NOTES
Premiers textes
[Récit]
1. Nous avons décidé de ne pas publier les vers latins écrits par Rimbaud (la plupart du temps, sur un canevas) et imprimés dans les bulletins de l'académie de Douai. En revanche, nous avons retenu ce « récit », copié par Rimbaud sur ce que l'on a coutume d'appeler le « Cahier des dix ans ». Il a été donné par Suzanne Briet dans son livre Rimbaud notre prochain, Nouvelles Éditions latines, 1956, p. 41-45 (Paterne Berrichon l'avait publié pour la première fois sous le titre injustifié de « Narration » dans son livre La Vie de Jean-Arthur Rimbaud, Mercure de France, 1897). Le cahier lui-même, de format 14,5 x 20 cm, comporte huit feuillets. Il contient des textes en latin, des textes en français, de faux devoirs d'écolier, des problèmes de calcul et quelques dessins. Certains textes sont signés. La partie « Prologue » n'est pas de Rimbaud et correspond au sujet du devoir (voir « Le Cahier des dix ans », éd. B. Claisse, dans Rimbaud, Œuvres complètes, t. II, Honoré Champion, 2007, p. 11-174). Le récit occupe les pages 10 et 11 du cahier.
2. L'an 1503 : l'action se situe donc sous le règne de Louis XII.
3. Peau de même couleur : cette description ne correspond en rien à l'aspect du capitaine Frédéric Rimbaud, blond aux yeux bleus (voir Paterne Berrichon, Jean-Arthur Rimbaud, le poète, Mercure de France, 1912). Mais en 1864, époque où fut probablement rédigée cette prose, il était âgé lui aussi de cinquante ans. Il vivait d'ailleurs séparé de sa femme depuis 1860. Il mourut à Dijon en 1878.
Les Étrennes des orphelins
1. Texte publié dans La Revue pour tous (2 janvier 1870, p. 489-491). Pas de manuscrit connu.
« Les Étrennes des orphelins » est le premier poème de Rimbaud que nous connaissions. Courant décembre 1869, Rimbaud avait dû en envoyer une première version, puisque le numéro de La Revue pour tous du 26 décembre indique dans la rubrique « Correspondance » : « M. Rim… à Charleville. – La pièce de vers que vous nous adressez n'est pas sans mérite et nous nous déciderions sans doute à l'imprimer si, par d'habiles coupures, elle était réduite d'un tiers. » Rimbaud se résolut probablement à suivre ce conseil, ce qu'indiquent la ligne de points de suspension terminant la quatrième partie et peut-être la ligne de points de suspension finale. De multiples influences sont repérables : « Enfants trouvées » de François Coppée (dans son recueil Les Poèmes modernes, 1869), mais surtout « Les Pauvres Gens » de Victor Hugo et « L'Ange et l'Enfant » de Jean Reboul. Rimbaud, en effet, avait composé un thème en vers latin à partir du poème de Reboul et son devoir avait été publié dans le Bulletin de l'académie de Douai (1er juin).
2. L'armoire était sans clefs !… : cette précision surprend, mais on comprend vite que le meuble est ainsi fermé pour que les enfants ne puissent pas toucher aux « surprises ».
3. l'ange des berceaux : souvenir du poème de Reboul : « Un ange au radieux visage/ Penché sur le bord d'un berceau […]. »
4. De la nacre et du jais : Rimbaud décrit ici presque dans les termes d'un poète de l'art pour l'art la verroterie funéraire.
Charles d'Orléans à Louis XI
1. B.N., n.a.fr. 26499
Georges Izambard raconte qu'à l'occasion du devoir que nous présentons ici et dont il avait proposé le sujet, « Lettre de Charles d'Orléans à Louis XI pour solliciter la grâce de Villon menacé par la potence », il prêta à Rimbaud non seulement les œuvres de Villon (constamment démarquées dans ce texte et dont Rimbaud s'inspirera bientôt pour composer son « Bal des pendus »), mais encore Notre-Dame de Paris de Victor Hugo – ce qui fâcha fort Mme Rimbaud – et la belle pièce poétique de Théodore de Banville, Gringoire.
Lettre à Théodore de Banville du 24 mai 1870
1. Bibliothèque Jacques Doucet. Cette lettre a été publiée pour la première fois par Marcel Coulon dans Les Nouvelles littéraires, 10 et 17 octobre 1925.
Les textes copiés ici par Rimbaud pour la première fois offrent des différences notables avec la version qu'il en donnera dans le « Recueil Demeny », « Par les beaux soirs d'été… » (plus tard intitulé « Sensation »), « Ophélie » et « Credo in unam ».
Théodore de Banville (1823-1891) était un des plus illustres représentants de l'école poétique des Parnassiens, caractérisée par la rigueur de la forme, l'impersonnalité des sujets choisis, le recours fréquent, voire abusif, à la mythologie. Il avait publié plusieurs recueils remarquables par la versification fort travaillée et parfois la fantaisie : Les Cariatides (1842), Les Stalactites (1846), les Odes funambulesques (1857), etc. Son avis comptait beaucoup dans le choix des textes retenus pour publication dans Le Parnasse contemporain, ouvrage anthologique publié par séries et où Rimbaud souhaitait figurer.
2. j'ai presque dix-sept ans : Rimbaud ne comptait pas encore seize ans à l'époque.
3. un descendant de Rosard : Banville, en effet, avait publié en 1856 un recueil se réclamant de l'inspiration des poètes de la Pléiade et intitulé Les Odelettes.
4. un frère de nos maîtres de 1830 : Rimbaud désigne bien évidemment la deuxième vague du romantisme et les poètes groupés dans le cénacle hugolien. Ces poètes avaient parfois été inspirés par Ronsard, Du Bellay…, et ils en avaient publié des anthologies. Ce fut le cas de Sainte-Beuve, puis de Nerval.
5. Anch'io : « moi aussi », en italien. Citation incomplète de l'exclamation du Corrège devant un tableau de Raphaël : Anch'io son'pittore (« Moi aussi je suis peintre »), passée à l'état de proverbe.
6. la dernière série du Parnasse : le premier Parnasse contemporain avait été publié en 1866. Depuis 1869, il paraissait sous forme de séries mensuelles et l'éditeur Alphonse Lemerre avait l'intention de les regrouper pour en former un deuxième volume qui, retardé, ne vit le jour qu'en 1871. Le texte de Rimbaud ne fut pas retenu.
Ophélie
1. D'après Georges Izambard, « Ophélie » fut le premier poème que Rimbaud soumit à son attention. Il est inspiré par le drame Hamlet (IV, 7) de Shakespeare et reprend certaines expressions de poèmes de Banville (« La Voix lactée » et « À Henry Murger ») parus dans Les Cariatides.
2. Ce « beau cavalier pâle » est évidemment Hamlet, évoqué déjà sous cet aspect par Banville dans « À Henry Murger » (« Caprices en dixains à la manière de Marot »).
3. C'est en effet couronnée de fleurs qu'Ophélie décide de mourir en se noyant.
Credo in unam…
1. Ce titre (que Rimbaud ne conservera pas dans le Recueil Demeny) est évidemment un credo à l'égard de la nouvelle poésie, et notamment de la beauté représentée traditionnellement par Vénus. Izambard assure que « Credo in unam » fut écrit après la lecture du « Satyre » de Hugo (dans La Légende des siècles) et de « L'Exil des dieux », pièce placée en tête du recueil Les Exilés (1866) de Banville. Rimbaud avait également, à l'occasion d'une version latine, traduit en vers le début de l'invocation à Vénus qui ouvre le De natura rerum de Lucrèce. Il s'était d'ailleurs contenté de recopier, en y apportant quelques corrections de style, la traduction versifiée qu'en avait donnée Sully Prudhomme en 1869.
2. syrinx : ce mot, habituellement féminin, désigne une flûte de roseau.
3. Cybèle : déesse de la terre et des travaux champêtres, dans la mythologie latine. On la représentait traditionnellement sur son char, parcourant les cités. Voir Virgile, Enéide, VI, 785, et Lucrèce, De natura rerum, II, 624. Du Bellay a repris cette image : « Telle que dans son char la Bérécynthienne […] ».
4. Astarté : Astarté était la déesse du ciel chez les peuples sémitiques, et Jacques Gengoux eut raison, à propos de ce vers, de noter une confusion faite par Rimbaud avec la Vénus anadyomène, plus bas nommée « Aphroditè marine ». Cette confusion avait déjà été faite par Musset (« Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère ») dans son poème Rolla.
5. La cavale : référence au mythe d'Athéna (la déesse de l'intelligence chez les Grecs) sortant tout armée du front de Zeus.
6. Kallipyge (et non « Kallypige ») : « qui a de belles fesses », épithète à caractère homérique pour qualifier Aphrodite, et plus particulièrement une statue qui fut trouvée à Rome dans la Maison dorée de Néron.
7. Ariadnè : Ariane, fille de Minos, permit à Thésée de sortir du labyrinthe où il était entré pour tuer le Minotaure. L'ayant suivi dans sa fuite, elle fut abandonnée par le héros dans l'île de Naxos où elle se donna la mort (voir « Le Triomphe de Bacchos » dans Les Stalactites de Banville).
8. Lysios : Le Libérateur. Autre nom de Bacchus.
9. Europè : Europe avait été enlevée par Zeus métamorphosé en taureau. André Chénier, notamment, avait décrit cette scène dans l'une de ses Bucoliques.
10. Léda avait été séduite par Zeus métamorphosé en cygne.
11. comme d'une gloire : dans l'iconographie chrétienne, la gloire est un nuage lumineux qui entoure les représentations des figures saintes.
12. La Dryade : nymphe des forêts.
13. Séléné (Rimbaud écrit « Selené ») : La Lune (Séléné en grec) avait séduit le chasseur Endymion et s'était unie à lui dans un rayon. Le vers 154 renvoie aux vers 2 et 3 d'« Ophélie ».
14. Séléné (Rimbaud écrit « Selené ») : La Lune (Séléné en grec) avait séduit le chasseur Endymion et s'était unie à lui dans un rayon. Le vers 154 renvoie aux vers 2 et 3 d'« Ophélie ».
15. les sombres marbres : les statues des dieux abandonnées, mais qui, cette fois, semblent douées de vie.
RECUEIL DEMENY
[PREMIÈRE SÉRIE]
Les reparties de Nina
1. Sur le manuscrit Izambard, la pièce est intitulée « Ce qui retient Nina » et datée du 15 août 1870. Elle fut donc vraisemblablement jointe à la lettre que Rimbaud envoya le 25 août à son professeur. Nous indiquons en notes de bas de page les quatrains supplémentaires de cette version.
2. Au Noisetier : l'expression étant soulignée sur le manuscrit, elle indique sans doute le titre réel d'un andante. Le manuscrit Izambard donne à la place « Joli portier », qui se rapporte au mot « oiseau » et semble de moins bonne venue.
3. Le feu qui claire : le feu qui éclaire. « Clairer » semble un néologisme, peut-être un ardennisme.
4. Et mon bureau ? (Le ms. Izambard donne « Mais le bureau ? »). C'est la seule réplique de Nina dans le poème.
Vénus Anadyomène
1. La description n'est pas simplement réaliste. Elle détruit l'image convenue de la femme et, partant, de la Muse, inspiratrice de « la belle poésie ». Rimbaud, cependant, s'était donné un modèle ; il avait emprunté certains éléments de son « tableau » au poème d'Albert Glatigny : « Les Antres malsains » (appartenant au recueil Les Vignes folles, 1857). Décrivant les pensionnaires de ces « antres », Glatigny parlait d'une fille « aux énormes appas » et portant un tatouage au bras avec ces « mots au poinçon gravés : PIERRE ET LOLOTTE ».
Anadyomène : du grec anaduoméné, qui sort du bain. Surnom donné à Vénus née de l'écume.
2. Réminiscence d'un vers de Glatigny : « Qui baise ses cheveux fortement pommadés. »
3. des déficits : au sens de défauts.
4. Clara Venus : l'illustre Vénus. Ces mots latins rendent cette femme d'autant plus dérisoire et forment légende au tableau.
« Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize »
1. Malgré l'indication finale, ce sonnet daterait, selon G. Izambard, du dimanche 17 juillet 1870. Il était alors intitulé « Aux morts de Valmy ». Le prétexte en était un article publié dans Le Pays (journal bonapartiste) du 16 juillet et signé Paul de Cassagnac. Cassagnac défendait la guerre contre la Prusse en invoquant le courage des sans-culottes.
2. Messieurs de Cassagnac : Paul, l'auteur de l'article du Pays, et son père, Adolphe Granier de Cassagnac, défenseur de l'Empire autoritaire, également journaliste dans Le Pays.
Première soirée
1. Il existe un manuscrit de ce poème, alors intitulé « Comédie en trois baisers » et donné à Izambard. « Première soirée », sous le titre « Trois Baisers », avait été publié dans La Charge, hebdomadaire satirique de quatre pages paraissant à Paris, dans le numéro du 13 août 1870.
2. Malinement : Rimbaud écrit « malinement » et « maline » (voir le poème portant ce titre, p. 59), selon une prononciation répandue dans le nord de la France et en Belgique.
Bal des pendus
1. Izambard assure dans Rimbaud tel que je l'ai connu (Mercure de France, 1946) que ce poème aurait une origine scolaire (voir p. 298).
2. Saladin : sultan d'Égypte (1137-1193) célèbre par sa vaillance, adversaire de Frédéric Barberousse, Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste, lors de la troisième croisade. Les « paladins du diable » sont ici les infidèles pendus par les croisés.
3. répondant des forêts violettes : les loups, par leurs hurlements, répondent au bruit du vent dans les arbres de la forêt.
4. moustier : forme ancienne pour « monastère ».
Les Effarés
1. On connaît deux autres manuscrits de ce texte. L'un est dédié « à Monsieur Jean Aicard » et porte l'indication « Juin 1871 – Arthur Rimbaud, 5 bis quai de la Madeleine – Charleville, Ardennes. Un ex. des Rébellions, s'il plaît à l'auteur. A.R. » Le cachet de la poste porte la date du 20 juin 1871. L'envoi est adressé à A. Lemerre, 47, passage Choiseul. L'autre est une copie faite par Verlaine (noté ici ms. V) qui servit à établir le texte du poème publié dans Lutèce, 19 octobre 1883. Cette dernière version est améliorée quand on la compare avec le texte original. C'est pourquoi, exceptionnellement, nous indiquerons les variantes qu'elle présente.
« Les Effarés » fut publié une première fois en Angleterre, sous le titre « Petits Pauvres », dans The Gentleman's Magazine de janvier 1878. Cette publication semble due à Verlaine, ou à C. Barrère, qui participait à la revue (voir E.W.H. Meyerstein, Times Literary Supplement, 11 avril 1935). La publication des « Effarés » dans Lutèce, puis dans le volume Les Poètes maudits (1884) de Verlaine groupe les vers en sizains.
2. Grogne un vieil air (ms. V.).
3. Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche (ms. V.).
Le médianoche est un repas qui se fait, minuit sonné, après un jour maigre.
4. Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche (ms. V.).
Le médianoche est un repas qui se fait, minuit sonné, après un jour maigre.
5. Les pauvres Jésus pleins de givre (ms. V.).
6. Au treillage, grognant des choses (ms. V.).
7. Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières (ms. V.).
8. Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières (ms. V.).
9. Et que leur chemise tremblotte (ms. V.).
Roman
1. Dix-sept ans : à l'époque, Rimbaud avait moins de seize ans. Dans sa lettre à Banville écrite en mai, la même année, il prétendait avoir « presque dix-sept ans » déjà.
2. Robinsonne : Rimbaud a gardé la majuscule pour ce verbe formé à partir du nom propre du Robinson de Daniel Defoe et signifiant « vagabonder ».
3. La description du père pourrait être inspirée du poème de Verlaine « Monsieur Prudhomme », dans les Poèmes saturniens : « Son faux col engloutit son oreille […] ».
4. cavatines : airs courts d'opéra chantés à une seule voix.
Rages de Césars
1. Après la capitulation de Sedan (2 septembre 1870), Napoléon III avait été retenu prisonnier au château de Wilhelmshöhe. Rimbaud se venge à sa manière de « l'Homme pâle » (Napoléon III, miné par la maladie, se fardait et La Débâcle de Zola le montre ainsi) qui avait tenu plus de vingt ans la France sous son pouvoir.
2. Compère en lunettes : désigne Émile Ollivier, président du Conseil, qui, le 19 juillet 1870, avait annoncé la déclaration de guerre « d'un cœur léger ».
3. Saint-Cloud était la résidence impériale près de Paris.
Le Mal
1. écarlates ou verts : les uniformes des Français étaient rouges, et verts ceux des Prussiens. Le mot « Roi » ne vaut ici que pour le roi de Prusse.
2. On notera le zeugme de construction. Un même régime « de cent milliers d'hommes » est attribué à deux verbes de construction différente ici : « broie » et « fait ».
3. On notera le zeugme de construction. Un même régime « de cent milliers d'hommes » est attribué à deux verbes de construction différente ici : « broie » et « fait ».
Ophélie
1. D'après Georges Izambard, « Ophélie » fut le premier poème que Rimbaud soumit à son attention. Il est inspiré par le drame Hamlet (IV, 7) de Shakespeare et reprend certaines expressions de poèmes de Banville (« La Voix lactée » et « À Henry Murger ») parus dans Les Cariatides.
2. Ce « beau cavalier pâle » est évidemment Hamlet, évoqué déjà sous cet aspect par Banville dans « À Henry Murger » (« Caprices en dixains à la manière de Marot »).
3. C'est en effet couronnée de fleurs qu'Ophélie décide de mourir en se noyant.
Le Châtiment de Tartufe
1. rabats : morceaux d'étoffe, de batiste ou de dentelle que portaient au cou les gens de robe et d'église.
2. Ce dernier vers fait écho à la réplique que la servante Dorine adresse au Tartuffe de Molière : « Et je vous verrais nu du haut jusques en bas/ Que toute votre peau ne me tenterait pas. »
À la Musique
1. Il existe aussi un manuscrit donné à Izambard. Voir catalogue de la vente de la bibliothèque Jacques Guérin, Étude Tajan, 17 novembre 1998.
Cette poésie correspond assurément à une « chose vue ». Rimbaud, cependant, s'est inspiré également d'un poème d'Albert Glatigny, « Promenades d'hiver » (dans Les Flèches d'or, 1864), où celui-ci décrivait des bourgeois autour d'un kiosque à musique. L'épigraphe du manuscrit Izambard précise : « Place de la gare, tous les jeudis soirs, à Charleville ». Le programme du concert du 2 juin 1870 comportait une Polka-Mazurka des fifres qui est sans doute devenue sous la plume de Rimbaud la « Valse des fifres » du sixième vers.
2. schakos : coiffure militaire remplacée depuis par le képi.
3. breloques à chiffres : cachets et bijoux de petite valeur que l'on attachait aux chaînes de montre. Elles portaient souvent le chiffre, c'est-à-dire les initiales gravées, de celui qui les possédait.
4. bureaux : employés de bureau.
5. Vers peu clairs. L'apposition « officieux cornacs » (c'est-à-dire conducteurs d'éléphants !), puis la périphrase suivante désignent peut-être les dames de compagnie de ces « grosses dames ». Albert Glatigny avait écrit : « Dont les vastes chapeaux ont des couleurs infâmes. »
6. Vers peu clairs. L'apposition « officieux cornacs » (c'est-à-dire conducteurs d'éléphants !), puis la périphrase suivante désignent peut-être les dames de compagnie de ces « grosses dames ». Albert Glatigny avait écrit : « Dont les vastes chapeaux ont des couleurs infâmes. »
7. les traités : les traités de 1866 qui préparaient, dans une certaine mesure, la réunification de l'Allemagne.
8. prisent en argent : prisent dans des tabatières d'argent. Mais le verbe « priser » signifie aussi « estimer le prix d'un objet ».
9. onnaing : sorte de pipe fabriquée à Onnaing, près de Valenciennes.
10. fumant des roses : d'après Delahaye, les roses désigneraient des cigarettes dont le paquet était de couleur rose et qui étaient moins fortes que les cigarettes des paquets bleus.
11. Glatigny avait écrit : « Moi, je suis doucement les filles aux yeux doux » (qualifiées plus loin, par lui, d'« alertes et discrètes »).
Le Forgeron
1. Il existe un autre manuscrit de ce texte, donné par Rimbaud à Izambard. Sur celui-ci, la date placée en épigraphe est « vers le 20 juin 1792 ». L'argument du « Forgeron » fut sans doute inspiré à Rimbaud par une gravure de l'Histoire de la Révolution française d'Adolphe Thiers, gravure montrant Louis XVI pris à partie par le boucher Legendre et coiffant le bonnet rouge des révolutionnaires. De ce boucher, Rimbaud a fait un forgeron, tâche plus riche de signification mythique (les Titans en lutte contre les dieux de l'Olympe). Verlaine, présentant « Le Forgeron » dans sa préface aux Poésies complètes de 1895, estimera ce poème « par trop démocsoc ».
2. palsembleu : ce mot s'écrit normalement avec un a. On l'utilise comme adverbe à valeur de juron. Substantif, il n'est pas attesté. Rimbaud songe à l'étymologie de ce terme, « par le sang bleu », et désigne ainsi les nobles. L'épithète qui suit, « bâtards », justifie cette interprétation.
3. petits billets : désigne par euphémisme les lettres de cachet par lesquelles, sous l'Ancien Régime, on envoyait en prison.
4. Suzanne Bernard note dans son édition (Rimbaud, Œuvres, Garnier, 1960, p. 371) que Camille Desmoulins, le 11 juillet 1789, avait invité le peuple à prendre des cocardes vertes « couleur de l'espérance ». Ceux qui n'avaient pas de cocardes mirent des feuilles vertes à leurs chapeaux.
5. droguailles : boniments pour capter l'attention des passants, comme en faisaient sur les foires les marchands de drogues et d'onguents.
6. Crapule : ce mot va être obstinément répété par Rimbaud. Un an plus tard, pendant la Commune, lui-même prendra la décision de « s'encrapuler » (voir p. 92).
7. leur : manque dans le Recueil Demeny. Il est restitué par le ms. Izambard.
Soleil et Chair
1. Rimbaud a donné à « Credo in unam » ce nouveau titre moins compromettant. La version qu'il propose ici est très écourtée. On ne peut savoir si c'est oubli ou volonté de sa part.
Pour le commentaire, voir p. 299.
[SECONDE SÉRIE]
Le Dormeur du Val
1. Ce sonnet, l'un des plus célèbres de Rimbaud, a paru pour la première fois dans l'Anthologie des poètes français du XIXe siècle, Lemerre, 1888, t. IV, p. 107.
Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir
1. Ce poème de Rimbaud le vagabond évoque un cabaret de Charleroi, La Maison verte, ainsi qualifié parce que tout y était peint en vert, même les meubles (voir Robert Goffin, Rimbattd vivant, Corrêa, 1937, p. 15-17).
2. épeure : du verbe « épeurer », vieux mot signifiant « effrayer ». Verlaine l'utilisera dans la deuxième des Ariettes oubliées écrite en 1872 : « cher amour qui t'épeures ». Rimbaud l'emploie également dans « Tête de faune » (p. 134).
La Maline
1. met sans s est une licence poétique admise dans la prosodie classique.
2. pour m'aiser : pour me mettre à l'aise (provincialisme).
L'éclatante victoire de Sarrebrück
1. Le combat de Sarrebrück avait eu lieu le 2 août 1870. Cette première rencontre avec l'ennemi s'était soldée par un succès de peu de poids. Très fier, cependant, l'empereur, qui en faisait grand cas, avait hautement vanté la bravoure du prince impérial son fils (alors âgé de quatorze ans !), lequel l'avait accompagné sur le champ de bataille.
2. Pitou : nom attribué au soldat naïf de l'époque, l'équivalent du « Bidasse » de nos jours.
3. Dumanet : ce nom de soldat apparaît dans un vaudeville des frères Cogniard, La Cocarde tricolore (1831). Type du troupier fanfaron.
4. chassepot : fusil de guerre à aiguille, en usage en France de 1866 à 1874.
5. Boquillon : personnage créé par Albert Humbert dans un journal satirique, La Lanterne de Boquillon, et véritable ancêtre des comiques troupiers.
Rêvé Pour l'hiver
1. D'après la date, c'est le premier des sept sonnets composés par Rimbaud durant sa fugue en Belgique.
Ma Bohème (Fantaisie)
1. devenait idéal : tombait en pièces, devenait une « idée » de paletot.
2. ton féal : ton serviteur (mot ancien, venant du latin fidelis). Ce terme appartient au langage médiéval. Il était utilisé dans la poésie courtoise, puis dans la poésie « troubadour » des premières heures du romantisme.
3. Rimbaud renouvelle ici de façon originale l'expression « dormir à la belle étoile ».
4. Le frou-frou des étoiles reprend, sur un mode familier, la croyance qu'avaient les Anciens dans l'harmonie des sphères. Le mot « étoiles » vaut ici également comme étoiles de ballet, danseuses étoiles.
5. un pied près de mon cœur : Rimbaud avait d'abord écrit « un pied tout près de ».
Un cœur sous une soutane
1. le champignon nasal du sup*** : dans « Accroupissements » (p. 101), le nez du frère Milotus est comparé à un « charnel polypier ».
2. Effluves est indifféremment du féminin ou du masculin à cette époque.
3. le Psalmiste : c'est-à-dire David, l'auteur des Psaumes.
4. O altitudo altitudinum ! : « Ô hauteur des hauteurs ! » Il y a peut-être ici une parodie de la parole de l'Ecclésiaste : « Vanitas vanitatum et omnia vanitas » (« Vanité des vanités ; tout est vanité »).
5. Et pourtant elle se meut ! : traduction de la célèbre parole de Galilée (« Eppur si muove ! », « Et pourtant elle tourne ! »), condamné à renier ses découvertes concernant la rotation de la Terre autour du Soleil.
6. fort de mon intérieur : jeu de mots sur l'expression « for intérieur ».
7. le Brid'oison : juge comique affligé d'un bégaiement et abusivement formaliste, dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais.
le Joseph : cette dénomination est peu claire. Elle désigne peut-être les frères de Saint-Joseph, également appelés créténites. Le mot suivant, « bêtiot », tendrait à le prouver.
8. ânonymes : faute d'orthographe, sans doute volontaire.
9. Santa Teresa : sainte Thérèse d'Ávila, célèbre pour ses extases. À dessein, Rimbaud a gardé le mot espagnol.
10. Stella maris : Rimbaud reprend ici les litanies de la Vierge.
11. la lance de l'amour : l'expression, apparemment mystique, est consciemment équivoque.
12. Inkermann : ce détail a l'allure de ces « choses vues » que Rimbaud sait particulièrement mettre en valeur. Lors de cette bataille de la guerre de Crimée (5 novembre 1854), les Russes avaient été vaincus par les Anglais et les Français. Le capitaine Rimbaud n'y avait pas participé.
13. Riflandouille : ce nom est aussi comique et impertinent que Labinette. Très vraisemblablement, il vient du Quart Livre de Rabelais (chap. XXXVII), où apparaît le capitaine Riflandouille.
14. Lamartine : Alphonse de Lamartine était mort en 1869. Il avait publié en 1836 un long poème narratif, Jocelyn, confession d'un pauvre curé de campagne se rappelant une passion de jeunesse qu'il avait sacrifiée au devoir religieux. Il est clair qu'Un cœur sous une soutane raconte dérisoirement la même histoire.
LE RÊVE DE BISMARCK
1. À Sarrebrück les Français remportèrent le 2 août une modeste victoire (voir p. 59), mais ils furent battus le 4 août à Wissembourg et le 6 août à Woerth. Le désastre de Sedan (2 septembre) marqua la fin du second Empire.
2. Phalsbourg, ville fortifiée de la Moselle, soutiendra un siège de quatre mois. Bitche, également en Moselle, important lieu de résistance, sera remise aux Prussiens en mars 1971.
3. povero : « pauvre », en italien. Il semblerait que ce mot, véritable interjection, ait comporté un aspect référentiel (pièce de théâtre ? chanson ?) dans la mentalité de l'époque. Mallarmé, dans ses lettres à son ami Cazalis en 1862, l'employait déjà couramment.
4. L'expression doit s'entendre par rapport à « jeune premier », acteur spécialisé dans les rôles de jeune amoureux.
5. On sous-entend ici le vers célèbre du Tartuffe de Molière (III, 2) : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ».
POÉSIES
(fin 1870-année 1871)
Les Corbeaux
1. Texte adopté : publication dans La Renaissance littéraire et artistique, 14 septembre 1872, revue dirigée par Émile Blémont que Rimbaud connaîtra à Paris durant le séjour qu'il y fera au cours de l'hiver 1871-1872. Dans une lettre de juin 1872 adressée à Ernest Delahaye (voir p. 185), Rimbaud témoignera de son mépris pour cette revue. Mais il avait dû communiquer son manuscrit à Blémont bien avant la période où le texte en parut. En effet, nous verrons que les poésies de 1872 révèlent une tout autre technique du vers. Il semblerait même que Rimbaud se soit alors servi de son ancien poème « Les Corbeaux » pour écrire « La Rivière de Cassis ». Par la versification comme par le sujet traité, le poème se rattache à ceux qui furent écrits en 1870-1871. Les morts d'« avant-hier » (donc de la récente guerre franco-prussienne) y sont évoqués.
Léon Dierx, dans la huitième strophe de son poème « Les Paroles du vaincu » (1871), avait écrit : « Qu'ils sont gras, les corbeaux, mon frère !/ Les corbeaux de notre pays !/ Ah ! la chair des héros trahis/ Alourdit leur vol funéraire !/ Quand ils regagnent vers le soir/ Leurs bois déserts, hantés des goules,/ Frère, aux clochers on peut les voir,/ Claquant du bec, par bandes soûles,/ Flotter comme un lourd drapeau noir. »
Les Assis
1. Texte adopté : copie établie par Verlaine et figurant dans son cahier, p. 1-2. Dans la présentation qu'il en fit dans Les Poètes maudits, Verlaine assure que Rimbaud exerçait ainsi sa verve contre un bibliothécaire de Charleville qui « maugréait » à chaque fois que le jeune homme lui demandait un nouveau livre et le forçait ainsi à se lever.
2. loupes : tumeurs bénignes qui viennent sous la peau.
3. boulus : néologisme, pleins de boules, cagneux.
4. sinciput : sommet de la tête.
5. percaliser : néologisme formé sur « percale ». Rendre comme de la percale, tissu de coton fin et serré.
6. en lisière : la lisière était une bande ou un cordon que l'on attachait aux vêtements d'un petit enfant pour le soutenir quand il commençait à marcher. On remarquera la liberté que prend Rimbaud avec les rimes indifféremment au singulier ou au pluriel : « lisière » rime avec « visières » et, dans le quatrain suivant, « virgule » rime avec « libellules ».
7. leur membre : le singulier confirme l'interprétation érotique des deux dernières strophes.
Les Douaniers
1. Texte adopté : copie établie par Verlaine dans son cahier, p. 16.
Ce sonnet a été inspiré à Rimbaud par la réalité locale. Avec Ernest Delahaye, il allait fréquemment jusqu'à la frontière pour se procurer du tabac belge.
2. Cré Nom : juron pour « sacré nom (de Dieu) ! ».
macache : mot arabe signifiant « il n'y a pas » et utilisé comme juron, dès 1830, dans l'argot de l'armée française d'Afrique.
3. les Soldats des Traités : les soldats allemands postés à la frontière et chargés de faire respecter les mesures territoriales fixées par les traités.
4. l'azur frontière : « frontière » est ici adjectif et signifie limitrophe. Sur les cartes, la frontière était coloriée en bleu.
£tab£grands coups d'hache : le mot « hache » comporte normalement un h aspiré qui empêche l'élision de la voyelle précédente.
5. les faunesses : les femmes faciles et impudiques.
6. Fausts et Diavolos : personnages d'opéras, le Faust de Gounod (1859) et le Fra Diavolo d'Auber et Scribe (1830).
7. les anciens : façon de parler familière pour désigner les habitués, et notamment les repris de justice. Les « jeunesses » du vers suivant s'opposent à ce mot.
8. sa sérénité : terme de majesté risible.
9. se tient aux appas : « s'en tient aux appas », c'est-à-dire, « s'en contente ». Mais on passe facilement du sens moral au sens physique, « toucher à », que précise le vers suivant.
LETTRES DITES « DU VOYANT »
Lettre à Georges Izambard
1. Fac-similé publié pour la première fois par G. Izambard dans la Revue européenne, octobre 1928.
Georges Izambard, jeune professeur de Rimbaud, s'était engagé pendant la guerre franco-prussienne. En février 1871, l'armistice ayant été signé, il attendait d'être affecté à un nouveau poste. En avril, après avoir décliné une proposition de préceptorat à Saint-Pétersbourg en Russie, il avait donné des cours au lycée de Douai en tant que vacataire.
2. le principe : Rimbaud obéit donc à une détermination diamétralement opposée à « la bonne ornière » suivie par Izambard.
3. en filles : en bouteilles de vin. Le diminutif « fillettes » est plus usité en ce sens.
4. Stat mater dolorosa… : « la mère se tient douloureuse, pendant que le fils est suspendu » (sur la croix). Rimbaud adapte malicieusement à son propre cas la célèbre prose d'église du Stabat mater : « Stabat mater dolorosa/ Juxta crucem lacrimosa/ Dum pendebat Filius. »
5. Je est un autre : la formule est belle et retint plus d'une fois les psychanalystes. André Guyaux a montré que plus d'un écrivain l'avait pressentie (Montaigne, Diderot, Nerval…) : voir « Trente répliques à “Je est un autre”, petite phrase », Revue des sciences humaines 1984, n° 1, p. 39-43.
6. aux inconscients, qui ergotent : sans doute une allusion à Descartes, qui précisément ergotait dans son Cogito, ergo sum : « Je pense, donc je suis ».
Le cœur supplicié
1. Ce texte sera repris sous le titre « Le Cœur du pitre » dans la lettre à P. Demeny du 10 juin (p. 112) et Rimbaud l'enverra à Verlaine, fin août 1871, sous le titre « Le Cœur volé ». Verlaine le recopiera dans son cahier à la huitième page. Enfin, le même poème sera cité pour deux strophes et avec ce premier vers « Mon pauvre cœur bave à la poupe » dans « Pauvre Lelian », partie des Poètes maudits que Verlaine consacrera à lui-même (première publication dans La Vogue, 7 juin 1886). Voir Steve Murphy, « Note pour l'édition de trois textes de Rimbaud », Parade sauvage, bulletin n° 1, février 1983, p. 47-56.
Écrit en triolets, sans doute par référence à Banville, « Le Cœur supplicié » pose un problème de datation, s'il est considéré comme uniquement référentiel. Selon Delahaye, Rimbaud serait parti de Charleville au début de mai pour rejoindre les communards. Il serait revenu après la victoire complète des Versaillais. « Le Cœur supplicié » témoignerait alors des brutalités homosexuelles qu'il aurait subies dans une caserne de communards. On retiendra surtout que la troisième venue de Rimbaud à Paris, avant le franc départ de l'automne 1871, reste improbable. Le premier, Izambard a contesté l'interprétation réaliste du poème (dans lequel il vit surtout un canular d'écolier). Cependant, tout prouve que Rimbaud y attachait une importance toute particulière, puisqu'il est le seul à illustrer la première lettre dite « du voyant ». Il est vraisemblable que Rimbaud utilise objectivement un texte antérieur, en l'occurrence « L'Albatros » de Baudelaire, pour en faire une « fantaisie » nouvelle. Ce qui expliquerait la bizarrerie de la scène maritime et le locuteur aux prises ici avec des hommes « d'équipage » (voir Baudelaire) devenus caporal et pioupious.
2. Comme souvent chez Rimbaud, le mot « cœur » semble être employé dans un sens narquois. Verlaine parodiera ce premier vers dans un « Vieux Coppée » rageur écrit à propos de Rimbaud, vraisemblablement en 1877, et envoyé à Ernest Delahaye : « Mon pauvre cœur bave à la quoi, bave à la merde ! » (voir Verlaine, Œuvres poétiques, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1954, p. 720).
3. caporal : tabac ordinaire. Mais le grade militaire de caporal est également à prendre en compte ici et forme jeu de mots. De même, Rimbaud écrit ensuite : « un rire général ».
4. Ithyphalliques : adjectif formé des mots grecs ithus, « dressé », et phallos.
5. À la vesprée : dans la soirée (expression ancienne).
Lettre à Paul Demeny
1. B.N., n.a.fr. 26440
Lettre publiée par Paterne Berrichon dans La Nouvelle Revue française, octobre 1912, p. 570-576. Elle fut republiée dans la revue Le Grand Jeu (printemps 1929) et amplement commentée par ses collaborateurs, André Rolland de Renéville, Roger Vaillard et Roger-Gilbert Lecomte.
Chant de guerre Parisien
1. En face des 2e, 3e, 4e et 5e strophes, Rimbaud a écrit verticalement sur le manuscrit « Quelles rimes ! ô ! quelles rimes ! » – ce qu'il fera aussi pour les deux autres poèmes.
« Chant de guerre Parisien » rappelle la situation politique en mai 1871. La Commune de Paris existait depuis le 18 mars 1871. En mai, les membres du gouvernement réfugiés à Versailles (on les appelait pour cette raison les Versaillais ou les Ruraux) décidèrent, aidés en cela par les occupants prussiens, d'intervenir pour mettre fin à ce pouvoir illégitime. Ce fut la Semaine sanglante (du 21 au 28 mai). Le titre « Chant de guerre Parisien » parodie sans doute un poème de François Coppée, « Chant de guerre circassien », également composé de huit quatrains d'octosyllabes en rimes croisées (dans Premières Poésies, A. Lemerre, 1869, p. 69-71).
2. les Propriétés vertes ésignent les endroits qu'occupaient alors ceux qui avaient fui la capitale, et notamment Versailles, où l'Assemblée nationale était réfugiée depuis le 10 mars 1871.
3. Thiers et Picard faisaient partie des Versaillais. Thiers était le chef du pouvoir exécutif. Ernest Picard avait traité la capitulation. Il avait été nommé ministre de l'Intérieur le 19 février 1871.
4. cul-nus : Rimbaud désigne ainsi les Amours souvent représentés dans les décorations en stuc de l'époque.
5. les choses printanières : par euphémisme, les bombes que lançaient les Versaillais sur la banlieue rouge de Paris.
6. la vieille boîte à bougies : dans l'artillerie, le mot « boîte » désigne « un corps cylindrique et concave, fondu de bronze ou forgé de fer, avec une anse ou lumière. On remplit la boîte de poudre, on la place ensuite dans le pierrier par la culasse, derrière le reste de la charge qu'elle chasse en prenant feu » (Bescherelle). La « boîte à bougie » désigne un équipement militaire dépassé.
7. qui n'ont jam, jam… : jamais navigué !… comme dans la chanson du « Petit Navire ».
8. nos tanières : Rimbaud a écrit en marge cette variante : « Quand viennent sur nos fourmilières ».
9. les jaunes cabochons : les cabochons sont des pierres précieuses, polies, mais non taillées. Rimbaud veut exprimer ici la lueur des obus qui éclatent.
10. des Éros : entendre « des zéros » (plutôt que « des héros » !).
11. Des enleveurs d'héliotropes : le sens n'est pas clair. Doit-on entendre un jeu de mots avec « éleveurs » ou considérer que les Versaillais brisent les fleurs ?
12. ils font des Corots : Corot, qui peignait souvent des paysages des environs de Paris, pratiquait la peinture à l'huile. Les Versaillais ont évidemment adopté une tout autre manière. Avec des bombes à pétrole, ils brossent des tableaux champêtres !
13. hannetonner leurs tropes : on peut comprendre « bourdonner leurs figures de style », autrement dit « leurs racontards ». Mais le mot « tropes » peut être également pris pour la forme ancienne (attestée au XVIe siècle) de troupes. Ces troupes chasseraient le « hanneton ».
14. familiers du Grand Truc : autrement dit du Grand Turc. Ce mot vient peut-être du « Chant de guerre circassien » dont Rimbaud semble avoir calqué la forme.
15. cillement aqueduc : un cillement qui amène l'eau (des larmes). Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, qui avait négocié la capitulation, avait fait, à cette occasion, étalage de sa tristesse. Le Cri du peuple (journal de Jules Vallès) avait alors parlé de ses larmes de crocodile.
Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871
1. Ennius : poète latin, auteur d'Annales et non pas d'Origines, comme il est dit par la suite (« le premier venu auteur d'Origines »).
2. Thréroldus : c'est-à-dire Turold, qui passe pour avoir écrit La Chanson de Roland.
3. Casimir Delavigne (1793-1843) : poète et auteur dramatique, auteur notamment des Messéniennes et des Vêpres siciliennes. Il était peu apprécié des romantiques.
4. le Divin Sot : les romantiques se plaisaient déjà à dire que Racine était « un polisson ». Rimbaud ravive ici une querelle d'école.
5. un jeune-France : les Jeunes-France représentaient une tendance extrême du romantisme de 1830. On comptait dans leur nombre Gautier, Borel, Nerval… Gautier lui-même raillera cette tendance dans ses Jeunes-France, romans goguenards (1833).
6. La poésie romantique, aux yeux de Rimbaud, est donc le fait de tempéraments et non de décisions théoriques.
7. Borgnesse Annonce, par contraste, le thème du voyant.
8. rhythment l'Action : on remarquera l'orthographe du verbe, courante à l'époque.
9. comprachicos : le deuxième chapitre de L'homme qui rit, roman de Victor Hugo publié en 1869, est intitulé « Les comprachicos ». Hugo note que ce mot espagnol composé signifie « les achète-petits », et que ces individus « faisaient le commerce des enfants. Ils en achetaient et ils en vendaient […]. Et que faisaient-ils de ces enfants ? Des monstres ».
10. voyant : ce mot avait déjà été maintes fois utilisé. Le Louis Lambert de Balzac (1833), type du génie avorté, est, aux dires de Mme de Staël, sa protectrice, « un vrai voyant » (souligné dans le texte). L'expression se retrouve dans le « Kaïn » de Leconte de Lisle (publié dans Le Parnasse contemporain de 1869), dans « Stella » de Victor Hugo (Les Châtiments, 1853), etc.
11. à l'inconnu : on songe au dernier vers du poème de Baudelaire, « Le Voyage » : « Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! »
Mes Petites amoureuses
1. Par la prosodie, « Mes Petites amoureuses » s'apparente aux « Reparties de Nina ». Le titre, à nouveau parodique, serait une réplique au poème « Les Petites Amoureuses » d'Albert Glatigny (dans Les Flèches d'or, 1864).
2. hydrolat : terme de pharmacie, liquide obtenu en distillant de l'eau sur des substances aromatiques. L'hydrolat lacrymal désigne ici la pluie.
3. l'arbre tendronnier : « tendronnier » est un néologisme. Comprendre « le jeune arbre ». On peut penser aussi à un arbre qui abrite des « tendrons ». Rimbaud narrerait « à sa façon » l'histoire d'Adam et Ève !
4. Les caoutchoucs désignent vraisemblablement des chaussures en caoutchouc.
5. pialats : ce mot n'est attesté dans aucun dictionnaire. Marcel Ruff l'interprète comme des « traces particulières aux larmes de pluie » (Rimbaud, Poésies, Nizet, 1978, p. 113). Il suppose un verbe « pialer » argotique, sur « chialer », et une suffixation nominale en at, du type « crachat » (sur « cracher »), « pissat » (sur « pisser »). C.A. Hackett pense que les vers 4-6 doivent être considérés comme une sorte d'ablatif absolu latin : « vos caoutchoucs [étant] blancs de lunes particulières aux taches rondes causées par les gouttes d'eau [les pialats ronds] » (Rimbaud, Œuvres poétiques, Imprimerie nationale, 1986, p. 104).
6. genouillères : parties d'une botte qui recouvrent le genou.
7. bandoline : sorte de brillantine.
8. Les cordes de la mandoline (et non plus de la harpe ou de la lyre poétique) seraient coupées par le front étroit et aigu de ce laideron.
9. Les cordes de la mandoline (et non plus de la harpe ou de la lyre poétique) seraient coupées par le front étroit et aigu de ce laideron.
10. fouffes : selon Louis Forestier, ce mot dialectal du nord de la France signifie « chiffons » ou « loques ».
11. une étoile à vos reins : les laiderons sont attifées comme des chevaux de cirque.
12. éclanches : épaules de mouton. Le mot concerne les omoplates et les hanches des laiderons.
13. amas d'étoiles ratées : Rimbaud pense sans doute aux « ballerines » évoquées plus haut. Mais le vers suivant montre aussi qu'il conduit le sens d'« étoiles » à « toiles » (d'araignée) « comblant les coins ».
14. Rimbaud voit la destinée bigote et ménagère des petites amoureuses.
15. Rimbaud voit la destinée bigote et ménagère des petites amoureuses.
16. « Les Amants de Paris » et « La Mort de Paris » désignent des poèmes de Rimbaud qui n'ont pas été retrouvés.
17. voleur de feu : allusion à Prométhée qui vola le feu aux dieux pour le donner aux hommes.
18. parfums, sons, couleurs : Rimbaud semble se souvenir du sonnet des « Correspondances » de Baudelaire : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
19. sa marche au Progrès : c'est un thème courant à l'époque (en 1863, le poète Louis-Xavier de Ricard avait fondé la Revue du Progrès), et Rimbaud y reviendra souvent (dans Une saison en enfer et les Illuminations). Hugo avait écrit dans Les Misérables : « Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès. Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain s'appelle le Progrès. »
20. étranglé par la forme vieille : à quelle œuvre de Lamartine songe Rimbaud ? Sans doute à La Chute d'un ange, surprenante épopée publiée en 1838.
21. Les Châtiments avaient été publiés en 1853. Le poème « Stella » se trouve dans le sixième livre de ce recueil. Il se termine sur une exaltation de la « Poésie ardente » qui éveille les peuples au nom de la Liberté et de la Lumière.
22. Belmontet : Rimbaud, dans l'Album Zutique, composera à partir des vers de ce poète sans talent un poème satirique (voir p. 146). Il semble vouloir dire ici que l'expression de Hugo est encore chargée de scories – comme celles que draine la poésie de Belmontet. Il critique l'emphase hugolienne ; aux « vieilles énormités crevées », il souhaiterait opposer la nouvelle « énormité » destinée à devenir norme.
23. Musset : Musset était alors l'objet d'attaques multiples. Baudelaire l'avait traité de « maître des gandins » ; Ducasse, dans ses Poésies, le surnomme « le Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle ».
24. commenté par M. Taine : la thèse de Taine, ensuite publiée, portait en effet sur La Fontaine et ses fables (1854). Taine était né à Vouziers (Ardennes) en 1828.
25. panadif : terme sans doute créé par Rimbaud sur « panade » : gluant, sans consistance.
26. Ce bilan, établi d'après Le Parnasse contemporain de 1866 et les livraisons de celui de 1869, propose un défilé de véritables fantômes qui ne signifient plus rien pour un lecteur moderne : Armand Renaud (1836-1895) et Charles Coran (1814-1901) appartenaient à l'école parnassienne ; Georges Lafenestre (1837-1919) et Claudius Popelin (1825-1892) sont surtout connus pour leurs travaux sur l'histoire de l'art ; Joséphin Soulary (1815-1891) s'était acquis une belle notoriété par ses Sonnets humoristiques. Gabriel Marc avait publié Soleils d'octobre (1869) et La Gloire de Lamartine (1869). Jean Aicard (1848-1921) est encore célèbre pour son roman régionaliste Maurin des Maures (1908) ; il avait peu publié en 1872. André Theuriet (1833-1907) n'avait donné alors que Le Chemin des bois, 1867. Pêle-mêle, Rimbaud entasse ensuite Joseph Autran (1813-1877), auteur notamment de La Mer (1835) ; Auguste Barbier (1805-1882), célèbre pour ses Iambes (1831) ; Laurent Pichat ; André Lemoyne (1822-1907) ; les frères Deschamps, Émile (1791-1871) et Antony (1800-1869), qui avaient participé au mouvement romantique et créé avec Hugo La Muse française ; les Desessarts père et fils ; Léon Cladel (1835-1892), qui avait débuté avec un livre préfacé par Baudelaire, Les Martyrs ridicules (1862) ; Louis-Xavier de Ricard (1843-1911), que Rimbaud parodiera dans l'Album Zutique ; Catulle Mendès (1842-1909), fondateur du Parnasse contemporain (avec Ricard) et d'abord de la Revue fantaisiste en 1860. Rimbaud distingue toutefois Sully Prudhomme dont il s'était déjà inspiré (voir p. 300), mais qu'il ne mettait plus très haut dans sa lettre à Izambard du 27 août 1870 ; Coppée (qu'il raillera dans l'Album Zutique fin 1871) ; enfin Léon Dierx, également moqué dans l'Album Zutique, mais dont il semble s'être inspiré pour élaborer Le Bateau ivre (voir p. 130). Rimbaud fait la part belle à Verlaine (bien sûr) et à Mérat (ce qui nous surprend davantage). Mérat avait alors écrit des sonnets en collaboration avec Léon Valade, des poésies sous le titre Les Chimères (1866) et L'Idole (1869), objet bientôt de plusieurs parodies « zutistes ». Suzanne Bernard (op. cit., p. 554) a raison de s'étonner de l'indifférence de Rimbaud aux poèmes de Stéphane Mallarmé, qu'il avait dû lire cependant en certaines livraisons du Parnasse contemporain.
Accroupissements
1. le frère Milotus : ce nom viendrait d'Ernest Millot, l'un des amis de Rimbaud à Charleville. Millot comptait un prêtre dans sa famille. Dans l'édition Vanier des Poésies complètes (1895), le nom propre Calotus remplace Milotus.
2. darne : pris de vertige, ébloui, selon Stéphane Taute, cité par J. Mouquet et Rolland de Renéville (Rimbaud, Œuvres complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1946). Cet adjectif serait un ardennisme.
L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple
1. Texte adopté : publication dans les Poésies complètes (Vanier, 1895). Nous n'avons pas de manuscrit de ce poème. E. Raynaud le fit d'abord paraître sous le titre « Paris se repeuple » dans La Plume du 15 septembre 1890. Il ne comportait pas alors la septième strophe de l'édition Vanier et l'actuelle huitième strophe occupait la place de la sixième. Le texte fut reproduit avec ces mêmes caractéristiques dans Reliquaire (Genonceaux, 1891).
Dans Les Poètes maudits (1884), Verlaine, en citant quelques vers de ce texte, remarque : « “Paris se repeuple”, écrit au lendemain de la Semaine sanglante, fourmille de beautés. » « L'Orgie parisienne » n'apparaît qu'en 1895 dans l'édition des Poésies complètes.
Ce poème intègre de nombreuses influences : « Le Sacre de Paris » de Leconte de Lisle (poème daté de « janvier 1871 » et qui sera repris dans les Poèmes tragiques en 1886), Les Châtiments de Victor Hugo, Fer rouge. Nouveaux Châtiments d'Albert Glatigny, « Ballade parisienne » d'Eugène Vermersch (paru dans Le Cri du peuple du 6 mars 1871), tous livres ou poèmes que cite Rimbaud dans sa lettre à Demeny du 17 avril 1871.
2. belle : la version de La Plume (1990) propose « sainte ».
3. les palais morts : le Palais-Royal et les Tuileries avaient été incendiés les 23 et 24 mai 1871 et recouverts de planches pour cacher leurs ruines.
4. des tordeuses de hanches : des prostituées.
5. maisons d'or : allusion, sans doute, à la Maison dorée, située au coin de la rue Laffitte et du Boulevard, établissement très en vogue sous le second Empire.
6. Cette septième strophe a été donnée pour la première fois dans l'édition Vanier de 1895.
7. Les Stryx sont des sortes de rapaces nocturnes et des vampires (dans la mythologie grecque). Il faudrait écrire « Strix ».
Les Cariatides (voir le recueil de Banville portant ce titre et paru en 1842) étaient des statues d'hommes ou de femmes soutenant une corniche et caractérisées de ce fait par la fixité de leur regard.
8. Le e muet de « sacrée » suivi d'une consonne (« suprême ») forme hiatus. L'édition des Œuvres (Mercure de France, 1912) propose sacra au lieu de sacrée.
Les mains de Jeanne-Marie
1. Texte adopté : ms. B.N. n.a.fr. 14122 (le fac-similé en a été reproduit dans l'édition critique des Œuvres de Rimbaud donnée par Bouillane de Lacoste, Hazan, 1945). Ce manuscrit n'est pas entièrement autographe. Les strophes huitième, onzième et douzième ont été ajoutées, en marge ou au bas du feuillet, de la main de Verlaine qui a également daté in fine le poème : « Fév. 72 ». Paginé 9-10, ce feuillet peut appartenir au cahier de poèmes recopiés par Verlaine ; mais on ne comprend pas pourquoi en ce cas la majorité du texte est calligraphiée par Rimbaud. La première publication en fut faite dans la revue surréaliste Littérature, n° 4, juin 1919, p. 1-3. Ce texte a paru la même année sous forme de plaquette aux éditions Au Sans Pareil (tirage à 500 ex.). Il s'inspire surtout des « Études de mains », poème écrit en quatrains d'octosyllabes par Théophile Gautier et repris dans le recueil Émaux et Camées (1852).
2. Jeanne-Marie : on ne peut expliquer de façon satisfaisante le choix de ce prénom. Un drame de Dennery et Maillan, représenté le 11 novembre 1845, avait pour titre Marie-Jeanne ou la Femme du peuple.
3. Juana : héroïne du poème de Musset « Don Paez » (1830).
4. belladones : la belladone est une plante vénéneuse, mais son nom signifie « belle dame ».
5. Dont bombinent les bleuisons : « bombiner » est un néologisme formé sur le latin bombinare, « bourdonner ». Le mot se retrouve dans « Voyelles ». « Bleuisons » est un néologisme formé sur le verbe « bleuir ».
6. nectaires : appendices ou parties de la corolle qui contiennent le nectar.
7. pandiculations : actions de s'étirer.
8. Khenghavars : on n'a pu identifier ce nom. Il s'agit peut-être de Kengaver, ville d'Iran.
9. cousine : ce mot n'a sans doute pas ici son acception habituelle. On trouve comme autres sens « travailleuse dans les forges » (Trévoux) et « fille de joie » (Bescherelle, 1871 : « Il va voir les cousines »).
10. un sein d'hier : un sein vieilli.
11. une chaîne aux clairs anneaux : la chaîne pénitentiaire imposée à certains communards, hommes ou femmes, durant la répression.
12. déhâler : ôter le hâle, ici en le recouvrant de sang.
Les Sœurs de charité
1. Texte adopté : copie faite par Verlaine, p. 17-18 de son cahier. Ce poème figurait parmi ceux que Rimbaud lui avait envoyés en septembre 1871.
Une lettre de Rimbaud à P. Demeny (qui venait de se marier), datée du 17 avril 1871, signale : « Oui, vous êtes heureux, vous. Je vous dis cela, – et qu'il est des misérables qui, femme ou idée, ne trouveront pas la sœur de charité. » Baudelaire, dans « Les Deux Bonnes Sœurs » (Les Fleurs du Mal, éd. de 1861), avait déjà indiqué ce thème, la Débauche et la Mort étant alors présentées comme « deux aimables filles/ Prodigues de baisers […] ».
2. un Génie : le Génie est ici référé à l'Orient, au monde des Mille et Une Nuits, et déjà uni à une certaine image du poète.
3. la Muse verte : peut-être l'absinthe.
4. almes : nourriciers.
5. Rimbaud rejoint ici le Baudelaire du « Voyage » : « Ô Mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre. »
L'Homme juste
1. Texte adopté : autographe de l'ancienne collection Barthou publié par Paul Hartmann (Rimbaud, Œuvres, Club du meilleur livre, 1957). Ce manuscrit figure depuis novembre 1985 au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale. Il se trouvait dans le cahier Verlaine, mais écrit de la main de Rimbaud, p. 5-6. La page 7 de ce même dossier comporte, de la main de Verlaine cette fois, la neuvième strophe (déjà sur la page 6) et l'indication « 75 vers » surchargeant « 80 », ainsi que la date « juillet 1871 ». Tel qu'il nous est parvenu, le poème ne compte que 55 vers. On doit donc penser que 20 vers, soit quatre strophes, occupaient les pages 3-4 précédant l'ensemble que nous avons. Le titre « L'Homme juste » figure sur la page 7, au-dessus de la neuvième strophe recopiée par Verlaine.
Depuis l'article d'Yves Reboul, « À propos de “L'Homme juste” » (Parade sauvage, n° 2, avril 1985, p. 44-54), la lecture de ce texte a été entièrement rénovée. Yves Reboul a montré, en effet, qu'il s'agissait de Victor Hugo, l'ancien exilé de Guernesey (« Barde d'Armor »), « Barbe de la famille et poing de la cité ». Hugo était revenu d'exil à la chute de l'Empire. Au gré de Rimbaud, il n'avait sans doute pas pris parti pour les insurgés de façon assez marquée. Entre le 19 avril et le 7 mai 1871 (période de la Commune), il avait publié dans Le Rappel trois poèmes (« Un cri », « Pas de représailles », « Les Deux Trophées ») appelant à la réconciliation entre Communeux et Versaillais. « Pas de colère ; et nul n'est juste s'il n'est doux », écrivait-il. C'est assurément ce Victor Hugo auquel Rimbaud s'oppose ici dans une mise en scène grandiloquente qui parodie l'emphase de celui que Corbière appelait, de son côté, le « garde-national épique » !
2. flueurs : fleurs et flux forment ce mot qui, dans le vocabulaire médical, désigne les menstrues. L'attitude du Juste face au ciel nocturne renvoie à certains poèmes de Hugo comme « Magnitudo parvi », « Pleurs dans la nuit » ou « Ce que dit la bouche d'ombre ».
3. quelque égaré : l'expression pourrait désigner les Communeux qui s'étaient exilés en mai 1871. Hugo en avait accueilli certains – et pour cette raison avait été chassé de Belgique, où il résidait alors.
4. ostiaire (vieux mot) : portier.
5. tes genouillères : dans « Pas de représailles », poème paru dans Le Rappel du 21 avril 1871, Hugo avait écrit : « À demander pardon j'userai mes genoux. »
6. Pleureur des Oliviers : momentanément, Hugo est assimilé au Christ implorant son Père au jardin de Gethsémani.
7. Barbe reprend irrévérencieusement le mot « Barde » du vers 14.
8. les lices : femelles du chien de chasse, mais aussi femmes lascives, comme on disait des « louves » pour désigner les prostituées. On retrouve plus loin (v. 49) « la chienne après l'assaut des fiers toutous ».
9. torpide : du latin torpidus, endormi.
10. thrènes : déplorations funèbres chez les anciens Grecs.
11. becs de canne fracassés : le manuscrit ne porte pas de traits d'union entre les mots formant l'expression « becs de canne » qui, de plus, doit s'écrire « becs de cane ». Le sens le plus courant est « petites serrures à ressort ». Yves Reboul (art. cité, p. 49), pour éclairer l'allusion qu'il devine en ce passage, cite des vers de « Pleurs dans la nuit » (Victor Hugo, Les Contemplations) : « Et levez à la voix des justes en prière/ Ces effrayants écrous […]. »
12. les nœuds : Hugo avait écrit dans « Ce que dit la bouche d'ombre » : « De la création compte les sombres nœuds ».
13. Le texte est indécidable en ce passage. Avant le daines final, il manque deux syllabes. Certains éditeurs (Paul Hartmann, par exemple) ont proposé de rétablir « à bedaines ».
Lettre à Paul Demeny
1. Texte adopté : autographe de l'ancienne collection Saffrey. Première publication par Paterne Berrichon dans La Nouvelle Revue française (octobre 1912, p. 576-578. B.N., n.a.fr. 26499).
Indépendamment de cette lettre, publiée seulement en 1912, « Les Poètes de sept ans », « Les Pauvres à l'Église » et « Le Cœur du pitre » avaient déjà paru dans Reliquaire en 1891, puis dans les Poésies complètes de 1895.
Les Poètes de sept ans
1. Le titre au pluriel tend à généraliser une expérience qui reste cependant profondément individuelle et rappelle l'époque où la famille Rimbaud habitait au 73, rue Bourbon, dans un quartier populaire de Charleville.
2. le livre du devoir : « le livre du travail scolaire », dit C.A. Hackett (Œuvres poétiques de Rimbaud, op. cit., p. 305). Je m'en tiendrai plutôt, comme la plupart des commentateurs, à la Bible plus bas nommée (v. 46).
3. s'illunait (néologisme) : s'éclairait sous la lumière de la lune. Ce mot se retrouve dans « Les Premières Communions ».
4. Voir note p. 316.
5. la foire : l'excrément.
6. Soit : elle obtenait de la part de son fils un regard bleu, mais hypocrite. Soit : elle lui adressait son propre regard bleu, mais c'était un mensonge.
7. la Liberté ravie : on peut comprendre la Liberté qui nous a été ravie, mais qui se retrouve au désert. Parmi les prix obtenus par Rimbaud en 1862 figurait L'Habitation du désert de Mayne Reid, illustré par Gustave Doré.
8. en blouse : ainsi étaient vêtus les ouvriers de l'époque.
9. pubescences : duvets des tiges ou des feuilles.
10. Cette dernière strophe semble composée d'une seule phrase exclamative introduite par « comme », qui n'est donc pas ici conjonction de subordination, ainsi qu'on pourrait d'abord le croire, mais adverbe.
11. ciels : le mot s'écrit avec un s au pluriel quand il a le sens de climat.
12. bois sidérals : il fallait écrire « sidéraux ».
Les Pauvres à l’Église
1. orrie : ornement d'or. Ce mot est orthographié « orie » dans certains dictionnaires. Verlaine l'emploie sous la forme « orerie » dans une de ses Dédicaces (« À Laurent Tailhade », Le Chat noir, 12 octobre 1889).
2. Il manque deux syllabes à ce vers pour faire un alexandrin, mètre utilisé dans tout le poème. Rimbaud a dû oublier un mot en recopiant le texte. Jules Mouquet le restitue ainsi : « Dehors, le froid, la faim, [et puis] l'homme en ribote ». Étiemble propose : « Dehors [la nuit], le froid, la faim, l'homme en ribote ».
3. fringalant : la fringale désigne une faim dévorante. Rimbaud transforme l'expression « dévorant des yeux » en « fringalant du nez », puisqu'il parle d'aveugles.
4. Farce : le terme est en apposition aux noms précédents, les « maigres mauvais », les « méchants pansus ». Il désigne les gens faussement prostrés en prières.
Lettre à Paul Demeny du 10 juin 1871 (suite et fin)
1. une anthithèse : Rimbaud avait défini ce même poème (« Le Cœur du pitre ») comme une « fantaisie » dans la lettre à Izambard du 13 mai. « Le Cœur du pitre » s'oppose donc à l'habituelle poésie sentimentale encombrée souvent de réminiscences mythologiques : Cupidon, le promontoire de Leucade d'où la poétesse Sapho, désespérée d'amour, s'était précipitée dans la mer. Les vers soulignés ensuite sont une citation ; mais elle n'a pu être localisée.
2. tous les vers : il s'agit donc des deux cahiers communément désignés sous l'appellation « Recueil Demeny ». On remarquera toutefois que parmi tous ces textes désavoués figurait « Les Effarés », que Rimbaud enverra à Verlaine en septembre.
3. vos Glaneuses : pourquoi Rimbaud réclame-t-il à Demeny ce volume qu'il avait déjà lu chez Izambard (voir lettre à Izambard du 25 août 1870) et jugé sans intérêt ? Peut-être voulait-il composer un nouveau manuscrit en prenant modèle sur la présentation matérielle de cette publication ?
Lettre à Théodore de Banville
1. Ancienne collection Bernard Zimmer. Une première publication en fac-similé a paru dans l'édition de tête du livre de Marcel Coulon, Au cœur de Verlaine et Rimbaud, Le Livre, 1925.
Ce qu’on dit au Poète à propos de fleurs
1. « Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs » (titre transformant « Ce que dit la bouche d'ombre », célèbre poème des Contemplations de Hugo) fut presque toujours interprété comme une parodie de l'écriture de Banville. Cependant, le talent de celui-ci ne se réduisait pas à la composition des poésies parnassiennes que Rimbaud avait peu ou prou démarquées l'année précédente dans « Credo in unam ». Banville aussi appréciait la parodie, comme en témoignent ses Odes funambulesques et la suite qu'il leur donna en 1869. En ce mois d'août 1871, Rimbaud tient à présenter à son correspondant non pas des textes que celui-ci pourrait trouver inacceptables, mais des essais d'une nouvelle manière que Banville (un certain Banville, du moins) serait à même de comprendre. Un véritable art poétique par le dénigrement, une lecture railleuse de la poésie contemporaine, un exemple d'« antilyrisme panique », pour reprendre une heureuse expression d'Yves Bonnefoy (Rimbaud par lui-même, Seuil, 1961, p. 55).
On notera que Rimbaud utilise à l'occasion dans ce texte quelques éléments d'un poème satirique naguère écrit par le communard Eugène Vermersch, « Théodore de Banville, glorieux pantoum » (repris dans La Lanterne en vers de Bohême, Imprimerie parisienne, 1868, illustrations par Félix Régamey, p. 27-30).
2. La poésie parnassienne regorgeait de fleurs pures et de pierres précieuses. Vermersch avait écrit dans son poème : « C'est pour eux [les grands poètes] que le lys est blanc. »
3. sagous : fécule alimentaire tirée de certains palmiers. Mais on entend également le mot « sagouin ».
4. Proses religieuses : hymnes latines composées de vers rimes.
5. monsieur de Kerdrel : élu à l'Assemblée nationale en 1871, il représentait la tendance légitimiste. On comprend qu'il se réclamât du lys royaliste.
6. Le Sonnet de mil huit cent trente : les romantiques ne furent pourtant pas de grands auteurs de sonnets. Peut-être Rimbaud pense-t-il plus précisément aux sonnets consacrés à des fleurs que rime Lucien de Rubempré, le héros d'Illusions perdues de Balzac.
7. l'œillet et l'amarante récompensaient les lauréats des Jeux floraux de Toulouse, concours poétique qui, durant la période romantique, ambitionnait de reprendre la tradition des concours poétiques du Moyen Âge.
8. les myosotis immondes : le myosotis ne saurait être immonde que si l'on se réfère à l'étymologie de ce mot signifiant « oreille de rat » en grec ancien.
9. de mille octaves enflées : l'octave est un mot du vocabulaire musical. Il désigne aussi dans la poésie une strophe de huit vers. Je crois que Rimbaud fait également allusion au mètre qu'il utilise ici, l'octosyllabe.
10. Banville s'était servi de la même rime : « photographe »/ « bouchons de carafe » dans « Méditation poétique et littéraire » (Odes funambulesques).
11. Lotos, Hélianthes : fleurs exotiques que les Parnassiens nommaient souvent dans leurs poèmes.
12. L'Ode Açoka cadre : Rimbaud, pour se moquer d'un facile exotisme, recherche les cacophonies. L'açoka est une plante exotique. C.A. Hackett signale (Œuvres poétiques, op. cit., p. 312) qu'on peut lire dans Le Hanneton (journal satirique) du 12 août 1866 : « Trop d'açokas, monsieur Mendès, trop, beaucoup trop. » Catulle Mendès, avec Banville, présidait aux destinées du Parnasse contemporain.
13. lorette : sous le second Empire, le terme désignait une jeune femme élégante et de mœurs faciles (du nom du quartier de Paris où vivaient ces femmes : Notre-Dame-de-Lorette).
14. croquignoles : petites pâtisseries sèches.
15. des vieux Salons : comprendre les Salons de peinture, pleins de tableaux démodés. Rimbaud imagine ainsi une transition pour parler de Grandville.
16. Grandville (1803-1847), célèbre dessinateur français, qui avait composé, entre autres, deux recueils que Rimbaud désigne ici : Fleurs animées et Les Étoiles. Rimbaud trouvait idiots ce genre de dessins fantaisistes (voir lettre à Izambard du 25 août 1870).
17. La chandelle est nommée parce que la matière dont elle est faite provient d'un animal utilitaire, la baleine.
18. Un Velasquez fonda La Havane (Habana) ; mais on pense surtout aux cigares de havane, parfaitement rentables.
19. Incague la mer de Sorrente : couvre d'excréments (le mot est ironiquement noble) la mer de Sorrente, c'est-à-dire la mer italienne face à Naples, chère aux poètes romantiques (Lamartine et sa Graziella) ou parnassiens. Banville avait écrit dans sa « Ballade de ses regrets pour l'an 1830 » (Parnasse contemporain, 1869, p. 48) : « La brise en fleur nous venait de Sorrente. »
20. La garance fournissait la couleur des pantalons de l'infanterie de l'armée française.
21. gemmeuses : de la nature des pierres précieuses.
22. Alfénide : le chimiste Halphen inventa en 1830 un alliage métallique, l'alfénide, servant à fabriquer des couverts de table.
23. Le grand Amour et les Indulgences évoquent l'amour chrétien, ce qui entraîne au vers suivant la mention de Renan, bien connu pour sa Vie de Jésus (1863).
24. le chat Murr : chat fantastique d'un roman de E. T. A. Hoffmann portant le même titre (1822).
25. Thyrses : bâtons terminés par une pomme de pin et entourés de pampres, que portaient Bacchus et son cortège.
26. dioptriques : en rapport avec la réfraction de la lumière selon les milieux traversés. Les couleurs énumérées aux vers 145-146 sont placées dans un ordre proche de celui des couleurs des « Voyelles ».
27. Tréguier : la ville de Bretagne où Renan (v. 135) était né en 1823.
28. Paramaribo : capitale et port de la Guyane hollandaise.
29. Louis Figuier, remarquable vulgarisateur, avait publié aux éditions Hachette une Histoire des plantes (1865) où Rimbaud puisa peut-être des renseignements pour écrire son poème.
Lettre à Théodore de Banville du 15 août 1871
1. Alcide Bava : j'ai proposé (Littérature, n° 11, octobre 1973, p. 22-23) de décomposer ainsi ce pseudonyme : « Alcide », soit « le vaillant », épithète grecque traditionnelle pour désigner Héraclès ; « bava », c'est-à-dire cracha (son encre). Autrement dit, le fort, le vaillant écrivit ce texte (et vous en voyez le résultat !).
2. répondre : Rimbaud rappelle la lettre qu'il avait adressée à Banville le 24 mai 1870 et qui contenait plusieurs poèmes, dont « Credo in unam » (devenu dans le Recueil Demeny « Soleil et Chair »). La réponse de Banville n'a malheureusement pas été retrouvée.
3. Charles Bretagne : ce personnage excentrique (1835-1881) eut une grande importance dans la vie intellectuelle du Rimbaud de l'époque. Ce fut lui qui communiqua à l'adolescent l'adresse de Verlaine qu'il avait connu en 1869, à Fampoux, près d'Arras, lorsqu'il travaillait dans cette localité aux Contributions indirectes.
Les Premières Communions
1. Texte adopté : copie faite par Verlaine, p. 19-24 de son cahier. Le poème lui avait été envoyé en septembre par Rimbaud. Cette copie appartenant à l'ancienne collection Barthou est entrée en novembre 1985 au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale. Il existe une seconde copie faite par Verlaine et conservée au fonds Doucet de la bibliothèque Sainte-Geneviève sous la cote 1306-B. VI, 29.
La composition d'ensemble surprend par la longueur inégale de ses parties. Les deux premières sont écrites en sixains sur deux rimes ; les sept autres en quatrains de rimes croisées. Rappelons, pour l'anecdote, que la même année, durant le mois de mai, Isabelle Rimbaud avait fait sa première communion.
2. grasseyant : prononçant de la gorge la lettre r.
3. Ce noir grotesque (autrement dit cet homme d'église, ce prêtre), dont fermentent les souliers, évoque, à coup sûr, le séminariste d'Un cœur sous une soutane (voir p. 64) et sa misérable aventure amoureuse.
4. fuireux : « foireux » (ardennisme). C'est, du moins, ce que prétendent les commentateurs. À mon sens, Rimbaud désigne simplement des rosiers sauvages aux teintes rouillées.
5. le Petit Tambour : Joseph Bara, mort à quatorze ans, en 1793, durant la guerre de Vendée. Il était souvent représenté dans l'imagerie populaire.
6. parmi les catéchistes : c'est le mot « catéchumènes » (au sens de futurs communiants, par exemple) qui conviendrait ici. Cet hémistiche répété à la rime (v. 47) laisse penser à une négligence de retranscription.
7. nitides : brillantes (du latin nitidus).
8. Adonaï : dans l'Ancien Testament, Dieu est ainsi nommé parfois. Mais Rimbaud laisse entendre aussi le nom « Adonis », jeune homme d'une beauté merveilleuse qui fut aimé de Vénus.
9. Reine de Sion : reine de Jérusalem, appellation appliquée à la Vierge dans les litanies qui lui sont consacrées.
10. pitiés immondes : Rimbaud utilise la même expression dans « Les Poètes de sept ans » (v. 27).
11. Comme l'indique la ligne de points de suspension précédente, une rupture se fait entre la situation décrite auparavant et cette huitième partie. Ce n'est plus la jeune communiante qui parle, mais la femme qu'elle est devenue et qui s'adresse à son amant.
12. céphalalgies : migraines.
Le Bateau ivre
1. Texte adopté : copie faite par Verlaine. La première publication en fac-similé fut donnée dans Le Manuscrit autographe, Blaizot, novembre-décembre 1927. Le manuscrit qui appartenait à l'ancienne collection Barthou est entré depuis novembre 1985 au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale.
Il serait lassant de relever toutes les sources présumables du Bateau ivre. L'une, cependant, doit retenir l'attention – ce qu'a bien mis en valeur Roger Caillois dans « La Source du “Bateau ivre” » (La Nouvelle Revue française, 1er juin 1959, p. 1075-1084). Il s'agit d'un poème de Léon Dierx, « Le Vieux Solitaire », paru dans le deuxième Parnasse contemporain, p. 283-284, et qui contient une longue comparaison entre celui qui écrit et un vaisseau abandonné roulant au gré des flots :
« Je suis tel qu'un ponton sans vergues et sans mâts,
Aventureux débris des trombes tropicales,
Et qui flotte, roulant des lingots dans ses cales,
Sur l'Océan sans borne et sous de froids climats. »
2. Il faut comprendre que le tapage des Peaux-Rouges « criards » a cessé une fois provoquée la mort des haleurs.
3. démarrées : ayant rompu leurs amarres.
4. exaltée : qui s'est élevée, qui a pris son envol.
5. des Maries : Marie la sainte Vierge, qui règne sur la mer et calme les flots.
6. glauques troupeaux : l'expression peut dépendre de « tendus » ; les arc-en-ciel tiendraient comme des brides les troupeaux marins. Mais elle peut dépendre aussi du verbe « mêler » sous-entendu dans cette deuxième phrase.
7. glauques troupeaux : l'expression peut dépendre de « tendus » ; les arc-en-ciel tiendraient comme des brides les troupeaux marins. Mais elle peut dépendre aussi du verbe « mêler » sous-entendu dans cette deuxième phrase.
8. Léviathan : monstre marin qui apparaît dans la Bible, notamment Job 40, 25, où l'on voit également Béhemot (v. 82).
9. bonaces : calmes plats de la mer.
10. dérades : néologisme formé à partir du verbe « dérader », quitter une rade, un mouillage.
11. Presque île et non presqu'île, comme le portent certaines éditions.
12. Monitors : bâtiments de guerre cuirassés, bas sur l'eau, créés en Amérique en 1863. Les Américains des deux camps en firent un grand usage pendant la guerre de Sécession.
13. Hanses : au Moyen Âge, associations commerciales entre certaines villes de l'Allemagne de l'Ouest. Elles avaient pour but de protéger le commerce contre les pirates de la Baltique.
14. monté : surmonté.
15. ultramarins : qui sont au-dessus de la mer ou couleur d'outremer. Le deuxième sens paraît préférable.
16. flache : le mot est normalement utilisé en Belgique et dans tout le nord de la France au sens de « mare d'eau dans un bois dont le sol est argileux » (Littré).
17. Enlever leur sillage : Michel Décaudin (Rimbaud, Poèmes, Hachette, « Flambeau », 1963, p. 265) explique ainsi cette expression : « enlever par son propre sillage celui que laissent les navires portant le coton ».
18. flammes : oriflammes.
19. nager : naviguer.
20. pontons : ce mot commençait le poème de Dierx. Depuis les guerres entre l'Angleterre et la France sous le premier Empire, il pouvait désigner de vieux navires hors d'usage où l'on mettait les prisonniers. Après la Commune, on avait également enfermé dans des pontons certains détenus politiques.
Les Chercheuses de poux
1. Texte adopté : poème publié dans Lutèce, 19-26 octobre 1883, par les soins de Verlaine et repris l'année suivante dans son volume Les Poètes maudits. Il n'existe pas de manuscrit connu. Les strophes troisième et quatrième avaient été publiées dans Dinah Samuel (Ollendorff, 1882), roman à clé écrit par Félicien Champsaur, où Rimbaud figure sous le nom d'Arthur Cimber.
Selon Izambard, ce poème aurait été écrit par Rimbaud en octobre 1870, au moment où il s'était réfugié à Douai chez les demoiselles Gindre. Mais « Les Chercheuses de poux » ne figure pas dans le Recueil Demeny qui recouvre presque tous les écrits de cette période, et les rimes des vers 17-19 ne sont pas compatibles : « paresse »/ « caresses », puisqu'un singulier y rime avec un pluriel. Or Rimbaud ne s'autorisa jamais de telles licences dans les poèmes de son recueil.
Tête de faune
1. Texte adopté : poème recopié par Verlaine dans son cahier, p. 7. « Tête de faune » a d'abord été publié sous une version différente (La Vogue, 7-14 juin 1886) dans « Pauvre Lelian », texte de Verlaine consacré à lui-même (repris dans la 2e série des Poètes maudits, Vanier, 1888).
Verlaine, dans ses Fêtes galantes (1869), avait écrit un « Faune ». Dans « Antique » (voir p. 261), Rimbaud montrera encore un « gracieux fils de Pan ». On notera l'usage prosodique, unique alors chez Rimbaud, du décasyllabe (sans doute une concession à Verlaine) et les constants déplacements de la césure – ce qui laisse supposer une date de composition tardive (septembre 1871 ?).
2. Ce dernier quatrain contient, volontairement semble-t-il, certains mots : « écureuil », « bouvreuil » et le vieux mot « épeure », qui modifient le cadre où le faune apparaît traditionnellement.
Oraison du soir
1. Texte adopté : manuscrit donné par Rimbaud à Léon Valade, bibliothèque municipale de Bordeaux. Il existe aussi une copie établie par Verlaine et qui se trouve sur la page 16 de son cahier, à la suite des « Douaniers ».
2. hypogastre : partie inférieure du ventre.
3. une Gambier : pipe en terre cuite, du nom de son premier fabricant.
4. mon cœur triste : cette expression se retrouve dans « Le Cœur supplicié ». Elle a une résonance verlainienne.
5. le Seigneur du cèdre et des hysopes : périphrase empruntée à la Bible. L'expression proverbiale « depuis le cèdre jusqu'à l'hysope » signifie « de la chose la plus importante à la plus petite ».
Voyelles
1. Texte adopté : autographe donné par Rimbaud à Émile Blémont. Il fut acheté en 1982 par la bibliothèque de Charleville. De ce texte, il existe aussi une copie faite par Verlaine, intitulée « Les Voyelles » et occupant la page 15 de son cahier.
En dépit de ce qu'en a dit Verlaine lui-même (« Arthur Rimbaud », Les Hommes d'aujourd'hui, n° 318, janvier 1888 : « L'intense beauté de ce chef-d'œuvre le dispense à nos humbles yeux d'une exactitude théorique dont je pense que l'extrêmement spirituel Rimbaud se fichait sans doute pas mal »), ce sonnet est l'un des poèmes les plus commentés de la langue française. Étiemble a pu faire un livre sur l'ensemble de ces exégèses : Le Sonnet des “Voyelles”. De l'audition colorée à la vision érotique, Gallimard, 1968.
L'honnêteté critique conseille de dire qu'avec « Voyelles » Rimbaud propose une somme : celle de l'alphabet et celle du monde. Et, puisqu'il nous donne ainsi une totalité, toute explication spécialisée se trouve de ce fait réductrice. La seule remarque décisive à faire porte sur l'ordre dans lequel Rimbaud a placé ses voyelles : de A à O, cette dernière valant pour l'oméga. L'axe de signification du texte choisit donc prioritairement le début (l'alpha) et la fin (l'oméga) du monde – Dieu étant traditionnellement défini comme l'alpha et l'oméga. Toutes les rimes des quatrains sont féminines, contrairement à la règle prosodique d'alternance entre rimes féminines et rimes masculines.
Signalons enfin un poème du musicien bohème Cabaner que connut Rimbaud à Paris (hiver 1871-1872). Intitulé « Sonnet des Sept Nombres », ce poème est dédié « à Rimbald ». Cabaner, depuis longtemps, estimait que les couleurs et les sons se répondaient. Il apparaît, d'ailleurs, professant cette théorie dans le roman à clé de Félicien Champsaur, Dinah Samuel.
2. bombinent : bourdonnent. Verbe déjà utilisé dans « Les mains de Jeanne-Marie » (p. 106).
3. virides : vertes (du latin viridus). Le U est mis en rapport avec le Y grec (cycles) et le V latin.
4. l'alchimie : première apparition du mot dans l'œuvre de Rimbaud. La partie d'Une saison en enfer sous-titrée « Alchimie du verbe » citera l'expérience du sonnet des « Voyelles ».
5. Suprême Clairon : la trompette de l'Apocalypse et du Jugement dernier. La majuscule à « Ses Yeux » du vers 14 renvoie vraisemblablement à l'œil de Dieu. Le O n'est plus bleu, mais Oméga violet, comme l'une des couleurs extrêmes du spectre solaire.
L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles
1. Texte adopté : copie de Verlaine, sous le sonnet « Les Voyelles », p. 15 de son cahier.
Ainsi placé, ce quatrain semble une illustration analogique du sonnet des « Voyelles ». Néanmoins, ce ne sont plus les lettres qui dominent ici, mais les éléments d'un corps féminin auxquels, à chaque fois, se rapporte une couleur. Cette couleur, cependant, n'est pas donnée arbitrairement ; elle est le résultat d'une action qui, dans tous les cas, touche un lieu du corps. Blason du corps féminin, comme on l'a souvent dit ? Soit. Mais, surtout, création (par le poème) d'un corps.
On remarquera, comme dans « Les Chercheuses de poux », un mot pluriel (« reins ») rimant avec un mot singulier (« souverain »).
Poèmes de l'Album zutique
Lys
1. Album Zutique (désormais désigné par l'abréviation A.Z.), f° 2v°.
2. balançoirs : il faut bien lire ce pluriel insolite sur le manuscrit. Mais le sens est évidemment « balivernes », « sornettes ».
clysopompes : sortes de clystères.
3. un amour détergent : un amour qui lave (comme des lavements). La métaphore reste médicale.
4. Armand Silvestre (1837-1901) : poète, il avait alors publié Rimes neuves et vieilles (1866) préfacé par George Sand, Les Renaissances (1870), La Gloire du souvenir (1872). Ses poésies se signalaient par leur sensualité. Il y faisait grand abus de fleurs ornementales.
Les lèvres closes
1. A.Z., f° 3r°.
Le titre reprend celui d'un recueil que Léon Dierx avait publié en 1867, chez Alphonse Lemerre.
2. écarlatine : qui a la couleur de l'écarlate. Cet adjectif, quoique rare, n'est pas un néologisme.
3. chanoines du Saint Graal : la formulation de Rimbaud n'est pas claire. L'allusion au Graal, le vase sacré où Joseph d'Arimathie avait recueilli le sang du Christ, est inattendue. Elle traduit peut-être une connaissance du Parsifal de Wagner.
4. Léon Dierx (1838-1912) avait collaboré au Parnasse contemporain. Rimbaud, dans sa lettre à Demeny de mai 1871, le considérait comme un talent de l'école parnassienne.
Fête galante
1. A.Z., f° 3r°.
Rimbaud parodie dans ce texte « Colombine », poème des Fêtes galantes de Verlaine (Lemerre, 1869). Il lui emprunte le nom de Colombine et, pour une strophe, la référence à des notes de musique. Les équivoques obscènes sont nombreuses.
« J’occupais un wagon de troisième : un vieux prêtre »
1. A.Z., f° 3r°.
Inspirés par les dix-huit dizains des Promenades et intérieurs que François Coppée avait publiés dans le deuxième Parnasse contemporain (p. 225-234), les poèmes que les Zutistes nommeront « Vieux Coppées » accentuent volontairement le monde banal décrit par cet auteur.
2. rejeton royal : malgré l'épithète « royal », Suzanne Bernard puis Pascal Pia suggèrent qu'il pourrait être question de Napoléon III, plusieurs fois condamné et emprisonné (en 1836, puis en 1840) et, depuis la débâcle de 1870, captif en Allemagne au château de Wilhelmshöhe. Il était fils de Louis Bonaparte, roi de Hollande sous l'Empire.
« Je préfère sans doute, au printemps, la guinguette »
1. A.Z., f° 3r°.
Rimbaud emprunte les premières rimes « guinguette »/ « baguette » au septième dizain des Promenades et intérieurs de Coppée. L'expression « soirs d'hyacinthe » (v. 6) doit être perçue comme une référence au Baudelaire de l'« Invitation au voyage ». Rappelons enfin que le « diacre » Pâris, célébré ensuite par les convulsionnaires de Saint-Médard, était mort en 1727.
« L’Humanité chassait le vaste enfant Progrès »
1. A.Z., f° 3r°.
2. Louis-Xavier de Ricard (1843-1911) avait été l'un des fondateurs du Parnasse. Auteur des Chants de l'aube (1862), de La Résurrection de la Pologne (1863), de Ciel Rue et Foyer (1865) et du Cri de la France (1871), il avait également créé en 1863 La Revue du Progrès moral pénétrée d'idées humanitaires, que ce vers de Rimbaud tourne évidemment en ridicule. L'« ouverture » (II) de Ciel, Rue et Foyer contient, par exemple, ce vers : « Salut à toi, progrès, ô soldat et prophète ! »
Paris
1. A.Z., f° 6v°.
Ce sonnet est formé des noms que propageait la publicité dans le Paris de 1871-1872. Pour une interprétation politique de ce texte, voir Y. Reboul, « Rimbaud devant Paris », Littératures, n° 54, 2006.
2. Godillot : inventeur de la chaussure militaire portant ce nom.
3. Gambier : fabricant d'une pipe qui prit son nom (voir aussi p. 135).
4. Galopeau : pédicure et manucure parisien. Un dizain de l'Album Zutique signé « Valade » le mentionne également.
5. Auguste Wolff était un célèbre facteur de pianos, associé au compositeur Camille Pleyel.
6. Robinets : opposant irréductible à l'Empire, le Dr Robinet, élu en 1871 parmi les maires républicains de Paris, avait pris ses distances ensuite à l'égard des Communeux.
7. Justin Menier était fabricant de chocolat.
8. Leperdriel vendait des bas contre les varices.
9. Kinck (Jean) avait été assassiné avec sa femme et ses enfants par Jean-Baptiste Troppmann, qui fut guillotiné en 1870 et dont l'exécution fit grand bruit (Isidore Ducasse le mentionne également).
10. Jacob : plutôt que la célèbre marque de pipes, ce nom désigne le zouave Jacob, illustre charlatan guérisseur de l'époque (voir Pascal Pia, Album Zutique, introduction, p. 80).
11. Bombonnel s'était acquis une réputation de chasseur de fauves. Il avait publié en 1860 Bombonnel, le tueur de panthères, ses chasses, écrites par lui-même (Hachette).
12. Veuillot, Louis (1813-1883) : journaliste et littérateur catholique.
13. Augier, Émile : dramaturge, auteur notamment du Gendre de Monsieur Poirier. C'est par moquerie que Rimbaud mêle à ces noms de respectables écrivains celui de Troppmann l'assassin.
14. Gill, André (1840-1885) : caricaturiste qui avait accueilli Rimbaud lors de sa première fugue à Paris.
15. Mendès, Catulle (1842-1909) : l'une des autorités de la poésie parnassienne.
16. Manuel, Eugène (1823-1901) : auteur notamment des Poèmes populaires (1870) et du drame Les Ouvriers (1870).
17. Guido Gonin : dessinateur de L'Esprit follet (voir Steve Murphy, « Le texte de Rimbaud », Rimbaud vivant, n° 22, p. 23).
18. Panier/ Des Grâces : d'après S. Murphy, ce panier pourrait être par antiphrase celui de la guillotine où tombait la tête de l'exécuté.
19. Panier/ Des Grâces : d'après S. Murphy, ce panier pourrait être par antiphrase celui de la guillotine où tombait la tête de l'exécuté.
20. L'Hérissé : ce n'est pas le nom d'un chapelier, mais la dénomination de son enseigne, au 28 bis, boulevard de Sébastopol (elle est décrite dans le Dictionnaire des enseignes imprimé par Balzac). Pour ce détail, voir C.A. Hackett (Œuvres poétiques, op. cit., p. 367).
21. Enghiens/ Chez soi : formule publicitaire pour les eaux d'Enghien-les-Bains et la cure que l'on pouvait faire « à domicile » grâce à des pastilles, des bouteilles de cette eau, voire un appareil vaporisateur. Rimbaud ajoute un s au nom propre.
22. Enghiens/ Chez soi : formule publicitaire pour les eaux d'Enghien-les-Bains et la cure que l'on pouvait faire « à domicile » grâce à des pastilles, des bouteilles de cette eau, voire un appareil vaporisateur. Rimbaud ajoute un s au nom propre.
Cocher ivre
1. A.Z., f° 8v°.
L'Album Zutique présente un grand nombre de ces sonnets en vers monosyllabiques (Charles Gros en reproduira plusieurs dans un article de La Revue du monde nouveau, en 1874).
2. Pouacre : doublet populaire de « podagre ». Ce mot signifie « sale », « dégoûtant ». Verlaine écrivit, daté « Bruxelles, septembre 1873 », un poème intitulé « Un pouacre », qui plus tard sera repris dans Jadis et naguère.
Vieux de la vieille !
1. A.Z., f° 9r°.
Tel était le nom que l'on donnait aux vétérans de l'ancienne garde impériale. On trouve un poème portant ce titre dans le recueil de Théophile Gautier, Émaux et Camées (1852).
2. Au fils de Mars : au fils du dieu de la guerre. Mais Rimbaud entretient à dessein l'équivoque ; car ce fut le 16 mars 1856 (et non le 18) que naquit le Prince impérial, fils de Napoléon III et d'Eugénie de Montijo. Le 18 mars 1871, en revanche, avait été proclamée la Commune de Paris.
État de siège ?
1. A.Z., f° 9r°.
À dessein, le titre interrogatif est un jeu de mots. Il évoque à la fois la récente occupation de Paris par les Prussiens et le postillon assis, conduisant son omnibus. L'esprit « onaniste » des Zutistes se lit à mots couverts dans ce « Vieux Coppée ». On comprend mieux ainsi l'« engelure énorme » et l'« aine en flamme ».
2. L'honnête intérieur : l'intérieur de l'omnibus où se trouvent des gens honnêtes et notamment des gendarmes.
Le balai
1. A.Z., f° 9v°.
Quoique non signé de Rimbaud, ce dizain est de son écriture.
Exils
1. A.Z., f° 12r°.
Le titre semble bien être « Exils » et non « Exil », comme le portent la plupart des éditions actuelles. Il est intéressant de voir Rimbaud nous présenter ici un « fragment ». L'ensemble du poème reste peu compréhensible, malgré les précisions données en fin de texte. Il faut supposer que Napoléon III, alors en exil en Angleterre au château de Chiselhurst (après avoir été captif au château de Wilhelmshöhe en Prusse ; voir « Rages de Césars », p. 42), envoie une épître à son fidèle médecin, le Dr Henri Conneau, dont le nom donnait lieu à de nombreuses moqueries.
2. l'Oncle Vainqueur : Napoléon Bonaparte.
3. Petit Ramponneau : au XVIIIe siècle, célèbre cabaretier du quartier de la Courtille à Paris. On avait fait de lui un personnage de comédies et de chansons satiriques.
4. Bari-barou : le tonnerre (et le pet) en argot de marin.
L'Angelot maudit
1. A.Z., f° 12v°.
Rimbaud a prétendu parodier ici le poète Louis Ratisbonne (1827-1900), auteur de poésies mettant souvent en scène des enfants : La Comédie enfantine, fables morales (1860), Les Petits Hommes (1868), Les Petites Femmes (1870).
« Les soirs d’été, sous l’oeil ardent des devantures »
1. A.Z., f° 13v°.
2. le kiosque mi-pierre : Rimbaud décrit ici une vespasienne.
3. Ibled : marque de chocolat très connue en 1871.
« Aux livres de chevet, livres de l’art serein »
1. A.Z., f° 15r°.
Obermann de Senancour, les romans de Mme de Genlis (1746-1830), auteur d'ouvrages d'éducation, le « Vert-Vert », malicieux poème de Gresset, « Le Lutrin », poème burlesque de Boileau, composent, en effet, aux yeux de Rimbaud les livres de « l'art serein » – et sans doute de piètres réussites !
Le Dr Nicolas Venette (Rimbaud italianise ce nom) avait écrit au XVIIe siècle un Tableau de l'amour conjugal.
Hypotyposes saturniennes
1. A.Z., f° 22r°.
L'hypotypose est une description ou un récit qui non seulement cherche à signifier son objet au moyen du langage, mais s'efforce en outre de toucher l'imagination et d'évoquer la scène par des moyens imitatifs ou associatifs. Saturniennes, qui, volontairement ou non, rappelle les Poèmes saturniens de Verlaine, fait songer plutôt ici aux vers saturniens, vers latins archaïques. Rimbaud se moquerait ainsi du style vieilli des vers de Belmontet qu'il qualifie d'« archétype » parnassien. Ce texte est un centon formé de vers empruntés à différents poèmes de Belmontet.
Belmontet, Louis (1799-1879) : il composa d'innombrables poèmes. Le dithyrambe était sa spécialité. Rimbaud l'avait déjà nommé en mauvaise part dans sa lettre du 15 mai 1871 : « Trop de Belmontet et de Lamennais […] ».
Les Remembrances du vieillard idiot
1. A.Z., f° 25r°.
Le titre se réfère aux Remembrances écrites sur le même sujet et dans le même album par Verlaine. Dans le vieux mot « remembrances » (souvenirs), les Zutistes entendaient, bien sûr, le mot « membre », désignant l'organe viril.
2. Fils du travail : l'expression se retrouvera dans « Mémoire », p. 157.
3. Les almanachs couverts en rouge : voir, dans « Les Poètes de sept ans », « Des journaux illustrés où, rouge, il regardait/ Des Espagnoles rire et des Italiennes », et dans « Mémoire » : « Des enfants lisant dans la verdure fleurie/ Leur livre de maroquin rouge […] ».
4. la chancelière bleue : l'objet désigné par ce mot est une boîte ou un sac fourré pour tenir les pieds au chaud.
Ressouvenir
1. A.Z., f° 25r°.
Écrit de la main de Rimbaud et signé « François Coppée ».
De l'année 1856, Rimbaud – qui n'avait alors que deux ans ! – devait, à vrai dire, garder bien peu de souvenirs. La feuille sur laquelle est copié ce dizain est illustrée sur sa partie droite par une caricature représentant l'empereur et « la Sainte Espagnole », Eugénie de Montijo. Celle-ci tourne la tête vers une sorte de mât orné d'un N enrubanné.
« L’Enfant qui ramassa les balles, le Pubère »
1. Ce dizain, qui n'appartient pas à l'Album Zutique, se trouve reproduit en fac-similé dans le livre de Félix Régamey, Verlaine dessinateur, Paris, Floury, 1896. Régamey l'attribuait alors à Verlaine, mais il est incontestablement de l'écriture de Rimbaud (qui l'avait copié à Londres le 12 septembre 1872 sur l'album de Régamey) et il reprend une expression (publicitaire il est vrai) déjà utilisée dans le sonnet « Paris » (voir p. 141). En outre, le premier vers fait allusion à un épisode de l'« éclatante victoire de Sarrebück » (voir le poème portant ce titre, p. 59) : le jeune prince accompagnant son père sur le champ de bataille avait ramassé un éclat d'obus. On avait brocardé ce geste dans une chanson vite devenue célèbre :
« Et le petit prince ramassait les balles
Qu'on avait mis là tout exprès… »
Le dernier vers est une double citation. En effet, comme l'a remarqué André Guyaux (Berenice, avril-août 1982, n° 5, p. 143-145), il reprend un alexandrin de la célèbre pièce de François Coppée, Le Passant (1869) : « Pauvre petit ! il a sans doute l'habitude », et la rime avec « solitude » ; en outre, le dernier mot majuscule met en valeur l'expression « avoir l'habitude », désignant assez couramment la masturbation.
Enghien : le commentaire que fait Rimbaud lui-même en note est éloquent. On peut aussi lire dans Enghien « engin ». Des balles et de l'ancien jouet, le Pubère en est venu à s'occuper de « son bel Enghien » !
Les Immondes
1. Le titre Stupra (« obscénités », en latin) est celui que portait la plaquette regroupant ces trois sonnets et publiée par A. Messein en 1923. Mais Verlaine, dans ses lettres à Charles Morice, les appelait « Les Immondes », dénomination que nous conservons ici.
L’Idole. Sonnet du Trou du Cul
1. A.Z., f° 2v°.
Bien qu'il figure sur le deuxième feuillet de l'Album Zutique, nous avons tenu à grouper ce poème avec les deux autres sonnets obscènes que l'on a coutume de ranger sous le titre Stupra. Dans l'Album Zutique, le sonnet, écrit tout entier de la main de Rimbaud, porte toutefois, sous la fausse signature « Albert Mérat » (poète ici parodié), les initiales « P.V-A.R. ». Le 25 décembre 1883, Verlaine en communiquait une version légèrement différente à Charles Morice (Lettres inédites à Charles Morice, publiées et annotées par Georges Zayed, Genève-Paris, Droz-Minard, 1964, p. 49-50), et la présentait ainsi : « “Tu l'as voulu, n'te plains pas.” Et voici le deuxième immonde. C'est un compliment à l'Idole de Mérat (lui toujours, lui partout !) fait en collaboration par Rimbaud et moi. C'est naturellement et chastement intitulé Le Trou du Cul […]. » Ce sonnet a été publié pour la première fois par Messein dans Hombres, recueil posthume de Verlaine publié sous le manteau en 1904. En face des deux quatrains se trouve l'indication « Paul Verlaine fecit » ; en face des deux tercets, « Rimbaud invenit », remarque portée par Verlaine lui-même sur le manuscrit Vanier (prédécesseur de A. Messein) qui avait recopié ce texte.
Le titre L'Idole nomme le livre d'Albert Mérat publié en 1869 que Verlaine et Rimbaud s'étaient amusés à parodier. Dans ce recueil se trouvaient célébrées toutes les parties du corps féminin.
2. blanches : Verlaine, dans sa lettre à Charles Morice, renvoie à cet endroit à une note ainsi rédigée : « Notez bien qu'il y a blanches et non pas blêmes (se reporter au 1r immonde). Morale, es-tu assez respectée ? – Excusez ces enfantillages d'ailleurs. » Le « lr immonde » désigne le sonnet « Nos fesses ne sont pas les leurs ».
3. Chanaan : ancien nom de la Terre promise où devaient couler des ruisseaux de lait et de miel.
« Nos fesses ne sont pas les leurs. Souvent j’ai vu »
1. Ce sonnet, ainsi que le suivant, est fort comparable à « L'Idole » que contenait l'Album Zutique. Il fut vraisemblablement écrit à la même époque. Verlaine l'envoya à Charles Morice le 20 décembre 1883 avec une lettre où il le présentait ainsi : « Voici le 1r immonde. Les deux autres suivront » (voir Paul Verlaine, Lettres inédites à Charles Morice, op. cit., p. 45). Vittorio Pica, un collectionneur italien en relation avec Verlaine, en eut également une copie (voir lettre du 11 octobre 1888 de V. Pica au directeur de La Cravache parisienne).
« Les anciens animaux saillissaient, même en course »
1. Ce sonnet, comme le précédent, fut recopié par Verlaine dans une lettre adressée à Charles Morice le 30 décembre 1883. Verlaine porte sur lui une appréciation sévère : « Pour être vaguement obscur ce sonnet n'en est pas moins toqué. Si nous lui pardonnions ? D'ailleurs c'est le dernier » (Lettres inédites à Charles Morice, op. cit., p. 55).
2. ange ou pource : ange ou pourceau. Le mot « pource », non attesté, équivaut au féminin de pourceau. Le catalogue de la librairie Cornuau du 12 mai 1936 annonce, mise en vente, une note de Verlaine à Vanier lui demandant de placer en épigraphe à la série « Filles » de Parallèlement « Ange ou Pource. Rimbaud » – expression qui n'apparaîtra d'ailleurs pas dans le livre imprimé, une autre épigraphe « Capellos de Angelos » la remplaçant.
3. Kléber : célèbre général de la Révolution française. Peut-être Rimbaud évoque-t-il plus précisément la statue de Kléber (aux formes éloquentes !) qui figure, rue de Rivoli, sur le côté gauche du porche introduisant dans la cour du Louvre.
VERS NOUVEAUX
« Qu’est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang »
1. Texte adopté : manuscrit de la collection Pierre Berès. Première publication de ce poème dans La Vogue (n° 7, 7 juin 1886).
Le poème est écrit en quatrains d'alexandrins (en rimes croisées dans les strophes impaires, embrassées dans les autres, sauf pour la sixième strophe), mais de telle sorte que la coupe normale à l'hémistiche n'y soit que rarement perceptible. Les rimes sont souvent anomiques (pluriel rimant avec des singuliers). Apocalyptique, « Qu'est-ce pour nous… » se rapproche des poèmes communards de Rimbaud, et semble annoncer l'inspiration destructrice de certaines Illuminations (« Après le déluge », « Barbare »). Elle se rapproche aussi d'un poème d'Eugène Vermersch, « Les Incendiaires », plaquette publiée à Londres en 1873 (Imprimerie de la Société coopérative).
2. Que nous : excepté nous. Ce tour apparaît dans le français classique (chez La Fontaine, chez Malherbe).
3. romanesques amis : les amis poètes (qui apparaissent sous ce nom dans « Comédie de la Soif », voir p. 162) ou les anciens communards ?
4. Noirs inconnus : l'adjectif « noirs » a une valeur morale. Il n'est pas dépréciatif. Dans « Les Poètes de sept ans », Rimbaud parlait ainsi des « hommes […]/ Noirs, en blouse […] ».
5. Cette phrase isolée n'est sans doute pas un vers supplémentaire (elle ne compte que neuf syllabes).
Mémoire
1. Texte adopté : autographe de l'ancienne collection Lucien-Graux. Première publication dans L'Ermitage, 19 septembre 1892, pour les deux dernières parties, et dans Poésies complètes (Vanier, 1895) pour la totalité du texte. Voir aussi l'autre version, « D'Edgar Poe », p. 159.
Favorisée par le cours de la rivière, une rêverie se dessine où la réalité familiale apparaît (partie 3), mais enveloppée de nombreux symboles.
2. Elle : pour André Dhôtel (Rimbaud et la révolte moderne, Gallimard, 1952, p. 15), « Elle » est « la manifestation de la nature, apparition étonnante, illumination aux yeux de l'enfant qui, l'ayant saisie, pense à toutes ces choses matérielles qui lui ressemblent : les corps de femmes, la soie, le travail des bras humains ».
3. l'arche : l'arche d'un pont.
4. l'humide carreau : cette fenêtre disposée dans le texte donne à voir sur une scène à la fois fond de l'eau et fond de la mémoire. Plusieurs mots prennent ici un double sens : « bouillons » qui vaut pour l'eau et l'étoffe bouillonnée des rideaux ; les robes et les saules se ressemblent aussi.
5. le souci d'eau : il s'agit d'une fleur, qu'elle soit nénuphar (d'après Delahaye) ou populage (selon M. Ruff).
6. l'Épouse : le même mot avec une majuscule apparaît dans « Michel et Christine » (p. 172).
7. Madame : l'attitude sévère de cette femme pourrait rappeler Mme Rimbaud.
8. les fils du travail : ces « fils du travail » qui neigent sur la prairie sont évidemment les fils de la Vierge, ou filandres, « fil sécrété par certaines jeunes araignées et qui assure leur transport au gré du vent ». Mais Rimbaud a transformé l'expression (« Vierge » devient « travail ») ; et les fils arachnéens se confondent alors avec les fils (les enfants) de la gestation et de l'accouchement.
9. Lui : soit le père qui s'en va (reconstitution d'une scène traumatique), soit Rimbaud lui-même. Aucune de ces identifications ne parvient cependant à saturer le sens qu'implique ce pronom.
10. la montagne : Rimbaud rend légendaire les éléments de son univers (on en verra un autre exemple dans « Honte », p. 178). Ici la montagne peut tout simplement évoquer une colline dominant Charleville, le mont Olympe.
11. saint lit surmonte sentier, biffé.
12. canot immobile : Réplique figée du « bateau ivre ». De son bord, aucune des fleurs symboliques ne peut être saisie, ni la jaune (la foi conjugale), ni la bleue (l'amour simple et fleur bleue de « Première soirée »).
13. la [fleur] bleue : un poème de Marceline Desbordes-Valmore, poétesse romantique dont Rimbaud conseillera à Verlaine de lire toute l'œuvre, s'intitule « La Fleur d'eau » (voir le recueil Pauvres Fleurs, 1839) et débute par ces vers :
« Fleur naine et bleue, et triste, où se cache un emblème,
Où l'absence a souvent respiré le mot : J'aime ! »
D'Edgar Poe
1. Le poème suivant, autre version signée « R. », a été mis en vente et vendu le 25 mai 2004 (hôtel Drouot, Me Tajan). Il faisait partie des papiers laissés par Verlaine à son domicile (chez les Mauté) quand il partit avec Rimbaud le 7 juillet 1872.
Larme
1. Texte adopté : autographe donné à Forain et reproduit dans le fac-similé Messein, 1919. Il existe un autre état de « Larme », sans titre et non daté. Il appartient à la collection Berès et a été reproduit pour la première fois dans l'édition des Œuvres, Club du meilleur livre, 1957. Ce manuscrit a servi pour la première publication de « Larme » dans La Vogue (n° 9, 21 juin 1886).
« Larme », sous une version différente, est cité dans Une saison en enfer.
Le poème est écrit en hendécasyllabes, mètre extrêmement rare jusqu'à cette époque. Rimbaud en avait pu trouver l'exemple dans « Rêve intermittent d'une nuit triste » de Marceline Desbordes-Valmore, dans le recueil Poésies inédites publié à Genève en 1860. Rappelons que cette poétesse était née à Douai en 1785.
2. jeune Oise : d'après Robert Goffin (Rimbaud et Verlaine vivants, Paris-Bruxelles, Écran du monde, 1937, p. 176), il s'agirait d'un ruisseau passant près de Roche et dont le vrai nom serait l'Alloire ou la Loire. Ce cours d'eau se jette dans l'Aisne qui elle-même grossit l'Oise.
3. colocase : plante exotique consommée en Océanie. Rimbaud semble prendre un mot pour un autre (« coloquinte » : variété de concombre oriental dont on peut faire des gourdes). Il n'a d'ailleurs pas maintenu colocase dans les autres versions. Le texte de La Vogue donne en effet pour ce vers et le suivant : « boire à ces gourdes vertes, loin de ma case/ claire quelque liqueur d'or qui fait suer. » Le texte d'Une saison en enfer porte « ces gourdes jaunes ».
4. Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge : le texte de La Vogue donne « Effet mauvais pour une enseigne d'auberge ».
5. Le texte de La Vogue et celui d'Une saison en enfer donnent « Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares ».
La Rivière de Cassis
1. Texte adopté : autographe donné à Forain et appartenant à l'ancienne collection Barthou. Entré à la Bibliothèque nationale en 1985. Il existe une autre version dans la collection Berès. C'est celle qui a servi à la première publication de cette poésie dans le n° 9 de La Vogue, 21 juin 1886. « La Rivière de Cassis » n'a pas été repris par Rimbaud dans Une saison en enfer.
Rimbaud semble reprendre un ancien texte, « Les Corbeaux » (qu'il cite au v. 16) et le transposer. La Rivière de Cassis ne désignerait pas alors, comme l'a prétendu Delahaye, la Semois à Bouillon, mais (sans évacuer cette hypothèse réaliste) la rivière tachée du sang des morts d'« avant-hier » dont parlait le poème « Les Corbeaux ».
2. sapinaies : néologisme pour « sapinières ». Rimbaud a pu le former analogiquement sur « chênaies », par exemple.
3. mystères révoltants : qui émeuvent, qui provoquent un profond bouleversement.
4. Ces campagnes d'anciens temps indiquent plutôt des campagnes militaires. Les chevaliers errants confirment cette ligne de compréhension.
5. André Breton appréciait particulièrement ce vers, « courte(s) formule(s) dont l'effet sur moi se montre magique » (L'Amour fou, Gallimard, 1937, 1er chapitre), qu'il a cité dans « Forêt-Noire », poème de son recueil Mont de Piété, Au Sans pareil, 1919. Rimbaud était censé le dire.
6. trinque : c'est-à-dire boite. À moins d'entendre dans « moignon » un équivalent de « main », ce qu'attestait le langage populaire à l'époque de Rimbaud.
Comédie de la Soif
1. Texte adopté : autographe donné à Forain et reproduit dans le fac-similé Messein. Appartenant à l'ancienne collection Barthou, le manuscrit est entré à la Bibliothèque nationale en 1985. Il existe une autre version de ce texte dans la collection Berès. C'est à partir d'elle que fut publié le texte paru dans La Vogue (n° 7, 7 juin 1886). Enfin, l'on connaît un autre manuscrit intitulé « Enfer de la soif », dont les parties 1, 2 et 3 se trouvaient dans la collection Ronald Davis (voir vente de la bibliothèque J. Guérin, Étude Tajan, 17 novembre 1998) et les parties 4 et 5 à la Fondation Bodmer, Cologny, Suisse. Ni « Comédie de la Soif » ni ses autres versions n'ont été repris dans Une saison en enfer.
En 1870, Rimbaud avait écrit « Comédie en trois baisers ». Sa « Comédie de la Soif », d'une tout autre teneur, indique cependant les participants d'un dialogue. Le moi (comme dans « Âge d'or ») est aux prises avec ses voix secrètes. Ainsi entendons-nous les répliques d'une véritable sotie intime. Devant chacun de ses possibles, Rimbaud prend parti. Il choisit toujours la fusion avec l'objet même du désir.
2. Les urnes prennent un double sens, puisque l'on a parlé de la visite au cimetière.
3. La partie consacrée à l'Esprit met en cause la poésie idéaliste des Parnassiens, et tout son matériel mythologique : ondines, Vénus…
4. Plus qu'au Juif errant, Rimbaud pense à Ophélie. La rime « Norwège »/ « neige » se trouvait déjà dans son poème « Ophélie » de 1870.
5. Anciens exilés chers : ulysse, Énée, ou le poète latin Ovide qui, exilé chez les Scythes, avait écrit les Pontiques.
6. La partie consacrée aux Amis pourrait faire allusion aux beuveries des Zutistes comme à certaines tendances vaguement ésotériques de la nouvelle poésie.
7. Bitter : mélange d'eau-de-vie et de genièvre.
8. L'Absinthe aux verts piliers : cette vision de l'absinthe (la verte, comme on disait en argot) comprend une explicite référence au sonnet « Correspondances » de Baudelaire : « La Nature est un temple où de vivants piliers […]. »
9. Le mot « Songe » débutant par une majuscule, ce titre correspond à un syntagme nominal désignant le locuteur du passage et non pas à une phrase.
10. Jamais l'auberge verte (c'est-à-dire vraisemblablement le Cabaret-Vert) ne peut m'être ouverte dans de bonnes conditions.
Bonne pensée du matin
1. Texte adopté : celui du premier fac-similé Messein. L'édition des fac-similés Messein reproduit deux états du texte, dont le second est sans titre ni date. « Bonne pensée du matin » est repris sous une version différente dans Une saison en enfer.
Cette poésie rappelle certains éléments de la lettre de « Jumphe » adressée par Rimbaud à Delahaye (voir p. 185). Mais si Rimbaud semble transposer l'ambiance dans laquelle il vivait à cette époque, il ajoute des références mythiques qui la transmuent vite en légende.
2. Les mythologiques Hespérides, dont le jardin contenait des arbres aux pommes d'or, régnaient pourtant sur l'extrême ouest du monde. Mais Rimbaud assimile le soleil aux fruits précieux dont elles avaient la garde.
3. Vénus est également appelée l'étoile du Berger, et c'est Pâris, alors qu'il était berger, qui lui avait accordé le prix dans le jugement où il avait dû se prononcer sur la beauté des Immortelles.
4. Vénus anadyomène était née de l'écume.
Fêtes de la patience
1. Ce titre général ainsi que la liste des quatre poèmes qu'il regroupe se trouvent inscrits au verso du dernier feuillet d'« Âge d'or ».
Bannières de mai
1. Texte adopté : autographe donné à Jean Richepin et reproduit dans le fac-similé Messein. Un autre manuscrit (titre : « Patience », sous-titre « D'un été ») a été utilisé par Vanier pour son édition des Poésies complètes, 1895 (voir Livres du cabinet de Pierre Berès, musée Condé, château de Chantilly, 2003). En haut de la page se lit un fragment (épigraphe ?) : « Prends-y garde, ô ma vie absente ! » Olivier Bivort a découvert (voir RHLF, juillet-août 2001) qu'il s'agit d'un vers du poème « C'est moi », publié pour la première fois dans Élégies et poésies nouvelles (1825) de Marceline Desbordes-Valmore. Ce poème n'a pas été repris dans Une saison en enfer.
Marqué par l'échec qui pourrait être celui de sa tentative poétique durant l'hiver 1871-1872, mais aussi celui de ses relations jusqu'alors inabouties avec Verlaine, Rimbaud s'abandonne à la déception et s'en remet à l'imprévisible sort qui l'attend.
2. Ces chansons spirituelles (face à « La Bonne Chanson » de Verlaine) semblent définir le genre poétique que Rimbaud met en pratique dans de tels textes, même s'il ne faut pas trop croire qu'il va jusqu'à s'inspirer de celles qu'écrivit Mme Guyon (voir Étiemble, « Sur les chansons spirituelles », Lectures de Rimbaud, Revue de l'Université de Bruxelles, 1982, p. 61-75).
3. l'été dramatique : l'été participe de l'action essentielle, du drama de l'année et de la course du soleil. Char du soleil et char du drame peuvent faire penser au chariot de Thespis, le premier comédien d'après les anciens Grecs. Le sort de Rimbaud serait lié à cette comédie essentielle.
4. Ces quatre vers posent un problème d'interprétation. « Toi » s'y oppose à « Bergers », « mourir beaucoup » à « meurent à peu près ». Or peut-on mourir plus ou moins ? Il apparaît que Rimbaud pense à deux types de mort, l'une absolue et comme extatique (fusionnelle avec la nature), l'autre incomplète et navrante. On retrouve ce double type de mort dans « Conte » (voir p. 259).
5. Il est naturel de rire au soleil, comme l'enfant sourit à ses parents.
Chanson de la plus haute Tour
1. Texte adopté : autographe donné à Jean Richepin et reproduit dans le fac-similé Messein. Il existe un autre manuscrit dans la collection Berès, qui a servi à la publication faite dans La Vogue (n° 7, 7 juin 1886). Ce poème a été repris dans Une saison en enfer pour deux strophes seulement.
D'après Izambard (Rimbaud tel que je l'ai connu), le modèle de ce poème viendrait d'une chanson que connaissait Rimbaud : « Avène, avène/ Que le beau temps t'amène. » C'est la parole d'un guetteur. Le même désespoir habite toujours celui qui attend – et la même science poétique pour endormir sa douleur.
2. L'explication biographique vaut pour ce passage. Rimbaud venait, en effet, de regagner Charleville, incité à cela par Verlaine qui souhaitait reprendre la vie conjugale avec Mathilde, sa femme.
3. Cette expression, même si elle n'est pas absolument typique, se trouve également dans « Vies III » (« mon illustre retraite ») et c'est dans « Vies II » (toujours dans les Illuminations) que l'on rencontre le mot « veuvages » (voir ici v. 25).
4. Tout comme le Bois, la Prairie est un lieu essentiel du paysage rimbaldien. Son ambivalence apparaît bien ici.
5. On comparera avec un paragraphe de « Délires I » (Une saison en enfer, p. 216), où Verlaine est censé parler : « Je suis veuve… – J'étais veuve […]. Et souvent il s'emporte contre moi, moi, la pauvre âme. »
L'Éternité
1. Texte adopté : autographe donné à Jean Richepin et reproduit dans le fac-similé Messein. Il existe un autre manuscrit dans la collection Berès, qui a servi à la publication du texte dans La Vogue (n° 7, 7 juin 1886). « L'Éternité », sous une version différente, est repris dans Une saison en enfer.
Dans cette poésie, écrite en pentasyllabes, Rimbaud semble avoir trouvé une issue au mal qui le déchirait. Son « âme sentinelle » a fini par voir, du haut de la tour, le moment de l'aube, temps parfait qui émet le signe de l'éternité.
2. La nuit annulée par l'éclat du soleil.
3. Et voles suivant ton gré. L'âme s'est dégagée de la communauté humaine.
4. La quatrième strophe telle que Rimbaud la citera dans Une saison en enfer est peut-être plus explicite : « Plus de lendemain,/ Braises de satin,/ Votre ardeur/ Est le devoir. » Le Devoir coïncide avec la nécessité de vivre l'instant. L'Éternité est proche d'un présent pur auquel il faut se vouer.
5. Nul « il naîtra ». C'est le même verbe latin oriri qui a donné le mot « orient ».
Âge d'or
1. Texte adopté : autographe donné à Jean Richepin et reproduit dans le fac-similé Messein. Un autre manuscrit se trouve dans la collection Berès. Il a servi à la publication du texte dans La Vogue (n° 7, 7 juin 1886). À ce texte manquent deux strophes, la quatrième et la cinquième. En face de la troisième strophe, on peut lire, écrit à côté d'une accolade : terque quaterque (« trois et quatre fois ») ; en face de l'avant-dernière, pluries (« plusieurs ») ; en face de la dernière : indesinenter (« indéfiniment »). « Âge d'or » devait être repris dans Une saison en enfer, comme l'indiquent les brouillons.
Dans cette poésie de l'altérité ou de l'altération de la personne, diverses voix (angéliques ou non) parlent, comme dans « Comédie de la Soif ». Le débat interne s'exprime par un obsédant cantique raisonneur qui se répète à n'en plus finir (indesinenter en latin). Écouter les bons conseils du for intérieur, être à l'unisson du bon sens, Rimbaud, par patience, feint d'y consentir.
2. Vertement : avec force et peut-être avec « verté » (« vérité », au Moyen Âge).
3. ce tour : cette façon d'être et cette manière de chanter qui rapproche Rimbaud du naturel (onde et flore), du familial et de l'évident (visible à l'œil nu).
4. Il n'y a pas d'explication satisfaisante à cette précision. Rappelons toutefois que L'Ange du bizarre (texte d'Edgar Poe traduit par Baudelaire et appartenant aux Histoires grotesques et sérieuses) s'exprime avec un accent d'Allemagne.
5. La réponse est donnée par le titre : de l'âge d'or. Ce retour vers un temps mythique est, comme l'éternité, une solution au malheur du temps.
6. La Nature princière de Rimbaud peut être entendue avec ironie puisque, à l'époque (s'il faut se fier à la date du poème), il habitait rue Monsieur-le-Prince. Une telle coïncidence ne pouvait toutefois que surdéterminer son univers poétique – et non pas le conditionner.
7. Ce sont les « voix » qui parlent à Rimbaud (très intimement) et non les « sœurs » réelles.
Jeune ménage
1. Texte adopté : autographe au verso d'une lettre de Forain à Rimbaud, reproduit dans le fac-similé Messein. Voir vente bibliothèque Jacques-Guérin, Étude Tajan, 17 novembre 1998.
À la date que porte cette poésie, Rimbaud logeait à l'Hôtel de Cluny, face à la Sorbonne. Beaucoup de commentateurs ont pensé qu'il fait ici allusion au couple qu'il formait alors avec Verlaine (« intrigues de génies »). Croyons plutôt que Rimbaud, face à une fenêtre ouverte, invente un couple en proie à la malignité des esprits : lutins, feux follets, etc. Les deux derniers vers laissent voir nettement le parti qu'il prend pour ce « jeune ménage ».
2. bleu-turquin : bleu très foncé.
3. aristoloches : plantes vivaces poussant dans des endroits pierreux. Le mot vient du grec et signifie « meilleur accouchement ». Partant de cette étymologie, C.A. Hackett a vu dans ce poème l'indication d'une naissance.
4. La mûre : le mot rappelle « le mur » du v. 3. La fée africaine, la fée noire, apporte un fruit de même couleur.
5. Le vent trompe le marié. Pénétrant par la fenêtre grande ouverte, il prend sa place dans l'alcôve.
6. Émanations et traces d'humidité. Rimbaud avait d'abord écrit : « Même des fantômes des eaux, errants ».
7. Les Spectres de Bethléem évoquent le « jeune ménage » biblique, Joseph et Marie.
Michel et Christine
1. Texte adopté : autographe de la collection Pierre Berès. C'est à partir de ce manuscrit que fut faite la publication du texte dans La Vogue (n° 8, 14 juin 1886).
Cette poésie non datée se rattache par sa prosodie aux vers écrits en 1872 (usage d'un mètre impair, l'hendécasyllabe, et rimes parfois réduites à des assonances). Le titre surprend. Parce que Rimbaud a écrit dans Une saison en enfer : « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi », on a cru pouvoir le référer à une comédie-vaudeville homonyme écrite par Scribe et représentée en 1821 (voir Étiemble et Yassu Gauclère, « À propos de “Michel et Christine” », Cahiers du Sud, décembre 1964, p. 927-931). L'action de la pièce se déroule pendant les guerres napoléoniennes. Michel est un paysan fiancé à Christine. Stanislas, le soldat, se sacrifie pour leur bonheur. Gaulois et Francs, autochtones et barbares, moutons et loups forment les oppositions fondamentales de cette poésie jusqu'à l'harmonisation finale, peut-être ironique, placée sous le signe du Christ. Yves Reboul y perçoit une invasion barbare ravageant le vieux monde que Rimbaud haïssait.
2. Ce « Zut » initial pourrait bien être un acte de foi « zutiste ».
3. la vieille cour d'honneur : dans sa lettre de juin 1872 à Delahaye, Rimbaud rappelle qu'en mai 1872 sa chambre rue Monsieur-le-Prince donnait sur les jardins du lycée Saint-Louis.
4. cent agneaux : l'équivalent des nuages qui « moutonnent ». Mais Rimbaud annonce bientôt une autre comparaison. Les nuages sont aussi des « soldats blonds ». Il en résulte tout un paysage pastoral (l'idylle) avec berger, troupeau, Sologne, loups.
5. l'Europe ancienne : « l'Europe aux anciens parapets », dit « Le Bateau ivre ». La vision apocalyptique et barbare que dessine Rimbaud rappelle aussi (ou préfigure) celle de « Qu'est-ce pour nous, mon Cœur… ».
6. L'Épouse aux yeux bleus : on remarquera la majuscule du mot « Épouse ». Cette femme aux yeux bleus allégoriserait la Gaule, l'homme au front rouge l'envahisseur Franc. L'idylle de ces deux peuples aurait donné la France, fille aînée de l'Église.
« Plates-bandes d’amarantes jusqu’à »
1. Texte adopté : autographe de la collection Pierre Berès. Publié dans La Vogue (n° 8, 14 juin 1886). Ce poème ne comporte pas de titre. « Bruxelles » est une simple indication locale. « Boulevart » est écrit avec un t (comme il était d'usage jusqu'en 1870 environ).
Le texte a vraisemblablement été rédigé quand Verlaine et Rimbaud, ayant quitté la France, commençaient leur randonnée en Belgique ; à Bruxelles, ils logèrent quelque temps au Grand Hôtel liégeois. Il peut être comparé à certains poèmes de Verlaine, contemporains ou postérieurs, notamment « Bruxelles. Simples fresques » I et II, repris dans Romances sans paroles, et « Images d'un sou », repris dans Jadis et naguère.
2. amarantes : plantes ornementales qui donnent des grappes de fleurs rouges. Ce mot, en grec, signifie « immortelles », ce qui explique peut-être le nom de Jupiter apparaissant par la suite.
3. Soit le palais du Roi, soit le palais des Académies. Le jeu de mots signalé au vers 1 conseillerait d'adopter cette deuxième signification. « Toi », au vers suivant, reprend vraisemblablement « Jupiter ».
4. Cage de la petite veuve : Rimbaud au vers 8 décrit un jardin, un parc. Le mot « veuve » désignerait alors un oiseau exotique du genre des passereaux, d'où, peut-être, à la cinquième strophe, la « salle à manger guyanaise ».
5. la Folle par affection : allusion à Nina ou la Folle par amour, comédie en un acte mêlée d'ariettes de Marsollier de Vivetières sur une musique de Dalayrac (créée le 15 mai 1786). La « petite veuve » produit de nouveaux personnages plus ou moins identifiables. Ophélie, peut-être, folle de Hamlet, mais aussi Juliette, dont le balcon est évoqué au vers suivant. Plus loin encore, Henriette et la blanche Irlandaise. Dans « Images d'un sou », où sont nommées quantité de figures légendaires, Verlaine écrira : « La Folle-par-amour chante/ Une ariette touchante ».
6. les fesses des rosiers : d'après Charles Bruneau (« Le patois de Rimbaud », La Grive, n° 53, avril 1947), cette expression serait un ardennisme et désignerait une branche flexible servant à soutenir des rosiers grimpants.
7. l'Henriette : Henriette est aussi un personnage des Femmes savantes de Molière, et Théodore de Banville avait déjà associé Juliette et Henriette dans « La Voie lactée », une pièce de ses Cariatides.
8. Les diables bleus évoquent la fumée des trains, mais semblent bien une traduction détournée de l'expression anglaise blue devils (qui équivaut à nos « idées noires »), utilisée déjà par Vigny dans Stello (chap. II).
9. paradis d'orage : cette expression, qui se trouve aussi dans une des Illuminations (« Villes », [II] : « le paradis des orages »), désigne ici le ciel.
10. Fenêtre du lac : la demeure du duc d'Arenberg. Rimbaud montre comment il fait une association avec les « escargots ». Le terme commun caché de cette devinette est évidemment « Bourgogne », qui convient aussi bien à « duc » qu'à « escargots ».
11. C'est trop beau ! trop ! : la même formule sera reprise dans « Est-elle almée ? » (voir p. 175), vraisemblablement écrit à la même date.
« Est-elle almée ?… aux premières heures bleues »
1. almée : danseuse orientale dont les danses étaient accompagnées de chants. Le Bescherelle donne comme premier sens : « mot arabe qui signifie savante ».
2. Texte adopté : autographe de l'ancienne collection Lucien-Graux. Première publication dans Poésies complètes (Vanier, 1895). Voir vente bibliothèque Jacques-Guérin, Étude Tajan, 17 novembre 1998.
3. la chanson du Corsaire : inspirée du « Corsaire » de Byron. Verdi avait écrit un opéra (1848) sur ce thème. Un mélodrame comique de Nicolas Dalayrac (1783) porte également ce titre.
Fêtes de la faim
1. Texte adopté : autographe musée Arthur-Rimbaud, Charleville-Mézières. « Fêtes de la faim » a été repris partiellement dans Une saison en enfer. La dernière strophe semble avoir été recréée par Rimbaud dans une autre poésie qu'il donne à la suite : « Le loup criait sous les feuilles… » (voir p. 225).
Les faims de Rimbaud sont aussi essentielles que ses soifs. Elles se nourrissent de l'incomestible, des sons, des odeurs, et traduisent le même désir de se fondre avec les éléments du monde.
2. On pense à la sœur Anne du conte Barbe-bleue, veilleuse de la plus haute tour.
3. goût : le mot est souligné, car il a un double sens. La sensibilité esthétique (le goût) devient voracité éperdue.
4. Ce vers semble être une réplique au poème « Chevaux de bois » de Verlaine, daté « août 1872 » et repris dans ses Romances sans paroles.
5. Rimbaud a d'abord écrit : « Puis l'humble et vibrant venin ».
6. doucette : espèce de mâche.
« Ô saisons, ô châteaux… »
1. Texte adopté : autographe de la collection Pierre Berès. Dans ce manuscrit, les six derniers vers ont été biffés. Dans le n° 9 de La Vogue (21 juin 1886) qui publie pour la première fois ce texte, ils ont été supprimés. Il existe un autre brouillon que Bouillane de Lacoste a étudié dans son édition critique des Poésies (Mercure de France, 1939, p. 223-225) ; il appartient visiblement aux quelques pages autographes d'Une saison en enfer qui nous sont parvenues. Le texte est précédé de deux lignes biffées : « C'est pour dire que ce n'est rien, la vie/ voilà donc les saisons. »
Autre poème-chanson, « Ô saisons, ô châteaux… » se donne pour refrain certains mots clés du monde rimbaldien. Les saisons correspondent à des périodes de vie, à des temps d'expérience (il y a aussi les veuvages). Les châteaux transposent sur un plan architectural de tels moments.
2. Pour l'autre manuscrit, on peut lire entre les deux premiers vers « Où court où vole où coule », biffé ; et pour le vers 2 : « Quelle âme n'est pas sans défauts ».
3. « Le Bonheur était ma fatalité », écrira Rimbaud dans Une saison en enfer, avant de présenter ce poème.
4. son coq Gaulois : plusieurs sens sont admissibles et peut-être superposables. L'expression « coq gaulois » est en soi banale, puisque le coq se dit gallus en latin. On a souvent pensé, étant donné le contexte catholique rappelé par Rimbaud quand il présente ce poème dans Une saison en enfer (voir p. 228), que se trouvait remémoré ici un hymne des laudes du dimanche : « Gallo canente spes redit » (« L'espoir revient quand chante le coq »). Mais ce chant pourrait aussi désigner l'acte amoureux, après lequel le coq a l'habitude de chanter. Rimbaud avait d'abord écrit (brouillon examiné par Bouillane de Lacoste) : « Je suis à lui chaque fois/ Si chante son coq gaulois. »
5. Charme : le mot a le sens fort d'incantation magique et correspond au chant du coq.
6. Sur le manuscrit, ces vers ont été biffés.
7. las ! : mot ancien pour « hélas ! ».
8. Sur le manuscrit, ces vers ont été biffés.
« Entends comme brame »
1. Texte adopté : autographe de la vente de l'hôtel Drouot du 5 février 1993. Première publication dans Reliquaire (1891) sous le titre factice « Silence ».
Ce poème sans titre (sur le manuscrit) et sans date est comparable par sa prosodie aux poèmes de 1872. Le troisième vers pourrait, à la rigueur, donner une indication de date : « avril ». Aucun commentaire sûr ne peut en être fait ; plusieurs, néanmoins, y ont vu une parodie de l'esthétique que Verlaine, à la même époque, mettait en œuvre dans ses Romances sans paroles (notamment la neuvième des Ariettes oubliées) et qu'il avait déjà expérimentée dans « La Bonne Chanson » (sixième poème, « La Lune blanche… », par exemple).
2. Phœbé : la Lune pour les anciens Grecs et, partant, pour les Parnassiens.
3. C.A. Hackett perçoit dans les épithètes « fériale » et « astrale » une double critique de la poésie verlainienne, celle des Fêtes galantes (fériale, qui a trait à la fête) et celle des Poèmes saturniens (astrale). La « brume » ou le « brouillard » (v. 19) correspondent bien aux effets de paysage verlainiens. Rimbaud les met au compte de l'ancienne poésie qui avait besoin d'un tel « philtre sournois ».
4. C.A. Hackett perçoit dans les épithètes « fériale » et « astrale » une double critique de la poésie verlainienne, celle des Fêtes galantes (fériale, qui a trait à la fête) et celle des Poèmes saturniens (astrale). La « brume » ou le « brouillard » (v. 19) correspondent bien aux effets de paysage verlainiens. Rimbaud les met au compte de l'ancienne poésie qui avait besoin d'un tel « philtre sournois ».
Honte
1. Texte adopté : autographe de la collection Pierre Berès, d'après lequel fut publié cette poésie dans La Vogue (n° 8, 14 juin 1886).
Pour Émilie Noulet, « Honte » daterait de mai 1872, comme tendrait à le prouver la versification de Rimbaud dans cette pièce. Dans « Honte », il semble évident que Rimbaud se désigne par l'expression « l'enfant gêneur ». Il ferait donc ici parler Verlaine, comme dans « Délires I » (voir Une saison en enfer), où la Vierge folle retrace sa vie avec l'Époux infernal.
2. À vapeur jamais nouvelle : sans idée neuve.
3. Lui : pour Albert Henry, ce pronom « ne peut couvrir que le même être que celui qui est désigné à la quatrième strophe » (Contributions à la lecture de Rimbaud, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1998). Pour Michel Décaudin (Poèmes, Hachette, 1958, p. 267), cette deuxième strophe opposerait les commentaires ironiques de Rimbaud aux plaintes de Verlaine à son égard (dont l'ensemble du texte présenterait une parodie).
4. un chat des Monts-Rocheux : Suzanne Briet a suggéré qu'une telle expression pouvait désigner avec humour la région de Roche où ce poème aurait été écrit. Dans une lettre à Verlaine du 31 décembre 1881, Delahaye, pour parler de la présence possible de Rimbaud à Roche, écrit : « le “Monstre” hypothétiquement rocheux ».
Les déserts de l'amour
1. Autographe de l'ancienne collection Barthou entré depuis novembre 1985 à la Bibliothèque nationale. Le fac-similé de l'« Avertissement » a paru dans Henry de Bouillane de Lacoste, Rimbaud et le problème des Illuminations, Mercure de France, 1949.
L'ensemble est composé de trois feuillets libres. Le premier porte au recto le titre et au verso l'« Avertissement », signé « A. Rimbaud ». Les deux autres feuillets contiennent chacun un récit et ne sont écrits qu'au recto. En 1925, François Mauriac a publié son roman Le Désert de l'amour, qui lui valut alors le grand prix du roman de l'Académie française.
Avertissement
1. Cet « Avertissement » permet de supposer un projet d'une certaine ampleur. Cependant, Rimbaud tient bien à se présenter comme l'éditeur de ces « écritures » de jeune homme. Il s'en distingue et prend le parti d'un « nous tous » face à cette « âme égarée ».
2. homme : le mot est souligné, comme il le sera dans « Sonnet » (voir Illuminations), texte appartenant à l'ensemble « Jeunesse ».
3. jeunes hommes : paradoxalement, ce jeune homme unique rappelle certains de ses devanciers. On pense, bien sûr, au héros de La Confession d'un enfant du siècle d'Alfred de Musset, et peut-être plus encore au René de Chateaubriand qui se présente ainsi : « Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. »
4. élevés : au sens moderne de « sublimés ».
5. des Mahométans légendaires : épisode de la légende chrétienne également rapporté dans le Coran (sourate XVIII, 9-22). Sept enfants persécutés par l'empereur Dèce avaient été murés dans une grotte où ils s'étaient réfugiés. Miraculeusement, ils s'y endormirent et ne se réveillèrent que deux siècles plus tard.
[I]
6. un de mes jeunes amis anciens, prêtre et vêtu en prêtre : Delahaye, dans Rimbaud, l'artiste et l'être moral (repris dans Delahaye témoin de Rimbaud, La Baconnière, 1974, p. 38), assure que ce personnage ne fut pas inventé : « C'était un condisciple [de Rimbaud] – les élèves du séminaire suivaient nos cours du collège – et un bibliophile qui lui prêtaient des livres. » Mais il est évident que Rimbaud (ou son rêve) tire le personnage vers la fiction et lui donne une importance toute romantique, quand il parle de ses livres « qui avaient trempé dans l'océan ». L'étrange précision « c'était pour être plus libre » laisse entendre que cet ami n'avait pas choisi l'état ecclésiastique par vocation, mais par paresse.
7. minant : il faut bien lire « minant » et non « mimant ».
[II]
8. L'ensemble du texte, quoique progressif, est orchestré par l'afflux des larmes qui marquent la fin de chacun des trois principaux paragraphes. L'effusion des pleurs est à l'image des « larmes d'Éros » et semble se substituer à la satisfaction du corps.
DEUX LETTRES (1872-1873)
Lettre à Ernest Delahaye de juin 1872
1. Autographe de l'ancienne collection Saffrey. B.N., n.a.fr. 26499. Première publication par Paterne Berrichon dans La Nouvelle Revue française (octobre 1912, p. 578-580).
Cette lettre est fondamentale pour comprendre les conditions de vie et l'état d'esprit dans lesquels se trouvait Rimbaud à Paris, quand il écrivait certains de ses « vers nouveaux » peu avant son départ avec Verlaine en Belgique. Elle est parsemée de mots inventés (ou plutôt déformés) qui signalent l'argot particulier que Rimbaud, Verlaine, Delahaye et quelques autres avaient coutume d'utiliser entre eux.
2. Parmerde, Jumphe : c'est-à-dire Paris, juin.
3. le cosmorama Arduan : littré définit le mot cosmorama comme « une espèce d'optique où l'on voit des tableaux représentant les principales villes ou vues du monde ». Rimbaud venait de goûter les amères beautés des Ardennes de février à avril 1872.
4. chacun est un porc : en 1873, Rimbaud écrira dans Une saison en enfer : « ainsi j'ai aimé un porc ».
5. Cette dernière phrase semble évidemment en accord avec les poèmes datés de mai 1872 : « Comédie de la Soif », « Bonne pensée du matin », « Chanson de la plus haute Tour » (« Et la soif malsaine/ Obscurcit mes veines »).
6. L'académie d'Absomphe (c'est-à-dire d'Absinthe) se trouvait au 176, rue Saint-Jacques. Quarante tonneaux d'eau-de-vie y étaient alignés le long des murs ; de là le nom de l'établissement.
7. geinte (du verbe « geindre ») : motif à plaintes.
8. Henri Perrin était professeur. Il avait succédé à Georges Izambard. Quand il était devenu rédacteur du Nord-Est, Rimbaud lui avait communiqué certains textes pour qu'il les publiât dans ce journal, mais il s'y était refusé énergiquement.
9. Le café de l'Univers, face au square de Charleville, était fréquenté par Rimbaud et ses amis.
10. Cette mansarde, rue Monsieur-le-Prince, se trouvait, d'après P. Petitfils (Rimbaud, Julliard, 1982, p. 172), soit au n° 41, à l'hôtel d'Orient, soit, plutôt, dans un immeuble vétusté et abandonné qu'occupait alors la bohème du quartier Latin.
11. Ce paragraphe fait penser à certains textes de Rimbaud, et notamment à « Bonne pensée du matin » (voir p. 165).
12. Le 1er numéro de La Renaissance littéraire et artistique avait paru le 27 avril 1872. Les directeurs de la revue étaient Émile Blémont (auquel Rimbaud avait confié son sonnet « Voyelles »), Jean Aicard et Richard Lesclide. Le numéro du 14 septembre 1872 publia « Les Corbeaux » ; mais Rimbaud était alors en Angleterre.
13. Caropolmerdés : Carolopolitains. Malgré ce qu'il dit, il est établi qu'il vit alors Jules Mary, un ancien du collège (voir Littérature, octobre 1919). Jules Mary, 1851-1922, deviendra l'auteur de romans populaires, tels que Roger la Honte.
Lettre à Ernest Delahaye de mai 1873
1. Première publication dans La Nouvelle Revue française, juillet 1914, p. 52-54. Fac-similé reproduit, accompagné de notes de Steve Murphy, dans le Bulletin n° 1 de Parade sauvage (février 1985, p. 61-64). Nous avons respecté les bizarreries graphiques de Rimbaud. Depuis 1998, B.N., n.a.fr. 26499.
Rimbaud était arrivé à Roche le 11 avril, jour du vendredi saint. Isolé dans sa famille, il ne pouvait venir à Charleville. Ernest Delahaye restait l'ami fidèle à qui il aimait se confier.
2. Laïtou : l'explication du curieux « Laïtou » est donnée dans la parenthèse : « (Roches [sic]) », et dans un dessin de la lettre elle-même représentant grossièrement une agglomération et sous-titré « Laïtou, mon village ». À côté de ce croquis, on lit la phrase : « La mother m'a mis là dans un triste trou. » Or, « trou la la laïtou » était le refrain de plusieurs tyroliennes en vogue à l'époque.
3. Ô Nature ! ô ma mère ! : parodie du vers de Musset dans « Souvenir », « Eh bien ! qu'importé encore ? Ô nature ! ô ma mère !/ En ai-je moins aimé ? » La première page de la lettre de Rimbaud est ornée d'un dessin où il se représente, les cheveux longs et tenant un bâton. Autour de lui, grossièrement indiqués, un décor champêtre, une oie chantant « ô nature, ô ma tante » et, plus loin, un paysan brandissant une pelle et disant « ô nature, ô ma sœur ! ».
4. Charlestown : Charleville.
5. l'Univers, la Bibliothè [sic] : Le café de l'Univers et la bibliothèque municipale restaient donc toujours les lieux d'élection de Rimbaud.
6. Rimbaud semble clairement indiquer ici qu'il écrit la partie de la future Saison en enfer qui sera intitulée « Mauvais sang », et tout spécialement les cinquième et sixième sections. Le projet proprement dit d'Une saison en enfer n'apparaît donc pas encore, mais l'idée d'un livre s'opposant à l'esprit du christianisme semble d'ores et déjà retenue.
7. Nôress : pour Nord-Est, journal de Charleville. Verlaine devait voir, en effet, Léon Deverrière, un ancien ami de Georges Izambard, bien connu de Rimbaud également et qui, après avoir été quelque temps professeur de philosophie à l'Institution Rossat, était devenu secrétaire de rédaction du Nord-Est (dont l'imprimeur était F. Devin). Le livre que Verlaine voulait faire imprimer était les Romances sans paroles, alors dédiées à Rimbaud.
8. enmerdés : [sic] : gras, encrassés d'encre.
9. contemplostate : bon exemple du genre de néologismes que Verlaine, Rimbaud et Delahaye utilisaient entre eux. On comprend, bien entendu, la « contemplation ». Mais le mot « prostate » s'entend aussi et détruit le sens noble du mot « nature » qui suit.
10. m'absorculant : m'absorbant.
11. un rendez-vol : un rendez-vous.
12. Boulion : pour « Bouillon », petite ville des Ardennes belges située près de la frontière, où Rimbaud retrouva le dimanche Verlaine et Delahaye. Verlaine lui aussi jouera sur ce nom propre et le transformera en « Boglione ».
13. fraguemants en prose : pour « fragments en prose ». Quels textes Rimbaud désigne-t-il ici ? André Guyaux (Poétique du fragment, La Baconnière, 1985) a pensé aux Illuminations dont Verlaine dira plus tard qu'il s'agissait de « superbes fragments ». Mais en quoi, dans ce cas, consistaient les fragments de Verlaine ?
14. Prussmars : prussiens.
15. à Vouziers, une sous-préfecte : sous-préfecture du département des Ardennes, située sur l'Aisne, Vouziers comptait alors un peu plus de 3 000 habitants et non « 10 000 âmes », comme le dit Rimbaud. Considère-t-il alors que les « Prussmars » ont apporté un tel renfort de population ? C'est probable, et volontairement comique.
16. demi-douzaine : le renseignement donné par Rimbaud est d'importance. Il a donc déjà écrit à cette date trois histoires (font-elles partie de la future Saison ou des Illuminations ?). Son projet semble comporter alors neuf histoires. Une saison en enfer contiendra huit chapitres ( ?) de longueur très inégale. On notera surtout que « Mauvais sang » (qui contient deux « histoires nègres ») est formé de huit parties, ou séquences.
17. Faust : c'est évidemment une histoire satanique par excellence qui correspond assez aux ambitions d'Une saison en enfer.
18. Shakespeare : les références à Shakespeare sont nombreuses chez Rimbaud, mais surtout dans les Illuminations (voir « Bottom »).
19. cette biblioth : la Bibliothèque populaire ; elle publiait une « collection des chefs-d'œuvre des littérateurs français et étrangers » à 25 centimes le volume.
[Proses évangéliques]
1. Autographe de l'ancienne collection Jacques Guérin. Un feuillet recto-verso. Reproduction dans le catalogue de vente de l'hôtel Drouot, Étude Tajan, 17 novembre 1998.
Les crochets encadrent les lectures conjecturales, les mots ou lettres restitués ainsi que les passages n'ayant pu être déchiffrés dans le manuscrit autographe.
« À Samarie »
1. Samarie : Samarie désigne une province centrale de la Palestine. Les Samaritains étaient en conflit religieux avec les Juifs et les détestaient.
2. Juda : la Judée. Les tables antiques désignent les Tables de la Loi données par Yahvé à Moïse sur le Sinaï.
3. la femme à la fontaine : cette rencontre est narrée dans l'Évangile selon saint Jean. On y lit notamment la phrase : « Seigneur, je vois bien que vous êtes un prophète » (Jean 4, 19, traduction de Lemaistre de Sacy, à laquelle nous nous référerons désormais). Le mot « prophète » est ici considéré comme « sinistre » parce que les prophètes étaient menacés de mort par les Samaritains.
4. l'homme d'état : cette parole peut annoncer celle d'Une saison en enfer : « Ce sont les seuls élus. Ce ne sont pas des bénisseurs. »
« L’air léger »
1. les marchands de gibier : « Et il trouva dans le temple des gens qui vendaient des boeufs, des moutons et des colombes, comme aussi des changeurs qui y étoient assis » (Jean 2, 14).
2. un officier : épisode rapporté dans Jean 4, 46-54.
3. vous ne croyez point : « Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez point » (Jean 4, 48).
4. Il avait […] parlé un peu hautement à la Sainte Vierge : allusion à la parole du Christ à la Vierge pendant l'épisode des noces de Cana : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Mon heure n'est pas encore venue » (Jean 2, 1-12).
5. « Allez, votre fils se porte bien » : Jean 4, 50.
6. pharmacie : le mot est à prendre ici au sens de « remède ».
« Bethsaïda »
1. Bethsaïda : « Or il y a à Jérusalem une piscine des brebis, appelée en hébreu Bethsaïda ; et elle est environnée de cinq galeries, dans lesquelles étoient couchés un grand nombre de malades, d'aveugles, de boiteux, et d'autres dont les membres étoient desséchés, qui tous attendoient le mouvement de l'eau » (Jean 5, 2-3).
2. pareil à un ange blanc : « Car l'ange du Seigneur descendoit un certain temps dans cette piscine, et en agitoit l'eau ; et celui qui y entroit le premier après que l'eau avoit été ainsi agitée, étoit guéri, quelque maladie qu'il eût » (Jean 5, 4).
3. le démon tirait sa langue en leur langue : paraphrase faite par Rimbaud ; le démon ironisait (tirait la langue) dans leurs paroles (en leur langue). Façon de désigner les railleries que proféraient ces hommes pleins de péchés.
4. Le Paralytique se leva : « Jésus lui dit : levez-vous ; emportez votre lit, et marchez. Et aussitôt cet homme fut guéri ; et prenant son lit, il commença à marcher » (Jean 5, 8-9).
UNE SAISON EN ENFER
« Jadis, si je me souviens bien »
1. Une saison en enfer s'ouvre sur ces guillemets qui ne seront jamais refermés par la suite.
2. Nombreuses chez les poètes, les comparaisons de la vie avec le festin. Citons le vers de Gilbert, poète du XVIIIe siècle : « Au banquet de la vie, infortuné convive ». L'évocation de ce « festin » est peut-être également un souvenir de la Bible, et plus précisément de l'épisode des noces de Cana, rappelé dans l'une des Proses évangéliques (p. 192).
3. Ô sorcières : je pense qu'il faut comprendre que la misère et la haine, nommées ensuite, sont les sorcières dont parle Rimbaud.
4. le dernier couac ! : l'expression populaire « faire un couac » signifie « faire une fausse note », « commettre une bévue ». Rimbaud, par une épithète, la rend plus expressive et synonyme de « rendre le dernier soupir ». Il est plus que probable qu'il fait ainsi allusion au 10 juillet 1873 et au drame de Bruxelles.
5. de si aimables pavots : comprendre, par antiphrase, « d'illusions si détestables ». Le pavot est la fleur du sommeil.
6. tous tes appétits : verlaine semble avoir plusieurs fois cité ces mots puisqu'il les écrivit en italique dans « Invocation » (premier état de « Luxures », envoyé le 16 mars 1873 à Edmond Lepelletier) : « Chair ! Amour ! ô tous les appétits vers l'Absence,/ Toute la délivrance et toute l'innocence. » On les retrouve dans Sagesse (« Malheureux ! Tous les dons… : Tout appétit parmi ces appétits féroces ») et dans « Crimen amoris », écrit dès 1873 et envoyé à Rimbaud : « Les Appétits, pages prompts que l'on harcèle. »
7. petites lâchetés en retard : ces mots laissent entendre d'autres textes où certains critiques, non sans vraisemblance, ont voulu voir les poèmes en prose des Illuminations.
Mauvais sang
1. mes ancêtres gaulois : rimbaud commence son histoire là où traditionnellement commence l'Histoire de France. Comme il répétera le catéchisme (pour le parodier), il répète l'enseignement des manuels scolaires.
2. plus oisif que le crapaud : Verlaine, dans une lettre à Rimbaud du 2 avril 1872, se dit « l'ami des crapauds », pour signifier à Rimbaud qu'il est son ami. Rimbaud, en effet, lors d'une altercation avec le photographe Carjat, avait été traité de crapaud par celui-ci.
3. race inférieure : faut-il créditer Rimbaud d'un certain nombre de lectures qui donneraient à cette expression tout son arriéré historique ? S'il paraît peu probable qu'il ait lu l'Essai sur la noblesse de France (1732) du comte de Boulainvilliers, montrant que la noblesse descendait des anciens Francs et le tiers-état des Gaulois vaincus, il est plus plausible qu'il ait eu connaissance des Récits des temps mérovingiens d'Augustin Thierry (1840), insistant sur la domination franque et l'état de servage des Gaulois de souche. Rimbaud se veut plus gaulois que français, et la fin de « Mauvais sang » (c'est-à-dire « mauvaise origine ») tend à rejeter définitivement « la vie française ».
4. Solyme : ancien nom poétique de Jérusalem.
5. bivaqué : forme ancienne pour « bivouaqué ».
6. Pourquoi ne tournerait-il pas ? : rappel de la parole de Galilée « Eppur si muove ! » (« Et pourtant elle tourne ! ») que Rimbaud avait déjà citée par moquerie dans Un cœur sous une soutane.
7. la plage armoricaine : le texte enregistre ce curieux déplacement de l'Est (pays de l'Évangile) à l'Ouest (la Bretagne du sang païen).
8. retour des : expression elliptique de la langue parlée pour « au retour des ».
9. mon vice : vraisemblablement l'homosexualité (voir le brouillon de ce passage, p. 240).
10. se garder de la justice : le brouillon de ce passage permet de comprendre que Rimbaud, dans sa résolution enragée, souhaite éviter toutefois les pénalités qu'impose la société. Donc pas de fin sur l'échafaud (on chantait souvent des complaintes pour les condamnés à mort). Pas de popularité de cette sorte. Cependant, la justice s'était bel et bien emparée de lui et de Verlaine à Bruxelles !
11. Soulever […] Le couvercle du cercueil : pour y entrer, bien entendu. « Enfance V » fait écho à cette résolution : « Qu'on me loue enfin ce tombeau […] très loin sous terre. »
12. De profundis Domine : Rimbaud ponctue Une saison en enfer de tels rappels de chants et répons d'église. Baudelaire, lui aussi, avait écrit un sonnet de désespoir lucide, « De profundis clamavi » (Les Fleurs du Mal, éd. de 1861).
13. le forçat intraitable : ce forçat peut être le Jean Valjean des Misérables de Victor Hugo, ouvrage que cite Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871.
14. nuits d'hiver : vraisemblablement une allusion à la fugue de Rimbaud à Paris durant l'hiver 1871 (du 25 février au 10 mars) et surtout à son retour à pied à Charleville.
15. ne m'ont peut-être pas vu : Rimbaud souligne ce passage. Il semble ainsi se référer à l'Évangile selon saint Matthieu (13, 13) : « parce que regardant, ils ne regardent pas, et entendant ils n'entendent ni ne comprennent ».
16. la race qui chantait dans le supplice : la phrase précédente, « je n'ai jamais été chrétien », conseille de ne pas voir en Rimbaud un martyr de la religion. S'il est brûlé (vraisemblablement sur un bûcher, « comme Jeanne d'Arc »), c'est parce qu'on le considère comme un sorcier (il a précisé plus haut qu'il dansait le sabbat).
17. empereur, vieille démangeaison : citation d'« Eviradnus », l'une des petites épopées de La Légende des siècles de V. Hugo. En voici le texte : £tab£« Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau,
Pour ces démangeaisons d'empereur sur ta peau ! »
18. des enfants de Cham : Cham était l'un des fils de Noé. De lui naquit la race noire.
19. Deux amours : Rimbaud distingue bien l'amour terrestre, qui est aussi le « dévouement » (la charité), et l'amour divin, qui est la foi.
20. Jésus-Christ pour beau-père : cette plaisanterie est une conséquence logique de ce qu'avait écrit Rimbaud auparavant, rappelant que la France était « fille aînée de l'Église ». Il est évident que si Rimbaud « épouse » la vie française (morale et religion), il aura Jésus-Christ pour beau-père ! Une autre version de cette « idylle » est donnée dans « Michel et Christine » (voir Vers nouveaux, p. 172).
21. J'ai dit : cette précision tend à éliminer tout dogmatisme religieux, et plus particulièrement le christianisme. Rimbaud voulant trouver Dieu n'a pas besoin d'intermédiaires.
22. le siècle des cœurs sensibles : le XVIIIe siècle, siècle de Fénelon et de Jean-Jacques Rousseau, dont Ernest Delahaye prétend que Rimbaud fut l'assidu lecteur.
23. ce cher point du monde : on pense à la parole d'Archimède : « Qu'on me donne un point d'appui, et je soulèverai la terre. » Mais il apparaît bien que Rimbaud veut échapper à l'action qui accapare les hommes.
Nuit de l'enfer
1. une fameuse gorgée de poison : il est difficile de savoir ce qu'entend Rimbaud par ce poison. Un poison matériel, une drogue (voir « Matinée d'ivresse ») ? Ou un poison spirituel (l'ignominie, dit Enid Starkie ; le doute, dit Mario Matucci ; la foi chrétienne, assimilée plus bas au « baiser mille fois maudit », prétend Suzanne Bernard) ?
2. Je me crois en enfer, donc j'y suis : c'est encore ce que l'on peut lire dans certains manuels de cathéchisme commentant le Credo : « croire veut dire je suis certain ».
3. le clair de lune quand le clocher sonnait douze : l'italique indique sans doute une citation. Ce membre de phrase se présente comme un alexandrin. On n'a pu localiser ce vers, mais, comme l'indiquait déjà Y.-G. Le Dantec (Verlaine, Œuvres poétiques complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1938), Verlaine le reprendra dans « Lunes I », poème de Parallèlement : « […] après le bal sur la pelouse,/ Le clair de lune quand le clocher sonnait douze ».
4. en bas : comme l'indique le latin infernum, « qui est en bas ».
5. Ferdinand : d'après Delahaye, nom donné à Satan par les paysans vouzinois.
6. La lanterne nous le montra : il s'agit d'un spectacle de lanterne magique. Ce jouet était courant à l'époque.
7. houris : femmes qui peuplent le paradis de Mahomet, selon le Coran. Rimbaud veut simplement dire de très belles femmes.
8. l'anneau : Rimbaud fait allusion à plusieurs anneaux légendaires – celui de Polycrate, qui, comblé de bonheur et pour défier le destin, avait jeté ce bijou dans la mer, et surtout celui du roi Gygès, qui permettait à son possesseur de disparaître à volonté (or Rimbaud vient d'écrire : « Veut-on que je disparaisse »).
9. ma Saxe : rien ne permet de comprendre l'allusion contenue dans ce mot, à moins de se reporter au Faust de Goethe (que Rimbaud souhaitait lire en mai 1873). Leipzig, en effet, où se passe l'action de Faust, est dans la province de Saxe.
Délires I
1. Vierge folle : l'organisation de ce chapitre est inspirée par la parabole des Vierges folles et des Vierges sages rapportée dans l'Évangile selon saint Matthieu (25, 1-13). Au royaume des deux, dix jeunes filles prennent leurs lampes pour accueillir l'époux divin. Cinq d'entre elles (ce sont les Vierges folles) ne se sont pas munies d'huile. Les cinq autres ont été plus prévoyantes. C'est pourquoi elles peuvent recevoir l'époux divin.
Les commentateurs sont divisés lorsqu'il s'agit de mettre un nom sur l'époux infernal et la vierge folle. Certains croient qu'il s'agit de Rimbaud en lutte contre lui-même ; en somme, un dialogue entre Animus et Anima, pour reprendre la parabole inventée par Claudel dans ses « Réflexions et propositions sur le vers français » (lre parution dans La Nouvelle Revue française, 1er novembre 1925) « pour faire comprendre certaines poésies d'Arthur Rimbaud ». Toutefois il est plutôt admis que la vierge folle représente le faible Verlaine et que l'époux infernal est Rimbaud en personne. Le débat du texte semble le prouver.
2. Je suis veuve : dans plusieurs poèmes de 1872, Rimbaud parle de veuvages ou de veuve, notamment dans « Vies II » et la « Chanson de la plus haute Tour », où l'on rencontre aussi l'expression « la si pauvre âme » (présentée ici comme une citation). Ces termes appartiennent évidemment au vocabulaire verlainien, repris et souvent moqué par Rimbaud.
3. L'amour est à réinventer : on lit, dans « Génie III » de Rimbaud, « L'amour, mesure parfaite et réinventée. »
4. d'être éclairé sur tout : plus tard, Verlaine, demandant par lettres des nouvelles de Rimbaud à Ernest Delahaye, l'appellera le « philomathe », celui qui a le goût d'apprendre.
5. Duval, Dufour, Armand, Maurice : dans cette suite de noms et de prénoms, on entend « Armand Duval », le héros de La Dame aux camélias (1848) d'Alexandre Dumas fils. La phrase qui suit offre en effet un ironique commentaire de ce drame.
6. assomption : Rimbaud choisit à dessein ce mot du vocabulaire religieux qui désigne l'enlèvement de la Vierge au ciel par les anges (l'Ascension nommant l'élévation miraculeuse du Christ au ciel). Appliqué à l'époux infernal, le terme, quoique doublement impropre, est particulièrement blasphématoire.
Délires II
1. Alchimie : Baudelaire, pour sa part, avait écrit une « Alchimie de la douleur » (Les Fleurs du Mal, éd. de 1861). Dans le sonnet des « Voyelles », Rimbaud parlait déjà de cette science occulte. Or c'est ce poème qu'il mentionne tout d'abord dans la rétrospection de ses « études » passées. Tous les poèmes cités dans cette partie d'Une saison en enfer ne sont restitués qu'approximativement, soit par imprécision du souvenir, soit par volontaire négligence, soit par application à les modifier.
2. À moi : après la confession de la vierge folle, Rimbaud reprend ici la parole.
3. rhythmes naïfs : toutes ces références décrivent au mieux la versification des poèmes de 1872 inspirés par des chansons populaires et le recours à ce que Verlaine nommera plus tard des « images d'un sou ».
4. U vert : Rimbaud donne les voyelles dans l'ordre alphabétique habituel alors que le sens du fameux sonnet s'éclaire de la place finale accordée à la voyelle O, équivalant dans ce cas à l'oméga grec, fin de toutes choses.
5. accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens : c'était déjà la tentative de Baudelaire dans Correspondances. Rimbaud avait pensé, dès le printemps 1871, à un « dérèglement raisonné de tous les sens ».
6. un salon au fond d'un lac : on trouve dans « Soir historique », l'une des pièces des Illuminations, « on joue aux cartes au fond de l'étang ».
7. un titre de vaudeville : on a pensé que Rimbaud désignait par là Michel et Christine, vaudeville de Scribe qui put inspirer le poème portant le même titre (voir p. 172).
8. d'espèces de romances : le terme est on ne peut plus juste. Il entre tout naturellement en résonance avec les Romances sans paroles qu'à la même époque Verlaine écrivait et qu'il avait primitivement dédiées à Rimbaud (manuscrit envoyé par Verlaine à E. Blémont et conservé à la bibliothèque Jacques-Doucet).
9. Le paysage dessiné dans cette exhortation est exclusivement urbain. Le « général soleil » est appelé à détruire les lieux fréquentés par la bourgeoisie. Son offensive transpose les violences de la Commune et le soulèvement de la nature contre la culture.
10. Le loup criait… : nous n'avons pas de manuscrit de ce poème. Il est fort possible que Rimbaud, ne se souvenant plus de la suite de « Faim », en ait ainsi reconstitué le texte. Rappelons le quatrain qu'il oublie :
« Sur terre ont paru les feuilles :
Je vais aux chairs de fruit blettes.
Au sein du sillon je cueille
La doucette et la violette. »
Or la structure du nouveau poème qu'il propose est identique : quatrains d'heptasyllabes en rimes croisées, et certains mots se retrouvent : « feuilles », « fruits », « violette ».
11. autels de Salomon : on pratiquait sur ces autels des holocaustes de bétail en l'honneur de la divinité.
12. Cédron : torrent qui sépare Jérusalem du mont des Oliviers et se jette dans la mer Morte.
13. les plus tristes : sur le brouillon de ce passage, Rimbaud envisageait de citer ici le poème Mémoire (voir p. 157).
14. la Cimmérie : pays qui, d'après les Anciens, se trouvait au bout de la terre et voisinait le royaume des morts. Ulysse y aborda avant de descendre aux Enfers. « Ce peuple [les Cimmériens] vit couvert de nuées et de brumes, que jamais n'ont percées les rayons du Soleil » (Odyssée, chant XI, trad. V. Bérard). Claudel admirera particulièrement cette phrase de Rimbaud dont il louera les « beautés de consonances, d'allitération, de mouvements et de dessin » (« Réflexions et propositions sur le vers français », art. cité).
15. ad matutinum : au matin. Les laudes du dimanche, chantées après les matines, contiennent ce vers d'hymne, assurément connu de Rimbaud : « Gallo canente spes redit » (« Au chant du coq l'espérance revient »).
16. Sur cette phrase, Rimbaud semble achever la première partie de son texte annoncée par le prologue où il rappelait son mépris pour la beauté.
L'impossible
1. ces bonhommes : de nouveau, on pense à Verlaine.
2. de faux élus : comme il y avait de faux nègres. Rimbaud dénonce le monde d'apparences dans lequel nous vivons. Mais il semble dire en même temps que celui-ci l'emporte. Les faux élus sont les seuls élus. Il paraît opportun d'opposer ici le sens théologique du terme au sens civique, ce dernier dominant désormais.
3. les développements cruels qu'a subis l'esprit : cette formule a une tonalité particulièrement hégélienne.
4. la sagesse bâtarde du Coran : bâtarde, parce que la religion de l'Islam mélange plusieurs traits du christianisme à certains éléments des traditions orientales.
5. l'homme se joue : l'homme se leurre en voulant tout expliquer.
6. M. Prudhomme est né avec le Christ : M. Prudhomme est un personnage créé par le dessinateur et écrivain Henri Monnier dans ses Scènes populaires dessinées à la plume (1830). En 1857, Monnier a publié les Mémoires de Joseph Prudhomme. Prudhomme représente le type du bourgeois sot, infatué de lui-même et grand émetteur de lieux communs. Dans la mesure où le christianisme serait une religion de la vraisemblance (Dieu s'est fait homme dans le Christ pour qu'on le croie !), il peut satisfaire les esprits médiocres toujours à l'affût de preuves matérielles.
7. l'Éden : mot hébreu signifiant Paradis terrestre. On lit dans la Genèse (2, 8) : « Yahvé planta un jardin en Éden, à l'orient, et il y mit l'homme qu'il avait façonné. »
8. L'humanité se déplace : les philosophes du XIXe siècle (se fondant en cela sur la naissante linguistique) pensaient que les peuples européens venaient d'Asie.
L'éclair
1. l'Ecclésiaste moderne : le livre biblique de l'Ecclésiaste commence en effet par cette formule : « Vanité des vanités ; tout est vanité ! » Mais le moderne Ecclésiaste qu'imaginé Rimbaud en prend le contre-pied.
2. les échappons-nous : ancienne construction transitive du verbe « échapper » qui signifie dans ce cas « éviter ». On retrouve cette construction dans l'expression figée « l'échapper belle ».
3. J'ai mon devoir… : dans l'une des Illuminations, « Vies III », on lit : « Mon devoir m'est remis. »
4. Aller mes vingt ans : la phrase suivante laisserait penser que Rimbaud, un instant, songe à se donner la mort pour « aller vingt ans » et pas plus ! À l'époque, il n'avait pas encore dix-neuf ans. L'une des Illuminations (de l'ensemble « Jeunesse ») s'intitule « Vingt ans » (voir p. 290). Vingt ans marquait aussi l'âge où il devrait accomplir son service militaire évoqué à la fin de « Mauvais sang ».
5. ma trahison au monde : c'est-à-dire le fait de ne pas participer aux actions humaines, d'être oisif ou de tenter le suicide.
6. chère pauvre âme : le ton est parodique et fait penser, par exemple, à l'ennui du « cher corps » et « cher cœur » d'« Enfance I » (voir p. 256).
Matin
1. à écrire sur des feuilles d'or : on doit penser ici encore à l'ensemble « Jeunesse » des Illuminations, et spécialement au texte intitulé « Sonnet » (voir p. 290) : « la chair n'était-elle pas un fruit pendu dans le verger ; – ô journées enfantes ! – le corps un trésor à prodiguer ».
2. celui dont le fils de l'homme ouvrit les portes : le Credo ou Symbole des Apôtres dit expressément que le Christ est descendu aux Enfers, puis qu'il est ressuscité des morts. Descendant aux Enfers, il a ainsi ouvert les portes des limbes où se trouvaient les âmes des justes trépassés avant son avènement. Ces âmes ont pu gagner alors la Jérusalem céleste (voir l'Évangile selon saint Matthieu 27, 52).
3. les trois mages, le cœur, l'âme, l'esprit : Rimbaud transpose un épisode célèbre de la vie du Christ. Mais ces rois de la vie ne saluent pas l'avènement du Messie (vieille superstition) ; ils révèrent le « travail nouveau ». La nouvelle naissance imaginée par Rimbaud peut être mise en relation avec certaines présences manifestées dans les Illuminations : « À une Raison » et « Génie » (où l'Adoration ancienne est récusée).
Adieu
1. L'automne déjà : Rimbaud donne comme date de rédaction finale d'Une saison en enfer « août 1873 ». Or l'automne commence ordinairement le 22 septembre. On se souvient que du début de juillet jusqu'au 19 de ce mois, date de son retour à Roche, il n'avait pu travailler à son œuvre. Il est vraisemblable qu'il en a rédigé une bonne partie le mois suivant et peut-être en septembre. L'automne mentionné ici porte d'ailleurs une évidente valeur symbolique.
2. la cité énorme : Londres, sans doute. Verlaine écrit dans « Sonnet boiteux », dédié à Ernest Delahaye, composé en 1873 et repris plus tard dans jadis et Naguère (1884) : « Londres fume et crie, Ô quelle ville de la Bible ! » ; et il termine son poème ainsi : « Ô le feu du ciel sur cette ville de la Bible ! » La mise en scène voulue par Rimbaud rappelle aussi l'arrivée de Dante à la cité de Dis où le mène la barque de Charon (Enfer, chant VIII).
3. cette goule : vampire à corps de femme. Rimbaud désigne ici la mort.
4. Une belle gloire d'artiste : ironique citation des dernières paroles de Néron à l'instant de son suicide : « Quel artiste je fais périr ! »
5. Mes derniers regrets : ces regrets consistaient en « jalousies pour les mendiants », etc. C'est dire qu'il était encore tenté par une vie marginale et anomique (voir aussi « L'Éclair », p. 233).
6. Il faut être absolument moderne. Être vraiment moderne, c'est abandonner les hallucinations sataniques et les superstitions catholiques, mais pour quelle absolue solitude et pour quel réel ?
7. cet horrible arbrisseau : très certainement l'arbre du bien et du mal. Voir également dans « Matinée d'ivresse » (p. 265) : « On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal […]. »
8. ces couples menteurs : le couple de Verlaine et de sa femme Mathilde (« l'enfer des femmes là-bas ») ou, peut-être, celui que Rimbaud forma avec Verlaine pour un « drôle de ménage ».
BROUILLONS D’UNE SAISON EN ENFER
1. Ancienne collection Jacques Guérin. Reproduction dans le catalogue de vente de l'hôtel Drouot, Étude Tajan, 17 novembre 1998. B.N., n.a.f.r. 26499.
Les crochets encadrent les lectures conjecturales, les mots ou lettres restitués ainsi que les passages n'ayant pu être déchiffrés dans le manuscrit autographe de la collection Jacques Guérin.
« Oui, c’est un vice… »
1. Ce fragment de ce qui deviendra « Mauvais sang » a été découvert dans les papiers de l'éditeur Albert Messein et publié pour la première fois dans le Mercure de France du 1er janvier 1948 par Henri Matarasso et Henry de Bouillane de Lacoste. La même année, le fac-similé paraissait dans Les Cahiers d'art. Écrit sur un seul feuillet au recto (le verso est occupé par deux « proses évangéliques », « À Samarie » et « L'air léger et charmant de la Galilée… »), il ne comporte pas les divisions qui apparaîtront dans la version définitive. Il est remarquable surtout par le fait qu'il présente comme un tout ce qui deviendra dans le livre la quatrième et la huitième (et dernière) séquences de « Mauvais sang ». La cinquième (« Encore tout enfant… »), la sixième (« Les blancs débarquent… ») et la septième (« L'ennui n'est plus mon amour… ») semblent avoir été ajoutées par la suite.
2. Point de popularité : voir « Mauvais sang », p. 206, note 10.
3. Autre marché grotesque : Rimbaud est pris au piège de la justice de Dieu après la mort. Ou bien, dès maintenant, il choisit l'enfer par son encrapulement. Ou bien il pratique une sorte de « charité inouïe » qui lui vaudra le salut. Mais, qu'il gagne l'Enfer ou l'Éden, le marchandage qu'impliqué la religion chrétienne lui répugne.
4. Plus à parler d'innocence : phrase supprimée dans la version définitive. Mais Rimbaud parlera de l'innocence à la fin de la septième section : « Mon innocence me ferait pleurer. »
5. Ah ! mon ami, ma sale jeunesse ! : Rimbaud supprimera par la suite ces traits de complaisance envers soi-même. L'« ami » pourrait s'adresser à Verlaine.
Fausse conversion
1. Découvert par Paterne Berrichon en 1897, ce fragment, qui contient le début de « Nuit de l'enfer », ne fut publié que le 1er août 1914 dans La Nouvelle Revue française. Le verso est occupé par une prose évangélique « Bethsaïda ». Le titre manuscrit « Fausse conversion » s'explique par le texte, notamment le début du deuxième paragraphe, « J'avais entrevu la conversion », et la fin du fragment : « faux sentiment, fausse prière ». Il n'a pas été retenu par Rimbaud, qui lui a préféré « Nuit de l'enfer » pour assurer l'unité de son livre.
2. Jour de malheur : cette expression, que Rimbaud n'a pas conservée dans le texte imprimé, renvoie au Dies irae, « jour de colère », célèbre chant liturgique de l'office des morts.
3. opéras : l'hésitation de Rimbaud sur ce mot, puis le choix final (dans l'œuvre imprimée) de « créatures » plutôt que « femmes » sont significatifs. Les bonheurs de ce Paradis évoquent davantage ceux que promet le Coran. Les houris, femmes du paradis mahométan, seront mentionnées dans la même section. Les bonheurs de l'au-delà sont, pour Rimbaud, liés à la musique : « concert spirituel » (c'est-à-dire donné dans une église), « hymnes », « opéras ». Ailleurs il est parlé du « chœur des élus ».
4. Ah ! les nobles ambitions ! ma haine : dans ce raccourci, Rimbaud veut dire que ses ambitions d'atteindre les plus nobles valeurs enseignées par la morale et la religion devinrent l'objet de sa haine. Il faut voir là confirmée sa volonté d'encrapulement.
5. les alchimies, les mysticismes : Rimbaud a supprimé ces deux mots dans le texte définitif. Dans cette première version, il amorce déjà le thème de la poésie damnatrice. Mais dans la version finale il préférera réserver tout un chapitre pour développer cette idée. De là une mise en réserve de certains mots du premier brouillon : « alchimie », « les poètes sont damnés », etc.
[Alchimie du verbe r°]
1. Ce fragment de la section intitulée « Alchimie du verbe » fut retrouvé par Paterne Berrichon et publié dans La Nouvelle Revue française du 1er août 1914. Il occupe le recto et le verso d'un feuillet déchiré en son coin supérieur (droit pour le recto, gauche pour le verso).
2. Cette phrase correspond au passage d'« Alchimie du verbe » situé après la « Chanson de la plus haute Tour » : « J'aimai le désert » (voir p. 224). Les quelques phrases précédentes, dont il ne reste que des bribes, n'ont pas été reprises par Rimbaud.
3. Faim : Rimbaud se contente ici de donner le titre du poème. Il comptait le citer ensuite. Mais ce qui l'intéressait alors, c'était de relater une certaine période de son expérience poétique.
4. Je réfléchis au bonheur : dans la version imprimée, ce passage sera placé avant celui qui succède à la « Chanson de la plus haute Tour ». Rimbaud, sur son brouillon, accumule les exemples venant des bêtes.
5. l'araignée : on retrouvera cette araignée non plus dans le texte en prose de Rimbaud, mais dans la citation qu'il fera, après « Faim », d'un poème dont nous n'avons aucune autre version. Voir Une saison en enfer, p. 225, note 9.
6. Je crus avoir trouvé : Rimbaud commence ici le paragraphe qui, plus tard, suivra la citation du poème « Le loup criait sous les feuilles ».
7. Âge d'or : « Âge d'or » ne sera pas cité dans la version finale. Mais le commentaire qu'en donne ici Rimbaud (« opéra fabuleux ») est précieux pour comprendre ce poème. « Âge d'or », en effet, doit se chanter (et parfois « d'un ton allemand »). De plus, il fait dialoguer les différentes voix internes de Rimbaud (voir p. 344).
[Alchimie du verbe V°]
1. Le coin supérieur gauche du feuillet a été déchiré. De là, des lacunes dans les six premières lignes. Elles correspondent toutefois à la suite du texte écrit au recto, et à la partie d'« Alchimie du verbe » : « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues » (p. 227).
2. Mémoire : ce poème n'a pas été cité dans la version définitive. La phrase précédente le commente comme un « rêve [d]es plus tristes », assez proche de ceux que l'on voit dans Les Déserts de l'amour.
3. l'âme aux : l'un des mots biffé à cet endroit, « embarcation », prouve bien que Rimbaud songe aux pérégrinations d'Ulysse et à sa descente aux Enfers.
4. Confins du monde : Rimbaud mentionne vraisemblablement le titre d'un poème qui nous reste inconnu, à moins que nous ne le connaissions sous un autre titre. « Confins du monde » est d'abord une autre façon de désigner la « Cimmérie noire » nommée auparavant. Une pièce des Illuminations, « Enfance IV », assure : « Ce ne peut être que la fin du monde en avançant. »
5. l'anneau magique : dans « Nuit de l'enfer », Rimbaud avait déjà évoqué cet anneau (« que je plonge à la recherche de l'anneau ») ; voir p. 358, note 8.
6. qui avais levé : je propose de comprendre « qui avais soulevé », au sens où on « lève » un gibier, par exemple.
7. ad matutinum : Rimbaud a surchargé le mot diluculum qui signifie « petit jour », terme de latiniste moins parlant que matutinum.
8. Bonr : cette abréviation désigne sans doute le mot « bonheur ». À cet endroit, Rimbaud placera, dans la version définitive, le poème « Ô saisons, ô châteaux ». On peut donc en inférer que ce texte s'intitulait primitivement « Bonheur ». Cependant, aucune de ses versions manuscrites connues actuellement ne porte ce titre (voir p. 348).
9. l'art est une sottise : cette formule est apparemment sans appel. Elle fut supprimée de la version finale. Elle annonce déjà le dédain que Rimbaud marquera pour son passé de poète. Elle donne des raisons au mystère de son silence futur. Face à l'art, le réel s'impose et c'est lui que Rimbaud choisira – pour s'y perdre !
ILLUMINATIONS
Après le Déluge
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 1
Le classement fait par Félix Fénéon explique que l'on ait donné à ce texte une importance inaugurale. Rien n'assure toutefois qu'il ait eu cette valeur d'« ouverture ». Mais il est vrai que son mouvement se retrouve dans plusieurs Illuminations et qu'il correspond chez Rimbaud à la rage de lutter contre les habitudes et de détruire ce monde-ci. On a souvent perçu dans ce poème une inspiration venant de l'esprit communard. Après les grandes innovations de la Commune, tout n'était-il pas redevenu comme avant ? Une telle interprétation convient, mais elle a ses limites. La façon supérieure dont Rimbaud passe au mythe interdit toute identification trop précise.
2. l'idée du Déluge diffère des « Déluges » de la fin du texte. Le raz de marée final, nous n'en avons eu jusqu'à maintenant que l'idée. J'ai pris le parti de restituer « après » écrit au-dessus de « Aussitôt » dans le manuscrit. Cette addition supralinéaire, bien qu'elle soit biffée, n'a vraisemblablement pas été supprimée par Rimbaud. Ma restitution suit en cela l'édition Guyaux (La Baconnière, 1985).
3. « mazagrans » : cafés froids auxquels on ajoute de l'eau. Cette boisson a reçu ce cnom pendant la conquête de l'Algérie, en 1840, lors de la bataille de Mazagran.
4. Eucharis : l'une des compagnes de Calypso dans Les Aventures de Télémaque de Fénelon, mais également la femme célébrée par Antoine Bertin dans ses Élégies (1782). Ce mot grec signifie « pleine de grâce ». Avec le retour d'Eucharis, Rimbaud voit se reconstituer « la belle poésie », celle des idylles dont il s'était moqué dans « Mes Petites amoureuses ».
5. la Sorcière : on a, bien entendu, songé ici à une réminiscence du livre de Jules Michelet portant ce titre (1862). Mais cette mère qui détient le feu du savoir réclamerait, bien davantage, une interprétation psychanalytique.
Enfance
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, fos 2-5.
2. Le principe de séries et d'énumérations, qui sera repris dans de nombreux poèmes, inspire le développement du texte. La dernière phrase, qui prend valeur d'explication dissimulée, intrigue par les mots guillemetés « cher corps » et « cher cœur », qui citent vraisemblablement un vers du « Balcon » de Baudelaire (Les Fleurs du Mal, éd. 1861) : « Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton cœur si doux », et peut-être « Hippolyte, cher cœur […] » des « Femmes damnées » (dans les pièces condamnées des Fleurs du Mal).
3. Le module du texte, assez semblable à une comptine, est donné par un « Il y a », très différent à vrai dire de celui qui régule le poème portant ce titre dans Calligrammes d'Apollinaire (pour une comparaison des deux textes, voir C.A. Hackett, « Rimbaud et Apollinaire, quelques différences », Lectures de Rimbaud, Revue de l'université de Bruxelles, 1982, nos 1-2, p. 215-230).
4. Premier texte de cette série où le « je » prenne la parole, cette quatrième « Enfance » décline les identités d'un même individu qui semble avoir eu pour lui seul plusieurs vies – comme il est dit dans Une saison en enfer : « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. »
Conte
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 5 (au-dessous d'« Enfance V »).
En raison de son titre, ce poème de Rimbaud a été l'objet de nombreux commentaires qui se sont plus employés à trouver en lui la confirmation d'un modèle qu'à le comprendre.
Tout prouve que Rimbaud s'est emparé d'un genre connu, moins pour en déconstruire la structure que pour y affirmer un problème propre. Hanté par l'Orient, il a donc pris modèle peut-être sur Les Mille et Une Nuits. La richesse de ce Prince et son désir de destruction font toutefois penser plus encore au Vathek de Beckford (1786), voué à l'esprit du mal, Eblis.
La mort tranquille du Prince à un âge ordinaire concerne la mort naturelle, alors que l'anéantissement du Génie et du Prince marque une heure de « santé essentielle » où l'être, à la rencontre de son autre, coïncide enfin avec son désir secret. Les Anciens, du reste, nommaient déjà « démon » (chez les Grecs) ou « génie » (chez les Latins) le dieu personnel attaché à l'individu, mais devant disparaître à la mort de celui-ci.
« Conte », qui met en scène la dépense de la pure perte, est surtout une fable où Rimbaud expose l'étrange loi qu'il a découverte : l'excès permet à chacun de trouver sa vérité intime ; encore n'y a-t-il rien là d'assuré ni d'immédiat, rien surtout qui puisse durer. Le « moment » rimbaldien assure d'une éternité glissée dans les chambres du temps.
Parade
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 6.
Que l'artiste se montre ici en saltimbanque ne doit pas surprendre. Baudelaire, Albert Glatigny, Théodore de Banville (Les Pauvres Saltimbanques, Lévy, 1853) avaient décrit plus d'une fois ces êtres du spectacle éphémère. Sur tous ces « drôles » du XIXe siècle, on consultera le livre de Jean Starobinski, Portrait de l'artiste en saltimbanque, Skira, 1970.
2. Chérubin : personnage du Mariage de Figaro de Beaumarchais, type de l'adolescent naïf et charmant qui rêve d'aimer et ne connaît pas la vie.
3. prendre du dos : se donner des airs d'importance, se pavaner. Louis Forestier signale que le mot « dos » a signifié en argot « souteneur ».
4. Molochs : au singulier, ce nom désigne dans la Bible une divinité particulièrement cruelle adorée des Moabites et des Ammonites. On lui sacrifiait des enfants. Moloch est aussi le surnom d'un caricaturiste célèbre des années 1870.
Antique
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 7.
Le fils de Pan nous est présenté en mouvement, un mouvement qui semble ici décomposé. Rimbaud reprend des éléments de sa poésie « Tête de faune » (p. 134), mais les place dans une vision d'anatomie intrigante. Deux ans auparavant, Lautréamont avait décrit dans la septième strophe du deuxième des Chants de Maldoror un hermaphrodite : « Il rêve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses guirlandes folles, et l'imprègnent de leurs parfums suaves, pendant qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un être humain d'une beauté magique. »
2. Tachées de lies brunes : Rimbaud avait écrit dans « Tête de faune » : « Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux/ Sa lèvre éclate en rires sous les branches. »
Being Beauteous
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 7.
Un problème se pose pour l'établissement de ce texte. En effet, sur le manuscrit, au premier paragraphe long et compact succède un très court paragraphe séparé du précédent par trois croix. André Guyaux pense que ce bref paragraphe forme à lui seul un petit texte (« À propos des Illuminations », RHLF, septembre-octobre 1977, p. 807). Cette solution me paraît aussi la meilleure.
Le titre est sans doute emprunté à un poème de Longfellow, « Footsteps in Angels », où se trouve cette expression (voir C.A. Hackett, « Longfellow et Rimbaud : “Being Beauteous” », repris dans Autour de Rimbaud, Klincksieck, 1967). Autre forme de Génie, l'Être de Beauté se constitue sur le « chantier » du texte.
« Ô la face cendrée »
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 7.
Pour les raisons énoncées ci-dessus, ce texte, considéré comme une « phrase », est présenté isolément dans notre édition.
Vies
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, fos 8-9 (« Vies III » est placé au-dessus de « Départ » et de « Royauté » sur le f° 9).
« Vies » présente bien plusieurs vies possibles du narrateur qui utilise toujours ici la première personne. « Vies I » déplace la biographie du côté de l'Orient et plus précisément en Inde. Ce choix de l'Orient contre l'Occident est aussi lisible dans Une saison en enfer (« L'Impossible »). Dans « Vies II », Rimbaud semble à nouveau tracer un bilan assez précis de ce qu'il vient de vivre. « Vies III » fait jouer prismatiquement les éléments d'une mémoire fictive.
2. les Proverbes : le livre des Védas dont les brahmanes transmettaient la doctrine.
3. les vieilles : c'est bien ce qu'on lit sur le manuscrit. Rimbaud a peut-être oublié ici un nom auquel se rapporterait « vieilles », alors adjectif.
4. la campagne : il faut bien lire « campagne » et non « compagne ».
5. Cette illumination rappelle, à première vue, quelques épisodes de la vie du « voyant » revenu pour l'instant dans son « aigre campagne » (Roche). Seraient passés en revue les vagabondages, l'arrivée à Paris, la liaison avec Verlaine. La fin, d'humeur désespérée, annonce cependant un étrange « trouble nouveau » qu'il serait vain de vouloir définir plus précisément.
6. Comme souvent chez Rimbaud, la multiplication des référentiels apparents n'est là que pour créer une opération de « mélange » d'où peut naître le nouveau poétique. Mais le texte se conclut par un échec. Le « devoir » du voyant, apporter le nouvel amour, n'est plus une nécessité. Le locuteur est désormais un homme d'outre-tombe et non pas un homme de « commissions », c'est-à-dire chargé d'une mission quelconque envers son semblable.
7. On se souviendra qu'Alphonse Lemerre, l'éditeur des Parnassiens, était installé au 47, passage Choiseul.
Départ
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 9 (entre « Vies III » et « Royauté »).
En trois phrases participiales, Rimbaud congédie l'expérience passée : vision, rumeurs, arrêts de la vie. Il veut être – on le sait – « absolument moderne », et c'est de l'oubli du passé que dépend sa (provisoire) réussite.
Royauté
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 9 (au-dessous de « Vies III » et de « Départ »).
Dans ce poème, comme dans « Conte » (p. 259), le ton adopté mime celui d'un récit de tradition. « Un beau matin » commence l'histoire comme un « Il était une fois ». Les termes « révélation », « épreuve terminée » rappellent la recherche obstinée que Rimbaud tenta (de juin 1872 à juin 1873) et rencontrent les idées prométhéennes exprimées dans « Vagabonds » (p. 271).
À une Raison
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 10.
La « Raison » nouvelle est l'objet de la dédicace, comme le prouve, au dernier paragraphe, l'accord au féminin du participe passé « arrivée ». Les nouvelles générations (les « enfants » que désigne Rimbaud) attendent un univers transformé duquel serait exclus le temps de l'habitude.
2. Ta tête se détourne : Pierre Brunel signale à juste titre : « Elle est une divinité, dont le signe de tête est une manifestation du numen » (Rimbaud. Projets et réalisations, Honoré Champion, 1983, p. 269). Le mot latin numen désigne, en effet, en premier lieu un mouvement de tête correspondant à une volonté, puis la divinité en tant qu'elle a une puissance agissante.
3. nos lots : la part, c'est-à-dire la vie qui revient à chacun.
Matinée d'ivresse
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, fos 10 et 11.
Le mot final donne une clé de lecture pour ce texte. « Assassins », que Rimbaud souligne, fait, à n'en pas douter, allusion aux Haschichins, secte que dirigeait dans l'Islam du XIe siècle Hassan-Sabbah, appelé aussi le Vieux de la Montagne. Ses affidés détroussaient les voyageurs et Sabbah les récompensait en leur donnant du haschisch. Nerval, mais surtout Théophile Gautier (Le Club des Haschichins) et Baudelaire (« Le Poème du hachisch », II, « Qu'est-ce que le hachisch ? » dans Les Paradis artificiels) en avaient déjà parlé. Il est probable que Rimbaud goûta au haschisch. Cependant, le témoignage que nous donne Ernest Delahaye sur l'expérience qu'en fit son ami durant l'automne 1871 reste décevant et ne permet pas d'en inférer quelques visions attachantes. Il reste que Rimbaud avait bien le projet de se livrer à un « dérèglement de tous les sens », que le mot « poison » désigne, à coup sûr, en cette période, la drogue (terme qui, alors, n'était guère utilisé), et que le haschisch était pratiqué dans le milieu des Zutistes.
À lire « Matinée d'ivresse », il semblerait que Rimbaud, par l'absorption de la drogue (que l'on consommait plutôt sous forme de confiture verte), ait conçu toute une poétique (déjà indiquée par Baudelaire, il est vrai, mais au seul titre de témoignage finalement déceptif). Yves Bonnefoy lui accorde une importance très grande et parle à son sujet de « découverte bouleversante ». Il y entend la « santé essentielle » évoquée aussi bien dans « Conte » que dans « Génie » (Rimbaud par lui-même, op. cit., p. 156).
André Guyaux a comparé soigneusement « Matinée d'ivresse » et les textes de Baudelaire relatifs au haschisch pour conclure à certains rapprochements dans le déroulement de l'expérience et à une nette différence sur le plan de l'éthique. Baudelaire évoque les lendemains décevants qui suivent la prise de la drogue. Rimbaud continuerait de croire à l'ivresse qui en résulte (« Baudelaire a-t-il influencé Rimbaud ? » dans Berenice, mars 1983, p. 101-112).
2. chevalet féerique : le chevalet désigne ici un instrument de torture ; mais ce supplice est gratifiant. Il introduit dans le monde de la féerie. Baudelaire, dans « Le Poème du hachisch », avait déjà parlé de « supplice ineffable » et de « tortures d'une ivresse ultrapoétique » (Œuvres, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, t. I, p. 414-415).
3. tournant : au sens où du lait tourne. La fanfare harmonique (hallucination musicale) s'altère et marque ainsi la fin de l'expérience.
4. nous si digne : l'adjectif portait d'abord un s qui a été biffé ensuite. Correction importante. Le « nous » correspondrait donc à un locuteur singulier pluralisé et multiplié par l'ivresse (voir aussi « nous serons rendu » dans la phrase précédente).
5. discrétion des esclaves, austérité des vierges : ce personnel, esclaves et vierges, semble faire référence aux cours des palais orientaux et peut-être à celle du Vieux de la Montagne.
Phrases
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 11. Ces trois « phrases » sont séparées par des traits ondulés.
Sur ce f° 11, les trois textes se caractérisent par un « nous ». Mais ce que recouvre ce pronom n'est vraiment perceptible que dans le premier texte où il désigne un couple.
Les tournures syntaxiques, souvent reprises par trois fois, laissent penser à divers essais rhétoriques. À propos de ces textes se pose le problème d'une écriture immédiate de fragments ou de phrases réservées pour une utilisation plus dense en d'autres textes à venir.
2. pour deux enfants fidèles : Antoine Fongaro (« Les échos verlainiens chez Rimbaud et le problème des Illuminations », Revue des sciences humaines, avril-juin 1962, p. 263-272) voit dans cette expression une parodie des « deux enfants » dont parle Verlaine dans la quatrième des « Ariettes oubliées » (Romances sans paroles) : « Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles. » À l'appui de cette thèse, on pourrait citer aussi quelques phrases de « Délires I », dans Une saison en enfer, où semble s'entendre la voix de Verlaine : « Je nous voyais comme deux bons enfants, libres de se promener dans le Paradis de tristesse. »
3. que je sois celle : qui parle ? Il faut très certainement comprendre que ce premier ensemble doit se dire au féminin. Mais le jeu du féminin et du masculin peut fort bien recouvrir un débat homosexuel comme dans Une saison en enfer.
4. Ma camarade, mendiante : on peut penser au personnage de Henrika dans « Ouvriers » (voir p. 268).
[Phrases]
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 12.
Cette page du ms. 14123 fait suite à celle qui porte le titre « Phrases ». Elle contient aussi de courtes notations. Cependant, elle est d'une encre et d'une graphie différentes, et la séparation entre les textes y est marquée par des croix, comme pour « Ô la face cendrée… » (p. 262). Elle forme donc un ensemble indépendant (voir André Guyaux, « À propos des Illuminations », art. cité).
Le premier texte met en place les éléments d'une pluvieuse journée de juillet. La conclusion doit s'entendre ironiquement, comme une référence à la Noël en plein été.
Le dernier poème entre en résonance avec différentes « Veillées » et le décor des « Déserts de l'amour » (voir p. 181).
Ouvriers
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 13.
Dans le titre, l'article « Les » qui précédait « Ouvriers » a été biffé.
Ce texte, de caractère réaliste au premier abord, mime l'écriture naturaliste alors naissante (Zola commençait à publier Les Rougon-Macquart).
2. Le Sud : c'est-à-dire, comme on le voit plus bas, le vent du sud. Le narrateur y rattache son enfance. Désigne-t-il ainsi les jeunes années passées en France ?
3. Henrika : prénom nordique (il débute par un H comme celui de certaines femmes des Illuminations), Henrika n'est pas identifiable. Rappelons toutefois que Verlaine, traçant au plus vite la vie de Rimbaud, notera en 1888 : « Peu de passion, comme parlerait M. Ohnet, se mêle à la plutôt intellectuelle et en somme chaste odyssée. Peut-être quelque vedova multo civile dans quelque Milan, une Londonienne, rare sinon unique – et c'est tout » (« Arthur Rimbaud. 1884 », Les Hommes d'aujourd'hui, n° 318, janvier 1888 ; passage repris dans The Senate, octobre 1895).
4. On remarque la singularité de ce paragraphe. La bizarrerie qui retient ici consiste dans ces « très petits poissons » abandonnés dans « une flache », à l'image du couple « orphelin » qui les regarde.
5. métiers : métiers à tisser.
Les Ponts
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, fos 13-14.
Seul le titre de ce poème, parmi tous ceux des Illuminations (voir cependant « Ouvriers », sur le f° 13), comporte un article. La description suscite un certain réfèrent dans lequel la plupart des commentateurs ont cru reconnaître Londres. Le dôme désignerait la cathédrale Saint-Paul ; l'eau, « large comme un bras de mer », la Tamise. Même le caractère habité des ponts pourrait faire penser au fameux London Bridge autrefois surmonté de maisons.
Ville
1. Ms. BN., n.a.fr. 14123, f° 14.
Le je, présent dès le début, est le témoin du paysage urbain qui, une fois encore, peut coïncider avec Londres. Rimbaud parle en effet des « peuples du continent » ; il note « l'épaisse et éternelle fumée du charbon » dans cette grande cité industrielle, et va jusqu'à utiliser le mot « cottage ». Mais la ville est surtout l'occasion de faire surgir l'étrangeté fondamentale d'un « urbanisme de néant » (Marie-Claire Bancquart, « Une lecture de “Ville(s)” d'Illuminations », Cahier Arthur Rimbaud, n° 4, Minard, « Lettres modernes », 1980, p. 25-34), et la fenêtre révèle les spectres de la modernité.
2. aucun monument de superstition : dans une lettre adressée à Edmond Lepelletier le 24 septembre 1872, Verlaine note que Londres est « sans monument aucun, sauf ses interminables docks (qui suffisent d'ailleurs à [sa] poétique de plus en plus moderniste) ».
3. comme de ma fenêtre : comme si j'étais à ma fenêtre.
4. des Érynnies : il faut écrire « Érinnyes ». Déesses de la vengeance dans la mythologie grecque, elles étaient au nombre de trois : Tisiphone, Mégère, Alecto, ici remplacées par la Mort, un Amour désespéré et un joli Crime. Cette présence des Érinnyes montre bien que la ville de Londres est conçue comme une cité de l'enfer (« la ville de la Bible », disait Verlaine dans le « Sonnet boiteux », envoyé à Ernest Delahaye en décembre 1873, mais sans doute écrit auparavant et qui contient également le verbe « piauler »).
Ornières
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 14.
Selon Ernest Delahaye, un événement réel aurait motivé ce texte : un cirque américain qui se serait fourvoyé à Charleville dans les années 1868-1869 (voir Souvenirs familiers, réédité dans Delahaye témoin de Rimbaud, Neuchâtel, La Baconnière, 1974, p. 74).
Villes [II]
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, fos 15-16.
Origine ou complément de ce poème, il paraît opportun de mentionner un texte d'Edgar Poe, Les Souvenirs de M. Auguste Bedloe (repris dans Histoires extraordinaires, dans Œuvres complètes de Baudelaire, t. V, Michel Lévy, 1869). Auguste Bedloe est un opiomane qui, après avoir pris sa drogue favorite, a pour habitude de se promener seul dans les Ragged Mountains, « une branche des Montagnes Bleues, Blue Ridge, partie orientale des Alleghanys », précise Baudelaire. Au cours d'une de ses promenades, il voit de façon hallucinatoire une ville magnifique, « d'un aspect oriental, telle que nous en voyons dans Les Mille et Une Nuits », et il décrit longuement ses habitations et la multitude qui la parcourt.
2. Alleghanys et Libans : chaînes de montagnes, l'une aux États-Unis, l'autre au Liban.
3. Mabs : Mab est la reine des fées dans le folklore anglais. Elle est longuement décrite par Mercutio dans Roméo et Juliette de Shakespeare (I, 4).
4. Les Bacchantes des banlieues : dans « Bottom » (p. 284), Rimbaud écrit « les Sabines des banlieues ».
5. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites : Rimbaud semble présenter ici des scènes déjà traitées par les peintres : Vénus venant voir Vulcain dans ses forges ou tentant saint Antoine.
6. les élans se ruent dans les bourgs : il faut comprendre que les bêtes sauvages viennent dans les villes. « Élans » est sans doute allitérant du précédent « les légendes ». De plus, le mot « élan » en tant qu'action semble être développé par le verbe « se ruer ».
7. Quels bons bras, quelle belle heure : les deux épithètes font penser à l'incipit de « Matinée d'ivresse » (« Ô mon Bien ! ô mon Beau ! », p. 265) et pourraient renvoyer à la même expérience hallucinatoire. La précédente mention du boulevard de Bagdad prendrait ainsi tout son sens.
Vagabonds
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 16 (entre « Villes [II] » et le début de « Villes [I] »).
L'allusion au couple Verlaine-Rimbaud paraît peu contestable. Le débat qui existe entre les deux vagabonds fait écho à celui qui déchire le « drôle de ménage » d'Une saison en enfer.
Le dernier paragraphe résume au mieux les ambitions de Rimbaud et de son vagabondage. Quant à Verlaine, il est présenté tel qu'il était : faible, velléitaire, culpabilisé par son « inconduite ». Le cauchemar qu'il fait évoque une manière d'autocastration et plus particulièrement celle dont Œdipe se frappa.
Écrit à l'imparfait, tout le poème renvoie à un passé bien révolu. Il pourrait être contemporain de la rédaction finale d'Une saison en enfer.
2. son infirmité : au sens étymologique du mot, sa « faiblesse ».
3. satanique docteur : Verlaine citera cette expression dans une lettre écrite à Charles de Sivry au mois d'août 1878 : « […] sa Saison en Enfer où je figure en qualité de Docteur satanique (ça c'est pas vrai). » Verlaine semble confondre les textes, puisqu'il est présenté dans Une saison en enfer comme la « Vierge folle ».
4. des bandes de musique rare : le mot « bandes » est sans doute un anglicisme signifiant « troupes de musiciens ». Au vers 12 de « Kaléidoscope » dédié à Germain Nouveau et repris dans Jadis et naguère (il était daté d'octobre 1873 dans le recueil provisoire Cellulairement), Verlaine écrira lui aussi : « Dans cette rue […]/ que traverseront des bandes de musique. »
5. Le « tel qu'il se rêvait » et l'apparition de l'image projetée par le rêve se trouvaient déjà dans Claire Lenoir (chap. XIX), nouvelle de Villiers de L'Isle-Adam publiée dans la Revue des lettres et des arts (13 octobre-1er décembre 1867). Elle était bien connue des milieux parnassiens.
6. vin des cavernes : dans une lettre écrite en juin 1872 (voir p. 185), Rimbaud évoquait « les rivières ardennaises et belges, les cavernes ». On peut penser aussi au geste de Moïse qui, durant l'exode du peuple juif, frappa le rocher et en fit jaillir une source. Le vagabondage prendrait ainsi l'allure d'un cheminement vers la Terre promise. Le « biscuit de la route » serait une autre forme de manne (déjà mentionnée dans « Fêtes de la faim » : « pains couchés aux vallées grises », p. 175).
Villes [I]
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, fos 16-17.
Sous le titre « Villes », la précision « I » en chiffre romain a été portée, puis biffée. Le titre est de la main de Rimbaud. Le reste du texte a été écrit par Germain Nouveau (voir André Guyaux, Poétique du fragment, La Baconnière, 1986, « Autres mains », p. 109-134).
Les références londoniennes sont nombreuses, mais celles qui concernent Paris existent aussi. De nombreuses confusions voulues créent une poésie cosmopolite.
2. Hampton-Court : résidence royale proche de Londres et datant du XVIe siècle.
3. Brahmas surcharge nababs sur le manuscrit. Le terme a été longtemps considéré de lecture douteuse et lu comme « Brahmanes ». Sur cette correction, voir A. Guyaux, « À propos des Illuminations », art. cité.
4. à l'aspect des gardiens de colosses : André Guyaux, pensant à une mauvaise transcription faite par Germain Nouveau, a proposé de corriger ce passage en « à l'aspect de colosses des gardiens » (Rimbaud, Œuvres, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2009, p. 303).
5. Ce dôme est une armature d'acier : d'après Vernon Underwood, Rimbaud décrirait ici le fameux Crystal Palace (et ses galeries de tableaux) édifié lors de l'Exposition universelle de Londres en 1851.
6. « Comté » : mot calqué sur l'anglais county. Division territoriale et, par ironie dans ce texte, sorte de campagne (country ?) exotique fréquentée par des gentilshommes (count ?) amateurs d'émotions fortes.
Veillées
1. Veillées I et II : ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 18.
Veillées III : ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 19 (au-dessus de « Mystique »).
2. On a remarqué la prosodie de ce texte construit sur deux rimes ([é] et [i]). En ce sens, il diffère de la plupart des autres Illuminations. La présence de ces rimes programme ou renforce une harmonie duelle qui apparaît dans chaque phrase. Il est possible que Rimbaud fasse une certaine concession (cas rarissime) à l'univers poétique de Verlaine (ce qui permettrait de dater le poème de la fin 1872). « Veillées I » s'accorde en effet avec le monde des Romances sans paroles (voir la première des « Ariettes oubliées » : « C'est l'extase langoureuse,/ C'est la fatigue amoureuse »). Verlaine, du reste, citera ce poème sous le titre « Veillées » dans l'article qu'il consacrera à Rimbaud dans Les Hommes d'aujourd'hui, n° 318, janvier 1888.
3. Autant « Veillées I » restait impressionniste et sensible, autant « Veillées II » construit, ligne après ligne, une architecture de l'hallucination où mental et concret entrent en concordance. Au « veilleur » subissant peut-être l'effet de la drogue, mais aussi entraîné par la composition scripturale, un univers multiple et total apparaît.
4. succession psychologique de coupes de frises : il n'y a pas de virgule entre « de coupes » et « de frises », mais le texte se comprendrait mieux avec cette ponctuation que l'on peut supposer oubliée.
5. accidences (terme philosophique) : qualités, états ou possibilités de l'accident. Le sens d'« accidents » est plus admissible ici. Rimbaud, pour des raisons euphoniques, a sans doute inventé ce mot qui se trouve exister aussi dans un vocabulaire spécialisé que très probablement il ignorait.
6. Le titre « Veillée » (au singulier) a ici été biffé et remplacé par le chiffre romain III.
7. steerage : entrepont d'un navire. Rimbaud avait d'abord écrit « sur le pont » au lieu de « autour du steerage ».
8. Amélie : ce prénom fait partie des signifiants énigmatiques dont Rimbaud a volontairement parsemé ses Illuminations. On peut y lire toutefois l'anagramme de « l'aimée » qui apparaît dans « Veillées I ».
9. La ligne de points de suspension fait intervenir, pour un temps, le silence de l'émerveillement (dans le texte), au point que la dernière phrase n'est composée que de vocatifs, attestant l'intensité de l'émotion devant la découverte.
Mystique
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 19.
L'organisation de ce poème rappelle celle d'un tableau. C'est pourquoi on a cru y reconnaître une partie du célèbre triptyque des frères Van Eyck, L'Agneau mystique, qui se trouve à Gand (voir Johannes Tielroy, « Rimbaud et les frères Van Eyck », Neophilologus, XX, 1934-1935). Cette confrontation n'est cependant guère probante.
Aube
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 19 (au-dessous de « Mystique ») et f° 20 (au-dessus de « Fleurs »).
Cette matinée est-elle un rêve ? La dernière phrase le laisserait supposer. Rimbaud présente une course onirique après une femme-nature, une femme-éveil qui pourrait être aussi celle qui donne naissance, une image de la jeune mère vue par l'enfant comme un immense corps.
2. wasserfall : mot allemand signifiant « chute d'eau », « cascade ». La lumière ruisselle du haut des sapins comme les flots d'une chevelure blonde.
3. je levai un à un les voiles : ainsi Rimbaud rend-il active la voix pronominale de l'expression courante « l'aube se lève ».
Fleurs
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 20.
Une reprise des remarques des frères Goncourt sur Watteau (d'abord publiées dans L'Artiste en 1856, puis en fascicule en 1860, enfin dans L'Art du dix-huitième siècle en 1873) paraît proche des recherches de ce poème.
Nocturne vulgaire
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 21.
Rimbaud présente une rêverie devant le foyer. L'âtre en ce cas ouvre un opéra. Peu à peu l'hallucination se crée. Il est entraîné dans un carrosse-corbillard-maison de berger. Pas assez loin, cependant. La voiture dételle bientôt près d'un détail (optique). Elle arrête là sa randonnée. Le passager occasionnel s'interroge sur les suites du voyage.
2. Vulgaire : cette qualification pour « nocturne » (genre musical) surprend. Ne s'opposerait-elle pas, dans une certaine mesure, à la matinée d'ivresse « sainte » (voir p. 265) ?
3. opéradiques : cet adjectif, peu usité, existe cependant. Il se trouve chez les frères Goncourt dans L'Art du dix-huitième siècle (chapitre sur Watteau) : « un arrangement opéradique ». La même page assure que « Watteau surnaturalise » tout ce qu'il peint. Verlaine avait déjà utilisé cet ouvrage pour ses Fêtes galantes (1869). Le carrosse décrit dans « Nocturne vulgaire » pourrait donc être un carrosse de cette époque et les « figures lunaires » dont parle le même texte seraient bien en accord avec le climat des peintures de Watteau évoquées par Verlaine.
4. Corbillard de mon sommeil : on trouve l'expression « corbillards de mes rêves » dans « Horreur sympathique » de Baudelaire (Les Fleurs du Mal, éd. de 1861).
5. siffler pour l'orage : siffler pour appeler l'orage. L'orage entraîne des visions de batailles et de cataclysme, Sodome, la ville maudite détruite par la colère de Dieu.
6. Solymes : ancien nom de Jérusalem. Ce mot semble aussi choisi pour son assonance avec Sodome.
Marine
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 22 (v° du f° 21)
Comme il y a des « nocturnes » musicaux, certaines peintures sont des « marines ». C'est déjà en ce sens que Verlaine avait intitulé un de ses Poèmes saturniens. La mer en mouvement est comparée au sol labouré. De là, dans la description, la gémination de deux champs sémantiques. On a souvent considéré ce texte comme un premier exemple de vers libres modernes (voir Édouard Dujardin, « Les premiers poètes du vers libre », Mercure de France, 15 mars 1921).
2. acier surcharge azur.
Fête d'hiver
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 22.
Une impression musicale se transforme en vue « illuminée ». Les groupes triadiques se succèdent. Les références culturelles se mêlent.
2. Méandre : nom ancien d'une rivière d'Asie Mineure au cours sinueux. Cette référence annonce peut-être les « nymphes d'Horace ».
3. coiffées au Premier Empire : coiffées comme se coiffaient les femmes sous le premier Empire. En fait, ce style de coiffure Empire imitait celui des femmes de la Rome antique.
4. Chinoises de Boucher : le peintre François Boucher (1703-1770) a, en effet, peint ou dessiné un certain nombre de Chinoises. Il a également mis en scène les Fêtes chinoises de Noverre, célèbre danseur français du XVIIIe siècle. Rimbaud pouvait connaître ces détails par le livre des Goncourt déjà cité.
Angoisse
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 23.
« Angoisse » débute sous le signe d'un « Elle » difficile à identifier, auquel semble correspondre « la Vampire » du quatrième paragraphe. Elle « rend gentils », comme on mate des enfants turbulents. Albert Henry voit en elle la Vie, devant laquelle plusieurs attitudes sont possibles : « l'acceptation, la résignation (au mieux, s'amuser “avec ce qu'elle nous laisse”) ou la révolte (être plus drôle) ».
2. Les « ambitions continuellement écrasées », la « fin aisée » qui réparerait l'« indigence », le « succès » qui compenserait l'« inhabileté fatale », autant d'expressions qui rappellent le malheureux parcours de Rimbaud lui-même et témoignent sans doute de ses propres déceptions.
3. Pour décrire ce deuxième paragraphe entre parenthèses, Albert Henry note excellemment : « C'est une éruption affective qui file verticalement, sans la moindre frange de contact formel avec le reste » (art. cité, p. 299).
Métropolitain
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 23.
Sur le manuscrit, les deux premiers paragraphes jusqu'au mot « bois » sont de la main de Rimbaud. Le reste est écrit par Germain Nouveau (recopié par lui ou dicté par Rimbaud). Voir, d'André Guyaux, « Germain Nouveau dans les Illuminations » (Le Point vélique, volume collectif, Neuchâtel, La Baconnière, 1986, p. 79-89).
Ce texte peut être interprété comme une sorte de voyage avec cinq stations qu'indique, à chaque fois, le mot placé en fin de paragraphe.
2. mers d'Ossian : Ossian était un ancien barde écossais. En 1760, Macpherson avait publié sous ce nom plusieurs poèmes épiques exacerbés qui furent admirés par tout le romantisme naissant. Les peintres représentèrent souvent Ossian chantant au bord de la mer déchaînée.
3. La bataille : cette bataille semble résulter d'une vision de nuages. Voir « Michel et Christine » (p. 172).
4. Samarie : ville de Palestine célèbre par la corruption de ses habitants. Elle est également évoquée dans les Proses évangéliques (voir p. 192).
5. les plans de pois : certains éditeurs ont corrigé arbitrairement l'orthographe par « plants ».
6. Damas : Rimbaud maintient un fil biblique dans la trame du texte. L'ensemble de ce quatrième paragraphe propose une manière d'écriture automatique qui rend sa signification d'autant plus indécidable.
7. Guaranies : peuple indigène d'Amérique du Sud (Brésil, Paraguay, Argentine) colonisé au XVIIe siècle par les jésuites. Rimbaud avait pu connaître ce peuple par certains livres de Jules Verne.
8. des auberges : pour Rimbaud, l'auberge est généralement un havre, celui dont il avait profité une première fois dans l'auberge verte (voir p. 164).
9. Elle : comme dans le poème « Angoisse » écrit sur le même feuillet. C'est bien un acte amoureux qui semble indiqué ici dans un prodigieux effet d'arc-en-ciel.
Barbare
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14123, f° 24.
Ce poème comporte un étrange refrain, « le pavillon en viande saignante », syntagme nominal formé de termes incompatibles. Le pavillon peut être un lieu de retraite ou une oriflamme. La revendication d'être un barbare apparaît fréquemment chez Rimbaud (voir « Michel et Christine » dans Vers nouveaux et « Mauvais sang » dans Une saison en enfer). Elle coïncide ici avec la création par les mots d'un nouveau monde qui est aussi un éventail de sensations inouïes.
2. Bien après les jours et les saisons : Rimbaud reprend-il l'idée d'un « après le déluge », sortie éthique (l'ancien héroïsme) et esthétique (les vieux assassins-haschischins) de ce monde-ci ?
3. Le pavillon, la soie des mers, les fleurs arctiques composent l'un de ces ensembles surprenants que Rimbaud prend soin de nous dire impossible (« elles n'existent pas »). Signalons que la conquête du pôle (inaboutie à l'époque de Rimbaud) avait eu lieu dans le monde fictionnel de Vingt Mille Lieues sous les mers. Le 21 mars 1868, en effet, au pôle antarctique il est vrai, le capitaine Nemo (il n'existe pas, car ce nom en latin signifie « personne ») plante un pavillon noir en étamine (étoffe, mais aussi fleur) pour signaler que sa révolte domine le monde.
4. brasiers est écrit au-dessus de fournaises, biffé. Même correction ligne 16.
Scènes
1. Ms. de la collection Pierre Berès. Le fac-similé en a été reproduit pour la première fois dans le livre de Bouillane de Lacoste, Rimbaud et le problème des Illuminations, op. cit., p. 166.
Le titre doit être compris au sens de scènes de théâtre. Une architecture mobile et disparate agence l'illusion. Certains commentateurs ont vu dans ce texte une critique des dispositions contraignantes de l'ancienne comédie : « tous les paragraphes sans exception évoquent les dispositifs variés qui bornent l'horizon scénique et assujettissent la représentation de la vie aux nécessités d'une machinerie à l'agencement implacable : des tréteaux, un pier en bois, des corridors, un ponton de maçonnerie, des réduits, un amphithéâtre, un décor d'opéra-comique cloisonné » ((P.-G. Castex, « Rimbaud en 1986. Une année capitale », L'Information littéraire, janvier-mars 1987, p. 220).
2. pier : jetée, môle.
3. des mystères remplace comédiens, biffé. « Mystères » désignerait donc un genre de pièces religieuses représentées à la fin du Moyen Âge.
4. Béotiens : habitants de la Béotie, province de l'ancienne Grèce, connus pour la grossièreté de leurs mœurs. Dans le cours du poème, Rimbaud a déjà évoqué l'Antiquité : comédie antique, idylles. Mais, à dessein, cette ligne de compréhension est parasitée par des éléments indicateurs de modernité. L'arête des cultures ne désignerait peut-être pas simplement des lieux cultivés, mais impliquerait aussi le degré de civilisation des habitants.
Soir historique
1. Ms. de la collection Pierre Berès reproduit p. 104 du catalogue Livres du cabinet de Pierre Berès, musée Condé, château de Chantilly, 2003.
Le « touriste naïf » constate, par sa « vision esclave », l'état du monde. Saturé de « magie bourgeoise », un tel univers devrait être balayé par une rigoureuse apocalypse.
2. on joue aux cartes au fond de l'étang : il faut comprendre que, même au fond de l'étang, on se livre à des occupations très ordinaires.
3. les fauteuils de rocs : dans ce troisième alinéa, Rimbaud fait allusion à la conquête du monde telle qu'elle était menée à l'époque par les grandes nations impérialistes. Le « petit monde blême et plat » de la bourgeoisie envahissait et décimait les anciennes barbaries.
4. atmosphère personnel : ainsi écrit dans le manuscrit. Comprendre ici le lyrisme subjectif auquel Rimbaud s'en était déjà pris dans sa lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871 qui annonçait la « poésie objective ». Antoine Fongaro a relevé dans l'ensemble de « Soir historique » une critique implicite du lyrisme verlainien.
5. Les Nornes : l'équivalent des Parques dans la mythologie germanique. Leconte de Lisle, dans ses Poèmes barbares (1862), leur avait consacré un long poème. Ces divinités, tout comme l'Apocalypse de saint Jean, avaient prédit une fin du monde ; celle-là était peut-être légende. En revanche, Rimbaud assure que celle qu'il annonce sera bel et bien vérifiée. Le soir historique est inévitable.
Mouvement
1. Ms. de la collection Pierre Berès. Première reproduction en fac-similé dans Poétique du fragment d'André Guyaux (op. cit., p. 290), d'après la photographie conservée dans la William J. Jones Collection (Southwest Missouri State Collège Library, Springfield, Missouri).
« Mouvement » apparaît dans son thème, mais surtout dans sa forme, comme solidaire de « Marine », même s'il occupe un feuillet isolé. D'après Michel Murat, ni « Marine » ni « Mouvement » ne constituent des exemples de poèmes en vers libres, puisque chez Rimbaud le vers libre continue de rimer (voir Vers nouveaux). Selon le même auteur, ces deux textes présentent une « prose découpée et étagée de manière à fournir une image du vers, dont les signes extérieurs sont repris ».
2. étambot : pièce de bois implantée dans la quille d'un navire qu'elle continue à l'arrière.
3. rampe : construction qui, sur les bords d'une rivière ou dans les arrière-ports, permet de faire parvenir à quai les marchandises.
4. passade : (vocabulaire de l'équitation) : course d'un cheval qui se compose le plus souvent d'une demi-volte faite rapidement aux deux extrémités d'une piste pour revenir au point de départ.
5. val et strom : ces deux mots semblent avoir été déduits d'un « maelström » implicite et mis en rapport avec le couple sémantique « aval »/ « amont ». « Ström » est un mot germanique signifiant « courant » ou « torrent ». Il fait écho à « trombes » précédemment utilisé.
6. sport et comfort : (mots anglais) : « comfort » s'écrit ainsi à l'époque. On comparera avec cette phrase de « Solde » (p. 291) : « À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits ».
7. Vaisseau : le mot porte bien une majuscule sur le manuscrit. On est d'autant plus fondé à croire que ce Vaisseau est une véritable arche que non seulement Rimbaud utilise le mot à la fin de son poème, mais qu'il parle aussi de « lumière diluvienne » (c'est-à-dire propre au déluge) et que les conquérants du monde emmènent les races et les bêtes.
Bottom
1. Ms. de la collection Pierre Berès (sur la même page que « H »). Un autre titre, « Métamorphoses », inscrit sous « Bottom », a été biffé. Il correspondait sans doute au titre original. Le fac-similé de ce poème a été reproduit pour la première fois dans le livre de Bouillane de Lacoste, Rimbaud et le problème des Illuminations, op. cit., en tête du volume.
2. Bottom est un personnage du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, « féerie » que Rimbaud a très certainement lue. Le cordonnier Bottom y est finalement métamorphosé en âne par le lutin Puck.
3. mon grief : tout en signifiant « chagrin », ce mot admet sans doute ici une connotation sexuelle.
4. les Sabines : l'Histoire ancienne nous apprend que les Sabines avaient été enlevées au cours d'une fête par les amis de Romulus qui n'avaient pas de femmes et souhaitaient peupler la future Rome. Les Sabins voulurent se venger et les reprendre ; mais avant que le combat s'engage, les Sabines s'interposèrent entre les adversaires. L'expression « Sabines de la banlieue » veut surtout dire dans ce poème « prostituées de la banlieue », comme il y en avait alors dans les zones avoisinant les fortifications de Paris. Le rapport érotique des femmes avec l'âne fait songer non seulement à l'histoire de Bottom, mais aux Métamorphoses d'Apulée (IIIe siècle apr. J.-C.). E. d'Hervilly, dans un poème, « The Park », publié dans Le Parnasse contemporain, avait utilisé pour désigner un âne l'expression « Bottom de banlieue ».
H
1. Ms. de la collection Pierre Berès (sur la même page que « Bottom »).
Cette « illumination » compte parmi celles qui ont suscité le plus grand nombre d'interprétations, peut-être parce qu'elle se présente ouvertement comme une devinette. Rimbaud, cependant, se plaît à nous offrir une solution : H est Hortense. Mais qui est Hortense, en ce cas ? « L'Habitude », d'après Étiemble et Yassu Gauclère (Rimbaud, Gallimard, « Les Essais », nouv. éd. 1966, p. 119-120), et André Guyaux proposerait la véritable clé de l'énigme : l'habitude désignerait l'onanisme (voir le « Vieux Coppée » écrit par Rimbaud dans l'Album Zutique, p. 150). Aragon, dans Anicet ou le Panorama, roman, NRF, 1921, présente sous le prénom « Arthur » le personnage de Rimbaud, auquel il donne pour hypothétique partenaire « Hortense », signalant bien par là que cette femme chimérique pourrait se confondre avec l'acte solitaire.
Dévotion
1. Pas de manuscrit connu. Le texte adopté est celui qui parut pour la première fois dans La Vogue (n° 9, 21 juin 1886, p. 313).
2. Louise Vanaen de Voringhem : cette femme est caractérisée comme étant une religieuse. Il n'est pas interdit de penser qu'il s'agit d'une allusion à la sœur qui soigna Rimbaud à l'hôpital Saint-Jean, à Bruxelles, en juillet 1873.
3. Léonie Aubois d'Ashby : personnage indécidable. Dans l'Ivanhoé de Walter Scott, plusieurs fois est nommé le bois d'Ashby, localité d'Écosse (signalé par Bruno Claisse). Mais surtout, le « ash » d'Ashby peut être entendu comme « âche », herbe d'été souvent utilisée comme fébrifuge.
Baou équivaudrait en ce cas à une interjection de dégoût. Admiratif de ce poème et intrigué par ce nom, André Breton avait consacré un autel à Léonie Aubois d'Ashby durant l'Exposition internationale du surréalisme qui se tint à Paris en 1947. Il l'avait déjà nommée dans Nadja (1928) : voir Œuvres complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, t. I, p. 676.
4. Lulu : cette femme évoque les amours saphiques chantées par Baudelaire, et le recueil Les Amies (1867) publié sous le manteau chez Poulet-Malassis par Verlaine (sous le pseudonyme de Pablo de Herlagnez [sic]).
5. ce saint vieillard : à supposer que le texte ait été écrit au moment où Verlaine était incarcéré, il pourrait aussi viser ironiquement celui-ci. L'« ermitage » (forcé) serait, en ce cas, la prison.
6. Circeto des hautes glaces : le mot « Circeto », selon toute vraisemblance, combine les termes « Circé » (la magicienne de l'Odyssée) et « Ceto » (qui veut dire « baleine » en grec). Le spermaceti est la matière blanche et grasse qui entoure le crâne du cachalot. Le mot spunk (sans c)
7. Mais plus alors : dans cette expression, « plus » peut être la deuxième partie d'une formule négative ou un adverbe d'intensité. Je pense que Rimbaud signale ainsi une volonté de dépassement. Sommes-nous du côté du more ou du nevermore ?
Démocratie
1. Pas de manuscrit connu. Le texte adopté est celui qui parut pour la première fois dans La Vogue (n° 9, 21 juin 1886, p. 314).
Ce poème est entièrement placé entre guillemets. Qui parle ? Sans doute les « conscrits du bon vouloir », prêts à engager une guerre impitoyable contre un certain monde. L'esprit de conquête des prétendues « démocraties » modernes est dénoncé ici, mais il n'est pas dit que Rimbaud ne souhaite pas lui aussi une certaine violence qui détruirait les habitudes de chacun, le « confort ».
2. notre patois étouffe le tambour : les mercenaires paysans font taire la musique des indigènes.
3. les révoltes logiques : celles qui se font normalement contre l'envahisseur. Dans « Guerre », Rimbaud annonce une guerre « de logique bien imprévue ».
4. la philosophie féroce : les deux mots jurent ensemble à dessein.
5. crevaison : le mot est trivial ; il signifie « destruction », « ruine ».
6. C'est la vraie marche. En avant, route ! : cette construction en chiasme est surprenante. On s'attendrait à : « C'est la vraie route. En avant, marche ! »
Promontoire
1. Ms. bibliothèque municipale de Charleville-Mézières, A.R. 280-54.
« Promontoire » est un poème apparemment descriptif où, en réalité, le style et la science des mots créent un paysage. Rimbaud construit un patchwork géographique où se mêlent à plaisir des références hétéroclites.
2. en large : cette expression semble être une erreur de copie pour « au large ».
3. Épire, Péloponnèse : provinces de l'ancienne Grèce.
4. fanums (pluriel français d'un mot latin) : temples, lieux sacrés.
5. théories : au sens premier du terme, ce mot, qui vient du grec théoria, signifie « cortèges ».
6. Embankments (mot anglais) : quais d'un fleuve et, plus spécialement, les chaussées bordant la Tamise à Londres.
7. Allemagne : après ce mot, Rimbaud avait écrit le fragment de phrase qui va de « les façades circulaires » à « surplombent » et qui apparaît plus loin. S'apercevant de son erreur, il l'a biffé.
8. Scarbro’ : ce mot correspond à la prononciation anglaise de Scarborough, port et station balnéaire du Yorkshire où Rimbaud vint durant l'été de 1874. Il s'y trouvait un Grand Hotel et un Royal Hotel.
9. Brooklyn : ville des États-Unis reliée à New York par un énorme pont suspendu.
10. tarentelles : danses endiablées originaires de Tarente, en Italie. Cette danse était devenue la danse nationale des Napolitains.
11. Palais. Promontoire : ces deux mots, habituellement rapprochés par un trait d'union dans les éditions, sont séparés par un point sur le manuscrit, comme si « Promontoire » avait été ajouté.
Fairy
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14124, f° 2.
Comme un certain nombre d'Illuminations, ce texte porte un titre anglais, ce qui ne veut pas dire toutefois qu'il fut composé en Angleterre. Fairy signifie « fée », mais le sens de « féerie » n'est pas à exclure.
Le personnage dominant, Hélène, symbolise la beauté chez les Anciens et les Modernes. Rolland de Renéville y a vu la « personnification gnostique de la force amoureuse » (Rimbaud le voyant, rééd. Thot, 1984, p. 104). Pierre Brunel a signalé que le personnage d'Hélène apparaît dans Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, qui est une « fairy » dont Rimbaud s'inspirera pour écrire « Bottom » (p. 284). Hélène figure dans le second Faust de Goethe (2e partie), et il y a chez Rimbaud un désir faustien de tout connaître et de tout aimer.
2. ornamentales (anglicisme) : l'adjectif anglais a le même sens qu'« ornementales ».
3. les clartés impassibles dans le silence astral : Hélène résulte donc d'une influence astrale. Au dernier paragraphe, le mot sera indiqué : « les influences froides ». Rappelons que Castor et Pollux, les frères d'Hélène, furent transformés en astres : les Gémeaux.
4. L'ardeur de l'été fut confiée à des oiseaux muets : Hélène est née de Léda et de Jupiter métamorphosé en cygne. Le cygne ne chante pas, sauf, admirablement, avant sa mort, dit la légende.
5. Ce deuxième paragraphe est une curieuse remarque mélodique qui situe momentanément Hélène dans un décor rustique ou sylvestre, du côté d'une Lacédémone (Sparte, où Hélène naquit) de rêve.
Guerre
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14124, f° 4 (sur le feuillet).
Celui qui parle (est-ce exactement Rimbaud ?) retrace sa vie, repense son enfance fabuleuse et se place dans un « à présent ». Cet « à présent » étrange se trouve aussi dans « Vies II » et « Jeunesse II. Sonnet ». À quelle nouvelle résolution correspond-il ? Rimbaud rêve ici à une croisade spirituelle cherchant à remettre en cause le monde et l'esprit tels qu'ils sont, pour affirmer une « logique bien imprévue ». La dernière phrase, laconique dans son évidence, semble une réponse à la fin de « Conte » : « La musique savante manque à notre désir. »
2. s'émurent : se mirent en mouvement.
Génie
1. Ms. de la collection Pierre Berès reproduit p. 106 du catalogue Livres du cabinet de Pierre Berès, musée Condé, château de Chantilly, 2003.
Bien des génies apparaissent dans l'œuvre de Rimbaud (« Les Sœurs de charité », « Conte »). Le génie concentre en lui toutes les ambitions de son « inventeur ». Il est à la fois dynamisme et accomplissement. Figure de la modernité, il s'oppose à l'ancien sauveur, au Christ. Après l'Éros grec et l'Agapé chrétienne, son message d'amour transgresse toutes les marques temporelles.
2. l'amour, mesure parfaite et réinventée : Rimbaud reprend – ou prépare – la formule d'Une saison en enfer : « l'amour est à réinventer ».
3. il ne redescendra pas d'un ciel : il ne fera pas comme le Christ Dieu fait homme.
4. c'est fait, lui étant : on songe à l'« étant » (being) de « Being Beauteous » (voir p. 261), et à la formule par laquelle Mallarmé caractérisera le Livre : « fait, étant » (L'Action, dans La Revue blanche, 1er février 1895).
5. le brisement de la grâce : celle qui frappa saint Paul sur le chemin de Damas. À cette grâce (chrétienne) succédera la violence de la nouvelle ère impétueuse. Croisée signifie ici « mêlée de ».
6. les agenouillages anciens et les peines relevés : il ne s'agit plus d'adorer humblement ce génie, comme on le faisait du Christ. Relevés (souligné dans le texte) s'accorde avec « agenouillages » et « peines ». Le sens du mot est d'ailleurs différent selon qu'il s'applique à « agenouillages » (il signifie alors « remis debout ») ou à « peines » (il veut dire, en ce cas, « supprimées »).
7. les migrations : voir « Solde », « Mouvement » et ce passage d'Une saison en enfer : « Je rêvais croisades […] déplacements de races et de continents » (p. 221).
8. L'orgueil s'oppose aux charités du monde chrétien.
9. le renvoyer : René Char a écrit à ce propos : « Comme Nietzsche, comme Lautréamont, après avoir exigé tout de nous, il nous demande de “le renvoyer”. Dernière et essentielle exigence. Lui qui ne s'est satisfait de rien, comment pourrions-nous nous satisfaire de lui ? » (« Arthur Rimbaud », texte de 1956 repris dans Recherche de la base et du sommet, nouv. éd., Gallimard, 1965).
Jeunesse
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14124, f° 3.
Le titre « Jeunesse » précédé du chiffre IV a été ajouté au-dessus du chiffre I. Il est d'une écriture différente, dextrogyre. Encre, plume utilisée, écriture paraissent semblables dans « Enfance », « Vies », « Départ ».
I. Dimanche
1. Le premier alinéa exprime, par une suite d'abstractions, l'atmosphère languissante d'un dimanche. La vie commerciale cesse : « les calculs de côté » ; on célèbre la messe, « inévitable descente du ciel ». Le narrateur lui-même songe au passé, « visite des souvenirs », et peut-être au poème, « séance des rhythmes ».
Le deuxième alinéa, placé entre tirets, présente de façon plus ou moins réaliste le monde d'ennui du dimanche. Un tel ensemble mériterait d'être rapproché du poème « Mémoire » dont il semble être une « version ».
2. boisements : échafaudages.
3. desperadoes : pluriel anglais du mot espagnol desperados, signifiant « hommes perdus », « hors-la-loi ».
4. soupire après […] languissent après : le sens de ces deux expressions est le même. La femme souhaite une rencontre. Les desperadoes attendent que des événements dissipent leur ennui.
II. Sonnet
1. Ms. de la Fondation Martin Bodmer à Cologny, en Suisse. Sur le même feuillet se trouvent « Vingt ans III » et « IV ». André Guyaux a donné le fac-similé de cette page dans son livre Poétique du fragment, Neuchâtel, La Baconnière, 1985, p. 286.
On s'est longtemps demandé pourquoi Rimbaud avait choisi le titre « Sonnet » pour ce texte. André Guyaux a probablement trouvé une réponse satisfaisante à ce problème quand il a remarqué que cette « illumination » comportait quatorze lignes, comme un sonnet compte quatorze vers, explication d'autant plus admissible que le titre « Sonnet » a été ajouté après coup.
2. la chair / n'était-elle pas un fruit pendu dans le verger : le 16 mai 1873, Verlaine avait envoyé à Edmond Lepelletier un poème alors intitulé « Invocation » (il sera repris sous le titre « Luxures » dans Jadis et naguère, 1884), où l'on trouve ce vers : « Chair ! ô seul fruit mordu des vergers d'ici-bas ».
3. enfantes : Rimbaud a déjà utilisé ce mot, mais comme substantif, dans « Enfance I » (p. 257).
4. Psyché : Selon la fable antique, cette jeune fille était aimée de l'Amour qui venait la voir chaque nuit mais prenait soin de lui dérober son visage. Curieuse, Psyché finit par allumer une lampe pour contempler son amant endormi, mais elle le réveilla. Une longue suite d'épreuves commença pour elle, dont elle triompha cependant. Elle devint alors immortelle. Cette légende est notamment racontée dans les Métamorphoses d'Apulée.
5. ne sont plus que votre danse et / votre voix : il est possible qu'il y ait inversion du sujet : « il n'y a plus que votre danse et votre voix ».
6. + : Est-ce le signe « plus », l'équivalent de l'adverbe « plus », ou un appel de note (d'ailleurs manquante) ? Le mot suivant, « raison », surcharge semble-t-il « logi » – sans doute le début du mot « logique », proche, par le sens, de « raison ».
III. Vingt ans
1. Ms. de la Fondation Martin Bodmer à Cologny, en Suisse.
Pour Yves Bonnefoy (Rimbaud par lui-même, op. cit., p. 144), le titre pourrait dater ce texte d'octobre 1874. Ce que nous devons tenir pour certain, c'est qu'une fois de plus celui qui parle est à l'ancre, dans l'empoissement de l'adagio, et qu'il regrette les qualités qui le rendaient admirable autrefois : ingénuité, égoïsme, optimisme.
2. les nerfs vont vite chasser : le verbe « chasser » est emprunté au vocabulaire maritime. Il s'emploie pour désigner un navire qui est entraîné par le courant. L'entraînement nerveux que souhaite Rimbaud remédierait-il à l'adagio (air lent et grave) dans lequel il se trouve ?
IV
1. Ms. de la Fondation Martin Bodmer à Cologny, en Suisse.
Rimbaud mène une sorte d'examen de conscience, dont Une saison en enfer reste le meilleur exemple.
2. la tentation d'Antoine : Rimbaud dénie à l'ermite Antoine la qualité de saint ; mais il songe, de toute évidence, aux hallucinations que celui-ci connut et que de nombreux peintres représentèrent. Les commentateurs ont signalé la probable connaissance qu'il avait du livre de Flaubert, paru dans les premiers jours d'avril 1874, mais dont certains extraits avaient été publiés dans L'Artiste les 21 et 28 décembre 1856, 11 janvier et 1er février 1857.
Solde
1. Ms. B.N., n.a.fr. 14124, f° 1.
En utilisant le procédé rhétorique de l'anaphore, « Solde » propose à des acheteurs occasionnels toutes les merveilles déployées ici ou là dans les Illuminations. Le terme « solde » n'avait pas alors l'acception, courante aujourd'hui, de « liquidation » (voir Bescherelle). Il s'agit ici d'une vente – et d'une vente d'objets évidemment précieux.
2. inquestionable : certains commentateurs ont vu dans ce mot un anglicisme adapté. A. Henry pense plus raisonnablement qu'il s'agit d'un néologisme inventé par Rimbaud à partir du mot « question » et signifiant « qui ne fait pas de question, incontestable ».
3. commission : au sens commercial du terme, ce qu'un commissionnaire reçoit pour son salaire.
LETTRE DE RIMBAUD À ERNEST DELAHAYE
1. Première publication dans La Nouvelle Revue française, juillet 1914, p. 55-57, « Trois lettres inédites de Rimbaud » présentées par Paterne Berrichon. Fac-similé accompagné de notes de S. Murphy dans Parade sauvage, n° 6, juin 1989, p. 14-54. B.N., n.a.fr. 26499.
Durant l'année 1875, Rimbaud, après avoir été en Allemagne, puis en Italie, était revenu à Charleville vers le 6 octobre. À ce moment, son ami Ernest Delahaye, qui venait d'être enfin reçu à la première partie du baccalauréat (il avait vingt-deux ans), exerçait les fonctions de surveillant au collège de Soissons.
2. le Postcard : la carte postale. Verlaine, qui avait revu Rimbaud en février 1875, était parti le 15 mars en Angleterre où il avait trouvé une place d'enseignant à Stickney dans le Lincolnshire. Après avoir passé les grandes vacances (août-septembre) chez sa mère à Arras, il était revenu à Stickney. Rimbaud songeait surtout à lui demander de l'argent. Il lui en avait déjà extorqué en septembre pour prendre des leçons de piano. La dernière lettre connue de Verlaine à Rimbaud date de décembre 1875. Après quoi cessera toute relation épistolaire entre eux.
3. Loyola : c'est ainsi que Rimbaud appelait désormais Verlaine qui s'était converti, on le sait, à la prison de Mons et songeait à le convertir. Loyola fait référence au fondateur de l'ordre des Jésuites, saint Ignace de Loyola.
4. « classe 74 » : les mots que Rimbaud met entre guillemets citent probablement les termes de la convocation qu'il avait reçue ou de l'affiche annonçant ce recrutement. Rimbaud avait eu vingt ans le 20 octobre 1874. Mais, son frère Frédéric s'étant engagé pour cinq ans, il avait pu bénéficier ainsi d'une dispense de service militaire. Il restait cependant soumis à des périodes d'instruction militaire.
5. la chambrée de nuit : pensant aux soldats du contingent, Rimbaud en vient à écrire le poème intitulé « Rêve » et le premier vers d'une « Valse ». Ce poème, bien sûr ironique, a vivement frappé André Breton dès sa publication en 1914. Il s'en est inspiré pour écrire les derniers poèmes de Mont de Piété (1919). Dans « Situation surréaliste de l'objet » (conférence prononcée à Prague en 1935), il y perçoit « la quintessence des scènes les plus mystérieuses des drames de l'époque élisabéthaine et du second Faust ». Il l'a retenu dans son Anthologie de l'humour noir (1940), et n'a pas hésité à parler à ce propos de « l'entre tous admirable poème “Rêve” de 1875 qui constitue le testament spirituel et poétique de Rimbaud ». Mario Richter en a fait pareillement une exégèse – cette fois catholique ! et pour le moins surprenante –, dans Les Deux « Cimes » de Rimbaud. « Dévotion » et « Rêve », Genève-Paris, Slatkine, 1986. Or, malgré la présence répétée dans le texte d'un « génie » qui se distingue des soldats de la chambrée tout en suscitant leur chœur comique, ce « rêve » demeure peu convaincant tant par son contenu que par son style. « Rêve » est motivé par les circonstances. Contrairement à Mario Richter qui va jusqu'à voir ici une sorte de Cène, nous percevons plutôt dans ces quelques vers l'horrible échec d'un « Homais » « fasciné par le néant », pour reprendre l'appréciation d'Yves Bonnefoy (Entretiens sur la poésie, Neuchâtel, La Baconnière, 1981, p. 170).
6. Émanations, explosions : André Breton a fait remarquer dans son Anthologie de l'humour noir que Baudelaire avait déjà utilisé ces termes pour définir le comique : « Pour qu'il y ait comique, c'est-à-dire émanation, explosion, dégagement de comique » (Baudelaire, « De l'essence du rire », repris dans Curiosités esthétiques, M. Lévy, 1868). Mais, dans le contexte de cette lettre, « émanations » désigne clairement les mauvaises odeurs du local, et les « explosions » sont en rapport direct avec cette signification.
7. Lefêbvre : ce Lefebvre était le fils du propriétaire du 31, rue Saint-Barthélémy, où habitait alors Mme Rimbaud. La nouvelle recrue fait de l'esprit pour répondre au génie. Elle invoque Keller (« quel air ! »), député monarchiste du Bas-Rhin, qui voulait porter à trois ans la durée du service militaire.
8. La « Valse » qui suit relève des drôleries du comique troupier, dont le Boquillon créé par Albert Humbert avait déjà donné l'exemple.
9. s'y absorbère : nouvel exemple du langage déformé dont Verlaine, Rimbaud et Delahaye usaient couramment entre eux.
10. les « Loyolas » : c'est-à-dire les lettres venant de Verlaine le Loyola.
11. saisons : sous la plume de Rimbaud, ce mot prend valeur de citation. L'épithète « agréables » doit être entendue par antiphrase. Rimbaud se prépare donc de nouvelles « saisons en enfer » en choisissant le civisme et le travail humain.
12. « gentil labeur » : les guillemets indiquent qu'il s'agit d'une citation. On songe à Villon, mais aussi à Charles d'Orléans, deux poètes que Rimbaud avait plagiés dans sa narration du printemps 1870 (voir p. 17). « Gentil labeur » doit se comprendre comme « horrible travail », en l'occurrence.
13. Petdeloup : en langage populaire, vieil universitaire ridicule, d'après le nom d'un personnage créé par Nadar en 1849.
14. les gluants pleins d'haricots patriotiques ou non : dans le langage populaire, un « gluant » désigne un personnage importun, encombrant. Rimbaud fait allusion aux élèves que Delahaye devait surveiller. Il les dit « pleins d'haricots » (et non « de haricots ») parce que l'on mange habituellement en surabondance cette nourriture dans les réfectoires des établissements scolaires et dans les casernes.
15. schlingue : en argot, le verbe « schlinguer » signifie « puer ».
16. en « passepoil » : le mot « passepoil », qui désigne d'habitude une sorte d'ourlet de drap dont on borde diverses parties de l'uniforme militaire, prend ici un sens difficile à déterminer. Il s'agit, en tout cas, de faire passer une lettre sans témoin fâcheux (la mère de Rimbaud, par exemple). Le « Némery » nommé plus loin était, en fait, un certain Henri Hémery, employé à l'hôtel de ville de Charleville à qui Rimbaud s'était fié pour avoir son courrier sans l'intermédiaire du facteur.