, je me sens un peu mieux. Je veux dire que j’ai entièrement recouvré la san[té] et que mon esprit semble un peu plus actif. Mais Dieu seul sait combien de temps cela durera ! Je vous souhaite bonne chance, en particulier pour votre travail à l’université. La tentation que vous aurez de vous abuser vous-même sera écrasante (je ne veux pas dire qu’elle le sera plus pour vous que pour quiconque se trouvant dans votre position). Ce n’est que par miracle que vous parviendrez à faire un travail décent en enseignant la philosophie. Je vous prie de vous en souvenir, même si vous oubliez tout ce que je vous ai dit d’autre ; et si vous succombiez à la tentation, n’allez pas croire pas que je suis dingue parce que personne ne vous dira jamais rien de tel ! — Je n’ai pas de nouvelles de Smythies depuis 4 mois environ. Je ne sais ni pourquoi il n’écrit pas ni où il est — rien. Ces temps-ci, je ne vois que très peu de monde. Skinner est presque la seule personne que je vois régulièrement. Il doit travailler pendant de longues heures, mais il est en bonne santé. Je ne vois pas du tout Wisdom non plus ! Mais j’ai eu de ses nouvelles par un de mes amis de Montréal — Bonne chance !

Ludwig Wittgenstein

463. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Trinity College, Cambridge

05.07.1941

Cher Malcolm,

J’ai reçu hier votre lettre du 17. Avoir de vos nouvelles est toujours une bonne chose ! Je suis — sincèrement — désolé que vous n’ayez plus l’opportunité d’enseigner à Princeton à la fin de l’année prochaine. Vous connaissez mon point de vue sur l’enseignement de la philosophie, et il n’a pas changé ; mais j’aimerais que vous partiez pour de bonnes, et non pour de mauvaises raisons (« bon » et « mauvais », tels que je peux les concevoir). Je sais que vous serez un bon soldat ; pourtant, je souhaite que vous n’ayez pas à en être un. J’espère qu’en un sens vous pourrez vivre dans la tranquillité et serez en position d’être aimable et compréhensif à l’égard de toute sorte d’êtres humains qui en ont besoin ! Car nous avons tous fichtrement besoin de ce genre de choses. Les magazines me sont parvenus il y a quelques semaines, et je vous ai immédiatement remercié pour cet envoi. Ils étaient vraiment grandioses ! Skinner vous adresse ses salutations, et Smythies le fera quand je le contacterai. Tous mes meilleurs souhaits !

Ludwig Wittgenstein

464. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Nuffield House, Guy’s Hospital, Londres S.E.1.

24.11.1942

Cher Malcolm,

J’ai été ravi de recevoir votre lettre du 30 octobre. Je joins à la mienne un exemplaire abîmé d’une nouvelle allemande vraiment merveilleuse. Je ne parviens pas à trouver d’exemplaire décent — et je n’ai pas le temps d’en chercher un meilleur. Il est très difficile, vous l’imaginez, de se procurer des livres allemands par les temps qui courent. Il se peut que vous trouviez cette nouvelle plutôt difficile à lire, et il se peut aussi, bien sûr, que vous ne l’aimiez pas ; mais j’espère que vous l’aimerez. C’est une sorte de cadeau de Noël, et j’espère que vous ne prêterez pas attention au fait que l’exemplaire soit si sale. Cela a un avantage : vous pourrez le lire dans l’atelier de mécanique, sans le salir plus encore ! Si vous l’aimez, j’essaierai de vous procurer le livre dont cette histoire est tirée. Il se nomme Züricher Novellen [Nouvelles zurichoises], car les cinq nouvelles qu’il contient ont toutes un certain rapport à Zurich : Keller est suisse, et c’est l’un des plus grands écrivains allemands de prose. — Comme je vous le disais dans ma précédente lettre, il y a des lustres que je n’ai pas de nouvelles de Smythies, et je crains qu’il n’ait totalement cessé de s’intéresser à moi. Mais peut-être n’est-ce pas le cas. — Wisdom est toujours à Cambridge. Je ne le vois jamais. — Donnez-moi à nouveau de vos nouvelles. Que Dieu vous bénisse !!

Ludwig Wittgenstein

465. WITTGENSTEIN À MALCOLM

 

 

19. 09. 43. Au moment où je vous écrivais ces quelques mots il y a une semaine, j’ai été interrompu. Le lendemain, j’ai reçu votre lettre. J’ai été heureux d’avoir de vos nouvelles. Vous revoir serait vraiment une excellente chose. Je regrette, moi aussi, de ne pas pouvoir faire de philosophie pour des raisons à la fois externes et internes, car c’est le seul travail qui me donne une satisfaction véritable. Aucun autre ne me remonte vraiment. En ce moment, je suis très pris, et mon esprit est constamment occupé, mais à la fin de la journée je me sens las et triste. — Peut-être un jour connaîtrons-nous à nouveau des temps meilleurs. — Je n’ai aucune nouvelle de Smythies depuis bien des mois. Je sais qu’il est à Oxford mais il ne m’écrit pas. — Lewy est toujours à Cambridge, ce qui, j’en ai la certitude, est très mauvais pour lui et n’est bon pour personne. Rhees continue à donner des cours à Swansea, et il est aussi bon que toujours. Actuellement, je vais rarement à Cambridge, une fois environ tous les trois mois. J’ai quitté mon appartement du Collège. Je suis, bien sûr, censé reprendre mes fonctions de professeur quand la guerre sera terminée, mais je dois avouer que je ne peux même pas imaginer comment j’en serai capable. Je me demande si je serai jamais capable à nouveau d’enseigner la philosophie de façon régulière. J’ai tendance à croire que non.

J’espère que vous verrez Moore et qu’il sera en bonne santé. J’ai entendu dire que le livre qui lui est consacré a paru — mais je ne le lirai pas. —

Écrivez-moi vite sans trop tarder ! Bonne chance !

Ludwig Wittgenstein

467. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Trinity College, Cambridge

16.11.1944

Mon cher Malcolm,

Merci pour votre lettre du 12 nov[embre] qui m’est parvenue ce matin. J’ai été ravi de la recevoir. Je pensais que vous m’aviez presque oub[lié], ou souhaitiez peut-être m’oublier. J’avais une raison particulière de le croire. Chaque fois que je pensais à vous, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à un incident à mes yeux très important. Nous nous promenions tous les deux sur les berges de la rivière dans la direction du pont du chemin de fer, et nous avions une vive discussion dans le cadre de laquelle vous avez fait une remarque sur le « caractère national », dont la primitivité m’a choqué. J’ai alors pensé : à quoi bon étudier la philosophie si tout ce qu’elle vous permet est de parler avec quelque plausibilité de questions logiques absconses, etc., mais qu’elle n’améliore pas ce que vous pensez des questions importantes de la vie quotidienne et ne vous permet pas de prendre conscience de l’emploi d’expressions dangereuses exploitées par n’importe quel damné journaliste pour parvenir à ses fins ? Je sais bien qu’il est difficile d’avoir des pensées correctes sur la « certitude », la « probabilité », la « perception », etc. Mais il est plus difficile encore de penser, ou d’essayer de penser, de façon vraiment honnête sur sa propre vie ou celle des autres. Et la difficulté tient à ce que penser à ces choses-là n’est pas palpitant, mais souvent franchement désagréable. Or cela importe considérablement, précisément parce que c’est désagréable. — J’arrête là mon prêche. Ce que je voulais dire est ceci : j’aimerais vraiment beaucoup vous revoir ; mais si nous nous rencontrons, ce serait une erreur d’éviter de parler de choses non philosophiques mais sérieuses. En raison de ma timidité, je déteste les affrontements, surtout avec les personnes que j’aime. Mais mieux vaut un affrontement qu’une discussion seulement superficielle. — Je croyais que vous aviez progressivement cessé de m’écrire parce que vous aviez l’impression que, si nous creusions suffisamment en profondeur, nous serions incapables de nous affronter sur des sujets vraiment sérieux. Peut-être m’étais-je complètement trompé. Mais si nous vivons assez longtemps pour nous revoir, il ne faut pas que nous nous dérobions. On ne peut pas penser décemment si l’on veut éviter de se blesser soi-même. J’en sais quelque chose, car je suis un tire-au-flanc !

Je n’ai pas vu Smythies depuis longtemps, mais je le verrai dans une quinzaine de jours, lorsqu’il reviendra d’Oxford (où il a un travail sans rapport avec l’Université) pour présenter une communication au Club des sciences morales. — Lisez cette lettre dans une bonne disposition d’esprit ! Bonne chance !

Ludwig Wittgenstein

468. WITTGENSTEIN À MALCOLM

469. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Trinity College, Cambridge

26.06.1945

Cher Norman,

Recevoir ta lettre du 21 fut une bonne chose. Je souhaite dire quelque chose de la guerre comme « ennui ». Si un enfant disait que l’école est d’un ennui intense, on pourrait lui répondre qu’il ne la trouverait pas si ennuyeuse s’il parvenait à apprendre tout ce qu’on peut y apprendre. Excuse-moi donc de te dire que je ne puis m’empêcher de croire que cette guerre peut nous apprendre bien des choses sur les êtres humains — si toutefois nous parvenons à garder les yeux ouverts. Plus grande est ton aptitude à penser, plus tu peux tirer de choses de ce que tu vois. Car penser c’est digérer. Si mon ton est celui du prédicateur, je suis tout simplement un âne ! Mais il n’en reste pas moins que si tu t’ennuies beaucoup, cela veut dire que ta digestion mentale n’est pas ce qu’elle devrait être.

Je pense qu’un bon remède à cela est d’ouvrir plus grand les yeux par moments. Parfois un livre est d’un certain secours — Hadji Mourat de Tolstoï ne serait, par exemple, pas si mal. Si tu n’arrives pas à le trouver en Amérique, dis-le-moi. Il se pourrait que je le trouve ici. J’ai écumé les diverses librairies de Cambridge, elles ne l’ont pas et m’ont dit ne pas pouvoir se le procurer. Mais Smythies dit qu’on peut le trouver aux Presses universitaires d’Oxford.

Mon travail avance de manière fichtrement lente. J’espère avoir un volume prêt pour la publication à l’automne prochain ; mais je n’y parviendrai probablement pas. Je suis un sacré mauvais travailleur !

J’attends les magazines ! C’est très aimable à toi de me les envoyer.

En ce moment, il y a une autre fête foraine à Cambridge, plus grande que celle où nous étions allés. J’y ai grillé quelques pennies, mais je n’ai rien gagné du tout. Pour gagner, j’ai besoin de toi !

Smythies était content de te voir. Il t’envoie ses meilleurs vœux. — Moi aussi ! Prends soin de toi, corps et âme, et sois bon à tous égards.

Ludwig Wittgenstein

470. WITTGENSTEIN À MALCOLM

471. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Chez Rhees, 96 Bryn Rd, Swansea

[20.08.1945]

Cher Norman,

Merci pour ta lettre du 12 août. Je pense en effet comprendre pourquoi un bateau n’est pas un bon endroit pour « penser » — je veux dire : mis à part le fait que tu es très occupé.

Peut-être devrais-je ressentir de l’exaltation parce que la guerre est finie. Mais ce n’est pas le cas. Je ne peux m’empêcher de croire que cette paix n’est qu’une trêve. Et soutenir que le monde sera plus agréable à vivre si l’on écrase complètement ceux qui ont été, dans cette guerre, les « agresseurs », car eux seuls pourraient évidemment déclarer une nouvelle guerre, ne tient pas du tout la route ; loin de nous conduire au paradis, cela nous promet, en réalité, un avenir épouvantable.

Après toutes ces pensées réjouissantes, je te dirai aussi que je passe d’agréables vacances ici et que je me sens tout à fait stupide. Peut-être te diras-tu que tu as déjà compris tout cela en lisant ce que je viens d’écrire. — Rhees t’envoie ses meilleures salutations. — J’espère que tu seras bientôt démobilisé et que nous serons en mesure de nous parler de vive voix, au lieu de simplement nous écrire. Je suis heureux que tu te sois procuré Hadji Mourat, et j’espère que tu en tireras bien des choses, parce qu’il en contient beaucoup. Je ne connais aucun des livres allemands que tu mentionnes, mais j’ai quelque méfiance à leur égard — à cause de leurs auteurs et pour d’autres raisons encore. — Comme je te l’ai dit : j’espère que tu apprécieras Tolstoï. C’est un homme véritable qui a le droit d’écrire.

J’ai reçu tes magazines il y a 3 ou 4 jours, et je t’ai aussitôt remercié par une lettre dont j’espère que tu la recevras bientôt. Ils sont vraiment grandioses.

Au revoir ! Bonne chance !

Ludwig

— Par une lettre : La lettre 470 d’où la date de celle-ci a été inférée.

472. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Chez Rhees, 96 Bryn Rd, Swansea

08.09.1945

Cher Norman,

Tu es fantastique ! — Merci beaucoup pour les magazines. Il est agréable de recevoir un colis de toi, pas seulement en raison de son contenu.

Si la Cessation du Prêt m’a atteint, c’est seulement parce qu’elle a entraîné une carence de magazines dans ce pays. Il ne reste plus qu’à espérer que lord Keynes fasse entendre cela à Washington. Car je dis : si les États-Unis ne nous fournissent pas des magazines de détective, nous ne pourrons pas leur fournir de philosophie et, à terme, l’Amérique sera perdante. Vu ? — Je suis toujours à Swansea et j’apprécie de ne pas être à Cambridge. Mon travail n’avance pas bien ; en partie parce que j’ai un problème à un rein. Rien de grave, mais cela me rend nerveux et hargneux. (J’ai toujours une excuse.) L’autre jour, j’ai lu The Life of Pope [La vie du pape] de Johnson que j’ai beaucoup aimé. Dès mon retour à Cambridge, je t’enverrai un petit volume de lui : Prayers and Meditations [Prières et Méditations]. Il se peut que tu n’aimes pas — mais aussi que tu aimes. Je le ferai.

C’est tout pour le moment. Je laisse en blanc une grande partie de cette page, ainsi que la page suivante, pour le cas où tu voudrais y noter quelque chose. J’espère te revoir bientôt ! Bonne chance ! Et encore merci !

Ludwig Wittgenstein

473. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Chez Rhees, 96 Bryn Rd, Swansea

20.09.1945

Cher Norman,

Merci pour ta lettre du 9 sept[embre]. Je suis heureux d’apprendre que tu vas prochainement quitter la Marine et espère que tu viendras à Cambridge avant que je ne me décide à renoncer à cet absurde travail de prof. de philosophie. C’est une sorte de mort vivante. — J’y reviens dans une quinzaine. —

J’ai essayé de lire Résurrection mais je n’y suis pas parvenu. Vois-tu, quand Tolstoï raconte une histoire, il m’impressionne infiniment plus que quand il s’adresse au lecteur. Lorsqu’il tourne le dos au lecteur, il me paraît extrêmement impressionnant. Peut-être pourrons-nous parler de cela un jour. À mon sens, sa philosophie est très juste lorsqu’elle reste à l’état de latence dans l’histoire. Pour parler philosophie : mon livre s’approche graduellement de sa forme finale, et si tu es un bon garçon et que tu viens à Cambridge, je te laisserai le lire. Il te décevra probablement. En vérité, il est assez nul. (Mais même en travaillant 100 ans de plus, je ne parviendrai pas à l’améliorer vraiment.) Cela toutefois ne m’inquiète guère. En revanche, les nouvelles d’Allemagne et d’Autriche m’inquiètent. Les rééducateurs des Allemands procèdent de façon suave. Dommage qu’il n’y en ait pas plus qui restent pour jouir des fruits de leur rééducation.

Il y a, chez mon propriétaire, une traduction moderne de la Bible faite par des Américains. Je n’aime pas celle du N[ouveau] T[estament] (par un homme se nommant E. J. Goodspeed) ; mais celle de l’Ancien Testament (par un collectif) m’éclaire sur bien des choses, et elle me semble valoir vraiment la peine d’être lue. Peut-être la consulteras-tu un jour.

À bientôt ! Prends soin de toi !

Ludwig

475. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Trinity College, Cambridge

30.10.1945

Cher Norman,

Merci pour ta lettre du 23 oct[obre]. Je suis heureux que tu aies passé de bonnes vacances et que tu envisages de venir ici l’an prochain. J’essaierai d’être présent à ce moment-là. Mon travail est très, très incertain, pour une douzaine de raisons différentes. — En ce moment même, ma classe est vraiment trop nombreuse : 19 personnes. Il y en a bien sûr beaucoup qui renonceront, mais j’espère que les choses vont s’accélérer. — Smythies y assiste, ainsi qu’une femme qui est excellente — c’est-à-dire pas seulement intelligente. Il y a aussi un Indien (en tout cas, il a la peau sombre) qui semble être tout à fait bien, et deux soldats américains : l’un est un incapable, l’autre est agréable, mais je pense qu’il ignore de quoi nous parlons. — Si tu lis mon livre, il faut que tu le lises en allemand. Peut-être puis-je te trouver et t’envoyer un bon livre allemand pour que tu te remettes à l’allemand. — Je vois Moore environ une fois toutes les trois semaines. Il est en excellente santé. Mais Smythies, je suis désolé de te le dire, est surmené, pâle et très maigre.

Sois bon ! Et aie des pensées décentes et intelligentes. Pas seulement sur la logique et la philosophie, etc. !

J’attends avec impatience la nourriture spirituelle que tu m’as promise. Quand je lis tes magazines, je me demande souvent comment quiconque peut lire Mind, avec toute son impotence et ses carences, au lieu de lire Street and Smyth. À chacun son goût ! — Bonne chance !

Ludwig

476. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Trinity College, Cambridge

04.12.1945

Cher Norman,

Je te remercie pour ta lettre et pour l’envoi du cacao Van Houten. Je suis impatient d’en boire. — Moi aussi j’ai été fortement impressionné la première fois où j’ai lu Freud. Il est extraordinaire. — Évidemment, bien de ses pensées sont suspectes, et son propre charme et celui de son sujet sont si grands qu’ils peuvent aisément vous duper.

Il ne cesse de souligner combien sont grandes les forces spirituelles et puissants les préjugés qui vont à l’encontre de l’idée de psychanalyse. Mais il ne dit jamais rien de l’énorme charme que cette idée exerce sur les gens, tout comme sur Freud lui-même. Il se peut qu’il existe de forts préjugés qui nous empêchent de venir à bout de quelque chose de désagréable, mais cela est parfois infiniment plus attirant que repoussant. À moins que tes pensées ne soient très claires, la psychanalyse est une pratique dangereuse et nauséabonde qui a fait beaucoup de mal et, comparativement, très peu de bien. (Si tu crois que je suis une vieille fille — repenses-y donc !) — Tout cela ne remet évidemment pas en question les extraordinaires réussites scientifiques de Freud. Mais celles-ci servent aujourd’hui à la destruction des êtres humains. (J’entends de leurs corps, ou de leurs âmes, ou encore de leur intelligence.) Il faut donc que tu t’accroches à ton cerveau !

L’illustration, sur la carte de Noël ci-jointe, m’a beaucoup préoccupé. Le gros livre, ce sont mes œuvres complètes.

Smythies te transmet ses meilleurs vœux.

Bonne chance sous tous rapports ! Puissions-nous nous revoir à nouveau !

Ludwig

480. WITTGENSTEIN À MALCOLM

P. S. Je serai en Autriche du 10 sept[embre] au 7 octobre environ. L’adresse de Trinity sera toujours valable.

481. WITTGENSTEIN À MALCOLM

483. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Ici, je n’ai personne avec qui parler, ce qui est une bonne chose mais aussi, d’une certaine façon, une mauvaise chose. Il serait bon que je puisse voir occasionnellement quelqu’un à qui dire un mot vraiment amical. Les conversations ne me sont pas nécessaires. Ce que j’aimerais, ce serait quelqu’un à qui sourire de temps à autre.

— Wittgenstein avait lu Kierkegaard pendant la Première Guerre mondiale, ce qui surprit Russell lorsqu’il l’apprit (voir la note de la lettre 56). Drury fait état de fluctuations dans son évaluation de Kierkegaard, in R. Rhees éd., Ludwig Wittgenstein, Personal Recollections, p. 102-104. Wittgenstein n’en recommanda pas moins la lecture de Kierkegaard à Smythies (voir la note à la lettre 548).

— Sur l’enthousiasme de Malcolm pour Les Œuvres de l’amour, cf. A Memoir, p. 107.

— L’History of the Conquest of Mexico de H. M. Prescott est le récit historique d’un aveugle n’ayant jamais été au Mexique. Aujourd’hui, cet ouvrage est mis au ban, car il est considéré comme n’étant pas politiquement correct.

— Lee et Ray : La femme et le fils de Malcolm.

485. WITTGENSTEIN À MALCOLM

486. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Il y a quelque chose que je te serai très reconnaissant de m’envoyer, c’est une boîte ou un bocal d’extrait de poudre de café, type Nescafé, ou celui que produit la firme Borden. Lee comprendra ce que je veux dire. Mais ne le fais que s’il t’est facile de me l’envoyer.

487. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Rosro Cottage, Renvyle P.O.,

Co Galway, Irlande 04.06.1948

Cher Norman,

Grand merci pour les magazines de détective. Quand je les ai reçus, je lisais une histoire de Dorothy Sayers si dia[blement] immonde qu’elle me déprimait. Et lorsque j’ai ouvert l’un de tes magazines, j’ai eu l’impression de quitter une pièce confinée pour sortir au grand air. S’agissant de ces fictions, j’aimerais que tu fasses pour moi une enquête quand tu n’auras rien de mieux à faire. Il y a deux ans, j’ai lu une histoire de Norbert Davis intitulée Rendez-vous with Fear [Rendez-vous avec la peur]. Je l’ai tellement appréciée que je l’ai fait lire à Smythies et à Moore qui ont tous deux partagé mon enthousiasme. Comme tu sais, j’en ai lu des centaines qui m’ont amusé et que j’ai eu plaisir à lire, mais je crois n’en avoir peut-être lu que deux que je nommerai de la bonne came. Celle de Davis en fait partie. Par une bizarre coïncidence, j’en ai trouvé un exemplaire, il y a quelques semaines, dans un village irlandais ; elle a été publiée par un éditeur nommé « Cherry Tree Books » — quelque chose comme Penguin. — J’aimerais que tu t’informes dans une librairie pour savoir si Norbert Davis a écrit d’autres livres, et de quel genre. (Il est américain.) Cela te paraîtra peut-être dingue — mais lorsque j’ai récemment relu cette histoire, je l’ai à nouveau tellement appréciée que je me suis dit que j’aimerais écrire à son auteur pour le remercier. Si c’est timbré, ne sois pas surpris, car je suis timbré. — Que Davis ait beaucoup écrit, mais que seule cette histoire soit vraiment bonne ne m’étonnerait pas. —

Mon travail va couci-couça, pas trop bien, pas trop mal. Je ne crois pas qu’en ce moment je serais vraiment bon dans une discussion philosophique ; mais cela peut s’améliorer, et j’espère donc avoir des discussions avec toi ! Puisses-tu être heureux sous tous rapports ! Transmets mes meilleurs vœux à L. et R.

Ludwig

L. et R. sont usuellement désignés du nom de « fluides » (liquida)1.

— Rendez-vous avec la peur : Histoire écrite avec un humour pince-sans-rire où la réussite du détective n’est pas tant due à son obstination qu’au grand chien qui l’accompagne partout. (Son titre américain est The Mouse in the Mountain [La souris dans la montagne].)

488. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Rosro Cottage, Renvyle P.O.,

Co Galway, Irlande 05.07.1948

Cher Norman,

Je suis sûr que ce n’est pas seulement toi, mais aussi Lee, que je dois remercier pour le magnifique colis qui est m’arrivé il y a 3 jours. Et j’aurais dû savoir que, quand je te demande de m’envoyer quelque chose (le café Borden), tu m’en envoies dix fois plus. C’est vraiment adorable et fort utile, mais je te prie de considérer cet envoi comme mon cadeau de Noël.

Mon travail n’avance pas bien, quoiqu’il bouge un peu. L’autre jour, je me suis demandé : aurais-je dû quitter l’Université ? N’aurais-je pas dû continuer à enseigner la philosophie ? Mais ensuite j’ai pensé à toi et à von Wright à Cambridge, et je me suis dit que j’avais laissé tomber au bon moment. Si mon talent philosophique se tarit, ce n’est rien de plus qu’un manque de chance.

J’ai l’intention de rester ici 3 ou 4 semaines encore, puis d’aller à Dublin quelques jours pour voir Drury ; après quoi j’irai à Oxford pour une semaine environ, puis dans les environs de Londres chez Richards (que tu n’as pas rencontré), et si je parviens à en obtenir l’autorisation, je veux aller ensuite en Autriche (3-4 semaines), Après quoi je reviendrai ici, si Dieu le veut. — Te souviens-tu de Shah, l’Indien qui assistait à mes cours ? Il est à Leenane, un village situé à une quinzaine de kilomètres d’ici, et il m’a rendu visite hier. J’ai eu plaisir à le voir, bien que notre discussion n’ait pas été très bonne (je suis maintenant souvent fatigué et irritable, je suis désolé de devoir te le dire). Shah repart aux Indes, en août ou septembre. Il ferait, je crois, mieux de rester en Europe, encore que sortir un peu de cette civilisation puisse être une bonne chose pour lui. Mais comment le saurais-je ? — Shah m’a dit qu’il se peut que Kreisel aille à Princeton, l’an prochain.

Merci encore et tous mes meilleurs souhaits pour toi et Lee ! et Raymond.

Ludwig

— Shah : Voir aussi la lettre 475. Wittgenstein eut de nombreuses conversations avec Shah. Dans l’une d’elles, il le mit en garde contre le renoncement aux croyances des Jains (auxquels il appartenait) sur l’après-vie : « Shah, vous croyez que vous êtes la seule personne intelligente, là-bas ! Croyez-vous que tous ceux qui disent ces choses-là ne les pensent pas du tout ? Les avez-vous, vous, pensées ? Si vous ne l’avez pas fait, vous ne devriez pas parler d’elles à la légère » (lettre du professeur Shah à B. McGuinness).

489. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Ross’s Hotel, Parkgate Street, Dublin

06.11.1948

Cher Norman,

Merci pour ta lettre du 8 octobre. Je suis revenu ici il y a environ 3 semaines après un séjour d’une quinzaine de jours à Cambridge où j’ai dicté quelques manuscrits. À mon retour, j’ai découvert, à ma plus grande surprise, que je pouvais de nouveau travailler ; et comme j’ai hâte de battre le fer pendant que mon cerveau est chaud, j’ai décidé de ne pas aller à Rosro cet hiver, mais de rester ici où je dispose d’une chambre chaude et silencieuse.

Je vois souvent Drury et Richards, deux de mes amis que tu n’as jamais rencontrés. Je sais que la source sera très vite tarie à nouveau, mais, pour l’instant, mon esprit se sent en vie. — À Cambridge j’ai souvent vu Miss Anscombe, et j’ai pris le thé avec Rollins qui ne m’a pas paru s’être dégradé. Ce qui n’est pas rien. J’ai aussi vu Moore une fois. J’ai apprécié sa compagnie. Je lui ai dit que tu m’avais écrit que tu n’avais pas de nouvelles de lui, et il m’a répondu qu’il t’écrirait bientôt. Quand je l’ai vu, il allait bien, mais il m’a dit qu’il avait été mal, tout le début de l’été.

J’aimerais que tu possèdes une dactylographie de tous mes matériaux, mais je ne vois pas comment je pourrais t’en donner une en ce moment. Il n’en existe que 3 copies. J’en ai gardé une (dont j’ai besoin). Miss Anscombe en possède une autre, Moore ½ ou ¾ de la troisième dont le reste se trouve quelque part à Cambridge, dans mes affaires. Ici, il n’y a personne qui pourrait faire une copie supplémentaire, et cela coûterait donc très cher. Certes, Miss Anscombe pourrait t’envoyer la sienne, mais honnêtement, je préférerais, tant qu’il n’existe que trois copies, que la sienne reste en sécurité en Angleterre. J’espère que tu ne penseras pas que je suis une peau de vache. C’est vraiment gentil à toi de vouloir une copie de mes papiers ! Je t’en donnerai une dès que je serai en mesure d’en avoir une de plus.

C’est très aimable à Lee d’avoir pensé à m’envoyer du café instantané. Je lui en suis très reconnaissant, mais IL NE FAUT PAS QU’ELLE ENVOIE QUOI QUE CE SOIT D’AUTRE ! Je suis en bonne santé et dans une disposition d’esprit bien meilleure que je ne le devrais, étant donné ce que je suis.

Dans l’espoir de te voir à nouveau dans pas trop longtemps !

Ludwig

P. S. J’ai également vu von Wright à Cambridge, et nous avons eu quelques discussions. J’ai bien aimé sa compagnie. Transmets mes meilleurs souhaits à Lee et Ray !

— Dicté quelques manuscrits : Voir la lettre 411.

— Une dactylographie de mes papiers : Il ne s’agit pas de ceux qui venaient d’être dictés, mais de la version finale de la première partie des Recherches philosophiques (Cf. MS 227 a, b — et une troisième copie perdue). En 1948, Wittgenstein considérait donc que cette première partie était achevée.

490. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Ross’s Hotel, Parkgate Street, Dublin

28.01.1949

Cher Norman,

Je suis vraiment confus de t’écrire pour te poser la question que je viens te poser. Un peu avant Noël, j’ai commandé un petit livre bon marché par l’intermédiaire d’un libraire de Dublin. Il a pour titre The Journals of George Fox [Les Journaux de George Fox] et a été publié par Dents, dans la collection « Everyman’s Library ». Il n’est pas épuisé, et Dents de Londres devait te l’expédier directement (avec une carte de Noël de moi). Je pensais qu’il se pourrait que tu ne l’aies pas et qu’il soit susceptible de t’intéresser. — Vers la fin décembre, j’ai repris contact avec la librairie qui m’a répondu que Dent ne pouvait pas envoyer le livre en Amérique, mais qu’une firme, Dutton de New York, y distribuait « Everyman’s Library ». Les libraires m’ont dit avoir déjà pris contact avec Dutton. Mais, par chance, j’ai jeté un coup d’œil sur leur livre de commandes, et j’ai vu qu’ils avaient simplement noté comme adresse « Dr Malcolm, Ithaca, N.Y. ». — Je leur ai donné de nouveau ton adresse complète, et ils ont promis d’écrire immédiatement à Dutton. — As-tu reçu le livre ? Je suis sûr que la carte que j’avais donnée aux gens de Dublin s’est perdue. Même si tu reçois le livre, tu ne peux donc pas savoir qui te l’a envoyé.

Pendant ces 3 derniers mois environ, mon travail a bien avancé, mais il y a 3 semaines je suis tombé malade — une sorte d’infection intestinale dont je ne suis pas encore remis. Si les choses ne rentrent pas dans l’ordre d’ici à une semaine, je consulterai un spécialiste. Évidemment, cela n’a pas du tout été bénéfique pour mon travail. J’ai dû l’interrompre pendant une semaine, et depuis il traîne en longueur, tout comme je traîne des pieds ces jours-ci, lorsque je me promène.

J’espère que tu vas bien, ou modérément bien. Te voir sans tarder serait une bonne chose.

Transmets mes bons souhaits à Lee et à Raymond.

Ludwig

491. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Ross’s Hotel, Parkgate Street, Dublin

18.02.1949

Cher Norman,

Merci pour ta lettre. Je suis heureux que tu aies reçu le livre. D’une certaine façon, j’étais sûr qu’ils ne te l’avaient pas envoyé. — Mais qu’il est étrange d’écrire : « Il est vraiment très gentil à toi de penser à nous » ! Tu pourrais même n’avoir pas du tout pensé, au moment où tu as écrit cela. — S’agissant de Moore : je ne le comprends pas vraiment, et ce que je vais dire peut donc être complètement faux. Voici ce que je penche à dire : en un sens, il est à l’évidence extraordinairement puéril, et la remarque que tu cites (sur la vanité) est certainement un exemple de cette puérilité. Il y a aussi chez lui une certaine innocence ; il est, p. ex., sans vanité aucune. Mais porter à son « crédit » sa puérilité — cela, je ne peux pas le comprendre, sauf dans le cas d’un enfant. Car ce dont tu parles n’est pas une innocence conquise au terme d’un combat, mais une innocence issue d’une absence naturelle de tentation. — Je crois que tu veux dire que tu aimes la puérilité de Moore, ou même que tu en es amoureux. Et je peux le comprendre. — Notre divergence n’est pas tant, je crois, de l’ordre de la pensée que du sentiment. J’aime Moore et je le respecte beaucoup, mais c’est tout. Il ne me réchauffe pas le cœur (ou très peu), parce que ce qui me le réchauffe le plus est la bonté humaine, et que Moore — de même que les enfants — n’est pas bon. Il est gentil, il peut être charmant et agréable avec ceux qu’il aime, et il est très profond. — C’est ainsi qu’il me paraît être. Si je me trompe, eh bien, je me trompe ! — Mon travail continue d’aller passablement bien, mais pas aussi bien qu’il y a, disons, 6 semaines. Cela tient en partie à que j’ai été quelque peu malade, mais aussi à ce que bien des choses me préoccupent. — L’argent n’en fait pas partie. Certes, j’en dépense plutôt beaucoup, mais j’en aurai assez, je crois, pour tenir 2 ans encore. Pendant ce temps, je m’acquitterai, si Dieu le veut, d’un certain travail. Après tout, c’est pour cela que j’ai renoncé au professorat. Je ne dois pas me soucier d’argent en ce moment, car si je le faisais je ne pourrais pas travailler. (Je ne sais pas encore ce qui arrivera après. Peut-être ne vivrai-je même pas jusque-là.) — L’un de mes soucis actuels est la maladie de l’une de mes sœurs de Vienne. Elle vient d’être opérée d’un cancer ; l’opération a réussi, mais il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre. Je projette donc d’aller à Vienne à un moment ou à un autre, au printemps prochain. Cela n’est pas sans rapport avec toi, car si j’y vais et que je revienne ensuite en Angleterre, j’ai l’intention de dicter les matériaux dont je te parle depuis l’automne dernier et, si je le fais, je t’en enverrai une copie. Peut-être agiront-ils sur ton propre champ à la manière d’un engrais.

Transmets tous mes vœux à Lee et Raymond. (J’espère qu’il conservera ses bonnes dispositions. Mais je sais que c’est beaucoup demander.) À bientôt !

Ludwig

492. WITTGENSTEIN À LEE ET NORMAN MALCOLM

Ross’s Hotel, Parkgate Street, Dublin

19.03.1949

Chère Lee et cher Norman,

Merci de tout cœur pour votre gentille invitation. Je l’ai reçue il y a presque une semaine, mais je ne parvenais pas à vous répondre tant mes pensées étaient en ébullition. Et aujourd’hui encore, il se peut que le mieux que je puisse produire soit un fatras de phrases incohérentes. Je vous dirai d’abord que a) je vous suis profondément reconnaissant pour votre bonté et que b) je suis fortement tenté d’accepter votre invitation. Mais il y a des difficultés considérables. — Ma sœur aînée est, pour autant que je sache, encore en vie, mais il se peut que mes deux sœurs plus jeunes veuillent que je me rende à Vienne sous peu. Si c’est le cas, j’irai vraisemblablement d’ici trois semaines et y resterai trois ou quatre semaines. — Je suis passé dans une agence de voyages prendre des informations sur les voyages en Amérique et j’ai appris que l’aller-retour coûtait entre 80 et 120 livres. On m’a par ailleurs fait savoir que vous devriez intégralement subvenir à mes besoins, car je ne serais pas autorisé à emporter plus de 5 £. J’ai également appris que vous devriez déclarer par écrit que vous avez la possibilité et le désir de vous acquitter à ma place des dépenses relatives à mon séjour aux États-Unis. Si cette réglementation n’existait pas, je pourrais théoriquement dépenser mon argent en Amérique mais, en fait, je n’en aurais pas les moyens. Je ne peux m’offrir le voyage que si je m’installe chez vous 2 ou 3 mois, et que je vous parasite. — De mon point de vue, la perspective de m’installer chez vous pendant tout ce temps est très agréable, mais il y a un hic : je suis un homme qui prend de l’âge et qui vieillit très rapidement. J’entends physiquement, et non, pour autant que je puisse voir, mentalement. Ce qui veut dire que vous ne pourrez pas m’emmener avec vous en randonnée. Je vais suffisamment bien pour faire de petites balades, mais je ne puis guère marcher plus que je ne le faisais à Cambridge. — Pour cette même raison, je ne vous serais guère utile au jardin. — S’il n’y avait pas toutes ces difficultés, j’arriverais en courant, car j’aime votre compagnie, discuter avec l’un et casser les pieds à l’autre. — Il y a une chose que j’ai omis de mentionner. Si je prenais tout de suite un billet de 3e classe, je ne pourrais voyager qu’à la mi-juillet. Si j’en réservais un de 2e classe, qui est bien plus cher, je pourrais voyager vers la mi- ou fin mai. Dieu sait où vous serez en juillet, mais même si j’arrivais plus tôt, il faudrait que je reste en votre compagnie jusqu’en septembre, et pendant les vacances je serais un poids mort pour vous. — Voici la situation, telle que je la vois dans la confusion d’esprit où je me trouve. —

J’imagine que vous ne vous êtes pas rendu compte de tous ces problèmes lorsque vous m’avez invité. Je vous prie de prendre très au sérieux et pour argent comptant tout ce que je vous dis là.

Merci encore pour votre grande bonté.

Ludwig

493. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Ross’s Hotel, Parkgate Street, Dublin

01.04.1949

Cher Norman,

Merci beaucoup pour ta lettre du 24 mars. J’ai fait une réservation pour New York sur le Queen Mary, le 21 juillet, et si ma santé et les autres circonstances le permettent, je viendrai vous casser f… les pieds, à toi et à Lee, pendant 2 ou 3 mois. Espérons que tout se passe bien. — Ta lettre ne peut pas tenir lieu de déclaration officielle ; c’est une affaire bien plus formelle que tu ne l’imagines. Je t’envoie un extrait de la réglementation et un formulaire de déclaration. Je sais que cette bande rouge est infernale, mais nous ne pouvons rien y changer ; lis donc de près et de bout en bout ces fichus papiers, s’il te plaît, et conforme-toi à toutes leurs exigences. Il y a quelque chose d’autre que je souhaite te dire : dans cette vie, nul ne sait ce qui va advenir ; et à supposer que pour quelque raison que ce soit, tu changes finalement d’avis sur l’opportunité de ma visite, n’hésite pas, je t’en prie, à me le faire savoir. On m’a dit qu’en ce cas l’intégralité de mon billet me serait remboursée (sauf 10 shillings, ce qui n’est rien). — Je n’ai pas du tout travaillé les 2 ou 3 dernières semaines. J’ai l’esprit fatigué et engourdi, en partie, je crois, parce que je suis épuisé et en partie parce que en ce moment bien des choses me préoccupent. Je pense que je serais encore capable de discuter de philosophie s’il y avait ici quelqu’un pour le faire, mais, étant seul, je ne parviens à me concentrer sur aucun problème philosophique. Je suppose que cela changera un jour ou un autre. Le plus tôt sera le mieux. — Retourne-moi donc cette déclaration et prépare-toi au choc de me voir. Je suis impatient de vous revoir, toi, Lee et Ray. Transmets mes amitiés à Lee.

Ludwig

495. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Ross’s Hotel, Parkgate Street, Dublin

04.06.1949

Cher Norman,

Merci pour ta lettre du 30 mai. Quand je suis revenu ici, il y a 3 semaines, je suis allé consulter mon médecin. Il m’a fait un examen sanguin qui a révélé une anémie sévère d’un type assez peu commun. On suspectait aussi une tumeur à l’estomac, mais les rayons X ont établi qu’il n’y en avait pas. Je prends des extraits de fer et d’huile de foie [de morue] en quantité, et je me rétablis lentement. Je pense être en état de prendre le Queen Mary le 21 juillet. Reste la question de savoir jusqu’à quel point mon anémie affecte ma capacité à avoir des discussions. Actuellement, je suis tout à fait incapable de faire de la philosophie et je n’aurais même pas, je pense, suffisamment de forces pour une discussion modérément décente. J’ai la certitude d’en être incapable en ce moment. Mais il est évidemment possible que, fin juillet, je sois suffisamment remis pour que mon cerveau fonctionne à nouveau. J’ai l’intention de me rendre à Cambridge dans deux semaines et de dicter, si j’en ai la force, quelques matériaux. Cela montrera où j’en suis, et je t’en communiquerai le résultat. Je ferai alors un nouvel examen sanguin qui montrera aussi quelque chose, en particulier la vitesse à laquelle je récupère. Je sais que tu m’accorderais l’hospitalité même si j’étais entièrement éteint et stupide, mais je ne voudrais pas être un poids mort chez vous ! Je veux au moins me sentir capable de donner un petit quelque chose, en retour d’une si grande bonté. — En tout cas, j’espère être plus vivant autour du 21 juillet que je ne le suis actuellement (D. v.). — Ici, le consul d’Amérique a toujours été vraiment correct, mais c’est du consul de Londres que je dois obtenir le visa, car je ne réside pas en Irlande depuis suffisamment de temps. — Je sais que Miss Anscombe et Smythies ne t’ont pas oublié, mais je comprends qu’il leur est difficile d’écrire. Transmets mes amitiés à Lee et Ray.

Ludwig

P. S. Je prends ici un billet de New York à Ithaca, il n’est donc pas nécessaire que l’un de vous vienne me chercher. Toutefois, si cela ne vous pose pas de problème, je serai très heureux que toi ou Lee m’accueilliez à New York, car je suis étranger et, en outre, extrêmement maladroit ces jours-ci.

496. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Ross’s Hotel, Parkgate Street, Dublin

14.06.1949

Cher Norman,

Merci beaucoup pour ta très gentille lettre. Ma suggestion n’était certainement pas de payer ta bonté en discussions ! De toute façon, le mieux que j’aurais pu faire en ce cas aurait été de te payer en monnaie de singe. Je voulais dire ceci : je ne veux pas ennuyer mortellement les hôtes sympathiques qui m’accueillent. Mais n’en parlons plus, d’autant que j’ai de bonnes nouvelles : mon état s’est considérablement amélioré ces dernières semaines. Les extraits de fer et de foie [de morue] fonctionnent bien. — Je suis ravi que tu n’aies pas ébruité ma visite, et j’espère que Black fera de même. Sa proposition de nous véhiculer est très aimable, mais il y a cependant une chose que je dois te dire. Je n’ai pas vu Black depuis 16 ans environ, et à l’époque où je l’ai connu à Cambridge, il paraissait certes très agréable, mais je ne le considérais pas vraiment comme un penseur sérieux, et nous n’avons jamais été proches. Je dis cela parce que je ne veux pas qu’il s’imagine que je suis quelqu’un de sociable. J’accepterai avec plaisir son offre si tu estimes qu’une telle méprise ne risque pas de se produire. Je ne peux pas annuler mon billet de New York à Ithaca ; mais on m’a dit qu’il était intégralement remboursable si je ne m’en servais pas, et on ne sait jamais. Mieux vaut avoir un billet en poche que deux voitures dans un fossé. — Je ne sais pas combien de temps prend le trajet de New York à Ithaca, et il serait déraisonnable que toi et/ou Lee fassiez deux fois un voyage de 8 ou 9 heures pour venir me chercher. Si la voiture n’est pas en état de marche, ou si elle n’est pas disponible pour une autre raison, je n’aurai aucun mal à voyager seul jusqu’à Ithaca. Peut-être rencontrerai-je sur le bateau, comme dans les films, une jolie fille et celle-ci m’aidera-t-elle. Mais sérieusement si je suis seul, tout se passera bien. Lorsque je t’ai écrit l’autre jour, j’avais un peu la frousse, parce que je me demandais si ma santé s’améliorerait, mais maintenant, je sais que oui. — Une remarque encore. Tout ce dont on pourrait dire que je l’ai fait pour toi, je l’ai fait soit par devoir (comme faire cours), soit simplement parce que j’apprécie vraiment ta compagnie. Tires-en toi-même les conclusions ! — Hier, j’ai écouté en partie une émission radiophonique entre le Prof. Ayer et un jésuite sur le positivisme logique. J’ai tenu 40 minutes !

Transmets mon affection à Lee et à Ray.

Merci pour tout !

Ludwig Wittgenstein

497. WITTGENSTEIN À MALCOLM

P. S. Quoi que tu décides, ce sera bon pour moi.

498. WITTGENSTEIN À MALCOLM

499. WITTGENSTEIN À MALCOLM

— Wittgenstein trouva excellente Louise Mooney, le médecin qui s’était occupé de lui à Ithaca (cf. N. Malcolm, A Memoir, p. 124), et il l’apprécia aussi en tant que personne. Elle avait pourtant imputé ses douleurs aux membres à une « névrite », mais il ne lui en voulut pas (cf. la lettre 501).

— Oets K. Bouwsma (1998-1978) avait été le professeur américain de Malcolm. Wittgenstein le rencontra d’abord à Cornell et plus tard en Angleterre. Ils eurent de fréquentes conversations aujourd’hui publiées. Cf. O. K. Bouwsma, Wittgenstein, Conversations avec Wittgenstein 1949-1951.

501. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Dis à Doney que sa carte de Noël n’était pas suffisamment kitsch.

502. WITTGENSTEIN À MALCOLM

503. WITTGENSTEIN À MALCOLM

J’espère que nous pourrons de nouveau avoir quelques discussions, toi, moi et Doney.

504. WITTGENSTEIN À MALCOLM

De Trinity College, Cambridge

17.04.1950

Cher Norman,

Merci beaucoup pour ta lettre du 11 avril. C’est vraiment très gentil à toi de t’être donné la peine de contacter l’un des directeurs de la fondation Rockefeller pour moi. Je vais essayer de te dire aussi clairement que possible ce que j’en pense.

L’idée de pouvoir vivre là où il me plaît, de n’être pas un fardeau ou un casse-pieds pour les autres, de pouvoir faire de la philosophie quand j’en ai envie m’est, bien sûr, agréable, comme elle le serait à quiconque souhaite philosopher. Mais je ne peux accepter d’argent de la fondation Rockefeller que si le directeur sait toute la vérité sur moi. Cette vérité, la voici.

a) J’ai été dans l’incapacité de faire un travail philosophique soutenu depuis début mars 1949. b) Même avant cette date, je ne pouvais bien travailler que 6 ou 7 mois par an. c) Du fait que je vieillis, mes pensées perdent considérablement de leur force, elles se cristallisent bien plus rarement, je me fatigue beaucoup plus, et plus vite. d) Mon état de santé est en quelque sorte instable, car je souffre d’une légère anémie qui me prédispose aux infections. Ce qui diminue aussi mes chances de faire du bon travail. e) Bien qu’il ne me soit pas possible de prédire quoi que ce soit de défini, il me semble que mon esprit ne fonctionnera plus jamais avec autant de vigueur qu’il l’a fait, disons, il y a 14 mois. f) Je ne peux pas m’engager à publier quoi que ce soit de mon vivant.

Je pense que tant que je vivrai et aussi souvent que l’état de mon esprit me le permettra, je penserai à des problèmes philosophiques et essaierai d’écrire sur eux. Je crois aussi qu’une fois publiée, une grande partie de ce que j’ai écrit dans les 15 ou 20 dernières années est susceptible d’intéresser des gens. Mais il est néanmoins possible que je ne produise désormais que des platitudes sans aucun éclat ni intérêt. Il y a de nombreux exemples de personnes qui ont fait de l’excellent travail dans leur jeunesse et du travail très terne dans leur vieillesse.

C’est là, je pense, tout ce que je puis dire à ce sujet. Je crois que tu devrais montrer cette lettre au directeur que tu as contacté pour moi. Évidemment, il est impossible d’accepter une allocation sous de faux prétextes, et il se peut qu’inintentionnellement tu aies présenté mon cas sous un jour trop rose.

En ce moment, je suis en assez bonne santé. Je travaille un peu, mais je bute sur des choses simples, et presque tout ce que j’écris est passablement terne. — Il se peut que j’aille bientôt à Oxford et que j’habite chez Miss Anscombe. Je me plais vraiment chez les von Wright, mais leurs deux enfants sont bruyants, et j’ai besoin de calme. Je souhaiterais n’être pas si sensible ! — Je serai toujours joignable à l’adresse de Trinity College et aussi, pour cette affaire, à celle de v. Wright.

Je pense que je ne dois pas essayer de t’écrire sur les « motifs » aujourd’hui, d’autant que je ne suis pas au clair sur cette question.

Dis mon amitié à Lee.

Ludwig

505. WITTGENSTEIN À MALCOLM

27 St. John Street, Oxford

30.07.1950

Cher Norman, chère Lee,

Je suis ravi d’apprendre que vous avez eu un petit garçon, principalement parce que j’imagine que c’est un garçon que vous souhaitiez. Si tout ce qui ne va pas est qu’il ressemble à Malcolm, je n’ose dire qu’il peut passer outre ! J’espère que tout va pour le mieux pour lui, vous et Ray !! — Les gens de Rockefeller ne m’ont pas écrit, et je ne vois pas pourquoi ils le feraient, puisque je ne leur ai jamais écrit. Je ne vois pas non plus pourquoi ils m’octroieaient une allocation — encore qu’il serait agréable qu’ils le fassent. — Je me sens à peu près bien, et je travaille, mais plutôt mal. Je me fatigue très vite. Ici aussi, le climat est très relaxant. (Mais je ne le rends pas responsable de ma fatigue.) — Comme je vous l’avais dit, mon intention était de partir en Norvège en août, mais je ne peux pas y aller. Peut-être irai-je à l’automne. L’homme avec qui je devais partir doit travailler un examen qu’il a raté en juillet. Peut-être verrai-je Bouwsma à son retour, en août. Je n’ai presque aucune discussion philosophique. Je pourrais voir des étudiants si je le souhaitais, mais je ne le veux pas. Ma vieille tête contient toutes sortes de pensées qui manquent de clarté. Peut-être y resteront-elles pour toujours dans leur état insatisfaisant.

Si je redevenais un peu plus clair, ce qui est peu probable, il serait bon d’avoir quelques discussions de plus avec vous. — Transmettez mes meilleurs souhaits à Doney, s’il est encore joignable.

Donnez-moi de vos nouvelles sans trop tarder.

Comme toujours, affectueusement

Ludwig

P. S. J’avais complètement oublié de vous remercier pour la veste, mais elle est fichtrement belle !

— L’homme avec qui je pensais partir : Ben Richards, qui était alors étudiant en médecine. Voir aussi la lettre 456.

— Wittgenstein a écrit à Rhees, le 13 août 1950, une lettre analogue à celle-ci.

506. WITTGENSTEIN À MALCOLM

27 St. John Street, Oxford

01.12.1950

Cher Norman,

Merci pour ta lettre du 3 novembre. Je l’ai trouvée à mon retour de Norvège il y a 10 jours environ. J’y suis parti 5 semaines avant lesquelles j’avais été malade pendant environ un mois. L’ami qui m’y a accompagné a lui-même souffert de bronchite, à deux reprises. Les soucis s’enchaînant, j’ai de jour en jour repoussé le moment d’écrire à mes amis. Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas apprécié notre voyage, car nous l’avons vraiment apprécié, et nous avons eu un temps magnifique. J’avais l’intention de travailler un peu, mais je n’en ai rien fait. Il se peut que je revienne en Norvège sous peu pour essayer de travailler ; c’est le seul lieu que je connaisse où je peux être vraiment au calme. Il est certes possible que je n’aie plus la capacité de faire des recherches décentes, mais il vaut certainement mieux que je sache si j’en suis ou non capable. Ne divulgue pas ce projet pour l’instant. Je n’ai pris aucune décision, et bien que j’en aie parlé à certains, il y en a d’autres dont je ne souhaite pas qu’ils soient au courant.

J’ai transmis tes amitiés à Miss Anscombe, Smythies et Bouwsma. Voir Bouwsma est toujours très agréable. Lui et sa femme sont des gens très aimables et très naturels. Je suis ravi que Bouwsma voie Smythies régulièrement ; j’imagine qu’il ne voit pas beaucoup de monde en ce lieu où tout n’est qu’apparence. Il a aussi souvent discuté avec Miss Anscombe. — Tu as raison, un mathématicien nommé Turing a assisté à mes cours en 1939 (ils étaient passablement maigres !) et il est probablement l’homme qui a écrit l’article que tu mentionnes. Je ne l’ai pas lu, mais j’imagine qu’il n’est pas marrant. Von Wright est en Finlande et reviendra en janvier à Cambridge. Je ne sais pas si je pourrai le voir. L’autre jour, j’ai consulté mon médecin et je suis allé voir Moore. Il semble aller bien, mais dit qu’il doit vraiment se ménager, en raison de son cœur.

Transmets mes amitiés à Lee et mon bon souvenir à Doney et au Dr Mooney. J’aimerais beaucoup les revoir, mais cela est improbable.

Ma santé n’est pas trop mauvaise, mais je suis très terne et très stupide (comme le montre cette lettre).

Ludwig

507. WITTGENSTEIN À LEE ET NORMAN MALCOLM

27 St. John Street, Oxford

02.01.1951

Cher Norman, chère Lee,

Grand merci pour votre magnifique cadeau de Noël. Je porte en ce moment votre pull-over, et il me donne un air très distingué. — Je ne sais pas si je vous ai écrit que, quand j’étais en Norvège en octobre, je pensais y retourner pour travailler un peu. J’ai demandé à une amie qui y possède une ferme si je pouvais m’installer chez elle pour l’hiver. Elle m’a répondu que oui. Ce qui aurait été un lieu peu coûteux et très calme. J’ai réservé un aller sur le Newcastle-Bergen du 30 décembre. Mais peu avant Noël j’ai appris que mon amie ne pourrait pas m’héberger et, au même moment, je suis tombé malade. Je n’ai donc pas pu partir. Je vais bien mieux maintenant et j’attends des nouvelles d’autres personnes que j’ai contactées en Norvège pour savoir si elles connaissaient un lieu qui me conviendrait. Je n’ai eu, pour l’instant, aucune réponse, et je ne suis guère optimiste. J’ai passé Noël à Cambridge chez mon médecin. J’étais allé le voir pour qu’il m’examine avant de partir en Norvège, mais je me suis senti mal, et j’ai dû rester chez lui. Lorsque je suis revenu ici hier, j’ai trouvé votre adorable cadeau et votre carte de Noël. À Cambridge, j’ai lu un livre qui m’a intéressé et qui est, à mon sens, plutôt bien écrit. Il a pour titre Rommel et est signé par un brigadier anglais, Young. C’est une sorte de biographie du général allemand racontant l’histoire de ses exploits. Estimant que ce pourrait être un cadeau de Noël possible, bien que très tardif, je vous l’envoie. Il se peut que vous ne l’aimiez pas du tout.

Tous mes vœux les meilleurs. Et merci encore.

Ludwig

508. WITTGENSTEIN À MALCOLM

Je sais par Bouwsma et Gilpatrick que tu as donné une bonne conférence à Toronto.